Omelette

Un article d’Émile Bauchet dans La Voie de la Paix n° 131, juin 1963, p.5

LES MASSACRES INUTILES

Ceux qui n’ont pas encore complètement banni la guerre estiment parfois nécessaire de monstrueuses actions dites « stratégiques » pour remporter la « victoire ». On a ainsi entendu, au cours des guerres passées, des imbéciles au crâne bourré, s’écrier, au lendemain de certains bombardements : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! »

Sur ce sujet des massacres inutiles, les journalistes Pierre et Renée Gosset viennent de publier dans Midi Libre du 5 mai 1963 un remarquable article faisant état des témoignages d’un historien britannique, David Irving, et du général américain en retraite nommé Graves qui « s’il ne fut pas en 1945, le père de la bombe atomique, en fut certainement l’accoucheur. »

Il y est relaté que, dans la nuit du 13 février 1945, 244 bombardiers « Lancaster » déversèrent par centaines, en une vingtaines de minutes, sur la ville de Dresde, leurs « blockbusters » de deux et quatre tonnes. Trois heures plus tard, à 1 h 30, la ville était ravagée par une seconde vague de 426 bombardiers britanniques. Enfin, à 10 h 30, le même jour, 310 forteresses volantes américaines venaient parachever la destruction. Résultat : 135.000 victimes

Quand on se rappelle que le monde « civilisé » s’était indigné du bombardement de Coventry, faisant 380 victimes !…

Or, Dresde ne présentait pas un caractère stratégique, c’était presque une ville ouverte : elle n’abritait aucune industrie. Un accord aurait même été conclu : « tant qu’Oxford ne serait pas bombardée, Dresde ne le serait pas non plu ».

Alors, pourquoi ?

Laissons ici parler Pierre et Renée Gosset : « Il semble que Churchill, objet depuis des mois de violentes récriminations de Staline qui l’accusait de ménager l’Allemagne par arrière-pensée politique, ait voulu arriver à la fameuse conférence de Yalta avec un témoignage écrasant de sa bonne foi entre les mains. L’ordre fut donc donné, fin janvier, d’anéantir Dresde. Malheureusement, le mauvais temps empêcha l’opération et Churchill arriva, le 4 février, à Yalta, les mains vides.

« La conférence se termina le 10 février. Mais la préparation du bombardement avait réclamé un tel effort de planification qu’il eût été dommage de le décommander. On le laissa donc se dérouler au premier jour de beau temps. »

Devant la violente réaction d’horreur, Churchill dicta une directive au Bomber Command de la R.A.F. Où il disait : « Je sens la nécessité de nous concentrer désormais sur des objectifs militaires. » Mais ce fut un tollé au Bomber Command, car le Maréchal de l’air Harris avait précisément attiré l’attention du Gouvernement sur le fait que Dresde n’était pas un objectif « justifiable ». Et le général Saundby, ex-adjoint du maréchal Harris déclare, dans la préface du livre de David Irving : « Que cette grande tragédie ait été une nécessité militaire, peu le croiront encore après avoir lu ce livre. »

On connaît, de l’autre côté de l’Atlantique, la thèse soutenue par Truman – thèse contestée par des gens dignes de foi – que « c’est pour sauver des vies américaines », en hâtant la capitulation japonaise, qu’il décida de faire lancer la bombe atomique sur Hiroshima, suivie, le surlendemain, de la deuxième « bombe A » sur Nagasaki. Le massacre de ces deux villes ne fut pas plus utile, sur le plan stratégique, que ne le fut celui de Dresde. Ceux qui les ordonnèrent, qu’ils le reconnaissent ou non, furent des criminels de guerre et n’ont rien à envier à ceux qu’ils firent juger par le Tribunal de Nüremberg. A défaut de l’aveu de Truman, on retiendra, pour l’Histoire, la reconnaissance du fait, par le général Graves, qui écrit dans son livre Maintenant on peut le dire, qu’au moment du bombardement de ces deux villes « le Japon était à bout et la guerre n’en avait plus que pour quelques jours ».

Quand on voit l’orientation politique et militaire donnée à la France par le général de Gaulle, désireux, lui aussi, d’être en mesure de manier sa force de frappe, on ne peut qu’être impressionné par la conclusion donnée à leur article par les Gosset :

« Lisons plutôt M. Messmer, ministre des Armées, cette semaine, dans la très sérieuse « Revue de Défense Nationale » :

« Les objectifs de la force de frappe française ne peuvent être que démographiques (les villes). C’est pourquoi, étant donné la gravité des décisions d’emploi à prendre, la force nucléaire ne relèvera que de l’autorité du chef de l’Etat lui-même ».

« C’était l’autorité que possédait ce grand homme, cet humaniste, Winston Churchill, le 13 février 1945 ».

A cette conclusion, ajoutons cela des pacifistes intégraux, à savoir que la guerre, quelle que soit sa forme et quels que soient ses buts, viole toutes les règles de la morale universelle, n’apporte aucune solution durable aux problèmes qui sont à son origine, aucun avantage réel aux peuples, vainqueurs ou vaincus, qui y participent. Autant de raisons suffisantes pour la condamner inconditionnellement comme le « crime des crimes, la folie des folies ».

Émile Bauchet

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