Pacification…

En 1927 Rassinier effectue son service militaire au Maroc, en bataillon semi-disciplinaire, dit-il. Il en a laissé deux récits, l’un dans sa fantaisie autobiographique « Candasse » en 1955 et l’autre dans un article de Défense de l’Homme en 1958.

LE BLOCKHAUS D’ERFOUD

Éternel Sakiet

Ceci se passait en 1927. La France avait déjà une pacification sur les bras: celle du Maroc. La guerre du rif venait à peine de se terminer: entre Tlemcen et Fez, le petit Deauville circulait encore entre deux haies de protection armées jusqu’au dents et, dans les rues d’Oudja, de Taza, de Meknès, de Fez, les militaires de la garnison n’étaient autorisés à jouir du quartier libre que par groupes et armés de la baïonnette…

Dans le Sud marocain, la riche région du Tafilalet était en pleine effervescence: Belgacem tentait d’y réussir ce qu’ Abd el Krim n’avait pas réussi dans le Nord. A cette différence près que, le Tafilalet n’ayant jamais été soumis, il s’agissait non d’une révolte mais d’un refus de se soumettre, d’une résistance à la France qui voulait pousser plus avant sa conquête.

Pour les troupes françaises d’occupation et de conquète, le Maroc était divisé en deux zones par le Grand Atlas (la ligne Agadir, Marrakech, Azilal, Kasba-Tadla, Midelt, Missour): une zone de sécurité très relative en deça, d’insécurité totale au-delà. Les quelques places fortifiées qui se trouvaient au Sud du Grand Atlas comme Ouarzazate (alors Taourirt), Erfoud, Bou Denib, Ksar es Souk, etc. ne pouvaient être ravitaillées et ne communiquaient entre elles que par des colonnes armées précédées, flanquées et suivies d’automitrailleuses toutes griffes dehors. Il fallait au surplus faire du « tous terrains » car il n’y avait pas de voies de communications dignes du nom. Un réseau téléphonique avait été installé qui les reliait à Bou Denib, leur point d’appui et, par Bou Denib, à l’État-Major de Rabat. Tous les jours les fils étaient coupés à un endroit ou à un autre. Après avoir situé l’endroit approximatif de la coupure, des spécialistes partaient faire la réparation accompagnés d’un dispositif de protection: souvent ils tombaient dans un guet-apens…

Le poste le plus avancé était Erfoud: l’État-Major avait décidé d’en faire le point d’appui de la conquête du Tafilalet et, pour le ravitailler en nourriture, en armes et en munitions de construire une route carrossable qui partirait de Midelt et y arriverait par Ksar es Souk, en suivant l’oued Ziz.

J’avais eu vingt ans l’année précédente.

Ayant eu, avec les autorités militaires, quelques démélés qui avaient fait de moi un militaire suspect, j’avais été affecté à un régiment semi-disciplinaire dont avec quelque retard je rejoignis la …e Cie, précisément à Erfoud, aux environs de mai 1927.

*

Justement parce que je lui avais été signalé et par esprit de contradiction, le capitaine de la …e compagnie, un vieux blédard en perpétuel conflit avec ses chefs hiérarchiques, m’avait pris en affection et, au lieu de m’employer à la construction de briques en terre cuite comme il en avait reçu l’ordre, avait fait de moi son secrétaire-téléphoniste.

La vie de château.

Las! Malgré le Ziz à proximité, malgré sa célèbre palmeraie, ses figuiers, ses amandiers, Erfoud était un centre d’intrigues, et la vie n’avait rien de pastoral. Les autochtones des environs, entre lesquels il était très difficile de distinguer les « partisans » et les « dissidents », s’y venaient approvisionner en tout, y compris en armes. Un jour une bande d’hommes des tribus avoisinantes venait s’engager en bloc et on lui distribuait des armes avec lesquelles elle disparaissait le lendemain pour ne plus jamais revenir. Le bordel, avec ses Ouleds Nails, était un repaire d’espions et de contre-espions: les transactions les plus inattendues et souvent les plus meurtrières s’y faisaient. A l’intérieur des fortifications, on ne savait jamais si on se promenait au milieu d’amis ou d’ennemis. Toujours, il fallait avoir les quatre vingt-huit cartouches à la ceinture et le fusil attaché au poignet. Pour dormir même, si on pouvait enlever les cartouchières, il était interdit de détacher le fusil.

