Crimes et châtiments (2)

« En vertu de quoi, après une guerre qu’il n’a pas réussi à empêcher, attaché à la recherche des vrais responsables et se refusant à ne poursuivre que des exécutants, postulant enfin que la seule façon de légiférer en matière de guerre c’est de la mettre hors la loi, la seule prise de position rationnelle pour un pacifiste est l’amnistie générale : on efface tout, on regarde en avant, on recommence en essayant de faire mieux, c’est-à-dire en empruntant d’autres voies dans tous les secteurs de la pensée et de l’activité humaine.

A l’écart, surtout des tentatives de la xénophobie, en l’occurrence d’une germanophobie sans vergogne. » Paul Rassinier, juillet 1964.

La Voie de la Paix n° 144, juillet 1964, p.2.

LES LOIS DE LA GUERRE ET LE PROBLÈME ALLEMAND

Par Paul Rassinier

Je suis totalement imperméable à la notion de crime de guerre : dans mon esprit et, à tort ou à raison, s’il y a crime – je n’en suis pas si sûr : dans notre morale et dans notre droit, la notion de crime implique un propos délibéré dont, étant donné la conscience qu’à quelque échelon de la hiérarchie sociale qu’il se trouve placé, chaque homme a de la nature et de la portée de ses actes, il semble bien que très peu de gens puissent être accusés, sinon personne – l’homme pris dans la guerre ne peut, à l’intérieur de la guerre, pas commettre de crime plus grand que la guerre elle-même. Qu’il y ait des responsabilités, c’est une autre question : outre le fait que « responsabilités » ne dit pas forcément « crime » et que, dans le contexte social dont l’humanité ne réussit pas à sortir, même le crime n’entraîne pas forcément une punition – ici, je renvoie à Une morale sans obligation ni sanction de J.-M. Guyau, hélas trop oublié dans les milieux libéraux et libertaires – de point de vue limite considérablement le champ des responsabilités. Aux dirigeants des peuples exactement. C’est dire qu’il en exclut les peuples eux-mêmes. Par principe ? Que non pas : dans un régime où la hiérarchie des individus prétend se justifier par la hiérarchie des valeurs, on est fondé à conclure que les dirigeants sont plus aptes aux prises de conscience que la masse des dirigés. Et, d’autre part, en matière de guerre, il n’y a pas d’exemple qu’on ait pris l’avis des dirigés. Ces deux dernières considérations établissent, de toutes façons, l’innocence des peuples. Or l’immoralité réside dans ce double fait que, premièrement ce sont les peuples qui font les guerres non les dirigeants et, secondement, ce sont encore eux qui, les guerres terminées, suent pour en réparer les dégâts, non leurs dirigeants. Pour être plus précis : les dirigeants des peuples vainqueurs font payer aux dirigés du peuple vaincu le comportement de leurs dirigeants dont ils posent en principe, à la fois qu’ils sont seuls responsables de la guerre et que leur peuple a été leur complice puisqu’il se les est donnés comme dirigeants. C’est le raisonnement qu’au cours de ce siècle, on a fait avec l’Allemagne deux fois vaincue : à Versailles, par décret, en 1919, à Nuremberg en 1945-46, au moyen d’une parodie de justice car, comment appeler autrement le procédé qui consiste à faire juger les vaincus par les vainqueurs ? Le sort des armes et c’est tout, la force qui définit le droit. Autant, alors, en revenir aux ordalies du moyen-âge.

*

Que, sur le moment, à Versailles en 1919 et à Nuremberg en 1945, sortant chaque fois de cinq années d’une guerre atroce et plus encore la seconde que la première, les vainqueurs, excités par l’odeur de la poudre, l’effort qu’ils avaient dû faire pour vaincre, les horreurs en tous genres, etc… se soient laissé aller à un comportement qui relève plus de l’humeur et du besoin de vengeance – c’est humain et ce qui est humain n’est pas parfait – que du souci de la justice, on le peut aisément comprendre et même excuser. Ce qu’on ne peut ni comprendre, ni excuser, c’est que, aussi bien de 1919 à 1939 que de 1945 à 1964 – en vingt ans! -, les vainqueurs n’aient, ni dans le premier cas, ni dans le second, réussi à prendre conscience qu’une décision prise par décret (Versailles) ou un jugement rendu (Nuremberg) dans une atmosphère de passions déchaînées, puissent n’être pas conformes aux impératifs de la morale et de la justice.

