Gauche, droite?

Dans l’ordre chronologique inverse, trois textes parus dans la Voie de la Paix, en 1962, 1960 et 1955. Rassinier y plaide, au regard de la situation géopolitique de ces années (réarmement de l’Allemagne, affrontement Est-Ouest, mouvements de décolonisation), pour une réévaluation des valeurs « de gauche » comme prélude indispensable à toute action future…

On devine que certaines de ces considérations ont pu contribuer à l’exaspération de ses ennemis au sein du mouvement pacifiste.

La Voie de la Paix n°118, mai 1962

La Politique Militante

Le Parti et la Classe ou l’Homme et le Problème ?

Maurice Bardèche écrit un livre : Qu’est-ce que le fascisme ? Sur Bardèche et sur le fascisme, la presse de gauche est fixée : à une ou deux exceptions près, elle ne porte pas la publication de ce livre à la connaissance de ses lecteurs. La presse de droite et d’extrême-droite, par contre en fait des plats.

Si, de hasard et parce que l’Express en a fait un compte rendu sympathique, un homme de gauche achète le livre, dès la première ligne, il tombe sur ceci : « Je suis un écrivain fasciste. » En règle générale, il ne va pas plus loin : il le referme en maudissant l’Express et Jean-Louis Bory auteur du compte rendu. Lui, c’est sur le fascisme surtout qu’il est fixé : Mussolini, Primo de Rivera, Hitler, Franco, etc… La réaction de l’homme de droite est différente : il l’a acheté parce que Rivarol en a fait l’éloge. En règle générale, il ne le lit pas ou, au mieux, ne le lit qu’en travers : par principe il est pour Bardèche et, à ses yeux, Bardèche ne peut rien écrire qu’il n’approuve. Si d’aventure il le lit attentivement, il découvre bientôt que Bardèche baptise corporatisme quelque chose que Proudhon baptisait mutuellisme et Kropotkine l’Entraide ou qu’il est pour l’objection de conscience. Alors, il ne va pas plus loin, il referme aussi le livre mais lui, c’est Rivarol qu’il maudit.

L’homme de gauche et l’homme de droite sont fort heureusement deux espèces d’hommes en voie de disparition. J’en vois la preuve dans le fait que récemment, les statistiques nous ont informé qu’en France, tous les partis ensemble, ne groupaient pas plus d’un million de personnes. Et cela signifie qu’il y a de moins en moins de gens qui acceptent globalement toutes leurs prises de position politiques.

Il y a aussi, certes, peu de gens qui lisent et la plupart d’entre eux ne lisent que les livres qui leur sont conseillés par leurs journaux habituels. Quand ils lisent, du moins ceux qui ne sont pas inféodés à un parti, le font-ils sans s’occuper de savoir si ce qu’ils lisent leur vient de la droite ou de la gauche. Une nouvelle race d’hommes apparaît : ceux qui s’interrogent. C’est le propre de toutes les périodes troublées et ce sont ceux-là qui ont fait sortir l’humanité européenne de ce qui fut appelé la nuit moyenâgeuse. Qu’ils soient encore peu nombreux est sans importance : ils existent et ils proliféreront. Que Jean-Louis Bory ait lu attentivement le livre de Bardèche est la preuve que le mouvement gagne les élites généralement attachées aux valeurs traditionnelles et c’est encourageant.

Dans le livre de Bardèche, Jean-Louis Bory nous a d’ailleurs dit qu’il avait trouvé beaucoup plus de valeurs de gauche que de valeurs de droite. Moi aussi. Corollairement, ce qui m’ennuie, c’est que, lorsque je lis Sartre ou Jean Cau, ou Jules Moch, etc… qui sont réputés de gauche, ou la presse socialiste, même, et surtout la presse communiste, j’y trouve généralement beaucoup plus de valeurs de droite ou d’extrême-droite que de gauche ou d’extrême-gauche. Sur la guerre par exemple : c’est un fait reconnu qu’en 1939, la gauche était beaucoup plus belliciste que la droite. En 1945-46, le Procès de Nuremberg n’a jamais pu se justifier que par les principes d’une extrême-droite au surplus ante-dilluvienne. Et que dire de l’attitude de Guy Mollet à Suez en 1956 ? Ou de Sartre pour qui le régime idéal est celui de Krouchtchev après avoir été celui de Staline, l’un et l’autre n’ayant rien à envier à celui des satrapes de Darius ?