Entre les civils et les militaires, les rapports étaient très tendus. Ils l’étaient aussi entre les militaires eux-mêmes: le capitaine de la …e Cie qui était « le gradé le plus ancien dans le grade le plus élevé », était le commandant d’armes et, avec un autre capitaine, un certain P…, qui commandait les Affaires indigènes, il avait des différents homériques qui défrayaient la chronique et étaient assez habilement exploités par les tribus ouvertement dissidentes du voisinage. Il lui reprochait notamment la légèreté avec laquelle il distribuait des armes aux civils pour se faire mousser et pouvoir passer le plus souvent possible au Q.P. (le quotidien politique) du soir des soumissions imaginaires de dissidents à porter à son actif, les exactions de ses Moghazenis ou de ses goumiers, les mensonges et les provocations de ses agents de renseignements en territoire ennemi, etc.

Entre eux, surtout, il y avait le block-haus d’Erfoud, perpétuel motif à incidents.

*

En 1927, les Affaires indigènes étaient, au Maroc, les véritables maîtres de la situation. Leurs agents avaient pour mission de renseigner l’État-Major sur les dispositions d’esprit de la population: naturellement ces agents lui prêtaient les desseins les plus noirs et, pour avoir toujours raison, ils créaient des incidents nécessaires à la justification de leur point de vue.

Le blockhaus d’Erfoud était une sorte de vigie fortifiée à deux kilomètres environ en avant des lignes. On s’y rendait par un sentier protégé. Une dizaine de Moghazenis y vivaient en permanence qu’on relevait périodiquement et qu’on ravitaillait comme, sur le front d’une grande guerre, un petit poste ou une tranchée avancée.

Toute les semaines au moins une fois, en pleine nuit, il était l’objet d’une fusillade nourrie à laquelle les Moghazenis qui l’occupaient répondaient par une fusillade aussi nourrie.

Il n’y avait jamais de victimes.

Le lendemain soir, le capitaine P… des Affaires indigènes, faisait figurer au Q.P. l’information dans la forme approximative suivante: « Un djich (1) des Aït Ammou (2) a prononcé une attaque contre le blockhaus d’Erfoud à … h. dans la nuit du … au … »

A force de voir se répéter l’information, à Rabat et à Paris, on en déduisait qu’il y avait, dans le Tafilalet, une activité qui pourrait devenir dangereuse pour nos troupes et à laquelle il y avait lieu de mettre fin le plus rapidement possible: on recevait alors l’ordre d’activer la construction de la piste du Ziz. De temps à autres, le Commandant F., commandant d’armes à Ksar es Souk qui avait à sa disposition une base militaire d’aviation, recevait un télégramme lui enjoignant de faire un raid de bombardement de représailles sur les Aït Ammou… Il arrivait même que le commandant F…, un éthylique vérolé au dernier degré et au seuil du délirium trémens, décidât de lui-même un raid de représailles à la suite d’une conversation téléphonique avec le capitaine P. d’Erfoud.

