Pacifisme intégral : une controverse

INDEX

Nous reproduisons une controverse extraite des débats du Rassemblement Universel pour la Paix du monde qui se tint à Paris en novembre 1952. Ces extraits furent publiés un an plus tard dans le numéro 24 de la Voie de la Paix. Ils ont le mérite de mettre en valeur de questions élémentaires de doctrine du pacifisme intégral.

Un article de Rassinier paru dans le même numéro, “Nouvelles possibilités” est reproduit à la suite.

La Voie de la Paix n° 24, Septembre-octobre 1953, page 3 :


UNE CONTROVERSE sur le PACIFISME INTÉGRAL

Nous avons annoncé que nous publierions en brochure les débats et conclusions du Rassemblement universel pour la paix du monde (R.U.P.M) qui s’est tenu à Paris les 1er et 2 novembre 1952. Nous pensons toujours pouvoir bientôt tenir cette promesse. En attendant, nous publions ci-dessous l’intéressante controverse qui, au cours des débats du R.U.P.M., mit en évidence le thème central du pacifisme intégral et à laquelle prirent part, entre autres participants : Marceau Pivert, Sanlaville, Paul Rassinier et Emile Bauchet. A la veillede notre rassemblement du 11 novembre, nous demandons à nos militants de se pencher sur ces idées qui, juxtaposées, sont le principe et le moteur de notre action. Bien entendu, le R.U.P.M. Lui-même, constitué sur le papier, reste notre préoccupation essentielle et, après avoir lancé l’idée, au cours de la campagne 1952-53, nous ne perdons pas de vue que l’objectif de la campagne 1953-54 est de lui donner vie sur le plan des réalités et de l’action militante.

L’intervention de Marceau PIVERT

Je m’excuse d’intervenir dans cette discussion, alors que je suis placé dans une situation délicate : tout en voulant marquer ma pleine sympathie pour votre effort, je ne me sens pas d’accord avec vous en fin de compte ; je ne voudrais pas apporter de perturbation à vos travaux, et cependant j’éprouve le besoin d’essayer de clarifier un peu les problèmes. Distinguons d’abord entre notre horreur unanime contre la guerre et les moyens à employer pour en finir avec elle. Nous n’avons pas bien réussi dans le passé ; il faut donc réfléchir a ce qui a pu ne pas être correct dans notre manière d’affronter ce fléau : certes, nous avons bien conscience de n’être qu’une avant-garde très en avance sur notre époque ; il nous serait agréable de pouvoir nous conduire en théorie pure, comme des hommes complètement libres, comme des individualistes affranchis et ne dépendant de personne ; mais je constate que nous vivons dans une société de gangsters ; je n’aime pas spécialement la police, mais je ne me vois pas en mesure de réclamer sa suppression ; des assassins rôdent autour de nous, et des assassins bien connus ; je suis obligé de constater qu’il est facile de discuter sur la suppression de la police, mais en même temps j’observe que certains droits de l’individu sont protégés plus ou moins, en raison de son existence. Cela est précieux à noter quant on sait que sur d’immenses régions du globe ce droit de discussion n’existe plus, et la police elle-même foule aux pieds les droits élémentaires de l’individu ; je constate que dans notre monde de gangsters les ennemis de nos libertés essentielles rôdent encore partout ; fascistes et staliniens peuvent tenter de nous imposer leur système : ils ne connaissent que les lois de la force. En face de cette menace, je sais bien que nous avons toujours préféré la lutte politique, nous avons préconisé le désarmement général et même le désarmement unilatéral, mais l’expérience nous a malheureusement convaincus que nous ne représentions encore à travers le monde que de toutes petites minorités. Il n’y a pas très longtemps, un gouvernement socialiste d’un peuple pacifistes, la Norvège, fut l’objet de démarches insolites de la part de son puissant voisin russe : il s’est alors tourné vers un autre puissant pays et est entré avec l’agrément complet du peuple pacifique dans une alliance militaire : tout le mouvement ouvrier norvégien est entré dans le Pacte Atlantique : voilà la réalité ; elle correspond à un phénomène de panique générale, de dépression générale du mouvement ouvrier ; nous pouvons essayer d’y résister mais non dissimuler que nos solutions n’ont aucune efficacité immédiate ; l’effort indépendant international contre la guerre ne doit pas être abandonné pour cela ; mais il doit tenir compte des faits. Un fait dominant de notre époque réside dans l’universalité de la violence dans la relation entre les peuples et les individus. Cela souligne d’autant mieux l’admirable exemple donné par Gandhi et par son peuple : mais la non-violence elle-même n’a pas empêché le revolver de l’assassin de mettre fin à la vie de Gandhi. Nous pouvons déclarer que nous refusons de nous servir du revolver : il y en a d’autres qui s’en servent et qui nous menacent tous. La question qui se pose n’est donc pas de s’incliner passivement devant cette réalité, mais de savoir comment, par quelles méthodes nous parviendrons à réduire à l’impuissance les violents et les militaristes ; il nous faut trouver autre chose que l’opposition de la violence à la violence, ou du militarisme au militarisme ; il nous faut, à travers l’expérience sociale, élaborer une théorie meilleure que celle qui se borne à répéter des formules bafouées tant de fois. Cela ne peut se faire qu’en identifiant le combat pacifiste avec le combat quotidien, contre toutes les oppressions et pour une société plus humaine et plus juste. Dans ce combat nous rencontrerions des actions concrètes à entreprendre : il y a en ce moment des hommes qui souffrent et meurent dans une guerre lointaine : celle d’Indochine. Comment la terminer sans livrer ce peuple à une autre tyrannie ? Par une action politique tendant à réaliser les transformations sociales qui pourraient donner satisfaction aux besoins d’indépendance et de liberté : là-bas, c’est la réforme agraire et la fin de l’exploitation impérialiste ; nous devons favoriser de notre mieux ces solutions dans l’intérêt de la paix. Par ailleurs, vous proclamez la nécessité de supprimer toutes les armées : fort bien ; mais en attendant, quand la jeunesse ouvrière belge se bat, comme je l’ai vu à Liège, contre les 24 mois de service, il serait peut-être utile de se solidariser avec ce combat qui nous intéresse aussi, et d’étendre le mouvement aux autres pays. Il faut se battre aussi contre le réarmement de l’Allemagne ; mais comment pourrait-on le faire sérieusement sans s’attaquer d’abord au militarisme russe qui est incontestablement à l’origine de la peur générale qui hante l’Europe ?…