Je dirai donc que si Bardèche qui décortique tout cela proclame qu’il est un « écrivain fasciste », j’ai seulement peur qu’il ne sache pas lui-même ce que c’est que le fascisme et qu’il entretienne là une confusion dont il est la première victime.

Ceci me paraît si vrai que, définissant ce fascisme, il n’arrive à le faire qu’en nous disant ce qu’il n’est pas, non ce qu’il est. Or, indépendamment du fait qu’une chose ne peut pas se définir par ce qu’elle n’est pas (quelle idée peut-on avoir d’un balai, quand on a dit qu’il n’était ni une casserole, ni un cheval, ni un singe, ni n’importe quoi d’autre?) quand il nous dit ce que celle-là n’est pas, il passe en revue tous ceux qui, à ses yeux, on passé pour l’avoir représenté : Mussolini, Hitler, Primo de Rivera, Péron, Franco et un ou deux autres encore. C’est là une confusion qu’ont fait ou que font encore beaucoup de gens, même parmi les plus cultivés : le fascisme est un phénomène exclusivement italien et, de tous ceux-là, s’y peut attacher le nom de Mussolini. Primo de Rivera, ni Péron, ni Franco, ni surtout Hitler n’ont rien de commun avec le fascisme.

Je devrais, bien sûr, expliquer ici ce qu’est réellement le fascisme dans sa doctrine et ce qu’il fut dans sa politique. Un jour, je le ferai mais ce n’est pas l’objet de cet article. Qu’on me pardonne si je me borne aujourd’hui à souligner une confusion trop commune – et à mes yeux très nocive – à dire que cette doctrine fut conçue par l’ex-socialiste Mussolini avec l’aide du proudhonien Hubert Lagardelle et qu’elle tira son nom du souci de rassembler toutes les activités sociales comme dans un faisceau qui avait, pour ses promoteurs, l’avantage d’être aussi l’emblème des licteurs, c’est-à-dire de l’autorité. Que le mutuellisme de Proudhon ait été dévié vers un corporatisme moyenâgeux, que l’autorité soit devenue la tyrannie, c’est une autre histoire : on le doit aux circonstances.

Les faiseurs de doctrines sont généralement présomptueux. Ils se croient trop facilement en mesure de maîtriser les circonstances. Trop facilement aussi, ce qu’ils croient suffisant pour les maîtriser, c’est de détenir le Pouvoir. Ils cherchent donc d’abord à se hisser au Pouvoir et, pour y arriver, ils sont, généralement aussi, assez peu scrupuleux sur le choix des moyens. Ce qu’ils ignorent, c’est que le Pouvoir a sa structure et ses lois propres : quand ils y sont, ils sont tout étonnés d’en être bien plus les jouets que les maîtres. Ils ne songent alors plus qu’à le garder et, pour le garder, jouant au mieux des circonstances, ils se transforment en tyrans. La tâche leur est d’autant plus facile que, la mission du Pouvoir étant, dans les sociétés actuelles de tenir le peuple en respect au profit de ceux qui le mettent en coupe réglée, il leur suffit d’être les tyrans du peuple.

Éternelle illusion de ceux qui croient que le Pouvoir est uniquement politique. Illusion de faiseurs de doctrines, mais aussi de politiciens : hissé au Pouvoir pour conserver l’Algérie à la France par les financiers qui en profitaient, de Gaulle a été contraint de lui accorder l’indépendance, le jour où ces financiers ont jugé que « les choses étant ce qu’elles sont » l’Algérie indépendante représentait malgré tout une moindre perte.

Illusion de Mussolini et de Lagardelle.

Illusion de Lénine vaincu par Deterding, de Hitler vaincu par le dollar, de Guy Mollet vaincu par Suez.

Illusion de de Gaulle.

Illusion de Bardèche.

