Résistance(s)

« Il n’est pas un condamné politique – il n’est pas une de vos victimes – en qui je ne doive voir l’image effrayante de l’erreur judiciaire. » Jean Paulhan

” NRF 18.3.1952
Cher Monsieur
Merci de votre lettre. J’ai suivi (de loin) votre procès, et le jugement inique qui l’a terminé. Votre livre était beau et bon, et je voudrais l’avoir écrit. Peut-être est-ce à lui, et à l’évidente absurdité des querelles qu’on vous a cherchées, que je dois de n’avoir pas été poursuivi. Quant à Martin-Chauffier, qui s’entend en effet assez mal en grammaire, il s’occupait en 42-43 de procurer aux Allemands (en l’espèce*, au capitaine Schwenn à LYON) des métaux ferreux et non-ferreux. Voilà qui lui donne le droit de parler !
Je suis à vous, avec toute ma sympathie
Jean Paulhan

*auprès de la maison B***, métallurgie. 315 r. G***. Lyon.

Paris, 43, rue de Beaune – 5, rue Sébastien-Bottin (VIIe)”


Paulhan considère alors que les procès intentés à Rassinier ont pu faire diversion et lui éviter des problèmes suite à sa « Lettre aux directeurs de la Résistance », publiée aux Editions de Minuit en 1951 et qui traitait en particulier de l’ambiguïté des mouvements de résistance staliniens et de leur rôle dans l’épuration :

« Je disais tout à l’heure que l’on imaginait fort bien, pour juger un voleur quelque jury de volés ; un bourreau, quelque jury de victimes. Sans doute. Mais il est possible d’aller plus loin encore dans ce sens. (Et justement on y est allé.) De constituer de véritables jurys non point de victimes de la technique : de techniciens. (Et on les a constitués) Bref, de faire appel pour juger un voleur à un jury de voleurs ( patentés, chevronnés) ; un assassin, à un jury d’assasins (de préférence retirés des affaires) ; un collaborateur, à un jury de collaborateurs. (Justement, c’est ce qu’on a fait.) En voilà qui seraient au courant, qu’on n’arriverait pas à mettre dedans. De véritables spécialistes. J’en ai vu, de ces jurés ! Ils étaient beaux à voir. Ils se déplaçaient comme des colonnes. Souvent les plus honnêtes gens du monde, et les plus droits. Mais quoi, ils savaient qu’ils étaient là pour condamner. Le Parti le leur avait dit. La République semblait le leur répéter. Ils condamnaient. A tour de bras. Ils étaient inflexibles. Etaient-ils justes ?

Il se trouve que c’est facile à savoir. Presque trop facile. Il joue ici une sorte de grammaire des idées qui n’est ni moins prompte ni moins décisive que notre grammaire de mots (cette grammaire spontanée qui nous rebrousse, ou nous fait éclater de rire devant une phrase mal bâtie, un mot prononcé de travers). Et c’est, après tout, l’ensemble des réactions de cette autre grammaire qu’on appelle la justice. Donc, la Justice ou la grammaire en question porte qu’il est bon – qu’il est inévitable – de s’adresser à un technicien tant qu’il s’agit de savoir si la victime a bien été empoisonnée (et par quel poison), si les billets de banque étaient vrais ou faux, et si les plans de la forteresse ou de l’aérodrome étaient bien de véritables plans – si la collaboration était une véritable collaboration – et de quel article du Code relève le crime commis. Oui, mais quand il s’agit de savoir qui est l’empoisonneur, ou le faussaire, ou le collaborateur, et s’il mérite ou non la pitié, on pose le technicien de côté et l’on fait appel au contraire du technicien : à l’ignorant, à l’homme du commun – qui jusqu’ici n’a pas été empoisonné, et n’a non plus empoisonné personne ; qui n’a pas été victime des collaborateurs et ne se propose pas non plus de devenir collaborateur lui-même ; qui n’est prévenu ni pour ni contre. Bref, à l’homme qui n’a rien à y voir. Et c’est même la meilleure définition qu’on puisse donner de la démocratie – en ce sens où nous sommes tous démocrates. Tant qu’il s’agit d’actes un peu extraordinaires comme de fabriquer une montre, de rédiger un contrat de mariage ou de bâtir un Palais de Justice, un seul homme peut y arriver : l’architecte, le notaire, l’horloger. Oui, mais sitôt qu’il s’agit de simplement lire l’heure, d’être amoureux, ou de rendre la Justice qui est (ou qui devrait être) dans le Palais, eh bien, nous en sommes tous capables. Et même il arrive – en amour par exemple – que le plus ignorant s’en tire mieux que le professionnel.

Quelle étrange confiance (dira-t-on) se voit ainsi faite au premier venu, à n’importe qui ! Il se peut. Mais enfin, sous les noms de christianisme, d’humanité, de droits de l’homme, de liberté ou de démocratie, elle est la base de notre vieux monde. Bref, la Justice n’était pas moins trompée dans la circonstance que le Droit. Il n’est pas un condamné politique – il n’est pas une de vos victimes – en qui je ne doive voir l’image effrayante de l’erreur judiciaire. »

Extrait de la réédition de J.J. Pauvert, Liberté nouvelle n°11, 1968, pp. 35 à 38.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s