Ainsi je vois le pacifisme comme une forme spécialisée d’une action plus générale : l’action des travailleurs pour leur émancipation.


UNE PRÉCISION DE SANLAVILLE

Lorsqu’on a voulu attaquer la Russie désarmée, vous savez le geste des marins de la Mer Noire, c’est parce que la Russie était désarmée, incapable de se défendre. Le désarmement est la base du pacifisme intégral, il ne peut souffrir aucune faille. Je viens en apporter un exemple, on a dit tout à l’heure le grand nom de Jean Jaurès, le martyr de la paix. Je dois vous dire qu’au moment de la tension internationale de 1914 Jaurès nous a dit : « Comme je regrette d’avoir écrit l’Armée nouvelle, car c’est la diplomatie qui est la cause de la guerre. »


UNE RÉPONSE DE PAUL RASSINIER

J’ai écouté Marceau Pivert avec une grande émotion. Son intervention a le mérite de nous obliger à aller au fond des problèmes. Il me semble que depuis 30 ans nous avons très mal posé le problème de la paix et le problème de la guerre. Je crois que l’erreur que commet Marceau Pivert c’est de vouloir le poser dans l’immédiat. Or ce problème est quelque chose qui se situe au-dessus des contingences et au-dessus du temps. Nous sommes ici pour accomplir un acte moral. Or, un acte moral est toujours essentiellement gratuit : il ne pose pas de questions sur l’efficacité, et dussions-nous, comme Gandhi, tomber sous une balle de revolver que nous prohibons, que cela n’enlèverait absolument rien de sa valeur au principe du désarmement que nous défendons. Dans un autre ordre d’idées nous sommes pour la suppression de la peine de mort et contre la prison : nous ne sommes pas pour les voleurs et pour les assassins.