Le malheur des peuples est que cette illusion qui est sans danger lorsqu’elle est nourrie par des justes, conduise aux apocalypses lorsqu’elle est nourrie par des doctrinaires ou des hommes d’épée : le bolchevisme, le fascisme, le nazisme, le franquisme, etc…

Mais il faut revenir au Parti et au problème – au plan pratique en somme. Et voici les questions que je pose : parce que Bardèche passe pour être ce qu’il y a de plus réactionnaire en France, faut-il refuser son aide lorsqu’il prend position en faveur de l’objection de conscience ? Parce que Guy Mollet représente de Parti socialiste, ne peut-on être socialiste qu’en acceptant Suez ? Et peut-on être accusé de fascisme parce qu’on a refusé Suez, sous prétexte qu’on adopte là une position politique qui fut celle de la droite et de l’extrême-droite. Autrement dit faut-il accepter ou refuser en bloc ce que dit l’homme ou le parti, l’étiquette qu’ils prennent ou dont on les affuble étant le seul critère ?

Tel est le problème.

Jusqu’en 1914, il fut assez simple à résoudre : il y avait des doctrines qui, même si elles étaient parfois des dogmes, n’inspiraient que des politiques cohérentes qui leur collaient assez bien. L’homme pouvait alors accepter ou refuser en bloc, la doctrine et la politique. Il y avait aussi encore des classes sociales dont les doctrines et les politiques associées étaient l’expression. La guerre de 1914-18 fit éclater le système le jour où l’homme de gauche Viviani déclara la guerre à l’Allemagne pour le compte de l’homme de droite Poincaré et où, sur le cadavre encore chaud de Jaurès, cet autre homme de gauche qu’était Jouhaux déclara qu’il partait « demain pour défendre la Paix du monde ». Ainsi cette guerre de 1914-18 fit-elle éclater pour la première fois les doctrines, les politiques et jusqu’aux structures de la gauche. La paix de Versailles fit, par compensation, éclater celles de la droite et depuis…

Depuis, les classes sociales ont disparu au profit de l’infinité de catégories dans lesquelles elles se sont dissoutes et la politique de la lutte de classe n’a plus de sens. Celle des partis non plus. Ce qui est aujourd’hui au premier plan, c’est l’homme dans ses rapports directs avec les doctrines et les politiques.

En 1939, l’homme n’avait cependant pas encore assez pris le pas sur les partis pour que celui de gauche qui s’associa à l’entreprise Paix immédiate ne fût point accusé de sympathies hitlériennes. Et ce fut pis encore lorsqu’il prit le parti de récuser Nuremberg, cette tragi-comédie oeuvre de la gauche mondiale.

La responsabilité collective d’un peuple dans une guerre était pourtant, jusque là, une valeur d’extrême-droite contre laquelle n’avait jamais cessé de protester la gauche. Et le paradoxe fut que celui qui, dès 1945, reprit à son compte la protestation de la gauche fût justement un homme d’extrême-droite : Me Raymond de Geouffre de la Pradelle dont les sympathies politiques vont à Rivarol et à la Nation française. A ses côtés se trouvait précisément Maurice Bardèche qui alors écrivit Nuremberg ou la Terre promise et Nuremberg ou les faux-monnayeurs, deux livres inspirés par les principes au nom desquels la gauche de 1919 refusa Versailles.

Et tous ceux dont je fus qui leur emboîtèrent le pas furent taxés de fascisme par les leaders de la gauche.

Aujourd’hui, la responsabilité collective du peuple allemand a disparu du droit international dans lequel elle avait été introduite en 1945. La gauche elle-même se félicite de cette disparition due aux efforts de quelques hommes seulement de gauche – qu’elle avait accusés de sympathies hitlériennes ! – et de Me Raymond de Geouffre de la Pradelle soutenu par beaucoup d’hommes de droite.

Le cas de Me Raymond de Geouffre de la Pradelle est aussi singulier que celui de Maurice Bardèche en ce que, lui aussi a pris parti en faveur du droit à l’objection de conscience : quand Louis Lecoin organise un meeting pour la défense des objecteurs de conscience, il lui demande d’y venir prendre la parole et, pour résoudre ce problème on voit alors le rivarolien et l’anarchiste associés dans la lutte. On y voit aussi Me Henri Torrès qui est, nul n’en ignore, également très loin d’être un anarchiste ou même un pacifiste.

