TROIS PRISONS

INDEX


Nous avons jugé bon de reproduire dans la continuité de la publication d’origine aux pages 11-171 à 16-176 deux textes issus du n°328 de juin 1949 de la « Révolution Prolétarienne » l’un de Pierre Bernard, syndicaliste de Clermont-Ferrand et l’autre de Paul Rassinier.

Un passage du texte sur Riom sera reproduit dans le « Mensonge d’Ulysse » .

Est-il besoin, en dehors de la juxtaposition des deux articles dans la brochure, de souligner l’évidente proximité entre Bernard et Rassinier, à la fois sur le plan idéologique et dans l’approche du témoignage historique?

« …(d’autres témoignages peuvent être différents – je ne parle que de ce que je sais). »
Pierre Bernard

Sur Pierre Bernard, voir la remarquable notice rédigée par Eric Panthou.

 

Le Pain, la Paix, la Liberté

TROIS PRISONS


L’Affaire THEVENON – en passe de devenir l’affaire PATINAUD – rappelle à certains leurs souvenirs d’emprisonnement en 1939 et la suite. Notre camarade BERNARD, du Syndicat National des Ingénieurs et Cadres de la Métallurgie (F.O.), nous donne ici les siens…

Pour moi, cela commença le 4 octobre 1939 par une perquisition au Syndicat de Techniciens de Clermont-Ferrand, dont j’étais secrétaire. Le point de départ fut une dénonciation (d’ailleurs absurde) faite « anonymement » à une précédente réunion de l’U.L. par un militant stalinien – mais la suite devait démontrer que la police avait reçu des indications plus détaillées, sinon plus exactes. Le butin fut pauvre : une collection de la « V.O. » (la collection symétrique de « Syndicats » ne fut pas saisie), un numéro dépareillé de « S.I.A. », des publications officielles de la Fédération des Techniciens parmi lesquelles la brochure « La Guerre menace » et surtout la résolution prise par la C.A. fédérale, condamnant le pacte hitléro-stalinien et rappelant qu’à l’issue du conflit inéluctable, il faudrait se souvenir que les prolétaires de tous les pays, unis sans exception, pourraient seuls imposer une vraie paix durable.

Maigre récolte, mais il fallait bien présenter un bilan positif à l’ordre de Daladier d’emprisonner des militants communistes. Localement, et ce ne fut pas, je crois, le seul exemple, le commissaire spécial avait ses raisons pour que l’opération épargne les staliniens véritables et fort connus. Bref, le 6 octobre, j’étais inculpé de reconstitution d’organisme de la IIIe Internationale et incarcéré, rejoingnant deux militants de la C.G.T.S.R. Et précédant de peu un camarade aussi peu stalinien que moi, secrétaire des Jeunesses Pacifistes. La position que j’avais prise précédemment à l’U.D., condamnant les poursuites contre les communistes en dépit de notre divergence fondamentale, recevait une confirmation éclatante : sous ce couvert, c’était, et ce peut être demain encore, les syndicalistes non conformistes qui étaient frappés. Ce ne fut que trois mois après, à Clermont, qu’un communiste authentique, et d’ailleurs fort sympathique militant de base, fut arrêté : le commissaire spécial avait été changé.

A la maison d’arrêt de Clermont

Je parlerai peu de la vie à la Maison d’arrêt de Clermont. La vérité m’oblige à dire que, même sans régime politique, elle fut pour moi des plus supportables. Ayant eu la chance d’être un des premiers arrêtés, j’avais pu trouver une place à la « pistole » : l’alimentation était suffisante, la discipline adoucie par les gardiens, et je me retrouvais en fait avec deux, puis trois bons camarades dans une cellule relativement propre. Une dizaine de jours passés au petit atelier, et les promenades communes avec ses détenus dans la suite, m’avaient cependant appris bien des choses. J’ai évoqué ailleurs (dans «  l’Action Sociale ») les renseignements recueillis à ce moment sur la Cagoule. Je donnerai un bref souvenir à un codétenu, anarchiste italien ayant déserté et passé la frontière clandestinement pour venir s’engager dans l’armée française ; on en pensera ce qu’on voudra ; mais bien que son engagement ait été enregistré, il fut condamné à un mois de prison pour entrée illégale en France, puis à l’expiration de sa peine maintenu en prison quelques jours de plus, à l’expiration desquels la police le livra à Mussolini. Margaret Buber-Neumann devait connaître, à une autre frontière, un sort parent.

Je ne parlerai guère davantage de mon propre procès : devant l’inanité évidente de l’accusation, le document de base condamnant justement le pacte de Moscou et l’inculpation de manoeuvre communiste disparaissant, il fallait – sinon me libérer, ce qui était évidemment exclu – du moins trouver un autre chef de poursuites. Ce fut, sur les mêmes pièces, celui de détention de documents « d’inspiration étrangère » : on eût bien été en peine de dire de quel pays. Bref, le 17 mai 1940, le tribunal militaire devait me condamner à trois ans de prison, parce que la brochure « La Guerre menace » surestimait la puissance allemande, et devait avoir pour but de saper le moral français… Je devais heureusement être seul poursuivi pour détention de cette brochure, dont ni éditeur ni auteur n’étaient inquiétés.

