On falsifie…

INDEX CHRONOLOGIQUE DU SITE

La lettre manuscrite inédite de Paul Rassinier à Paul Faure datée du 1er octobre 1939 dont nous avons publié une transcription ici-même fut – ironie de l’histoire – découverte trop tardivement pour figurer dans les ouvrages de Florent Brayard et Nadine Fresco.

Des extraits de cette lettre ont néanmoins été communiqués au grand public par François Lafon, « spécialiste du socialisme français », puis Michel Dreyfus, mutualiste au CNRS. La prolifération sur Internet de ces passages réputés antisémites doit beaucoup à la présentation fallacieuse qu’en ont successivement donné les deux universitaires (on ne discutera pas de la gravité du méfait au regard de l’étendue de leurs recherches respectives : une falsification est une falsification.)

– François Lafon dénature tout d’abord le contexte d’une citation de Rassinier dont il tronque sans aucune indication une partie de la première phrase .

– Dans la note attachée, il insère une autre citation et inverse l’ordre d’apparition des deux passages, les rapprochant indûment.

– Michel Dreyfus enfin, s’appuyant sur François Lafon, rassemble les deux citations en une seule, pérennisant ainsi la version falsifiée.

LAFON, 2006 :

C’est François Lafon qui a probablement eu, le premier, accès à la lettre de Paul Rassinier rapatriée à la « fin des années 1990 » dans un lot d’archives de la SFIO provenant de Moscou. Dans le cadre de son étude de 2006 consacrée à Guy Mollet, il donne son interprétation de deux extraits attestant selon lui d’un antisémitisme répandu dans les courants pacifistes de la SFIO.

Les citations sont comme incidemment produites par Lafon alors qu’il évoque, dans un chapitre intitulé « A la conquête du secrétariat général de la SFIO », l’épuration effectuée en 1945 dans le parti socialiste par Daniel Mayer. C’est la re-découverte des archives de la SFIO qui constitue d’ailleurs un élément clé de sa thèse le conduisant à revisiter le congrès de 1946 (page 257 et note 8, pp. 869 et 870) selon la perspective des clivages d’avant-guerre et de “pensées officiellement inavouables”.

Voici la citation et des éléments de son contexte :

« Le bilan ainsi proposé indique avec suffisamment de clarté combien l’épuration menée par Daniel Mayer pouvait être mal ressentie par des militants qui estimaient dans leur majorité avoir rempli leur devoir. Mais il convient désormais d’aller plus loin et de se demander si l’hostilité à la gestion de Daniel Mayer ne fut pas aussi le résultat de pensées officiellement inavouables.

Très tôt, Léon Blum devait confier à Robert Verdier que, selon lui, la franc-maçonnerie avait joué un rôle. L’antisémitisme semble aussi avoir constitué l’un de ces paramètres. Jusqu’à une période toute récente, nous en possédions surtout des témoignages indirects (…) Désormais, les correspondances de retour de Moscou permettent d’aller plus loin, dans la mesure où elles démontrent qu’il fut loin d’être le fait d’itinéraires isolés. Certes, il est facile d’identifier les itinéraires de tenants d’un national-socialisme à la française, comme Ludovic Zoretti – qui, nous l’avons vu, se prévalut en décembre 1939 de l’appui de Paul Faure, ce que le secrétaire général d’alors a pu démentir par une correspondance adressée à l’ensemble des parlementaires le 8 janvier 1940 – ou Paul Rassinier, l’ « inventeur du négationnisme», dont témoigne l’inédite correspondance au « citoyen Paul Faure » [23], en date du 1er octobre 1939, dans laquelle il précisait : «  Il y a un sentiment à peu près unanime : l’antisémitisme. Il y a un homme qui est rendu responsable de ce qui nous arrive, un homme, un seul : Léon Blum. »
François LAFON, Guy Mollet. Itinéraire d’un socialiste controversé, Fayard, Paris, 2006, p. 267.

