Lettres de Rassinier à André Arru

INDEX

Nous remercions Sylvie Knoerr qui nous a aimablement fourni des photocopies de ces lettres.

Les réponses d’André Arru devraient être publiées sur le site consacré à ses archives:

http://www.raforum.info/archivesarru/

Pour André Arru, les années 1952-1958 – telles que décrites dans la partie biographique de l’ouvrage de Sylvie Knoerr-Saulière et Francis Kaigre « Jean-René Saulière dit André Arru, Un individualiste solidaire » principalement aux pages 90 à 106 – furent une période de retrait relatif des activités militantes.

Les remous liés à l’affaire Fontenis et ses suites dans une Fédération Anarchiste en pleine reconstruction en ce début des années cinquante entraînent pour Saulière une phase de remise en question de son engagement dans la lutte libertaire, aggravée sans doute par des difficultés personnelles. Il change à plusieurs reprises d’activité professionnelle pour finir par s’investir vers 1956 dans la réalisation d’une vieille ambition : l’ouverture d’une librairie à Marseille, « La Boîte à bouquins ». Hélas, l’activité s’avère moins passionnante que prévu et il doit mettre en vente la librairie en 1958. Son divorce d’avec sa compagne d’alors se profile également…

Rassinier, lui, doit en juillet 1958 quitter Nice où il résidait depuis deux ans pour la région parisienne, ce qui complique en particulier son travail pour la revue « l’Ordre social » deuxième mouture, qui paraissait depuis janvier de cette même année 1958. Il en assurait officiellement la gérance, Pierre Carretier dit « Gérard » en étant l’administrateur.

C’est dans cette période délicate pour les deux militants que s’inscrit leur correspondance, au prétexte tout d’abord de l’organisation de conférences de Arru à Nice en 1958, puis, un an plus tard, de la reprise d’activité de ce dernier et de l’éventuelle poursuite de la publication de « l’Ordre social » que Rassinier lui propose d’assumer, ce qu’il refusera.

La correspondance est surtout l’occasion d’un échange de vues – assez classique en milieu anarchiste, mais relevé par les personnalités en présence – sur l’individualisme.

Le septième et dernier numéro publié de « l’Ordre social » sera la livraison d’avril 1959.

N.B. Les mots ou passages soulignés dans l’original de Rassinier sont ici mis en italiques.

Nice, le 12 janvier 1958

Mon cher André,

Par même courrier, j’écris à Giono.

On pourrait faire ta conférence sur Max Stirner le mercredi 5 mars ou le mercredi 12 à ta discrétion. Nous aurons 60 à 100 auditeurs. Nous l’annoncerons comme nous avons annoncé celle de Louzon sur Sébastien Faure. Ci-joint tract [?] sous forme de périodique…

Si tu voulais reprendre de l’activité militante, on pourrait, tous les deux, remuer un peu la Côte entre Marseille et Menton.

Le groupe se réunit le 25 : donne moi ta réponse pour cette date. Du 25 au 15 février, je suis à Paris pour Liberté et c’est pourquoi :

1) on a tardé à te répondre.
2) repoussé la conférence en mars.

D’autre part, je m’élance vers Toulouse le 18 mars.

Bien cordialement,

Paul Rassinier

Liberté : Le premier numéro de l’hebdomadaire animé par Louis Lecoin est paru le 30 janvier 1958.

Le 23 février 1959

Mon cher Arru,

Il y a un moment, tu peux croire, que je me promets de t’écrire. Les em… bêtements consécutifs à ma réinstallation ici m’en ont, jusqu’à ce jour empêché. Mais je ne puis laisser passer ta rentrée dans la bagarre.

D’abord, il y a une chose, qu’en tout premier lieu, je ne puis oublier : la croûte. Ce n’est pas très révolutionnaire ce que je te dis là mais j’ai toujours peur, pour les copains, que, dans un mouvement d’humeur ils ne la compromettent et parfois, irrémédiablement. Tu sais que je ne t’ai pas vu sans appréhension, te lancer dans cette affaire de librairie. Si tu réussis à vendre, il n’y aura pas de mal. Et si, parallèlement à l’activité que tu reprends, tu t’assures un moyen d’existence, tout sera pour le mieux.

