Résistance

“(…) puis la petite aventure de ce que l’on nomme la Résistance mais qui n’était pour moi que l’exercice actif de l’antifascisme.”

Lettre de Pierre Berger à Rassinier.

PARIS-PRESSE
100, Rue de Richelieu (2e)
S.A.R.L. Capital 50.000 francs
Téléph. RIC. 81-55 à 81-58 C. C. Postaux 4154-31 Paris
Reg. Com. Seine 295.581 B Adr. Télégr. Paripres – Paris
ADRESSER LES CORRESPONDANCES Paris, le 10 mars 1950
BOITE POSTALE N° 43.02

Mon cher Paul,

Sans doute seras-tu surpris de recevoir, avec quelques mois de retard, une réponse à ta lettre d’octobre dernier. J’avais tout simplement égaré cette lettre. De toute façon, j’avais retrouvé ta trace dans « Citoyen du monde » que je reçois régulièrement. Et voilà que ce soir, dans un dossier, je retrouve ton adresse. Tout est parfait et je m’empresse de te dire que je suis ravi d’avoir de tes nouvelles. Je ne t’ai jamais oublié et s’il t’advient de venir à Paris, je t’offre volontiers l’hospitalité d’un divan d’une personne dans mon salon.

A mon regret, je n’ai pas reçu ton livre « Passage de la ligne ». J’ai essayé de me le procurer mais, mi-négligeance [sic] mi-malchance, je n’ai pu mettre la main dessus. Il est bien évident que les histoires de déportation sont maintenant un peu usées [illisible, sur corde ?], sauf peut-être pour moi – encore que j’ai réussi depuis un an à m’affranchir de souvenirs un peu trop obstinés. Nous avons une excuse : on ne subit pas quelques années d’enfer sans qu’il en reste quelque chose.

Si mes souvenirs sont exacts, nous nous sommes quittés à Belfort le 7 ou 8 juin. Vignolle et moi avons fait partie d’un convoi descendant vers le midi. Nous arrivâmes à Antibes le jour même de la déclaration de guerre de l’Italie.[10 juin1940] Manque de pot, comme on dit du côté de chez Carco. Nous y restons quelques jours, puis on nous refoule à Vals-les-bains dans l’Ardèche. Après, mon Dieu, ce fut la démobilisation, la recherche d’une situation en zone « nono » [ ?] (sans résultat). Le retour à Paris, la grande aventure de la librairie (le journalisme pas question), puis la petite aventure de ce que l’on nomme la Résistance mais qui n’était pour moi que l’exercice actif de l’antifascisme. Je suis arrêté en septembre 42 par la Gestapo. Ensuite, c’est ce cycle que tu sais : 6 mois de secret à Fresnes, 6 mois à Romainville, 22 mois à Mauthausen. Rapatriement en fin mai 45. Malade pendant quelques semaines. La pénicilline me sauva et je refonce dans la vie en rouvrant ma librairie et en entrant à « Paris-Presse » comme reporter-bon-à-tout-faire. Depuis, le journalisme marchant assez bien, j’ai préféré vendre la librairie. Collaboration dans la moitié de la presse parisienne, dans des revues. Publication il y a six mois d’un livre sur Robert Desnos qui est considéré comme un des grands poètes d’aujourd’hui et que tu as peut-être rencontré à Buchenwald et à Dora. J’ajoute que j’ai divorcé en fin 41 et que je me suis remarié en 1947. Je pense maintenant que tu en sais aussi long que moi. J’ai cru comprendre qu’après l’armistice de 40 tu n’avais pu reprendre ton poste à Belfort et que tes aventures ont été aussi hautes en couleurs que les miennes. Es-tu toujours au P.S. ? Pour ma part j’ai revu quelques anciens camarades d’autrefois. Les uns sont chez de Gaulle, les autres chez Thorez, les troisièmes ont réintégré le père-pre[ ?]. Et moi, je ne suis nulle part. Mon seul idéal est la Paix. Pour le reste, je ne crois plus à grand-chose. C’est une position facile, sans doute. Eh bien non, elle n’est pas si facile. Le feu couve toujours sous la cendre. Je pense que nous parlerons minutieusement de toutes ces choses un jour. Je suis très souvent à Marseille et à Nice. Lors de mon prochain voyage je te promets formellement de m’arrêter quelques heures à Macon. Je t’en avertirai d’abord.