La thèse du capitaine de la …e Cie était que les attaques du blockhaus étaient organisées par le capitaine P… lui-même: les Oueds Nails du bordel avec lesquelles il entretenait des relations amicales et suivies, renseignées comme on ne pouvait l’être plus sur ce qui se passait à 200 km à la ronde, lui racontaient chaque, le lendemain, comment les choses s’étaient passées avec, à l’appui, les détails les plus précis qui, chaque fois vérifiés se révélaient chaque fois rigoureusement exacts. L’information du capitaine P… était alors suivie au Q.P. d’une autre qui, vingt-quatre heures après, disait en substance: « Le calme le plus parfait règne au Tafilalet. Les Aït Ammou semblent actuellement camper dans la région de Bou Zemgane (à 700 km d’Erfoud!) ou de Taourit (à 1.300 km.!). »

Aux environs de juin 1927, l’État-Major de Rabat mit fin à la guerre des deux capitaines en prenant le parti du capitaine P… des Affaires indigènes dont les informations servaient ses projets de conquète du Tafilalet, et en ordonnant au capitaine de la …e Cie d’aller prendre ses quartiers au poste d’Erg Yacoub à 30 km. environ en arrière du front d’Erfoud.

Dès lors, le capitaine P… devenait commandant d’armes et restait maître des lieux.

Maître aussi de la tournure que prendraient les événements dans la suite.

Bien entendu, ces événements se précipitèrent.

Le blockhaus d’Erfoud fut de plus en plus souvent attaqué, des formations de goumiers ou de Moghazenis supposées patrouiller à l’intérieur de la zone occupée par les troupes françaises furent de plus en plus souvent attaquées par les djichs, les fils téléphoniques furent de plus en plus souvent coupés un peu partout, les guet apens de plus en plus nombreux, etc. Il n’était pas jusqu’aux Rekkaz qui apportaient le courrier dans les postes, à pied et en marchant uniquement la nuit, qui ne fussent assassinés une ou deux fois par semaine.

A Erg Yacoub, j’étais resté le secrétaire-téléphoniste du capitaine de la …e Cie. J’ai donc suivi pas à pas l’évolution de la situation: tous les soirs à 18 h., je devais me mettre en ligne pour le Q.P. et j’étais ainsi renseigné sur tout ce qui se passait au Sud de la ligne Agadir-Marrakech-Azilal-Kasbak-Tadla-Midelt-Missour. A cette époque, les lignes téléphoniques militaires ne disposaient pas de disjoncteurs: chaque fois qu’un poste était appelé tous ceux de la ligne sur laquelle il se trouvait l’étaient aussi. Erg Yacoub était sur la ligne Ksar es Souk — Erfoud. J’ai donc figuré en tiers muet dans toutes les conversations téléphoniques qui ont eu lieu entre le capitaine P… d’Erfoud et le commandant F… de Ksar es Souk pour le compte du capitaine de la …e Cie qui, dans l’espoir d’arriver à mettre leurs plans en échec tenait à être très exactement renseigné. Cet espoir était vain: de son nouveau poste, il ne pouvait plus rien faire figurer au Q.P. qui concernât les incidents répétés du blockhaus d’Erfoud, les Aït Ammou, les assassinats de rekkaz, les bombardements de représailles, etc… à propos desquels, le capitaine P… et le commandant F… se congratulaient mutuellement, à peu près tous les jours au téléphone et dont ils se réjouissaient comme de bons tours joués à Belgacem.

A ce jeu, la colère monta rapidement non seulement dans les populations civiles du Tafilalet mais aussi dans celles de la zone qui était occupée par les troupes françaises.

En juillet, les Français n’avaient plus d’amis au sud du Grand Atlas. Je savais que dans Erfoud même le capitaine P… n’osait plus sortir qu’entouré d’une véritable garde prétorienne armée jusqu’aux dents. La tête du commandant F… de Ksar es Souk était mise à prix: 500 douros hassanis (3).

En octobre, le régiment partit au repos à Fez et fut relevé par des tirailleurs sénégalais. Le capitaine P… et le commandant F… restèrent sur place à la direction occulte des opérations.