Il se peut aussi que les voleurs et les assassins que notre que notre action réussirait à arracher à la prison ou à la guillotine nous remercient en nous prenant comme première cible. Est-ce pour cela que nous devons abandonner notre position de principe ? Le savant qui, dans son laboratoire, travaille sur le radium et en meurt lentement et le sait, abandonne-t-il ses recherches pour autant ? Notre attitude de pacifistes intégraux participe du même état d’esprit que celle du savant travaillant sur le radium dans son laboratoire. De même qu’il perd ses doigts puis ses membres un à un, puis la vue, puis la vie, nous risquons de voir la guerre nous passer sur le corps, d’être envahis, etc… Aussi bien et quelle que soit notre attitude, ce risque ne peut être écarté !

Je voudrais ajouter ceci que j’ai eu fort envie déjà de dire ce matin, quand on a discuté du problème du référendum et qu’on lui a donné une valeur qui ne me satisfait pas pleinement. Notre ami Gauchon a envisagé diverses éventualités, et celles-ci notamment que, peut-être, il pourrait avoir du succès. Mais dans le cas où une campagne pour le référendum se conclurait par un succès, le problème de la guerre ne serait pas résolu : il resterait encore à supprimer la guerre. On aurait pris une position de principe et déchaîné des problèmes multiples.

Challaye parlait tout à l’heure de la suppression des armements. Je pense qu’un jour, aussi dans ce domaine, nous pourrions avoir pleinement satisfaction. Mais qu’est-ce qu’on ferait après ?

Tout à l’heure, un camarade a très bien posé le problème. Pourquoi les ouvriers de la Loire demandent-ils faire 52 heures dans les usines d’armement ? Mais parce qu’il ne dépend pas d’eux de faire autre chose… Il faut dire qu’on remplacera les usines d’armement par des usines qui feront autre chose. Ainsi, on pose le problème tout entier de tout le régime. Envisageant le problème sous cet aspect en grande partie économique on ménage une transition d’ordre économique, une simple phrase pour dire qu’il est très facile de supprimer les armements et de faire faire autre chose aux ouvriers.


UNE QUESTION PRÉCISE DE MARCEAU PIVERT.

Quelle est votre position s’il se produit un événement comme celui du 38e parallèle ?

RÉPONSE DE BAUCHET

Cette question est importante et je suis heureux qu’elle soit posée. Comme pacifiste intégral, je condamne toute guerre et je suis résistant à toute guerre entre peuples. Mais je suis également résistant à toute forme d’oppression. La première des oppressions émane des maîtres de mon pays qui me forcent à la guerre, pour des intérêts et pour des buts qui ne sont pas les miens. La seconde émanerait des maîtres des pays voisins qui, par la guerre et par personnes interposées, entendraient me soumettre et soumettre mon pays à des formes politiques et économiques non librement choisies.

Pacifisme n’est pas synonyme de lâcheté, ni d’indifférence, ni de neutralité morale et politique.

Refuser la guerre n’est pas accepter l’invasion, c’est, au contraire, ôter tout prétexte à l’invasion. Et les guerres, maintenant moins que jamais ne peuvent empêcher les invasions. La protection par la guerre est illusoire et dangereuse.

Notre pacifisme n’exclut pas le combat ; c’est « le plus grand des combats », disait Jaurès. Mais pour combattre il faut des raisons de se battre, et les peuples n’en ont pas. Ils ne sont que des soldats d’une cause qui n’est pas la leur : ils sont odieusement trompés et contraints par leur gouvernements respectifs.

Le pacifiste est, avant tout, un homme libre. Il a le devoir – sauf par la guerre qui irait à l’encontre du but qu’il se propose – de résister à toute forme d’expression. C’est une erreur de croire qu’un peuple désarmé ne pourrait rien contre la tyrannie. A la force des armes le faible peut opposer l’intelligence et la ruse. Contre un tyran tous les moyens sont bons, y compris le poison. Une faible femme en présence d’une brute peut toujours, en fin de compte – si elle le veut – le vaincre. Ce n’est pas la faiblesse qui fait les esclaves, c’est la lâcheté : David pourra toujours vaincre Goliath.