Ceci dit, ton idée me paraît bonne. Elle me paraît aussi empreinte du souci de faire quelque chose et de le réussir. Or, sur le plan de l’action proprement dite, je crois la « saison » très mauvaise. Ce qui est sûrement « possible », c’est un regroupement des camarades qui croient encore à quelque chose. Et cela c’est un travail d’éducation, rien de plus, en vue de reconstituer une force.

Cela, on peut le faire soit sur le plan pacifiste, soit sur le plan libertaire. Malheureusement, sur ce dernier plan, nous somme handicapés par la minceur du mouvement libertaire et les déceptions accumulées chez les 20 .000 libertaires de France, par ceux qui, jusqu’ici, ont tenté de les réorganiser.

Et, sur le plan pacifiste, l’expérience de Liberté le prouve après celle de La voie de la Paix, nous amenons à nous des gens qui nous lâchent à la première occasion, ce qui fait que tout est toujours à recommencer.

J’en arrive à croire que c’est seulement sur le plan libertaire qu’on peut faire quelque chose de sérieux et de durable. C’est la raison pour laquelle j’ai fait sur ce problème l’article que tu as pu lire dans le dernier Bulletin intérieur de la F.A. Qu’en penses-tu ?

Bien cordialement,

Paul Rassinier
36 rue Bapst. Asnières. Seine.

N.B. Si tu viens par ici…..


La « rentrée dans la bagarre » qu’évoque Rassinier renvoie certainement à la reprise d’activité militante d’Arru sur cette période, avec un article du 19 septembre 1958 dans Liberté à propos de ‘La Drôle de Guerre’ de Dorgelès (reproduit dans ‘Un individualiste solidaire’, pp.213-216) et la création de l’Union des pacifistes de Provence, fin 1958, début 1959.

Le 5 mars 1959

Mon cher Arru,

Non, ce n’est pas un châtiment : une surprise, tout au plus. D’ailleurs, ça me rajeunit. Il y a une trentaine d’années, tandis qu’Armand publiait l’En Dehors, je terminais mes classes et, dans mon esprit, Stirner était doublement à l’ordre du jour. Très vite j’acquis la conviction :

1) que Stirner n’avait pas grand chose de commun avec ce qu’écrivait Armand ;

2) que, même si Armand le présentait correctement, je n’avais, moi, rien de commun ni avec l’un, ni avec l’autre.

Je suis pour Aristote et peut-être l’as-tu lu dans un récent n° de D. de l’Homme. Je pense, en effet que, biologiquement l’Homme est un animal social, condamné à vivre en société. Ici, je rejoins Kropotkine dont l’ouvrage sur la question (L’Entraide) est un de ceux qui lui ont valu le titre mérité de savant et de devenir ce qu’on appelle un classique.

Si l’homme est un animal social, condamné à vivre en société, l’action de chacun de nous doit consister à trouver un mode de société qui exclut l’autorité. En ce qui me concerne, dans cette voie, je n’ai trouvé que le fédéralisme proudhonien (il m’importe peu que, pour le reste Proudhon soit ou non anarchiste ou ne le soit que par boutade : réfléchis que le mot lui-même n’est devenu, historiquement, l’enseigne d’un mouvement que par boutade).

C’est une manière de voir.

Je ne refuse à personne le droit de ne pas vivre dans la société sans autorité. Mais cela comporte déjà dans celle-ci tant d’obligations pour celui qui le revendique, que je connais peu de gens moralement autorisés à en faire un article de foi.

D’autre part, il me paraît impossible, comme règle d’action de préconiser seulement la destruction de ce qui existe, si on ne sait par quoi le remplacer. Faire place nette et tout recommencer dans le chaos ? C’est ce que font, ou à peu près, ceux que nous combattons, lorsqu’ils déclarent une guerre… Encore ont-ils sur toi cet avantage qu’ils se soucient de limiter les dégâts ! Moi, je crois que la vie des autres est précieuse et qu’on n’a pas le droit de la risquer, – même si l’on risque la sienne.

Tu vois, il y a entre nous une différence de conception qui est fondamentale. La mienne a, pour moi, l’avantage de la cohérence et de me trouver toujours en accord avec moi-même aussi bien quand je parle que si j’agis.