J’en reviens à mes moutons. Peu de temps après mon arrivée à la Maison d’arrêt, les dirigeants de l’U.D. de la Loire, en corps constitué, y étaient transférés. Dès leur arrivée, ils bousculaient les usages. Par exemple, nous nous cotisions, au petit atelier, pour payer le matin le café aux pauvres bougres sans pécune : fini, cela, on ne se solidarise pas avec des « droits commun », fussent-ils les plus inoffensifs des clochards. Il était encore moins question de continuer à partager les pauvres douceurs de la cantine…

Mais cela n’était rien. Le plus grave, pour nous non-communistes arrêtés sous de faux prétexte, c’était que les dirigeants stéphanois, contrairement à toute tradition et à la moralité révolutionnaire, niaient l’évidence de leur appartenance politique quasi unanime : ainsi notre défense en était rendue suspecte. Tous, y compris Delorme, élu municipal, et Buard, ancien candidat aux élections législatives. Curieux et bien absurde système de défense, dont je n’ai pas encore compris le but, et qui, bien entendu, n’eut pas d’autre effet que de faire inclure dans la condamnation un ou deux « sans parti » impliqués dans l’affaire. A l’égard des autres détenus, qui ne demandaient pas de confidence, passons, sinon sur ceci que Cussonnet, retenant que l’un d’entre nous était anarchiste et le supposant des autres, tenta de se faire passer pour tel à nos yeux. Manoeuvre assez basse, qui n’eut pas d’autre effet que de nous alerter quant à la moralité du personnage.

A la maison d’arrêt de Riom

Vint ensuite, au début de juin 1940, le transfert. Partis pour Clairvaux, nous n’allâmes pas plus loin que Riom : la vieille Centrale était évacuée devant l’avance nazie, ses détenus trouvant d’ailleurs dans les désastres l’occasion d’une libération anticipée qui se prolongea heureusement pour certains. Mais à Riom, nous étions, en principe, en transfert, à la dégoûtante Maison d’arrêt de cette ville. Plus tard, nous devions trouver sur notre correspondance le cachet postal « Visitez Riom, ville d’art » : nous avions sur le sujet une vue un peu différente de celle de l’Administration… L’ignoble personnage qui présidait alors aux destinées de la Maison d’arrêt (je puis sans crainte de poursuites exprimer ce jugement : l’administration pénitentiaire et la justice devaient peu après le ratifier pour leur compte) nous reçut d’une façon charmante : « Pire que des Boches, tout ce qu’ils méritent c’est de la mort aux rats dans la soupe ». je ne rappelle cela que pour l’opposer à ce que devait, peu de jours après, être l’attitude du même individu – quand vinrent les Allemands.

Donc, avec les dirigeants stéphanois et quelques condamnés militaires, nous fûmes entassés dans uen pièce exigüe en attendant les instructions. On allait jusqu’à nous refuser l’eau de la boisson « parce que nous faisions trop de bruit ». Mais cela ne dura pas, comme je viens de le dire.

Non seulement par les indiscrétions des gardiens, mais même par le brouhaha extérieur qui franchissait les murs, nous avions une idée confuse de ce qui se passait. On peut juger de la tristesse d’un militant qui avait toujours identifié la Paix et la Liberté. Pour les communistes, presque sans autre exception que Masson – je devrai faire tout au long cette distinction pour ce camarade, dont je ne partage pas les opinions, mais qui conserva une dignité et un sens de la camaraderie auxquels je tiens à rendre hommage – il en allait tout autrement.

C’était une danse du scalp ininterrompue, au nom d’une interprétation pour le moins hasardée – même en prison et sans renseignements : la débâcle était bien entendu la preuve que les mots d’ordre communistes avaient été suivis par la masse, et que celle-ci fraternisait avec les troupes « de la libération ». De plus, l’armée nazie était bolchevique par la vertu de l’alliance germani-russe, et la victoire de cette armée populaire en était le résultat. Et le leit-motiv revenait (je devais l’entendre bien souvent par la suite) que le bastion du capitalisme, l’impérialisme anglais, devait être abattu avant que rien soit possible. Dès que l’armistice nous fut annoncé, comme je vais le dire, l’opinion unanime de mes codétenus, à l’exception de Masson et d’un de mes amis, était que l’Angleterre ne tiendrait pas huit jours. La démocratie ne pouvait encaisser le choc, d’après mes augures. Depuis un siècle, ce n’est pas la première prophétie dont les « réalistes » doivent se repentir.

Je relis à ce moment une phrase de Patinaud, dans sa récente lettre ouverte : « Il est indispensable aux fauteurs de guerre d’attaquer comme en 1939, le parti communiste, ses militants et tous ceux qui luttent pour la paix »… En 1938, ceux qui pensaient que seule l’alliance des peuples, allemand compris, pouvait faire échec au bellicisme et abattre son produit hitlérien, étaient des traîtres ; Fernand Grenier devait nous le redire au micro de Londres : « Ce n’est pas contre le nazisme que nous nous battons, c’est contre les Boches. » Dans l’intervalle, on s’était allié avec Hitler (un anniversaire à célébrer) – non pas tant contre la Pologne que contre les travailleurs allemands eux-mêmes – les « Boches », Margaret Buber-Neumann en tête – et contre le bastion anglais du capitalisme. C’était le « pacifisme » stalinien d’alors, aussi reluisant que celui d’aujourd’hui. Les Partisans de la Paix de cette sorte restent surtout les partisans de l’ in pace. Mais pour les autres, pas pour eux…

Donc, le front se rapprochait. Je passe sur la répugnante frousse que manifestèrent certains lorsque quelques obus éclatèrent au-dessus de nos épaisses murailles de pierre de Volvic. Les Allemands prirent possession de Riom. Grande discussion : « Vont-ils nous libérer ? » Après examen soigneux, on reconnut tout de même qu’ils avaient autre chose à penser. D’ailleurs, le problème du pain dominait tous les autres, même celui de la liberté : on reconsidéra avec plus de bienveillance le pain de seigle (à la vérité mal travaillé) qui s’entassait dans un coin. Le gardien chef, lui, incertain de la position allemande envers les communistes, se faisait patelin.