En s’opposant à la guerre, forme d’oppression intérieure, le pacifiste brise le plus sûr soutien de ses maîtres et ôte à l’adversaire extérieur possible tout prétexte d’attaque. Clémenceau disait jadis : «  Entre eux et nous c’est une question de force ». Cette formule, les opprimés la reprennent à leur compte contre leurs oppresseurs. Mais la force n’est pas nécessairement la guerre, ni la violence. Gandhi résistait à l’oppression par une force non-violente. Personnellement, je pense que lorsque les moyens non-violents sont insuffisants, l’homme a le droit de recourir à la violence. L’important est que les forces non-violentes ou violentes soient mises au service d’un idéal fraternel et juste, ce qui n’est jamais le cas quand les peuples se jettent les uns contre les autres sur l’ordre de leurs maîtres. Contre l’oppression intérieure, et contre l’expression extérieure. Les pacifistes que nous sommes entendent résister par tous les moyens, sauf par la guerre.

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La Voie de la Paix n° 24, Septembre-octobre 1953

Page 1 :

Nouvelles possibilités

Depuis l’exécution des époux Rosenberg, le Mouvement Paix et Liberté de M. Jean-Paul David tourne à vide : une importante partie de l’opinion qu’il détournait de la pensée et de l’action pacifistes a compris qu’on la leurrait sous prétexte de lui présenter une civilisation de remplacement qui, au fond et dans certaines circonstances, était capable des mêmes injustices, du même mépris des droits de l’individu et des mêmes horreurs que celle à laquelle elle prétendait faire barrage.

Et, depuis la mort de Staline, le même désarroi qui s’est emparé de toutes les organisations inféodées au bolchevisme russe a gagné le Mouvement des Combattants de la Paix : le Conseil mondial de la Paix, qui a tenu ses assises à Budapest, dans le courant de l’été, n’avait rien de commun, dans ses objectifs, avec le Congrès de Vienne, de célèbre mémoire, et encore moins avec celui de Stockholm. A Vienne et à Stockholm, il n’y avait que les initiatives du gouvernement russe qui fussent dignes d’être soutenues et propagées.

La nuance est sensible.

Au cours d’une conférence nationale qui se tint à Paris, salle Pléyel, quelque temps après, M. Pierre Cot a encore mis l’accent sur cette nouvelle manière de voir en déclarant que « la détente dont elle était un des signes pouvait être le temps des compromis et des concessions réciproques. »

Personne n’a été dupe : c’était un enterrement de première classe de la politique des Congrès de Vienne et de Stockholm et une manière de masquer leur échec. Le public, absolument sans influence sur l’opinion, que les communistes avaient rassemblé à Vienne, n’étant pas susceptible de s’imposer, la politique de la force devait être abandonnée et la Russie le comprit qui, après avoir été gantée de fer, fit aussitôt patte de velours.

Mais un tel revirement, consacrant un tel échec, a mis du plomb dans l’aile au Mouvement des Combattants, dits par antiphrase de la Paix : ils remuent moins, ils se font plus humbles, on les entend moins, et leur audience s’est considérablement rétrécie.

Peut-être alors, la scène étant débarrassée à la fois des partisans de la paix américaine et de ceux de la paix russe, la voie est-elle libre pour un Mouvement pacifiste indépendant et sain ?

Nous avions déjà noté qu’entre les deux Églises, une importante fraction de la population qui ne voulait ni de l’une, ni de l’autre, livrée à elle-même, se trouvait dispersée dans un infinité de petits Mouvements sans doctrine cohérente et sans grands moyens, qui, faute de mieux, passaient leur temps à guerroyer les uns contre les autres. Cette constatation fut même à l’origine de la constitution du Comité national de Résistance à la guerre et à l’oppression, dont le premier but était, et reste, de rechercher ce qu’ils ont de commun et de les réunir dans un grand et unique Mouvement.

Si la voie est libre, il ne dépend maintenant plus que de leurs représentants que ce grand et unique Mouvement, à la recherche de lui-même depuis deux années, prenne enfin le départ.

Paul Rassinier

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