Démobilisé, je rentrai en France le 28 janvier 1928. Quelques semaines après, j’appris que deux compagnies de Tirailleurs sénégalais et un escadron de spahis avaient été anéantis par surprise dans les postes d’Erg Yacoub et Aufous par des djichs très fortement armés et très supérieurs en nombre venus du Tafilalet.

Les journaux annonçaient en même temps que la piste du Ziz était terminée: une véritable armée l’emprunta sur le champ pour envahir le Tafilalet. Si je ne m’abuse, c’est dans cet épisode de la pacification du Sud Marocain que périt le trop célèbre lieutenant de Bournazel.

De retour en France, j’ai essayé d’intéresser à cette affaire, sur le moment même, les mouvements politiques de gauche et d’extrème-gauche: on devait voter le 4 avril et ils avaient d’autres soucis. Aux yeux de l’opinion, la guerre du Maroc était considérée comme terminée et, électoralement parlant, ses prolongements n’étaient plus rentables.

Le silence des partis sur cet aspect — qui n’est certainement pas un cas isolé! — de la question, permit à ceux qui étaient les maîtres en Afrique du Nord de continuer à la gouverner dans les saines traditions mises à l’honneur par le général Bugeaud, des ratissages du cap Bon aux fusillades de l’Aurès (en passant par les Oradours indochinois!) et d’arriver sans encombre au bombardement de Sakiet Sidi Youssef.

En 1929, j’ai reçu une lettre du capitaine de la …e Cie et, en 1930, je crois, j’en ai reçu encore une: il me rappelait nos souvenirs communs en soulignant qu’il n’y avait rien de changé dans les moeurs militaires et particulièrement dans celles des Affaires indigènes qu’il considérait comme une formation dont la mission était la provocation.

Puis je l’ai perdu de vue.

Il doit aujourd’hui être en retraite du côté de Nemours d’Algérie et on doit pouvoir le retrouver. Que si, bien qu’il soit un peu tard, on veut vérifier ce témoignage dans lequel rien n’est inventé et pas même les initiales des noms qui y figurent, rien ne me semble plus facile.

Ni plus important pour les futurs Sakiet Sidi Youssef!

NOTES :

1 : Unité de combat dissidente.

2 : La tribu dissidente la plus combative de l’endroit.

3 : Monnaie des dissidents: 5 fr. officiellement, 8 ou 9 en réalité.

Défense de l’Homme, numéro 113, mars 1958, p. 6-9.

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CANDASSE

CHAPITRE XII

LE TIRAILLEUR CANDASSE EN MISSION CIVILISATRICE

RENCONTRE AVEC CHARLES MARTEL

(EXTRAIT)

La colonne s’enfonçait dans les solitudes. On atteignit les sables. Puis les montagnes qu’on franchit.

Puis un fleuve qui descendait des montagnes. Enfin une palmeraie couvrant des centaines de km2 qu’il fertilisait. Le long de ce fleuve, à une quinzaine de kilomètres les uns des autres, les quatre bataillons du …e Régiment de Tirailleurs dressèrent quatre campements protégés chacun par une batterie d’artillerie et une auto-mitrailleuse: il fallut d’abord faire une route pour leur permettre de communiquer entre eux et aussi pour amorcer un plan de plus grande envergure et de portée plus lointaine.

On se mit au travail, derechef.

Candasse apprit que le fleuve s’appelait l’Oued Ziz et qu’il arrosait le Tafilalet, région sur laquelle régnait un certain Belgacem, pacha rebelle à l’autorité du Sultan.

Cette rébellion se caractérisait essentiellement par le fait que, le Sultan ayant dû se mettre sous la protection des Franconiens dans les conditions habituelles, c’est-à-dire en cédant à la force, – ce que d’ailleurs il ne cachait qu’à peine, – lui Belgacem considérait que ce geste était sans valeur et ne l’engageait pas. C’était au surplus l’avis de toute la population qui, soumise ou pas, le considérait comme le seul libérateur possible et ne lui ménageait pas ses appuis, ouvertement ou en sous-main. Les Franconiens le chargeaient de tous les péchés du monde, lui attribuaient les pires actes de brigandage et disaient de lui qu’il n’était qu’un Chleuh – abréviation du mot Bulgare. Lui leur rendait la pareille et les appelait des Roumis.