Je note, à ton crédit, que tu essaies de fonder une Fédération de pacifistes de Provence, de leur proposer un ordre[?] dans l’action et que, tout ceci, n’a rien de stirnérien. C’est la faille – heureuse à mon sens – dans ton raisonnement. Je souhaite qu’elle s’agrandisse… c’est notre chance de nous rencontrer côte à côte dans le chaos stirnérien que sont en train de nous préparer les héritiers au Pouvoir, des gens qui étaient stirnériens avant que Stirner n’existât.

Parce que, Stirner, c’est l’égoïsme et non l’individualisme. Creuse la question, ça me fera plaisir. Ou alors, prends la plume de Tolède et engueule moi.

Rappelle moi au bon souvenir de ta compagne. Et la Boîte à Bouquins ?.. Elle se vend ?… Carretier m’a dit qu’il allait diriger un client sur l’affaire.

Si tu viens à Paris, tu as mon adresse déjà. Voici mon téléphone : Gre. 32.24.

On parlera fédéralisme puisque tu fais cette infidélité à Stirner. Et là dessus, on sera sûrement d’accord. Si, entre nous, jaillit l’étincelle susceptible de mettre le feu au c… du mouvement libertaire et de l’engager dans cette voie on sera de grands types et on entrera dans l’histoire.

Bien cordialement

Paul Rassinier

Carretier, alors administrateur de l’Ordre social:
http://militants-anarchistes.info/spip.php?article628

Le 17 mars 1959

Mon cher Arru,

Entre nous, le différend réside surtout dans le fait que nous ne sommes pas d’accord sur ce que l’on entend par « Anarchie » : toi tu la vois dans Stirner, moi, je la vois dans Proudhon, Bakounine et Kropotkine.

Il s’ensuit que, en fonction de Stirner, tu as raison : cette philosophie ne peut promouvoir aucun système social mais qu’en fonction des trois autres, il me semble qu’elle le peut.

Tout est là.

Tu écris à Carretier que je suis un marxiste, et je crois que, sur le marxisme, tu n’es pas très fixé, non plus que sur tout mon comportement antérieur. Cette accusation de marxisme à mon égard t’es inspirée par le fait que tous ceux qui ont adopté Stirner voient des marxistes en tous ceux qui l’ont pas adopté. Je crois d’autre part et après avoir lu le texte de ta conférence que tu ne connais pas très bien Stirner même si tu l’as lu plusieurs fois. Il te manque visiblement de l’avoir replacé dans son contexte historique et, sur sa vie, les événements qui l’ont marqué, qui en font un égoïste et non un individualiste. Qu’on puisse partager son appréciation sur Dieu et sur l’Etat, cela ne fait pas de doute mais, des considérations semblables, on en trouve à la pelle chez des quantités de gens absolument sans aucune affinité, je ne dirai pas « avec les idées anarchistes » mais avec « la simple notion de progrès social ». Au surplus, ces considérations elles-mêmes sont […elles], élémentaires et totalement inutilisables en matière sociale. Sur ce plan, nous avons en France un Guyau, bien supérieur ! [note : Morale sans punition ni sanction]

Tu me demandes de te démontrer que ma philosophie anarchiste est susceptible de promouvoir un système social. Ici, une seule réponse : il n’y a pas de démonstration possible . C’est l’argument qui a été opposé à Gallilée, à Newton, à Copernic et à Verrier.

Et pourtant !… La preuve est une chose matérielle et tant que la matière qui la constitue n’est pas sous la main, il est impossible de l’administrer. Il est tout aussi impossible de démontrer l’existence que l’inexistence de Dieu, – scientifiquement s’entend. Cette dernière preuve ne pourra être faite que lorsqu’on aura résolu le problème des causes que l’on appelle encore et à tort, « premières » car il n’y a pas de causes premières, à mon sens, bien que la preuve scientifique en soit encore à faire.