Il me semble que, de ton côté, tu n’as pas laissé tomber le militantisme. Peut-être as-tu raison. Peut-être ne doit-on jamais désespérer ni des hommes ni de soi-même. J’ai lu attentivement ton article et l’ensemble du numéro de « Citoyen du monde ». Sincèrement, il y a des choses qui m’ont peiné. Je suis d’accord avec toi, pleinement d’accord, lorsque tu dis qu’il faut rendre à l’Allemagne sa place. On s’attendait, lors de mon retour des camps, à ce que je sois devenu anti-allemand. Pas question. Je suis contre la saloperie sans distinction de nationalité. Les C.R.S. ne sont pas autre chose pour moi que des S.S. mal dégrossis. Mais où je ne te suis plus, c’est lorsque tu parles de la main tendue… sans rancune. Ce « sans rancune » m’a tout de même fait quelque chose. Je ne pense pas que la rancune soit un fier sentiment. Aussi bien n’ai-je pas la prétention d’être un saint. Et c’est peut-être à cause de cela que mon subconscient s’insurge contre le « sans rancune ». Dans ce même numéro et dans la même page, il y avait un court billet d’un ex-concentrationnaire comme nous demandant l’ouverture des prisons pour les miliciens. Cela me paraît un peu trop. Parce que, d’après des centaines de témoignages que j’ai, je sais que les dits miliciens ne demandent qu’à recommencer. Souviens-toi d’Alphonse Karr à qui l’on demandait s’il était contre la peine de mort et qui répondait :  « Que messieurs les assassins commencent. » En ma qualité de para-surréaliste, je suis pour l’abolition des prisons, mais je dois tout de même t’avouer que je ressens beaucoup moins d’enthousiasme pour le mauvais garçon que Carco a tenté de nous faire prendre pour un Humain. Alors je me dis qu’il faut tout de même qu’on trouve le moyen de limiter les dégas [sic] . Si j’avais l’absolue conviction que les miliciens ne demandent qu’à revenir parmi nous sans autre désir que celui de rester tranquille, je serais le premier à signer des pétitions en leur faveur. Hélas, chaque fois que, pour des raisons de reportage, j’ai été faire un tour à Fresnes, j’en suis sorti avec la tristesse de voir que ces gens-là n’avaient pas désarmé, qu’ils ne demandaient qu’une chose : se regrouper, recommencer à emmerder le monde.

Alors je pense que « Citoyen du monde » va un peu fort. Je suis d’ailleurs assez lié avec Hervé Bazin et je me propose de lui en dire deux mots bientôt. Je suis pour la non-violence mais pas contre la violence. Le rôle de mouton ne m’est pas encore réservé. Il y a deux ans, le mouvement Garry Davis avait suscité beaucoup d’espoirs. Des gens tels que Sartre, André Breton, Albert Camus et quelques autres avaient immédiatement adhéré. Depuis, ils ont fait des réserves. Et je suis, dans l’ensemble, d’accord avec eux.

Mon vieux, je crois bien que je n’ai tant parlé politique qu’aujourd’hui depuis bien longtemps.

Et [?] ! Il ne me reste plus qu’à te dire une nouvelle fois que je suis très content de t’avoir retrouvé, que j’espère rester en relation avec toi. Je te dis ces choses-là un peu simplement. Prends-les donc telles.

Et crois à ma vieille amitié. Pierre Berger

43, rue Cambronne Paris XVe

P.S Te souviens-tu de Vignolle ? Je le revois de très loin en très loin.

Coupure de Presse non référencée jointe à cette lettre :

Pierre Berger est mort
En la personne de Pierre Berger, qui s’est éteint l’autre nuit à l’hôpital de Meaux, la presse parisienne perd un de ses plus sûrs éléments. Cet ancien officier des Forces françaises libres ne s’était jamais remis des souffrances qu’il avait endurées en déportation.
Né le 5 février 1912 à Boulogne-sur-Mer, Pierre Berger avait une grande admiration pour les poètes. Critique littéraire et auteur radiophonique, il a consacré à des écrivains comme Mac Orlan, André Salmon et René Char des ouvrages parus chez Seghers dans la collection des « Poètes d’aujourd’hui ». Son essai le plus remarqué, paru dans cette même collection, lui avait été inspiré par celui dont il fut l’ami : Robert Desnos.
Les obsèques de Pierre Berger auront lieu à Saint-Cyr-sur-Morin.

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