Les choses en étaient là depuis des années et pour la première fois, les Franconiens, qui se sentaient bien plus visés que le Sultan lui-même par la doctrine de Belgacem, venaient camper à proximité de ses territoires avec des intentions dont le moins qu’on en pouvait dire est qu’elles lui pouvaient paraître peu rassurantes.

Il ne dit rien cependant.

La situation eût pu s’éterniser sur ce compromis implicite, n’eût été l’emplacement choisi par le bataillon le plus avancé du …e Régiment de Tirailleurs pour y dresser son camp : entre l’Oued et un Ksar tout proche, ce qui équivalait à le priver d’eau.

Le Cheikh du Ksar protesta: on lui répondit que tels étaient les ordres du Sultan.

Il n’en crut rien et se plaignit à Belgacem, c’est-à-dire à son suzerain direct.

Celui-ci envoya deux émissaires: on les fit prisonniers et le Ksar n’eut pas pour autant l’eau sur

laquelle il croyait avoir un droit et qui lui était indispensable.

Quand il vit qu’il n’y avait plus d’autre solution, le Cheikh traita directement avec les Franconiens pour l’eau, mais prétendit rester dans la dépendance de Belgacem pour tout le reste – en échange du droit à l’eau, il s’engageait à vendre aux Franconiens tout le bétail nécessaire à leur alimentation. Mais la monnaie dans laquelle on le paya n’avait cours que dans la zone contrôlée par les Franconiens et les Franconiens n’avaient rien à lui vendre…

Ce fut la première raison de frictions.

Il y en eut d’autres: l’exigence, par les autorités franconiennes, d’un permis de circuler pour se rendre du Ksar à l’Oued, l’interdiction pour toute personne n’ayant pas ce permis de séjourner dans le Ksar, le droit de contrôle, un viol par ci, un vol par là, etc.

Et la plus importante: la personnalité du Commandant général des opérations dans les Territoires du Sud.

Ce Commandant en chef était ce qu’on appelait alors, d’un terme familier, une vieille culotte de peau. Il avait fait toute sa carrière aux colonies et il ne fallait pas lui en conter sur la manière de se comporter avec les Chleuhs : son inspiration en la matière, il la trouvait dans l’alcool. Il avait établi son quartier général à une centaine de kilomètres de là, – en arrière comme il se doit. Et il y menait joyeuse vie avec tout son État-major.

Aucune question sur le meilleur des mondes possibles ne l’avait jamais effleuré: le meilleur des mondes, il y vivait.

Son rôle était de se tenir à l’affût de tous les incidents qui pouvaient surgir entre les populations du Tafilalet et les troupes franconiennes et de les exploiter au mieux. Quand il ne s’en produisait pas, il en fabriquait adroitement. C’est ainsi qu’il avait présenté l’affaire des deux émissaires de Belgacem à propos de l’eau comme une attaque des rebelles victorieusement repoussée par les troupes franconiennes et au cours de laquelle, en sus des lourdes pertes infligées à l’ennemi, plusieurs prisonniers avaient été faits. Cette version avait eu l’avantage de justifier un raid d’avions de bombardement sur le Tafilalet, par manière de représailles, et cela lui avait donné une idée: multiplier les raids de ce genre, si facilement justifiables.

A partir de ce jour, son plus grand plaisir, après une beuverie, fut de commander un raid et de monter lui-même dans l’un des avions. Au retour, il n’en finissait pas de raconter ce qui s’était passé, n’omettant jamais de souligner qu’il trouvait du plus haut comique l’effet des bombes sur les Chleuhs de Belgacem.