Lecoin a raison. Au dix-neuvième siècle, on pouvait encore croire à une réforme globale de la société par une insurrection triomphante. L’exemple de 1789 que personne parmi les leaders de la révolution n’avait encore compris et qui était outrageusement sollicité par Marx et ses disciples, était à la fois une excuse et un encouragement. Au vingtième siècle, nous avons eu la révolution (sic) russe, Mussolini, Primo de Rivera, Hitler, Franco, Péron, etc… et la Révolution a pris une autre figure : de plus en plus l’idée qu’elle sera une suite de solutions apportées à tous les problèmes examinés et traités un à un gagne du terrain. De plus en plus en perd parallèlement celle selon laquelle il faut commencer par détruire en bloc tout ce qui existe pour reconstruire plus aisément, après, un nouvel ordre, doctrine qui n’est plus le fait que de quelques trublions attardés, incultes par surcroît excités par quelques visionnaires aigris, refoulés ou ambitieux.

Mais, prendre les problèmes un à un, cela suppose que tous ceux qui se trouvent d’accord sur les solutions qu’ils jugent nécessaire d’apporter à l’un d’eux, acceptent d’y travailler ensemble, à quelque catégorie sociale ou à quelque parti qu’ils appartiennent ou aient appartenu.

Plus de gauche, plus de droite, notions qui ne correspondent plus à rien, plus de partis qui ne sont que la consécration de l’impuissance générale : des hommes et des problèmes.

Ai-je besoin de souligner que c’est dans cet état d’esprit que nous avons constitué le C.N.R.G.O. D’abord, l’Union Pacifiste de France ensuite et que nous invitons tout le monde à nous y venir rejoindre pour résoudre le problème de la Paix à l’écart de toute opinion politique, philosophique ou religieuse ?

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N.B. : Le mathématicien Gonseth a imaginé en 1926 la « parabole des Géants subtils et cruels ». Dans une île vivent des Géants à la fois subtils et cruels. Étant cruels, ils mettent à mort tout étranger abordant leur île. Mais étant subtils, ils donnent au condamné le choix de son supplice. Pour cela, ils posent une question à laquelle l’étranger doit répondre. S’il dit vrai, il sera immolé sur l’autel de la Vérité ; s’il dit faux, on l’immolera sur l’autel du Mensonge ! Un étranger parvint cependant à plonger les géants dans une perplexité sans fin. Quand ils lui demandèrent : « Quel sera ton sort ? », il répondit en effet : « Je serai immolé à l’autel du Mensonge » ! »

La Voie de la Paix n°101, octobre 1960, La Politique

L’Âne de Buridan et les fourriers du bolchevisme

Avant la guerre, il y avait la gauche et il y avait la droite. Les deux systèmes étant cohérents, les choix étaient simples : à quelques maladresses près, on pouvait, les yeux fermés, accepter tout ce qui venait de la gauche et refuser tout ce qui venait de la droite.

Depuis la guerre, les choses ont bien changé : beaucoup des prises de position de la droite sont devenues celles de la gauche et parfois, quoiqu’assez rarement, l’inverse. Surtout en matière de nationalisme, de politique internationale et de guerre : il n’a, par exemple, échappé à personne qu’en 1939, le bellicisme était à gauche.

Ce qui est grave, c’est que le cadre de ce glissement ou de ce chassé-croisé se soit, aujourd’hui, considérablement élargi et que, dans des situations toujours nouvelles, placé depuis plus de trente ans et à jet continu entre deux politiques dont il n’a jamais pu tout à fait refuser l’une, ni toujours tout à fait accepter l’autre, l’homme de gauche se soit trouvé progressivement condamné à n’avoir plus de cas de conscience à résoudre qu’au plan mondial. En d’autres termes, que le problème du choix qui lui était jadis proposé entre des partis, ne le lui soit plus aujourd’hui qu’entre des Etats ou des groupes d’Etats. Ainsi, voulant se faire une opinion, cet homme de gauche se trouve-t-il à son insu et sans qu’il y ait été pour le moins du monde préparé, en présence de difficultés qui ont été augmentées deux fois : par le choix lui-même dont les critères ont changé et par son cadre dont les dimensions lui échappent.

