Notre Jeunesse

« C’est comme si l’on croyait que les châteaux de la Loire font ou ne font pas les tremblements de terre. » Charles Péguy, Notre Jeunesse.

Le fameux et unique article écrit dans une revue autorisée à la publication durant l’occupation allemande : celle, du socialiste Charles Spinasse, le Rouge et le Bleu. Pas de quoi fouetter un chat!

Constatant, depuis la défaite de 1940, un regain d’intérêt pour Péguy, et particulièrement les désillusions de « Notre Jeunesse », Rassinier souhaite seulement souligner « un certain nombre de principes » qu’on peut trouver dans cette oeuvre sans reconnaître aucune « affinité politique ou doctrinale » avec son auteur.

Mettons en exergue le premier de ces principes :

« Prendre son billet, au départ, dans un parti, dans une faction, et ne plus jamais regarder comment le train roule et surtout sur quoi il roule, c’est, pour un homme, se placer résolument dans les meilleures conditions pour se faire criminel. »

Le Rouge et le Bleu
7 mars 1942, n° 19, p.12

Le Blanc et le Noir

« Charles Péguy nous avait prévenus »

On le croyait mort pour la postérité. Les docteurs de la loi d’une université casanière et ‘sourdement ‘ hostiles aux polémistes n’avaient pas fait grand cas de « sa vie courte mais si pleine ». ils l’avaient catalogué « penseur original et libre, caractérisé par une double évolution socialiste et chrétienne, mais dont le style assurément personnel et souvent émaillé d’expressions fulgurantes fatiguait un peu par l’allure lente et sinueuse que lui donnaient ses procédés habituels de répétitions incessantes et d’énumérations continues… » et, sans plus de formalités, s’étaient refusés à consacrer son talent qui était grand et à le promouvoir au rang des classiques. L’histoire, aujourd’hui, prend sa revanche : depuis 1939, après avoir été pendant vingt ans laissé pour compte à la fraction de l’opinion qui représentait ce qu’il y avait de plus borné en matière de nationalisme, de plus violent et de plus exacerbé en matière de patriotisme, Charles Péguy est revendiqué par tous ceux qui écrivent, à quelque confession politique qu’ils aient appartenu.

Ce normalien porté au socialisme et à la République par un cœur humain et ardent, en avait été éloigné par l’affaire Dreyfus et avait crié sa déception dans Notre Jeunesse, livre qui reparaît aux devantures des librairies et qui fit sensation à l’époque. Puis il avait échafaudé un système d’action qui constituait pratiquement un retour à l’ancien régime et groupé ses tenants politiques et littéraires autour d’une publication patriotique, les Cahiers de la Quinzaine. En 1914, on le trouvait aux côtés de Barrès contre Jaurès et Anatole France. Après les événements que nous venons de vivre, il était fatal qu’on revint à lui comme il arrive que, pour mettre en évidence l’analogie des situations historiques on se reporte à Taine et à Renan. On comprendra qu’en ce qui nous concerne, si nous sacrifions à la mode, ce ne soit pas affinité politique ou doctrinale mais seulement pour souligner un certain nombre de principes et de constatations qui eussent gagné à être vulgarisés plus tôt.

Ce principe d’abord : «  Prendre son billet, au départ, dans un parti, dans une faction, et ne plus jamais regarder comment le train roule et surtout sur quoi il roule, c’est, pour un homme, se placer résolument dans les meilleures conditions pour se faire criminel. »

Comment ne pas penser aujourd’hui que des millions de Français se sont trouvés jetés dans l’absurde guerre de 39 par fidélité à l’esprit de parti ou par discipline de parti ?

En d’autres circonstances, Péguy, lui, n’avait pas tergiversé avec sa conscience. En présence de l’affaire Dreyfus, de Panama, du boulangisme, qui furent à tour de rôle toute la politique d’une époque, voyant que la République passait aux mains des affairistes, il n’avait pas hésité à écrire :

«  La seule force de la République, c’est que la République est plus ou moins aimée. Que tant d’hommes aient tant vécu pour la République, qu’ils aient tant cru en elle, qu’ils soient tant morts pour elle, que pour elle ils aient tant supporté d’épreuves souvent extrêmes, voilà ce qui compte, voilà ce qui m’intéresse, voilà ce qui existe. Voilà ce qui fonde ce qui fait la légitimité d’un régime. »

Or, du temps de Péguy, on ne mourait plus, on ne souffrait plus pour la République : on en vivait. Panama, l’Affaire Dreyfus, le boulangisme avaient eu tôt fait de se situer au centre de la vie publique. La République n’était plus un ordre, mais un désordre, plus une mystique mais une politique. Comment dès lors, aimer un régime qui se disqualifiait à ce point ? Comment rester républicain ?

Mais, comment, d’autre part prendre parti pour les adversaires de la République chez lesquels, tant à l’Action Française qu’au Gaulois, la politique avait, de façon tout aussi outrancière, pris le pas sur la mystique ?

Péguy sortit de ce dilemme en se faisant le champion d’une action publique qui ne connaissait qu’une réalité philosophique, la nation française, dans une acception tout de même très voisine de celle que Maurras donnait à ce terme, qui tua Jaurès et qui l’envoya, lui, mourir prématurément, quoique avec ivresse, quelque part sur la Marne, en septembre 1914.

Ecoutons-le :

« .. Nos jeunes gens sont devenus étrangers à tous ce qui fut la pensée même et la mystique républicaine… Tout commence en mystique, tout finit en politique… L’intérêt, la question, l’essentiel est que, dans chaque ordre, dans chaque système, la mystique ne soit pas dévoyée par la politique à laquelle elle a donné naissance. »

Ce mal ne fut pas seulement de son époque. Après comme avant lui, la mystique a été dévorée par la politique. La guerre de 1914-18 a tué tout ce qui pouvait rester de prédisposition au mysticisme dans l’âme du peuple français, l’après-guerre a été caractérisée par le régime des politiciens affairistes notoires ou notoirement soudoyés par des affairistes. Le nationalisme et le patriotisme officiels se confondaient trop avec les intérêts de Schneider et du Comité des Forges. Le radicalisme, expurgé de son naïf anticléricalisme, était devenu une sorte d’officine des sportules. Trop de prébendiers avaient à notre insu trouvé leur compte dans le succès du socialisme. Quand au communisme, solidement appuyé sur le rouble, il n’était autre que le défenseur du nationalisme russe.

On sait ce qu’il en est advenu.

PAUL RASSINIER

La copie de cet article nous a aimablement été fournie par Jean Plantin des éditions Akribéia :
http://www.akribeia.fr/

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