Le renvoi en note numéro 23, page 870, est l’occasion pour Lafon de fournir une nouvelle citation et de se livrer à une nouvelle falsification :

« Après s’être livré à cette critique de Léon Blum, le militant du Territoire de Belfort avait exposé au secrétaire général de la SFIO : « J’ai également trouvé dans Le Pays des articles […] d’un certain L.L. Dont je suppose pour l’honneur du journal qu’il est Lucien Laurat, et non Louis Lévy. Prenez garde, par ces articles, vous installez la pensée socialiste dans la guerre » (archives SFIO, Moscou, OURS) »

Il importe de mettre d’emblée en évidence le contre-sens flagrant commis par François Lafon dans l’interprétation globale du témoignage personnel de Rassinier à Paul Faure: bien qu’elle soit rédigée sur papier à en-tête de la « SFIO, Fédération de Belfort », la lettre tout entière, et plus particulièrement le passage incriminé, ne prétend pas rendre compte de l’opinion des militants socialistes.

Voici comment Rassinier décrit sa propre situation :

« Je suis mobilisé dans un dépôt qui comprend une dizaine de milliers d’hommes attendant leur tour de partir en renfort. Voici cinq semaines que je vis parmi eux. Je les connais bien et je sais leurs sentiments. Ces grands rassemblements d’hommes auxquels on vient de procéder auront au moins permis aux militants de prendre la température.

Dans ces dix mille hommes, il y a un sentiment qui est à peu près unanime : l’antisémitisme (…) »

François Lafon pour laisser entendre que ce constat trahirait l’opinion de la base de la SFIO a cru bon de tout simplement supprimer sans indication la première proposition de la phrase : « Dans ces dix mille hommes ».

Et pour bien obscurcir le propos, la suite immédiate du texte de Rassinier n’est pas citée : « Je ne suis pas antisémite mais je suis obligé de constater ce fait. »

A supposer que Lafon soit fondé à interpréter l’hostilité à Blum et aux partisans de la défense nationale contre le fascisme comme révélatrice d’un antisémitisme rampant à la base de la SFIO, pourquoi lui faut-il falsifier ainsi ce document ? Pourquoi substituer au constat portant sur l’ensemble de la population des mobilisés, un jugement sur des militants socialistes dont Rassinier indique justement qu’ils lui semblaient loin de se douter de cette situation ?

« Ces grands rassemblements d’hommes auxquels on vient de procéder auront au moins permis aux militants de prendre la température. »

Malgré son affirmation selon laquelle les archives de Moscou « démontrent » cet improbable antisémitisme à la base de la SFIO, il évoque seulement une autre lettre d’Armand Chouffet, hostile à Blum « et ses fidèles » – certes -, mais assez peu significative en elle-même. On ne voit pas bien, par contre, ce que les archives de Moscou “démontrent” de plus sur le cas Zoretti, cité dans le même paragraphe.

Tout cela est-il suffisant pour affirmer comme Lafon le fait immédiatement après sa citation tronquée  :

« Il est désormais clair que l’antisémitisme s’est cristallisé par hostilité au « belliciste » Blum, et qu’il trouva droit de cité en profondeur dans une SFIO traumatisée par l’entrée en guerre contre Hitler, sous couvert ou alibi de fidélité au message pacifiste. » ?

Si l’on prend la peine d’envisager les trajectoires individuelles autour des diverses tendances du point de vue propre aux pacifistes, leur amertume contre les ralliés à la guerre antifasciste n’a besoin d’aucun penchant antisémite pour être justifiée. Est-ce d’ailleurs seulement pour des considérations éditoriales que Lafon renvoie en note la deuxième citation de la lettre ? Cela semble plutôt indiquer qu’il a parfaitement conscience de la faiblesse de ses « preuves ».

Pour bien analyser cette deuxième citation renvoyée en note, il importe de préciser que Lafon commet une première erreur factuelle doublée d’une persévérance dans le contre-sens lorsqu’il écrit en guise d’introduction : « Après s’être livré à cette critique de Léon Blum  (…) » (p.870, note 23).

Il persévère dans le contre sens en décrivant sans autre précision la citation d’origine comme une « critique de Léon Blum » à laquelle – doit on supposer – Rassinier se serait livré lui-même. Or, nous l’avons vu, seule la manipulation du texte donne à croire que, dans les lignes décrivant l’antisémitisme des mobilisés qui l’entourent, Rassinier exprimerait son propre point de vue ou même celui des socialistes de Belfort.

De plus, contrairement à ce qu’écrit Lafon, la citation sur Laurat et Lévy ne * suit * pas mais * précède * de deux pages, et dans un tout autre contexte, celle sur l’antisémitisme des mobilisés. Cette erreur, comme on le verra plus loin, sera reprise et amplifiée par Michel Dreyfus qui intégrera les deux citations dans une seule, avec les marques d’interruption, mais dans l’ordre faussement indiqué par Lafon.