Vint enfin la « divine surprise » : l’armistice était signé… Je n’oublierai jamais l’instituteur Launay, exactement interrompu dans son apologie de la victoire populaire sur les troupes du capitalisme, et se reprenant sans plus d’une demi-minute, pour le tournant brusque : « Enfin, on va pouvoir dénoncer la bourgeoisie capitularde ! » Je ne suis pas un enfant de troupe, et nourri dans le sérail, j’en connais les détours. Mais là, réellement, j’ai été « soufflé »…

Nous étions tenus au courant des messages du « camarade » Pétain par le gardien chef. A l’en croire, et il était certes de bonne foi dans ce cas, l’essentiel des positions communistes était retenu par le nouveau gouvernement. Quelques discussions se firent jour dans le spacieux local qui nous était maintenant attribué : cette confusion établie dans un certain public – je ne peux juger s’il était large – entre les thèses du parafascisme vichyste et celles du stalinisme avait de quoi surprendre certains. Je relève ce souvenir d’époque, bien qu’il ne soit sans doute pas spécifiquement pénitentiaire. Pour moi, il entrait exactement dans l’analyse que j’avais faite quelque temps avant du phénomène politique nouveau, et qui venait de recevoir plusieurs confirmations de taille (j’avais, au congrès de janvier 1939, annoncé la prochaine signature du pacte germano-russe).

Nous jouissions alors, à côté d’une alimentation très réduite et du couchage sur une litière de paille, d’une amélioration inouïe de la discipline : les conférences politiques se succédaient sans interruption, la cour était notre bien propre, il n’était évidemment pas question de nous imposer le travail (fabrication de liens de paille) auquel étaient astreints les « droit commun ». Il n’était plus du tout question de mort-aux-rats. Le gardien chef attendait d’un jour à l’autre notre libération.

A la centrale de Riom

Ce fut le contraire qui survint : le transfert à la Maison Centrale voisine, particulièrement affectée aux relégués en l’attente d’un nouveau statut depuis la suspension du transfert en Guyane.

Là, nous entrions dans un autre monde. Cela dépasserait mon propos de décrire par le menu la vie d’une Centrale, et plus particulièrement de cet établissement assez particulier, probablement le plus mauvais de France (je n’en puis juger qu’à travers les rapports des relégués, assez bons juges en la matière, pour avoir fréquenté tous les établissements analogues). Mais quelques éclaircissements ne seront pas inutiles, au moins à l’intelligence de la suite.

La loi prévoit, comme aggravation sur la peine d’emprisonnement, celle de la réclusion. En dehors de certaines incapacités juridiques et conséquences du même ordre, elle se différencie de la première en ce qu’elle peut être plus longue, et comporte l’obligation du travail en commun et du silence. Les Maisons Centrales sont, en principe, le lieu où s’accomplit cette peine. Mais l’Administration pénitentiaire se réserve d’y envoyer également les condamnés à un emprisonnement supérieur à une année, et leur applique le même régime, sans autre distinction qu’un calcul un peu plus favorable de la retenue qu’elle prélève sur leur salaire. Il est à remarquer, et cette indication est typique en ce qu’elle s’étend à nombre d’autres domaines, que ce faisant, l’Administration pénitentiaire méconnaît de la façon la plus évidente la volonté du législateur, qui a entendu (je ne discute pas de ses raisons) créer une échelle de peines. En fait, la loi s’arrête aux portes de la Centrale.

J’ai dit que, outre les condamnés à la réclusion et les condamnés à la prison, la Centrale de Riom comprenait, et c’était le plus gros de l’effectif, des relégués. Il s’agit d’hommes qui ont subi les peines ci-dessus, et qui les ont purgées, mais qui, à cause de la fréquence de leurs condamnations (je passe sur le barème assez compliqué) sont considérés comme socialement irrécupérables, et devaient être transportés en Guyane, sans limitation de durée, mais pour y jouir de la liberté dans ce cadre géographique. Une loi antérieure avait suspendu la transportation, mais sans décider du sort des relégués. Ceux-ci attendaient donc, dans la même discipline générale, et depuis plusieurs années, qu’on statue sur leur sort. Ils avaient cependant conquis par deux mutineries successives, le respect partiel d’un droit évident : celui de fumer, qui ne leur était nullement contesté en Guyane. Je dirai un autre jour ce que furent ces mutineries, d’après les témoignages recueillis. Il est notable cependant que des « voyous » doivent employer les techniques de l’action directe pour faire respecter partiellement la loi par ceux-là mêmes qui en sont, en principe, les serviteurs. Cela leur coûta d’ailleurs bien des morts, directes ou indirectes. Je ne pense pas qu’on puisse trouver un seul relégué qui ne porte, au cuir chevelu, les traces apparentes des coups reçus. Ce n’est tout de même pas par hasard.

La discipline d’une Maison Centrale est évidemment très stricte, encore qu’elle comporte de atténuations pour certains (je vais en parler) et que même, en général, la loi du silence ne puisse être entièrement appliquée, au dortoir faute d’une surveillance constante, à l’atelier ne serait-ce qu’en fonction des nécessités professionnelles. Trois éléments notables doivent être retenus quant aux moyens de cette discipline.