Je dirai donc comme Rostand : « Ce que je crois ». Sur ce point, il m’apparaît que, dans Proudhon, on peut retenir – tout n’est pas à y retenir, ni dans Bakounine, ni dans Kropotkine – le contrat sur lequel il base son « Principe fédératif » à tout instant révocable sans sanction par l’individu à l’égard du groupe et par le groupe au sein de la Fédération dans deux directions : la commune et le métier. Cela, c’est l’entraide, le mutuellisme, la coopération culturelle et économique. Dans cette direction, je crois que l’anarchie (sans autorité!) est possible en tant que système social. Dans celle que t’inspire Stirner, je crois que rien n’est possible que le chaos, son « Unique et sa propriété » me paraissent être la plus retentissante expression du vide absolu de tous les temps.

Bien entendu, ce sont des opinions et je ne vois aucun inconvénient à ce que tu persévères. Je t’indique seulement que, si bas que soit le niveau de culture des masses, il est tout de même assez élevé pour que tu sois, aujourd’hui, pris au sérieux par personne d’autre que les illettrés du type Paon. Comme j’avais remarqué chez toi un niveau de culture assez peu commun dans le milieu anarchiste d’aujourd’hui, je regrette les efforts que tu fais en fonction du gaspillage intellectuel qu’ils représentent. Je garde cependant un peu d’espoir en ce qui te concerne parce que tu as écrit dans ta conférence «  L’Etre, l’individu est changeant par sa nature. Il veut aujourd’hui ce qu’il ne voudra pas demain, il est aujourd’hui ce qu’il ne sera pas demain, il saura demain ce qu’il ne sait pas aujourd’hui ». Individu et, par dessus le marché, individu affirmé, tu obéiras à cette loi, je pense.

J’ajoute que mon espoir se renforce du fait que tu n’es pas un violent : ici, j’ai de l’avance sur toi car je n’ai même pas encore tué un lapin ! Même pas pendant la guerre et mon grand regret est de ne pas être végétarien ! C’est une conviction, un comportement qui m’est, contre mon gré, imposé par ma nature (cf. Kropotkine sur le sujet).

Voilà ce que je pense. La preuve que tu me demandes sera peut-être produite dans cent ans par nos descendants. Comme la preuve de l’existence de Saturne découverte sans instruments par le Verrier. Comme la preuve de la gravitation universelle établie par les Assyriens, perdue par le monde grec et le moyen-âge occidental, subodorée par Aristote et retrouvée par Copernic et Newton. Comme la preuve de la rotondité de la terre, comme toutes les preuves scientifiques. Dans ce domaine nous sommes tributaires des progrès de la science et les preuves dont nous disposons aujourd’hui en faveur de l’anarchie système social sont d’ordre moral, intellectuel, relevant de la spéculation et resteront longtemps aussi insensibles à nos contemporains que ne le fut la proposition de Galilée pour les savants de son temps et le Pape. N’oublie pas que le Verrier ayant exposé qu’il avait découvert une nouvelle planète aux mathématiciens et aux astronomes de son temps, aux savants donc, fut pris pour un fou par eux. En te faisant des démonstrations du même ordre, je risquerais d’avoir le même succès auprès de toi. Au surplus, l’individualiste, ne demande pas de preuves, il les cherche pour combattre les thèses qu’il n’approuve pas. Et, souvent, si la recherche est sans préjugés, il se convainc. Ainsi se forment les « personnalités » (disent les attardés) c.a.d. les « individus » (dans notre langage).

Un dernier espoir : je voudrais bien, qu’à Nice, tu aies plus de succès que moi. Là, tout me paraît condamné à l’échec pour deux raisons

1) il n’y a rien à faire dans le public actuel du pacifisme parce qu’on n’y peut rien faire sans Paon qui est un illettré,

2) parce que cet illettré, comme tous les illettrés se prend pour un grand homme, ne s’aperçoit pas qu’il fait [sourire?] dès qu’il ouvre la bouche en public, veut cependant continuer et fait le vide dans la mesure où, totalement incapable de créer quelque chose, il le reste cependant de détruire par le ragot, ce que les autres tentent de construire. A partir du moment où, il s’est aperçu qu’il ne pouvait être qu’en second à mes côtés, il s’est prévalu de son « individualisme » pour n’être pas d’accord avec moi, s’est abouché ailleurs et a fait courir dans ses fréquentations, les ragots les plus invraisemblables sur les anarchistes en général, le Groupe etc… etc… La tâche lui a été rendue facile par le fait que le public anarcho-pacifiste de Nice, est d’un niveau intellectuel encore inférieur au sien.