Revenons pour conclure au passage sur Lucien Laurat et Louis Lévy.

Découlant de l’identité des initiales « L.L. », l’évocation de Louis Lévy n’apporte la preuve d’aucun antisémitisme de la part de Rassinier. Ce dernier exprime sa crainte d’un glissement de la ligne vaguement pacifiste soutenue par Paul Faure vers une attitude plus favorable à la guerre. C’est à bon droit qu’il peut s’interroger sur l’éventualité d’une collaboration de Louis Lévy au Pays.

Ce dernier s’est en effet rapproché en mai 1938 de la tendance Léon Blum et a écrit plusieurs articles pour la Paix Socialiste.

La suite des événements prouvera que Rassinier, qui évoque dans sa lettre les dérives bellicistes d’autres proches de Paul Faure, avait tort de mettre en cause l’engagement pacifiste de Lucien Laurat.

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LAFON, 2007 :

« Posant que Hitler constituait un danger tel qu’il convenait désormais de tout faire pour le contrer, Blum apparut alors comme un belliciste d’autant plus dangereux qu’il était juif. Posons-le sans aucune espèce de précaution rhétorique : le pacifisme s’est alors d’autant plus déchaîné contre l’ancien président du Conseil qu’il s’est doublé d’un antisémitisme avéré. Les réactions du responsable de la fédération du Calvados et syndicaliste enseignant Ludovic Zoretti, du député du Rhône Armand Chouffet et même de Paul Rassinier – qui, il est vrai, n’occupait aucune responsabilité dans la SFIO – en font foi. Dans l’organe de la fédération socialiste du Calvados Le Pays normand, en date du 14 septembre, le premier rétorquait à Blum – qui, dans l’article précité, avait précisé qu’en sus de populations germanophones des minorités juives vivaient dans les Sudètes –, que « le peuple français ne veut pas faire détruire une civilisation pour rendre la vie plus agréable aux cent mille juifs de la région des Sudètes ». Quant au dernier, futur inventeur du négationnisme, il devait écrire au « Citoyen Paul Faure », le 1er octobre 1939 : « Il y a un sentiment à peu près unanime : l’antisémitisme. Il y a un homme qui est rendu responsable de ce qui nous arrive, un homme, un seul : Léon Blum. » [18]  Archives SFIO, récupérées par les Allemands, puis par… [18] . »

François LAFON, Autorité et pouvoir de décision dans le socialisme français Le prisme du secrétaire général, Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2007/4 (n° 96), Éditeur Presses de Sciences Po

Lafon récidive ici pour mieux affirmer que le pacifisme dans la SFIO s’est « doublé d’un antisémitisme avéré » . La lettre de Rassinier et l’article de Zoretti (on étudiera plus tard sur ce site le bien fondé de cette association) « en font foi ».

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DREYFUS, 2009 :

«  La mesure du poids des pacifistes dans la SFIO permet de mieux cerner l’antisémitisme qui s’y exprime (…) Les pacifistes regroupent donc entre le tiers et 40 % du Parti socialiste et ils sont majoritaires chez ses parlementaires. Tout porte à croire que, sur le terrain, leur influence se situe à un niveau analogue, voire supérieur. Paul Rassinier (1906-1967), l’un des responsables de la fédération socialiste du Territoire de Belfort, écrit en octobre 1939 à Faure : ‘Il y a un sentiment qui est à peu près unanime, l’antisémitisme. Il y a un homme qui est rendu responsable de ce qui nous arrive, un homme, un seul : Léon Blum […] J’ai également trouvé dans Le Pays des articles […] d’un certain L.L. Dont je suppose, pour l’honneur du journal, qu’il est Lucien Laurat et non Louis Lévy. Prenez garde, par ces articles, vous installez la pensée socialiste dans la guerre.’ »

Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche : histoire d’un paradoxe de 1830 à nos jours, La Découverte, 2009 (ici dans l ‘édition La Découverte/Poche de 2011, p.160).

La note page 313 renvoie aux « Archives SFIO, Moscou, OURS, cité par François LAFON, Guy Mollet. Itinéraire d’un socialiste controversé, Fayard, Paris, 2006, p.267 et 870. »

En suivant les indications de Lafon et en rassemblant les deux citations, Michel Dreyfus en pérennise une version falsifiée.