Et puis, à cette échelle et dans ce nouveau style, où était la droite et où était la gauche ? Le plus souvent, et c’est là le drame, le choix ne se proposait – il ne se propose encore, hélas ! – qu’entre deux attitudes également de droite.

*

Le premier choix dans le style nouveau fut imposé à l’homme de gauche par ce que l’on a eu bien tort d’appeler « la Révolution » russe.

L’homme de gauche est un libéral. Le communisme authentique aussi est libéral. On conçoit donc qu’entre le tzarisme et le communisme, les préférences de l’homme de gauche fussent allées d’instinct au communisme. Mais cette singulière « révolution » n’était pas plutôt installée au Pouvoir qu’il fallut convenir que les chances de la liberté restaient du côté du capitalisme traditionnel ; D’où la nécessité de les combattre tous les deux et, dans la pratique, les difficultés ne furent pas moindres qu’au plan de la spéculation : d’abord, la prise du pouvoir par les bolcheviques signifia l’extermination des hommes de gauche en Russie, et le combat ne put avoir lieu que dans le clan du capitalisme traditionnel où les hommes de gauche apparurent, en fait, comme les alliés du bolchevisme et où, dans la mesure où ils le combattaient aussi, ils tuèrent dans son principe une révolution dont il fut très vite admis qu’elle ne pouvait produire autre chose. Il n’y avait plus de choix et pas d’issue : bientôt il n’y eut plus de combat du tout ;

Mais il y eut la guerre…

Ici, voici comment se présentèrent les choses : exproprié et chassé du Causase par le bolchevisme, le magnat du pétrole Deterding entreprit de dresser, avec l’aide de tous les pétroliers anglo-saxons, un barrage contre lui en Allemagne, voire une offensive pour rentrer en possession de ce qu’il considérait comme ses biens. Et les hommes de gauche du monde entier se trouvèrent de nouveau coincés dans un impossible choix : combattre le bolchevisme, c’était voler au secours du capitalisme, et combattre Deterding, c’était voler au secours du bolchevisme. Après avoir longtemps essayé de combattre alternativement ou simultanément contre l’un et l’autre, ils ne firent plus rien ou presque.

On sait la suite : les intérêts de Deterding étant les leurs, les magnats anglo-saxons aidèrent Hitler à se hisser au Pouvoir pour faire pièce au bolchevisme, après quoi, comme le régime de Hitler menaçait aussi leurs intérêts, ils s’allièrent au bolchevisme pour l’écraser. Ce dernier épisode fut d’ailleurs marqué par un incident dont l’homme de gauche paiera longtemps encore le caractère tragique : pris au dépourvu et affolé par des événements dont il n’avait pas prévu le cours, il accepta la guerre contre laquelle il s’était toujours prononcé par principe et dont ses leaders furent les plus chauds – et souvent jusqu’à l’hystérie – zélateurs tandis que que ceux de la droite, en France, du moins, se déclaraient très réservés sur ce moyen quand ils n’y étaient pas des plus hostiles.

La gauche américaine a revécu ce drame en 1950, au moment de la guerre de Corée, lorsqu’il lui fallut choisir entre le candidat démocrate (de gauche) qui eût soutenu Mac Arthur et précipité le monde dans la guerre, et le candidat républicain (de droite) qui était hostile au New Deal mais se déclarait pacifiste. Le candidat républicain l’emporta et, quelques semaines après, la paix du monde ne dépendait plus que du malade Foster Dulles…

La gauche mondiale n’est pas plus favorisée aujourd’hui, qui ne semble plus avoir d’autre choix que de se prononcer contre le colonialisme et voler au secours du capitalisme [ ? pour bolchevisme?], ou contre le bolchevisme envahissant et voler au secours du colonialisme.

Qui ne voit, après cela, combien sont injustifiés les reproches d’apathie, d’aboulisme voire de veulerie périodiquement adressés à l’homme de gauche ?

Le dilemme proposé à l’âne de Buridan par son maître n’était en vérité, qu’un enfantillage : au moins le choix portait sur des éléments positifs.

Tandis que, dans tout ce qui a été et reste proposé à l’homme de gauche, il n’y a que des éléments négatifs. On ne peut même pas dire qu’il ait le choix entre mourir sur l’autel du mensonge ou sur celui de la vérité : comme dans le célèbre dilemme des géants sinistres et cruels, les deux autels sont ceux du mensonge.