Le premier est l’institution d’une hiérarchie intérieure de prisonniers qui concourent avec les gardiens au maintien du bon ordre. J’ai entendu souvent des Français s’indigner de l’institution, dans les bagnes nazis, de ces auxiliaires bénévoles des gardes-chiourmes : ce sont les mêmes qui ne peuvent admettre que des Allemands ignoraient ce qui se passait sur leur sol, et qui ne savent pas ce qui se passe en France. Aux kapos, aux schreibers, aux vorarbeiters, aux stubendiensts, etc., il y a pourtant des précédents. Les comptables d’atelier, les contremaîtres (encore qu’il en existe aussi de civils), toute l’administration, sont pris parmi les détenus, et jouissent évidemment de certains avantages. Il faut mettre à part les prévôts, explicitement chargés de maintenir l’ordre. Cela va du prévôt du dortoir, qui a près de son lit un bouton d’appel alertant les gardiens lorsqu’il se passe quelque chose d’anormal (fumée, lecture, conversations, etc.), et qui heureusement en use peu — jusqu’au bourreau officiel, le prévôt du Quartier.

II me faut dire maintenant ce qu’est le Quartier fort : la prison spéciale de l’intérieur de la prison, et en fait le lieu de torture (j’affirme que le mot n’est pas exagéré). Ce deuxième élément de la discipline comporte, comme « l’Enfer » de Dante, des cercles divers. Cela part de la salle de discipline, où en principe, on se contente de faire marcher les condamnés en rond avec de très brèves pauses, à un rythme soutenu par une ration spéciale à l’entraîneur — alors que les diminutions de nourriture sont la règle pour les autres : en fait, les coups pleuvent. J’ai eu la chance d’y échapper moi-même, mais j’affirme avoir vu fréquemment les pauvres bougres revenir de la « Salle » avec des traces apparentes de coups récents. Cela va jusqu’à la cellule — en principe jusqu’à 90 jours consécutifs, pratiquement équivalents à la peine de mort — Avec une gamelle de soupe tous les quatre jours, et des raffinements de cruauté qui répugnent à l’expression. J’affirme en particulier que la torture dite de la « camisole », camisole de force réunissant les bras derrière le dos, et très souvent ramenés ensuite vers le cou a été fréquemment appliquée. J’affirme, pour avoir réuni des témoignages concordants sans nombre que certains gardiens — aidés particulièrement par le prévôt — frappent avec divers instruments, y compris le tisonnier, et parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’affirme que les nazis n’ont apporté que des perfectionnements de détail à l’art de tuer lentement les hommes.

Or, et c’est le troisième instrument de la discipline, ces condamnations « accessoires », qui vont parfois jusqu’à la peine de mort implicite, ne sont pas prononcées par les tribunaux institués par la loi, mais par une juridiction qu’à ma connaissance elle ignore, le Prétoire. C’est un tribunal interne à la prison, présidé par le directeur, lequel est assisté du sous-directeur, (en argot pénitentiaire, le sous-mac) et le gardien chef faisant fonction de greffier. Pas de plaidoirie, pas de défense, une accusation parfois inintelligible, pas de réponse sinon le rituel « Merci, Monsieur le Directeur » qui suit la condamnation. J’ai pu, pour ma part, m’en tirer toujours avec une simple amende, réduisant seulement le droit d’achat à la cantine (les ressources sont limitées au salaire, ou plutôt à une part disponible, très faible, et à un secours extérieur extrêmement réduit alors ; en ce temps il n’y avait aucun colis autre que de linge de corps. Mais les condamnations sévères pleuvent, même pour simple inexécution de la tâche imposée.

Deux éclaircissements encore. Le travail est exécuté pour le compte, soit de l’Administration dans certains cas, soit de « confectionnaires », négriers officiels de cette main-d’oeuvre esclave. Les rapports entre les représentants de l’Administration pénitentiaire et ces traitants méritent plus de développements que je n’en puis donner ici ; le moins qu’on en puisse dire est qu’ils ne sont pas toujours incriticables. Il est notable que ces confectionnaires choisissent leur main-d’oeuvre – et plus spécialement les comptables d’atelier et les contre-maîtres – parmi ceux qui resteront le plus longtemps à leur service, et qui sont, de ce fait, privilégiés.

En dehors de ces travailleurs normaux, ou des chômeurs temporaires (il y a des « ateliers » d’inoccupés), l’Administration utilise pour le « Service général » des détenus fonctionnaires : cuisiniers, artisans de tous corps de métiers, infirmiers, bureaucrates divers. Dans cette aristocratie, qui connaît toutes les luttes d’influence et tous les arrivismes que Rousset a décrits dans « l’Univers concentrationnaire », une super-aristocratie se dégage : les comptables du service général de l’Economat et de la Bibliothèque. Jouissant de privilèges nombreux et importants, échappant même au couvre-feu et se réunissant librement ou presque, ils trafiquent et complotent. Bon nombre des plus savantes escroqueries ont été élaborées et fignolées dans les longues soirées de ces importants personnages. Lorsqu’il y a des « politiques », ils s’occupent d’un autre type d’affaires. Il va sans dire que l’intégration dans ce corps privilégié ne s’obtient que par une faveur toute spéciale de la Direction.