Tant et si bien que le dénommé Belgacem mit sa tête à prix: cinq cents douros hassanis.

Le nombre des malheureux qui s’efforcèrent de gagner ces cinq cents douros fut incalculable: tous furent, abattus avant d’arriver au Commandant en chef. On en abattit même qui n’avaient aucune intention malveillante, mais qui avaient le tort de se trouver à un endroit donné sans permis de circuler ou sans alibi : pour faire bonne mesure et parce qu’il valait mieux abattre un innocent que laisser échapper un coupable.

Avec celui qui se présenta le 14 juillet, on décida de faire un exemple: parce que c’était le 14 juillet, que cette date était mémorable et l’occasion inespérée. Pendant une trentaine d’heures, le malheureux passa par les tortures les plus raffinées, du coup de pied bien placé au coup de crosse de revolver ou de fusil, à la langue coupée et aux yeux crevés, en passant par la baïonnette enfoncée dans les biceps et les mollets. Finalement, on lui trancha la tête avec un poignard et on la ficha au bout d’une longue perche à l’entrée du quartier général où elle resta exposée quarante-huit heures durant à l’intention des pasteurs de troupeaux qui. pourraient ainsi véhiculer la nouvelle jusqu’au Tafilalet. Le reste de son corps, on le jeta aux chacals qui infestaient la région.

Candasse, qui avait été désigné pour faire partie des services de protection armée d’un convoi venu se ravitailler au quartier général dans ce moment-là, assista à ces réjouissances. Il remarqua que toute la garnison y avait pris un très grand plaisir. Le soir, on distribua un quart de vin supplémentaire à tout le monde et une bouteille d’anisette pour dix.

Quinze jours après, la ligne téléphonique reliant les camps du Ziz au quartier général fut coupée, et une section du…° Régiment de Tirailleurs envoyée pour la réparer ne revint pas: à quelque temps de là, tous ceux qui la composaient furent retrouvés, dans un coupe-gorge, le ventre ouvert et rempli de pierres, émasculés et les parties dans la bouche.

Belgacem les avait attirés dans une embuscade et personne n’avait subodoré le piège.

Un autre raid de représailles suivit qui motiva une autre incursion de rebelles en Territoire soumis, de représailles aussi, évidemment. Puis d’autres raids suivis d’autres incursions.

Dans cette atmosphère, le …e Régiment de Tirailleurs poursuivit la construction de la route. Quelques habitants du pays avaient été réquisitionnés pour aider à ce travail: on leur donnait chaque jour 16 grammes de café, 30 grammes de sucre, 200 grammes de farine et deux francs. Quelques coups de bâton aussi quand ils ne travaillaient pas assez vite ou manifestaient un mécontentement que personne ne comprenait.

On piochait, on piochait. La dysenterie s’en mêlait, les poux, la soif. De temps à autre, une petite alerte. On piochait, on piochait toujours. Chacun ayant conscience de la grandeur de son rôle, personne ne se plaignait : ces Chleuhs, on les aurait !

L’anisette et, le gros rouge soutenaient les énergies.

Entre temps, d’autres Régiments de Tirailleurs étaient venus s’associer à la tâche et, en amont, prolongeaient les travaux le long du fleuve. Dans les mêmes conditions et avec le même zèle.

Au contact de ces réalités, la discipline s’était un peu assouplie: on avait fini par oublier Candasse.

En décembre, quand sonna pour lui l’heure de la permission libérable, les camps s’étaient en outre transformés en forteresse de pisé. Et c’est en camions, sur une route un tantinet cahoteuse mais à double circulation, qu’en quatre jours il parcourut le chemin du retour à la caserne.

Tout était prêt pour la grande offensive contre les rebelles du Tafilalet: tout le long du parcours, des colonnes motorisées montaient en sens inverse se portant sur les positions qui leur avaient été assignées en vue de l’attaque.

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