Lettre à Paul Faure

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Une étude des falsifications opérées à partir de cette lettre a été commencée ici

Parti Socialiste S.F.I.O.
Fédération de Belfort

Belfort le 1er octobre 1939

Citoyen Paul Faure
66, rue des Martyrs – Paris 9e

Mon cher ami,

Je viens de recevoir votre lettre du 27 septembre. Vous me demandez de continuer à vous tenir au courant de la situation dans notre région. Je n’y manquerai pas car je sais bien que ceux qui ont encore un droit si mesuré soit-il de parler, ont besoin d’une documentation sérieuse pour faire entendre la voix de ceux qui sont pour longtemps condamnés au silence.

Vous me dites : « Je ne cesse de poursuivre le but qui nous est cher à tous. Certes la tâche n’est pas aisée car il faut agir sur un terrain autre que notre terrain habituel… »

Je conçois que la tâche ne soit pas aisée. Mais, en même temps que votre lettre, j’ai pris connaissance du dernier n° du Pays socialiste. J’y ai trouvé votre article qui se défend sur la participation au gouvernement Daladier. Peut-être avez-vous raison. Peut-être Léon Blum n’a-t-il refusé de participer que parce qu’il se trouvait évincé. Peut-être le socialisme a-t-il le devoir de faire entendre sa voix dans les conseils du gouvernement. Mais rappelez vous Sembat, Guesde et A. Thomas. Après la guerre l’opinion socialiste les a rendus responsables d’une grande partie de ce qui s’était passé. Je suis persuadé que les avantages d’une participation dans les conditions présentes pèsent bien peu en regard des conséquences pour l’avenir. Ceci dit très amicalement.

J’ai également trouvé dans le Pays des articles de Paul Rives, de René Brunet et d’un certain L.L. dont je suppose pour l’honneur du journal qu’il est Lucien Laurat et non Louis Lévy. Prenez garde : par ces articles vous installez la pensée socialiste dans la guerre. Or , la pensée socialiste ne doit pas s’installer dans la guerre, elle doit lui résister n’avoir qu’un but la faire cesser à tout prix en vertu de cet adage qui veut que « le plus mauvais des arrangements vaille mieux que le meilleur des procès. » En vertu aussi de cet aphorisme qu’on doit à Bertrand Russel et selon lequel « aucun des maux qu’on prétend éviter par la guerre n’est aussi grave que la guerre elle-même ».

Depuis que le Populaire est devenu un torchon nationaliste et jusqu’au boutiste, j’ai peur que, voulant nous placer sur un autre terrain que celui de nos luttes traditionnelles vous ne vous laissiez entraîner dans l’économie de guerre. Ce n° du Pays socialiste n’est pas fait pour dissiper mes craintes.

Depuis que la guerre est déclarée, j’ai eu sous les yeux des articles de l’Heveder, Marcel Régis, Dubois, etc… D’Arnol aussi, je crois. J’ai eu beaucoup de peine à constater qu’eux aussi en étaient arrivés à légitimer l’état de guerre par les mêmes pétitions de principes qui sont le fort de Léon Blum.

J’ai lu aussi, dans Paris soir un article de Léon Blum, tentant de démontrer que l’Angleterre n’était entrée dans la guerre que pour obéir à de nobles mobiles et non pour défendre des intérêts matériels. J’avais déjà constaté par la lecture de « Le mariage » par certains discours des temps où Léon Blum était Président du Conseil, que celui que vous avez inconsciemment laissé devenir le leader du Socialisme en France était avant tout un esprit superficiel dont le pédantisme fut toujours interprété dans nos congrès comme une marque de supériorité. Cet article me confirme dans ce point de vue, car s’il est exact que l’Angleterre n’ait rien à conquérir dans cette guerre il ne l’est pas moins que nous ne nous battons que pour une seule raison : pour que l’Angleterre, (la City à plus proprement parler) garde tout ce qu’elle possède depuis Versailles. Cette guerre est la guerre du pétrole. Or, Hitler est l’ennemi de l’Angleterre parce [que?] le pétrole de Roumanie, de Transylvanie, menace d’échapper au contrôle des magnats de la City comme celui du Mexique. C’est cela dont Léon Blum ne tient pas compte, probablement parce qu’il ne le sait pas. De même qu’il ne voit pas que le parti de l’Angleterre n’a été pris, dans le monde entier que par une seule nation : la France. De même qu’il n’a pas vu en son temps que la politique de fermeté n’était pas de mise d’abord parce qu’elle était impossible. De même qu’il ne voit pas encore clair dans le jeu de la Russie, ses articles du Populaire en témoignent. Il y a longtemps que le socialisme de France paie les erreurs de Léon Blum, avant, pendant et après le passage au gouvernement.