Je m’excuse de cette longue digression, mais elle ma paraît nécessaire ici. Je serai plus bref quant aux conditions particulières de la Centrale de Riom dans ces années, et même quant aux côtés « pittoresques » de la vie pénitentiaire. Sortant de la sentine de la maison d’arrêt, l’ordre et la propreté de la Centrale avaient de quoi nous surprendre, en dépit de l’aggravation immédiatement perceptible de la discipline – matérialisée par un passage de « transition » au Quartier fort, où nous vîmes pour la première fois les sévices directs, mais nous avions de vêtements – le « pénal » de droguet (je prie mes camarades de ne rien croire des dessins classiques avec le « rayé » horizontal) – non pas luxueux, mais propres, et relativement commodes si l’on excepte l’absence systématique de poche. Mais nous découvrions avec stupeur une « cantine » abondante et d’un prix étonnamment bas, avec des plats de choix (cela ne devait d’ailleurs pas durer). Mais nous pouvions acheter en cantine des revues ou, plus tard, des livres, en emprunter d’autres à la bibliothèque – et la composition de cette bibliothèque vous plongerait dans un abîme d’étonnements comme elle fit de nous. Revers : le silence, l’immobilité sur le banc dans l’atelier des inoccupés, la promenade en file indienne aux heures prescrites, et bien d’autres détails, hélas ! – parmi lesquels je noterai seulement, pour son aspect idiot qui ne nous fut jamais imposé en Allemagne, la barbe faite à la tondeuse.

Noter atelier d’inoccupés était donc composé en très grande majorité de communistes et l’un de ceux-ci avait évidemment pris le poste de comptable. Rien que de normal au début. Mais bien vite, nous pûmes comprendre que la technique de la « colonisation » comportait, en Maison Centrale, comme dans les syndicats, la conquête des postes clés. Le comptable fraternise avec le « maton » (gardien qui surveille l’atelier). Il en profite aussitôt pour faire mettre à l’index le malheureux demi-fou qu’est Philibert Besson, coupable d’avoir lancé des tracts dans une manifestation stalinienne à Saint-Etienne. Pour ma part, je discerne vite où vont nous mener ces manoeuvres : je demande à passer dans un atelier de travail, pour fuir cette compagnie, et je presse Philibert d’en faire autant. Pour son malheur, il n’en fit rien, et – je reprendrai quelque jour cette affaire – je devais apprendre un jour sa mort tragique.

Quelques souvenirs

De cette période passée à l’atelier des inoccupés, je conserve quelques souvenirs variés. Par exemple, alors que les quelques revues qui nous étaient permises circulaient dans l’ordre du banc, j’eux la surprise un jour de me voir court-circuité pour le dernier numéro de « l’Illustration ». Je le récupérai plus tard : il annoncçait le meurtre de Léon Trotzki, et les communistes ne paraissaient pas autrement fiers du travail de leur sicaire. Je me souviens aussi des accusations, et je devais vérifier par la suite qu’elles étaient calomnieuses, contre les syndicalistes non staliniens de la Loire. Les uns après les autres étaient dénoncés comme coupables de l’arrestation de mes collègues, Thevenon parmi eux, bien sûr ; à croire que la police n’y était pour rien. Cet autre était parti avec la caisse de l’U.D., devant l’avance allemande, et cet autre était resté là, sans doute pour les aider, etc.

Tout de même, de ces souvenirs, un s’oppose curieusement à une allégation implicite de Patinaud : c’est le départ de Delorme, bien avant que la Centrale ne devienne dure. Il était transféré à Saint-Etienne pour une autre affaire, et mes codétenus étaient extrêmement discrets quant à la nature de celle-ci, même en présence de bruits fâcheux qui couraient, et qu’ils ne pouvaient ignorer. Delorme ne paraît pas être revenu à Riom. S’il est mort en prison, c’est donc dans d’autres circonstances, en définitive étrangères à l’affaire de l’U.D. de la Loire.

Ce fut donc à l’atelier des articles funéraires (je montais des couronnes de perles) que je passai l’hiver 1940-1941 et le printemps qui suivit. Même après Dachau, et je ne suis pas efféminé, j’en garde un souvenir tragique. La faim d’abord : de degré en degré, nous descendîmes rapidement à la famine complète. Quelques détails feront comprendre pourquoi, dans les trois premiers mois de 1941, sur un effectif qui devait être de 550 détenus, quatre-vingt quatre moururent, dans ces trois mois, d’oedème, d’ascite ou d’étisie, déchet proportionnellement beaucoup plus lourd que ce que je vis, pour ma part, en Allemagne (d’autres témoignages peuvent être différents – je ne parle que de ce que je sais).

Le pain, certes, était chichement mesuré. Au moins touchions-nous nos rations à peu près exactes. Nous les percevions le matin, en descendant du dortoir. Les plus sages réservaient les parts des repas du midi et du soir ; des faibles confiaient leur pain à des camarades avec mission de le leur refuser jusqu’aux repas ; trop, plus faibles encore, dévoraient leur quignon avant l’heure. Tous avaient pris l’habitude de casser le pain au-dessus d’une serviette pour ne pas laisser perdre la moindre miette. Un détail ma paraît significatif : comme les relégués touchaient du tabac, quelques-uns tentèrent de profiter de la situation en échangeant un peu de leur fumée contre le pain vital de leurs camarades. Ce furent, au moins dans mon atelier, les cambrioleurs – aristocratie des malfrats – qui firent la police à ce point de vue et menacèrent de représailles physiques (avec effet, d’ailleurs) ceux qui achèteraient le pain ou les vivres de ration. Je dois souligner, en le regrettant, que les déportés « politiques » n’eurent pas, à ma connaissance, une conception aussi stricte de la moralité.

Outre le pain, nous touchions à midi une louche de mélange contenant en principe des légumes et même un peu de viande, le dimanche. Le soir, une « soupe » d’eau sale, mais non pas grasse. Là, les rations tombèrent à ce point qu’il me souvient d’avoir compté dans mon plat de midi douze lentilles ; la graisse totale des soupes dans le mois ne devait pas dépasser quatre à cinq grammes. Il va de soi, que l’administration touchait bien davantage, encore sans doute que trop peu. Mais les fuites étaient multiples. Je ne puis passer sous silence que, à plusieurs reprises, des codétenus revinrent de corvées extérieures en affirmant avoir transporté des vivres – légumes secs, fromage, etc. – ou du charbon, au domicile des autorités de la prison, directeur en tête. Je ne puis savoir s’ils mentaient : en tout cas, leurs déclarations ont été renouvelées. D’autre part, les fuites « internes » étaient évidentes. L’aristocratie du camp se servait, et j’ai pu moi-même voir des pommes de terre sautées en cours de cuisson : les pommes et surtout la graisse représentaient un pillage inouï au détriment de la plèbe pénitentiaire – qui en crevait.