Et de la mort assurée, par dessus le marché.

*

Un jour que je tenais ce raisonnement, quelqu’un m’a répondu que l’âne de Buridan était un âne et qu’il l’avait bien prouvé. C’était dire clairement qu’il ne restait à l’homme de gauche qu’à prouver qu’il était un homme.

Les plus exigeants, disait déjà La Fontaine…

J’ai alors rétorqué en demandant quelle preuve il fallait demander de faire à l’homme de droite et d’extrême-droite au Pouvoir dans les pays restés dans le sillage du capitalisme traditionnel.

Car en somme, c’est bien parce que, ayant à sa disposition tous les avantages du Pouvoir, cet homme de droite a soutenu inconditionnellement les intérêts de Deterding que les Cosaques du Don n’ont plus qu’une étape à faire pour venir, quand ils le voudront, « abreuver leurs chevaux de l’eau du Rhin ». C’est bien parce qu’au XXème siècle il veut socialement garder les prérogatives qu’aucune philosophie ne justifiait déjà plus au XVème, qu’après l’Égypte, l’Iran et bientôt la Turquie basculeront dans la sphère d’influence bolcheviste. C’est bien parce qu’il a rendu impossible le combat contre Battista (à Cuba) sans le soutien de Castro que, demain, New-York sera à une portée de canons de Moscou et, c’est parce qu’il n’a voulu quitter le Congo qu’en y f… la pagaille comme pour se venger que Krouchtchev peut s’y installer, avec la certitude d’aller sous peu prendre ses quartiers à Tunis, Alger, Casablanca pour les mêmes raisons avec, en plus, le concours et la bénédiction de M. de Gaulle. Je ne dis rien de la Chine livrée à Mao Tsé Tung voici longtemps par la bêtise de Tchiang Kei Cheikh, ni de l’Inde, ni du Japon neutralisés.

Si j’ai bien compris, [demander ?] à l’homme de gauche de faire la preuve qu’il est un homme, équivaut à lui reprocher, – tout en le menaçant des juges, des gênes, des potences et des bourreaux si d’aventure il lève le petit doigt, – de n’avoir pas réussi à empêcher l’homme de droite de se faire le fourrier du bolchevisme à l’échelle mondiale.

Il a bonne mine, l’homme de droite !

Surtout lorsque, voulant se donner bonne conscience, il accuse ceux auxquels il refuse la liberté de ne pas hésiter à s’allier au bolchevisme pour la conquérir contre lui.

Comme s’il ne les y acculait pas.

Et comme si, pour sauver sa liberté contre Hitler qui la menaçait, il ne s’était pas, lui-même, allié au bolchevisme.

*

J’entends bien que ces considérations ne dispensent pas l’homme de gauche de s’essayer à échapper au triste sort de l’âne de Buridan.

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, dit un proverbe populaire.

Et l’histoire nous enseigne qu’un malin prit à leur propre piège les géants sinistres et cruels malgré leurs deux autels du mensonge.

C’est l’exploit de ce malin qu’il fait renouveler.

Ce ne sera certes pas facile.

Je me prends cependant à penser que peut-être on y arriverait si au lieu de crier : « A l’action !… A l’action !… » (comme le font aujourd’hui beaucoup trop de gens dont le dynamisme de façade tend seulement à empêcher tout le monde de parler et abrite probablement des desseins moins nobles), on commençait d’abord par… définir cette action, en fonction de la conjoncture de 1960 et non plus celle de 1900.

Aujourd’hui, j’ai seulement voulu définir cette conjoncture.

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La Voie de la Paix, n°38, mars 1955

Qu’est-ce que la « Gauche » ?

Comme, pour faire écho à l’article de J.-R. Molinart, paru dans notre dernier numéro sur le sujet, La Correspondance socialiste de Marceau Pivert éprouve le besoin de définir « la Gauche ».