Maintenant, voici un petit renseignement :

Je suis mobilisé dans un dépôt qui comprend une dizaine de milliers d’hommes attendant leur tour de partir en renfort. Voici cinq semaines que je vis parmi eux. Je les connais bien et je sais leurs sentiments. Ces grands rassemblements d’hommes auxquels on vient de procéder auront au moins permis aux militants de prendre la température.

Dans ces dix mille hommes, il y a un sentiment qui est à peu près unanime : l’antisémitisme. Il y a un homme qui est responsable de tout ce qui arrive, un homme, un seul : Léon Blum. Aussi bien par les partisans de la politique de fermeté que par ceux de la politique de conciliation et de négociations. L’opinion générale est que c’est parce que Léon Blum a fait depuis trois ans une politique essentiellement juive que nous sommes dans la guerre. Je ne suis pas antisémite, mais je suis obligé de constater ce fait.

Quant à la continuation de la guerre coûte que coûte, il y a au moins trois opinions.

Celle des Alsaciens qui veulent absolument abattre Hitler, à n’importe quel prix, et qui veulent faire la guerre même si la France restait seule contre le reste du monde.

Celle des vieilles classes, qui ont participé au drame de 1914, qui sont sûres de ne pas retourner au casse-pipe et qui sont plus fermes que jamais.

Celle des jeunes qui, à de rares exceptions près, ne demandent qu’une chose c’est qu’on en finisse le plus rapidement et avec le moins de casse possible. Il va sans dire que cette dernière opinion est celle du plus grand nombre. Pour la satisfaire il faudrait trouver un arrangement qui ne nous conduise pas à une nouvelle mobilisation dans 6 mois.

Croyez moi, la politique de fermeté n’est plus suivie que par les [forces?] qui, par entêtement ou par sénilité ne veulent absolument pas se rendre compte à la fois qu’ils se sont trompés et qu’une guerre où la France et l’Angleterre sont seules contre le reste du monde est une incompréhensible aberration.

Dans les civils non mobilisés, à l’unanimité ou presque les femmes sont pour la cessation des hostilités. Quant aux hommes qui ne risquent rien et qui ont trouvé le moyen de se rendre importants dans les services de défense passive et les divers comités de secours, ils ne demandent qu’une chose c’est que ça continue.

Je m’excuse de ce long laïus. De temps à autre j’ai la possibilité de venir chez moi et de continuer à maintenir quelques contacts. Aujourd’hui, en hâte je vous couche sur le papier ces quelques réflexions que je crois de quelque intérêt.

Pour le socialisme, il faut que la guerre cesse. Pour le socialisme il faut que la France se désolidarise de l’Angleterre dont le plus gros grief qu’elle fait à Hitler est de l’avoir écartée à peu près définitivement des affaires du continent. L’Angleterre qui possède tout, qui est la cause de la guerre depuis 1919, qui n’a de raisons de vivre et de prospérer qu’à la condition que le continent reste divisé, a peut-être des raisons de continuer la guerre. La France n’en a pas.

Cela, il faut que quelqu’un le dise.

Je suis comme beaucoup de jeunes d’une génération malheureuse. De ces obstinés qui ont voulu, après l’autre guerre, apprendre le socialisme dans Marx et Engels quand même. Qui ont cru au socialisme et qui lui ont consacré toute leur jeunesse. Qui lui ont donné comme buts essentiels de lutter contre la misère et contre la guerre. Or, la misère et la guerre sont hors de portée du socialisme de Léon Blum et de sa suite. Qu’il n’en soit pas ainsi du vôtre, je vous en prie, le monde le paierait trop cher.

Bien cordialement à vous,

Signé : Paul Rassinier

Cette lettre figure dans un lot d’archives de la S.F.I.O saisi durant la seconde guerre mondiale par l’armée d’occupation allemande et transféré à Berlin où il fut saisi à nouveau par l’armée russe pour être finalement transféré à Moscou… Ces archives concernant l’année 1939 ont été rappatriées à la fin des années 1990 et sont consultables à l’Ours.

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