Voici donc ce que tu réussiras à Nice : un regroupement de quelques 20 personnes acquises à nos idées – et encore ! – mais, pour dépasser ce stade, rien à faire si tu ne t’y attaches pas toi-même, Paon n’ayant, en dix ans, réussi qu’à s’y faire une réputation dans un ridicule encore aggravé par son nom.

L’Ordre social n’est que ce qu’il est, mais, par exemple, Paon n’a jamais pu digérer que nous ayons réussi où il a échoué et tous ses efforts ont consisté à nous empêcher de réussir.

Moi aussi, tu vois, je suis aussi [?] que toi quand je m’y mets. Excuse-moi : [si j’en?] suis à te priver du soleil un dimanche pour me lire.

Crois-moi : la grande raison pour laquelle le mouvement anarchiste se meurt c’est parce qu’on ne prend au sérieux ni ses hommes quand ils parlent, ni ses publications où l’on ne trouve que des idées d’un autre âge. A mon sens, E. Armand n’a pas peu contribué à cette décrépitude en ce qu’il a réussi un peu chez tout le monde, à faire prévaloir les thèses (- sic) de Stirner. Il méritait d’ailleurs de réussir: il était à la fois le plus dynamique et le plus cultivé. Qu’il ne soit [tombé?] me laisserait perplexe si je n’incriminais l’âge.

Bien cordialement

Paul Rassinier

Le 27 mars [1959]

Mon cher Arru,

Comme nous ne parlons pas le même langage, la discussion peut durer fort longtemps sans aboutir. Aussi bien, je ne cherche ni à prouver ni à convaincre : je donne les arguments à la demande et c’est tout. Sur la valeur de la preuve, je t’ai déjà dit ce que je pensais. Quand à vouloir convaincre ce serait aussi indigne de toi que de moi. Donc…

Entre égoïsme et individualisme, la différence que je fais est celle que font tous les dictionnaires dignes de ce nom. Je t’y renvoie. Tu y verras que l’égoïsme est un égocentrisme, l’individualisme un socio-centrisme. Dans un cas on a raison en fonction de soi, dans l’autre, en fonction des autres. L’individualisme en tant que doctrine est un altruisme et, en ce sens, il est social. Rien de commun avec Stirner. Que tu sois ou non en bonne compagnie en t’alignant sur Stirner n’est pas un argument : au Moyen-âge, on était en bonne compagnie en s’alignant sur l’Eglise et, de nos jours, on n’est pas en si mauvaise en s’alignant sur [Soustelle?] ou sur Aragon. J’ajoute que les progrès de la science en matière de psychologie établissent une graduation dans la valeur des esprits, tenant pour assuré que les valeurs élémentaires et dépassées sont axées sur l’égoïsme de l’homme des cavernes. La chance de Stirner a été d’apparaître à un moment où, dans le domaine des spéculations intellectuelles, de bons esprits [sentirent] la nécessité de dégager l’individu de gangue collective. Il l’a fait à sa façon, depuis on a fait beaucoup mieux et je t’ai cité Guyau qui était un être moral l’autre étant a-moral. Or je tiens pour nécessaire une morale, plaçant, non l’individu, mais l’espèce (sans laquelle il n’est rien) au centre de tout. Ici, il y a une chaîne : Morus, Huss, Erasme, Gassendi (reliant à Démocrite), [‘Godvin ‘, pour Godwin?], les Simoniens, Proudhon etc… Dans mon esprit, cette chaîne ne passe pas par Stirner autrement qu’historiquement c-à-d. accidentellement.