La faim était un aspect seulement de la question : on en meurt, mais on n’en souffre guère dès qu’on a dépassé la phase initiale, au cours de laquelle aucun danger vital ne menace l’affamé. Par contre, le très dur hiver 1940-1941 nous apporta un froid atroce. Dans l’immense atelier des Articles, trois poêles dégourdissaient si peu l’atmosphère que les gamelles d’eau gelaient à trois mètres : j’étais, pour ma part, à quinze mètres du poêle le plus proche. Les pinces collaient à la peau, les engelures faisaient éclater les chairs, le mince fil de fer s’égarait dans les blessures. Les gardiens en arrivaient à tolérer que nous quittions un instant notre place pour aller quêter un peu de chaleur. Puis, le soir, après l’eau tiède de la soupe, nous regagnions les dortoirs, dans une aile de la Centrale qui, tout entière, n’avait jamais connu le moindre chauffage. Dans les salles hautes et vastes, bornées vers le couloir par les grilles, sans la surpopulation que nous devions déplorer en Allemagne (mais qui, au moins, tenait chaud), nous entrions réglementairement en chemise, tous effets abandonnés dans le couloir. Là, les rondes de gardiens parfois s’amusaient à ouvrir les fenêtres pour « aérer ». Cependant, la discipline se relâcha devant la fréquence des morts. On toléra, par exemple, que nous conservions pour aller nous blottir sous la mince couverture (après avoir fait le lit, plié à l’ordonnance le jour), le caleçon et même, plus tard, un chandail.

Dans cette détresse, la mort nous était familière. Ce fut un matin mon voisin de lit, un Polonais, que je trouvai froid en le secouant pour le faire lever. C’était dans la cour, à la promenade, un homme qui tombait et que la file indienne enjambait jusqu’à ce que les infirmiers aient emporté le corps – le cadavre. Puis ce fut l’infirmerie, plus tard…

La pire promiscuité : celle des staliniens

Avec ces misères physiques, qu’aggravait la menace du Prétoire et de la Salle, si la tâche n’était pas réalisée, et dans les conditions qui étaient les nôtres, cela arrivait souvent, venaient les misères morales. J’avais échappé à la pire promiscuité, celle des staliniens. Restaient les voyous, les gardiens, leurs chefs et le confectionnaire. Des premiers, je voudrais dire publiquement que nombre d’entre eux montraient un moralité particulière, et relativement estimable : j’ai déjà dit que c’étaient surtout les cambrioleurs. Attachés à leur métier, d’ailleurs continuant d’en cultiver la technique (u moins théorique), même s’ils étaient relégués et par conséquent probablement hors d’état de l’exercer de nouveau. Mais se défendant d’avoir jamais volé quiconque autre que des voleurs, ou ce qu’ils estiment tels : capitalistes, sociétés anonymes, Etat. La pire insulte, en prison est « voleur de pauvres » ; les pilleurs de chambres de bonnes, les dévaliseurs de clapiers, les matraqueurs d’ouvriers en ribote sont considérés comme un pègre immonde. La solidarité n’est pas un vain mot : deux fois, j’ai été sauvé du Prétoire par des cambrioleurs qui m’aidèrent à compléter ma tâche. Honnêtement, je dois dire cela, et aussi que, dans notre misère, il n’y a jamais eu de vols entre détenus. Cela devait m’apparaître plus extraordinaire après l’expérience des camps allemands, et la promiscuité soviétique…

Mais à côté d’eux, il y avait les piètres sires que j’ai déjà dit, les voleurs de pauvres ; il y avait les marlous, petits et grands, les tristes personnages condamnés dans des affaires de moeurs (non seulement méprisés, mais maltraités par les autres détenus). Une distinction supplémentaire s’affirmait à l’époque, qui paraîtra étrange dans ce milieu : la plupart des cambrioleurs ne cachaient pas leur sympathie pour la Résistance, alors que la petite pègre penchait pour la collaboration, avec l’aristocratie pénitentiaire.

Chez les gardiens aussi, cette distinction se faisait sentir. Bon nombre des gardiens nous communiquaient les nouvelles favorables aux alliés, et ne nous cachaient pas leurs sympathies. A l’inverse, la plupart des gradés, suivant en cela leurs plus hauts chefs, directeur et surtout sous-directeur en tête, pavoisaient à chaque succès allemand. Nous jugions de l’état des nouvelles à voir la mine du « sous-mac » et du confectionnaire : s’ils étaient de méchante humeur, nous en augurions sans jamais nous tromper un succès allié.