C’est que, au cours de cinquante années de luttes souvent sans gloire, ce mot qui était tout un programme a perdu beaucoup de son contenu et de son sens. Il y a mieux : nous avons, aujourd’hui plusieurs « gauches » dont deux au moins s’affublent de l’épithète « nouvelle » : celle de M. Claude Bourdet, de l’Observateur, et celle de MM. Malraux, Mendès-France, Servan-Schreiber. Si on sait que l’ancienne gauche est divisée en trois tronçons, dont le Parti radical, le Parti socialiste et le Parti communiste revendiquent contradictoirement l’honneur de continuer à la représenter, cela fait un joli panier de crabes, et pour s’y reconnaître…

Voici ce que pense Marceau Pivert :

« Dans le n° 26 de l’organe du ‘Centre d’Action des Gauches indépendantes’, parmi des contributions très intéressantes on trouve une liste très démonstrative intitulée : Ceux-là veulent le réarmement allemand. Citons un seul exemple :

« Albert Kesserling.

«  Avec Hitler : Créateur de la Luftwaffe. Dirigeait la campagne d’Italie. Ordonna les massacres des Fosses Adriatines. Criminel de guerre, condamné à mort à Vanise en 1947.

«  Avec Adenauer : Président des Anciens Combattants ; fonctionnaire du gouvernement régional de Bavière pour le recrutement militaire. »

Il y a ainsi 21 autres ex-nazis chevronnés utilisés par Adenauer.. ; et par la stratégie atlantique de remilitarisation immédiate. Très bien. Mais la liste est incomplète : car il y en a aussi, et des exemples particulièrement dangereux et cyniques dans les cadres de la soi-disant « démocratie populaire », de l’Allemagne orientale. Par exemple, von Paulus – ou encore ce von Lenski (voir nos informations internationales) dont les russes ont fait un « député » allemand, etc…

De sorte que nous sommes obligés de définir sur ce point, quant à nous, ce que nous appelons une « vraie gauche » : c’est celle qui n’a aucun fil à la patte et qui est en mesure de dénoncer les employés de chacun des deux blocs. Il ne faut pas permettre qu’on vienne parler de « nouvelle gauche » et qu’on soit condamné dès le départ à ce genre de « demi-vérités ». Il faut attaquer vigoureusement sur les deux fronts les ex-nazis réhabilités et leurs employeurs, à l’Est comme à l’Ouest.

Quelle position prend-on en face de la révolte ouvrière de juin 1953. On est à gauche si on est avec elle contre les tanks russes. Et quelle position prend-on en face du réarmement de l’Allemagne de l’Ouest ? On est à gauche si on est contre. Mais on n’est pas à gauche si l’on ne se situe que sur un des deux problèmes – si l’on se tait sur l’autre – ou si, ce qui est plus monstrueux encore du point de vue du socialisme international, on approuve la fusillade des grévistes ou le réarmement d’un peuple qui refuse le militarisme. »

Nous sommes bien de cet avis.

Mais il est des exemples à la fois plus substantiels et plus probants de ces « demi-vérités » orientées, en sens contraire, par les dirigeants des peuples, de part et d’autre du Rideau de Fer : dans le domaine de la politique, tout ce qui se rattache aux événements d’Extrême-Orient, et dans celui de l’idéologie, tout ce qui touche aux structures du monde.

On peut même dire que, formulés comme ils le sont par La Correspondance Socialiste, les deux qu’elle cite ne suffisent pas à définir une « gauche » : On n’est pas « à gauche » si on est contre le réarmement allemand sans être pour le désarmement général, c’est-à-dire seulement par nationalisme et par chauvinisme.

Et on ne l’est pas davantage si on est contre les tanks russes par manière d’être, à la façon de David Rousset et de tant d’autres, pour le tanks américains.

Or, c’est le cas de beaucoup de gens qui se croient à gauche aussi bien dans le cas de « l’ancienne » que dans celui des « nouvelles ».

Et c’est pourquoi le mot ne signifie plus rien.

Paul RASSINIER

N.B. La force de l’habitude aidant, les camarades désireux de se procurer Candasse ou le huitième péché capital, m’adressent leurs souscriptions. Je rappelle donc que cet ouvrage est édité par l’Amitié par le livre et que, pour la commodité de la comptabilité les fonds doivent être adressés à Camille Bellard, Blainville-s-Mer (Manche), c.c.p. Paris 6666. Franco : 555 fr. l’exemplaire ordinaire, et 810 fr. l’exemplaire numéroté.

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