Je n’ai plus à te dire maintenant qu’une chose : je crois à la possibilité d’une société sans autorité ni sanction, ni récompense et je crois que Proudhon en a jeté les premiers éléments. Toi tu décrètes que cela n’a rien d’anarchiste, mais c’est seulement un décret. Cette croyance (le mot est impropre) est fondée sur des indices analogues à ceux qu’avait découvert Verrier dans le ciel pour servir de base à ses calculs. Des indices découverts [note (1) en bas de feuillet : des observations faites et aussi précises que celles de Galilée] chez l’homme par la science de nos jours et par des gens qui ne tirent pas les mêmes conclusions que moi donnent lieu à des calculs au terme desquels l’anarchisme de Proudhon [ en marge : sans Etat, sans autorité, sans récompense, sans sanctions] apparaît comme une solution très raisonnable et très possible. Je ne crois pas, vois-tu, que scientifiquement, l’homme soit un inconnu. Qu’on ait encore à apprendre sur lui est certain. Mais, sur tout, dans tous les secteurs, nous avons encore beaucoup à apprendre.

Passons à l’humour, maintenant : je te vois faire une Fédération des Pacifistes.. Très bien. Mais je suis capable d’invoquer contre ton entreprise des arguments aussi valables que les tiens contre une F.A. ; de te démontrer l’impossibilité de la Paix, ou de la non-violence ou de tout ce qui te sert de justification, avec des arguments ayant au moins autant de valeur que les tiens contre « l’anarchisme social ». Alors, si tu veux faire une organisation, pourquoi pas la F.A. ?

Dans un autre ordre d’idées, les gens qui sont à la tête de la F.A. actuelle, qui ne veulent entendre parler ni de majorité ni de minorité, ni d’organisation fondée sur un ordre – ne pas confondre l’ordre avec l’autorité – viennent de faire une coopérative basée sur le système majoritaire. C’est à mourir de rire, dans ce dernier cas. Et c’est peu flatteur pour un mouvement ! Ici, je crois, il y a un problème de valeur intellectuelle des prosélytes de l’anarchie qui en l’occurrence sont des cloches..

Oui, l’Ordre Social passe intégralement ton appel. Tu devrais utiliser ce tract pour ta propagande. Le prochain n° paraîtra en Juin [?] pour le P. de P. ce serait un matériel de propagande gratuit.

Je dirai plus : l’Ordre Social étant lancé, peut-être pourrais-tu le prendre en mains. Là, tu serais un vrai copain car tu me déchargerais d’un travail qui, vraiment et depuis que je ne suis plus à Nice est assez lourd et assez incommode pour moi. Tu le ferais rayonner sur Nice-Toulon- Marseille sur des thèmes pacifistes, anarchistes, syndicalistes à partir de considérations locales.

Il me semble que tu serais tout indiqué. Chaque n° de l’O.S. semble rapporter le prix qu’il coûte et souvent plus ( en continuant à vendre le bouquin d’Abécassis.)

Ta lettre m’est arrivée en Saône et Loire où j’ai pris quelques jours de détente. Je t’écris au fil de la plume, – comme à mon habitude d’ailleurs mais dans l’ambiance agitée d’une maisonnée (la famille!) de vacances.

Bien cordialement,

Paul Rassinier

Abraham Abécassis : « La Honte des siècles, Essai contre les religions et plus particulièrement la religion juive  », publié à Marseille en 1939 et réédité à Nice en août 1958 par le groupe Elysée Reclus et l’Ordre Social.

le 14 avril 1959

Mon cher Arru,

Oui, nous discutons pour le plaisir, mais, ce n’est déjà pas rien. Au moins, cette fois, sommes nous d’accord sur une chose : la nécessité de définir l’Anarchie. L’objet de mon papier dans le bulletin de la F.A. était justement d’en donner une définition de ma façon et à ma mesure, soit dit en passant.

Attention sur les interprétations, cependant : si je dis que Proudhon a jeté les premiers éléments d’une société anarchiste cela ne signifie pas que j’accepte tout ce qu’a dit Proudhon et notamment sur la famille, la religion, les lois etc… Dans tout auteur du passé il y a à prendre et à laisser, voire à combattre : Bakounine, Kropotkine et même Sébastien Faure n’échappent pas à la règle. Dans Proudhon je retiens seulement le fédéralisme et la coopération ou le mutuellisme. Même dans Stirner, je retiens quelque chose tout en rejetant son amoralisme [ note en marge : S’il y a des sociétés sans lois, il n’y en a pas sans morale individuelle. Et la nature de l’homme le condamne à vivre en société.] qui détruit tout ce qui est à retenir sur l’individu. Je suis, moi, pour la morale de Guyau : sans récompenses ni sanctions. Et le système social qu’on peut bâtir sur le Principe fédéraliste de Proudhon assorti de la coopération.