Evidemment, cette disposition d’esprit devait faciliter – au moins jusqu’à l’erreur commise par Hitler en attaquant l’U.R.S.S., mais cela continua après d’une façon pas tellement paradoxale – la colonisation stalinienne des postes-clés. Pour moi, qui n’en revendiquais pas, la question me laissait assez froid. Mais les pensionnaires habituels, dépossédés de leurs espoirs, ou même de leurs avantages les uns après les autres, montraient une hargne évidente. Je crois que mes rapports avec eux eussent été troublés s’ils n’avaient longtemps ignoré que j’étais politique – jusqu’à ce que le classement résistant m’eût définitivement discriminé des communistes. Je retrouvais cependant après le travail un de ceux-ci, brave garçon au demeurant, qui ne commit pas la moindre incartade à ma connaissance dans sa fonction de prévôt de dortoir. Ce fut par lui que j’appris que, dès après le 30 novembre 1938 (j’étais allé organiser pour l’U.D. La grève dans les mines de Haute-Loire, et avec quelque vigueur) mon dénonciateur à l’U.L. avait jugé bon de me désigner à lui comme « fasciste ». Ce brave garçon n’arrivait pas à comprendre comment, fasciste, j’avais été arrêté…

L’affaiblissement venait, pour moi comme pour tant d’autres. Dès que les canalisations se dégelèrent, au printemps, nous pûmes retourner à la douche : je n’oublierai jamais le spectacle de ces squelettes décharnés, alors que, pendant deux mois, nous avions cessé de voir nos corps. J’ai vu, en Allemagne, ce que nous appellions des « musulmans » : là, nous l’étions tous. Enfin, le médecin changea, et je pus me faire admettre à l’infirmerie, en grande partie avec la complicité de Masson, que ses compétences de masseur avaient légitimement fait caser comme infirmier – et qui, naturellement, y avait fait entrer derrière lui M. Patinaud, déjà nommé. La pesée, ce jour-là, avait décelé une nouvel amaigrissement. De 98 kg lors de mon incarcération, j’étais tombé à moins de 50 ; je devais descendre un peu au-dessous de 48 kg, mais m’y accrocher jusqu’à la libération.

L’infirmerie – et le printemps aidant – fut pour moi un véritable paradis. Guère plus de nourriture, mais le repos, la chaleur, le lit au long du jour, la propreté, des livres que je pouvais commander en cantine, et ceux de la bibliothèque. Mais aussi, il faut bien le dire, la compagnie constante de la Mort. Presque chaque jour, sur un corps allégé par l’étisie – l’organisme consume d’abord les graisse musculaires, puis les muscles eux-mêmes, et ce n’est pas encore mortel, tant que les graisses des os ne sont pas brûlées à leur tour : cela ne change pas l’aspect extérieur mais le poids diminue – on remontait le drap du lit, et on l’isolait. Ou bien le malade suivait la lente montée de l’oedème, les chairs boursouflées d’abord à la cheville, et l’enflure remontant au bas-ventre, avec l’issue à peu près fatale. Ou bien encore, dans quelques cas, les plaintes du mourant torturé par l’ascite, le ventre atteignant deux mètres de circonférence, peut-être. Même à l’infirmerie, les détenus continuaient de mourir lentement – de faim.

Nos infirmiers faisaient de la culture physique.

J’ai encore présent comme une image d’hier le souvenir de la mort de Vincensini. C’était un jeune garçon, condamné à ce qu’il me disait dans une affaire de trafic d’armes : les dirigeants peuvent bien parader dans les meetings (et même dans les Congrès de la Paix, peut-être) – les obscurs exécutants sont des voyous. Au demeurant, le meilleur camarade du monde. Vincensini se mourait d’oedème. Il avait protesté plusieurs fois – nous étions voisins de lit – contre des irrégularités dans la distribution de la cantine. Car, à ce moment, il arrivait que nous puissions commander un plat de temps en temps : les plats, préparés en rations individuelles, étaient apportés dans le couloir par une corvée surveillée par un gardien. Vincensini, et d’autres avec lui, trouvait anormal qu’on ne nous distribue pas la pitance aussitôt. Il déclarait que des prélèvements devaient être faits, au détriment des détenus. Ce jour-là, il s’agissait d’une assiette de salade – maigre régal, mais néanmoins passionnément attendu. Le temps passait. Vincensini me fit remarquer que Patinaud venait de prendre, dans le tiroir de la table, une fourchette dont il n’avait apparemment que faire (je rappelle que les plats étaient individuels). Puis, la cantine nous fut distribuée : le pauvre garçon avait visiblement une assiette à moitié vide. Son dernier souffle fut pour accuser. Il ne mangea d’ailleurs pas le peu qui restait. Une heure après, il était mort.

Pour moi, j’arrivai à survivre, de justesse d’ailleurs. Le Directeur donnait un avis défavorable à ma demande de libération conditionnelle à mi-peine. De l’extérieur, mes amis tentaient cependant l’impossible, et le réussissaient. Deux ans, jour pour jour, après mon incarcération, et sans avoir signé la moindre déclaration d’allégeance à Vichy, j’étais mis en liberté conditionnelle. Je ne sais par quel miracle le mourant retrouva des forces insoupçonnables : alors que je descendais avec peine les escaliers pour aller au parloir le dimanche, je pus rejoindre Clermont par mes propres moyens, traînant mes hardes et mes bouquins. Le soir même, je prenais contact avec Raymond Perrier, la C.G.T. Clandestine, Libération, mes camarades qui avaient pu non seulement faire vivre un noyau syndical pendant cette sombre période, mais encore maintenir pendant deux années entières une action de solidarité ininterrompue. Ce n’est pas le moins émouvant souvenir que je garde de ces jours.

Et cela, c’est le syndicalisme et c’est la résistance.

Patinaud , c’est tout au plus la politique. Dans une de ses formes les moins acceptables. J’espère pouvoir me borner à cela pour ce qui le concerne.

Pierre BERNARD

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La guerre et la paix

L ‘opinion commune est que la signature du Pacte Atlantique peut retarder la guerre. Elle se défend ; Ceux qui se font ses protagonistes avancent des arguments tirés de l’expérience passée auxquels ils donnent une valeur de loi. La méthode aussi se défend. Si on se penche sur ces arguments, on ne peut toutefois manquer d’être pris sinon de certains doutes, du moins d’une certaine angoisse.