Le malheur des temps veut qu’on ne puisse définir nulle part ce qu’on entend par Anarchie à moins d’écrire un bouquin ou de fonder une nouvelle publication. Etat d’esprit regrettable de ceux qui font les journaux pour lesquels nous avons de l’estime. Ainsi vivons-nous sans idéologie et l’anarchie fait-elle peau de chagrin, [présentée?] comme elle l’est par ceux qui sont le moins qualifiés mais les plus tyranniques.

Je regrette que tu n’acceptes pas l’O.S. J’ai tellement de boulot. Essaie, veux-tu, de reconsidérer ta décision.

Peut-être serai-je à Bordeaux mais ce n’est pas sûr : suis actuellement embringué dans une traduction de deux de mes [?] livres et cela nécessite des déplacements à l’étranger. Si je n’y suis pas, je le regretterai.

1) parce que tu y seras
2) parce que j’ai une thèse à y soutenir

Rédige une page environ sur l’évolution de ton mouvement à Marseille, veux-tu, et envoie la moi sous huitaine pour le prochain numéro de l’O.S. Merci d’avance

Et bien cordialement

Paul Rassinier

Le 24 avril 59

Mon cher Arru,

Quand nous serons d’accord sur le contenu des mots, nous ne serons pas bien loin de l’être sur tout. J’attire ton attention sur le fait que nous ne sommes, ni toi, ni moi, qualifiés pour donner aux mots un autre sens que celui sur lequel tous les dictionnaires sont tombés d’accord et que, venant de toi ou de moi, vouloir réformer les mots dans leur sens serait une entreprise de farfelus. En ce qui te concerne, vois la loi et la morale, la conscience et la morale (morale vient d’un mot latin qui signifie moeurs : les animaux ont une morale et pas de lois.)

Je regrette que tu ne prennes pas l’O.S. Pour une raison de divergences de vues : ça n’a rien à voir. Même si tu ne penses pas comme moi, si tu fais l’O.S. tu le feras comme tu le voudras avec les copains du coin. Moi, j’habite Asnières et je n’ai plus à voir qu’avec les copains d’Asnières ou, au maximum de la R.P. (sauf conférences ailleurs, quand on me demande)

Ca se précise : je ne crois pas que je serai à Bordeaux. Je le regrette.

Bien cordialement

Paul Rassinier

[En marge] N.B. Je continue mes efforts pour définir l’Anarchie. Acceptera qui voudra ma définition. Avec ceux qui l’accepteront, dont beaucoup pourront l’enrichir, nous essaierons de faire quelque chose ensemble. Je ne désespère pas d’arriver à des choses substantielles : j’ai déjà, en 37 ans de militantisme, obtenu quelques résultats qui pour n’être pas tellement visibles n’en sont pas moins réels.

Aux lettres de Rassinier que nous avons reçues est jointe la photocopie d’une moitié de tract annonçant une conférence. Il porte la mention manuscrite ‘1959’) :

(…) Les Peuples qui s’en réclamaient sont anéantis ; années de prisons ; condamnation à mort ; fusillades et massacres, sont les affirmations de l’autorité.

LA RÉVOLTE HONGROISE :

Le fascisme rouge vient, en Hongrie, de dépasser les crimes des Versaillais, assassins de la commune de 1871 ; après Cronstad, l’Ukraine, Verkuta, les fusillades du 1er Mai 1938 à Barcelone, le crime dépasse en horreur toute l’imagination humaine.

A Budapest entre les enfants, les femmes, les hommes.

Les tanks et les bombes au phosphore, anéantissent la protestation d’un peuple aspirant à la liberté.

Avec les orateurs :

Jean Sans-Sicart de la C.N.T. Espagnole (en exil)

Paul Rassinier ex déporté à Buchenwald – de la Fédération Anarchistes

Balkanski de la C.N.T. Bulgare (en exil)

Vous affirmerez votre volonté de lutter contre tous les oppresseurs

L’Union Locale C.N.T.

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