Le raisonnement est le suivant : « Il ne peut y avoir de guerre que si deux puissances ou deux groupes de puissances sont de force suffisamment équivalente pour que chacun des deux belligérants puisse escompter la victoire. Donc, toute mesure qui renforce la supériorité du plus fort tend à écarter le danger, toute mesure qui la diminue l’aggrave. C’est pourquoi le Pacte Atlantique, renforçant la supériorité de l’Amérique intervient comme un facteur de prolongement de la paix ; » (cf. R. Louzon, « R.P. De mai).

L’idée est clairement exprimée. Elle est facilement accessible. Dans sa simplicité – ou dans sa souplesse – elle rejoint la doctrine de la paix armée et des alliances qui trouva une éclatante conclusion dans la guerre de 1914-1918. Louzon, qui la reprend à son compte, l’illustre par la guerre de 1939 et se référant à lui-même, écrit : « La constitution d’un Etat fédéral analogue à l’Empire britannique comprenant comme pièces maîtresses la Grande-Bretagne, les Pays scandinaves et la France, voilà la première besogne urgente, la seule qui puisse éviter la guerre à brève échéance. » En 1938-39, ceux qui recherchaient l’alliance de la Russie ne faisaient pas un autre raisonnement et prétendent aujourd’hui encore que s’ils l’avaient réussie, la guerre n’aurait pas eu lieu.

Je passe sur la valeur que peut avoir un raisonnement fondé sur l’hypothèse pour ne retenir que la formule « à brève échéance », par quoi il se prétend inattaquable. Parce que, une échéance brève arrive très vite et, quand elle est là, alors il faut faire la guerre… Ai-je besoin de dire que le problème de la paix et de la guerre ne peut pas se poser de cette façon devant les pacifistes ? Que si on se contente de mesures qui l’évitent à brève échéance, c’est-à-dire qui ne font que la retarder, il arrive toujours un moment où l’on est pris dans son propre piège, où la guerre est là, et où il n’y a plus rien à faire pour l’éviter ?

Si je voulais à mon tour me lancer dans le raisonnement à base d’hypothèse, je pourrais supposer que l’alliance russe recherchée en 1938-39 ait pleinement réussi, même qu’elle soit arrivée en manière de complément à l’Etat fédéral du genre de celui que préconisait Louzon, en 1935, et englobant même, par surcroît, les Pays baltes . Avec les alliances balkaniques et danubiennes, l’Allemagne hitlérienne se trouvait donc parfaitement encerclée : qui oserait prétendre aujourd’hui que le problème allemand eût été résolu ? Que le sursaut de colère qui détacha le peuple allemand de la République de Weimar et le jeta dans les bras de Hitler se fut éteint, Que Hitler lui-même, n’ayant plus le choix qu’entre mourir par asphyxie sans combat ou mourir dans une guerre dans laquelle il entrait avec la certitude de sortir vaincu, n’eût pas préféré la guerre ? Que le régime hitlérien, à la mort immédiate, n’eût pas préféré une survie même aussi courte possible, fût-ce dans la guerre qui réservait, aussi désespérée que soit la cause, une issue de compromis ?

La réalité, à mon sens, c’est que le processus qui conduit à la guerre, participe de considérations qui dépassent de beaucoup celles qui pourraient résulter d’un débat autour d’une question de force ou de faiblesse. La Russie des Soviets occupe dans le monde d’aujourd’hui la place que tenait l’Allemagne hitlérienne dans celui d’hier. Pour les mêmes raisons. La politique de recherche des alliances, même appuyée par la bombe atomique, n’obtiendra pas contre elle de meilleurs résultats que contre l’Allemagne : le jour où elle aura relevé ses ruines, où elle sera arrivée à stade d’industrialisation qui nécessitera des ouvertures sur les grandes voies mondiales de communication, où son économie sera menacée de mort soit par asphyxie sans combat, soit dans un guerre, elle n’hésitera pas plus que l’Allemagne dans le choix, forte ou faible, encerclée ou pas, avec ou sans la bombe atomique.

En vertu de cette disposition d’esprit qui nous vient du fond des âges et qui veut que, pas plus que l’homme, les collectivités ne consentent à mourir sans combat.

PAUL RASSINIER

N.B. – L’interprétation optimiste de la levée du blocus de Berlin est aussi une erreur.

Un peu partout, on accrédite cette légende qui masque le danger de guerre aux yeux des masses et selon laquelle la Russie a abandonné le front de Berlin à la suite de l’échec que constitue pour sa diplomatie, la signature du Pacte Atlantique. Dans cette affaire, la Russie a mené le jeu : n’arrivant pas à entraîner les E.U. dans des conversations à deux pour le partage du monde, elle a choisi de contrer l’Amérique sur le front où elle la sentait la plus vulnérable, c’est-à-dire la Chine. Puis pour empêcher les E.U. d’aider la-dite Chine, elle a distrait les forces américaines militaires et financières au moyen de Berlin. Occupés à construire le pont aérien, les E.U. Ont opposé une fin de non-recevoir à Mme Tchang Kaï Tchek, car leur économie ne pouvait soutenir la lutte sur les deux fronts. Maintenant que les Soviets ont conquis la Chine, ils n’ont plus besoin du blocus à Berlin, alors ils le lèvent. Dans le bloc anglo-saxon, on crie à la victoire mais c’est, en réalité, une défaite… On en prendra d’ailleurs conscience dans les jours prochains.

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