Je sais : depuis 1945-46, les deux thèses de la responsabilité collective (qui associe dans la culpabilité le peuple à ses dirigeants) et celle de la responsabilité unilatérale de l’Allemagne (qui fait d’un seul peuple, dirigeants et dirigés associés le seul responsable) ont été considérablement atteintes dans leurs fondements : en 1949, le grand juriste de réputation mondiale qu’est M. de Geouffre de la Pradelle, a réussi à faire disparaître totalement la première du Droit international, côté occidental ; et, récemment, le grand philosophe qu’en dépit des sympathies pour le Bolchevisme dont il est, à tort ou à raison, accusé, est Karl Jaspers, a déclaré que la seconde était une sottise criminelle ». Ces deux prises de position sont conformes aux principes fondamentaux, à la fois du Socialisme et du Pacifisme dont je me réclame et dont je crois qu’ici, nous nous réclamons tous.

La condamnation portée à Nuremberg contre l’Allemagne – et spécialement l’Allemagne occidentale, ceci n’est pas indifférent – n’est, dans la pratique, pourtant pas levée : elle reste seule à payer les dégâts et elle les paie. Mais, à ce stade, c’est le peuple allemand qui sue pour payer.

Dans un précédent article, j’ai donné une indication du montant de la dette – une indication seulement. Sans doute aurai-je dans de prochains articles, à établir la facture exacte. Pour aujourd’hui seulement ceci : il faut être fou à lier pour penser que l’économie allemande peut assumer un nombre aussi impressionnant de milliards de dollars.

Non seulement, d’ailleurs, elle doit assumer cette dette mais encore elle est divisée en trois tronçons qui, les récents discours prononcés par le Chancellier Ehrardt (devant le mur de Berlin) et le Ministre des Affaires étrangères (à Londres, en préliminaires à la réunion de l’O.T.A.N.) l’attestent, aspirent ardemment, au niveau des masses populaires, à être unifiés comme promis à Postdam en un seul peuple. Comment veut-on qu’il n’y ait pas, dans ces deux injustices évidentes – responsabilité unilatérale et division territoriale (matière à renaissance du nationalisme en Allemagne ? Nous le voyons – hélas – renaître et prospérer pour des raisons bien moindres en France, en Russie et un peu dans toutes les nations du monde…

Je rappelle que, vers les années 1929-30, le décret pris à Versailles avait, lui aussi, été considérablement atténué : en particulier la dette allemande avait été réduite presque à zéro par le plan Dawes et le Plan Young. (Mais le démantèlement territorial auquel on avait procédé en violation flagrante du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (point 4 de la déclaration Wilson) était resté maintenu jusqu’au bout. En vertu de quoi, nous avons eu Hitler, puis la guerre.

En 1964, non seulement la dette reste maintenue, mais aussi la division territoriale. Autant dire qu’on ne veut plus d’Allemagne en Europe et qu’à sa place on veut créer un vide européen ouvert à tous les vents. A tous les vents ? Non : à un. « Au cours des deux derniers siècles, nous dit Eisenhower – un des grands responsables de cet état de fait, pourtant ! – dans ses Mémoires, l’histoire des relations entre la Russie et l’Europe est demeurée d’une simplicité étonnante. Pendant toute cette époque, le moyen le plus fréquent d’évaluer la pression russe sur le continent consistait à mesurer la distance entre la frontière russe et Berlin, centre européen. En 1750, cette distance était de 2 000 kilomètres, en 1 815 de 1 200 kilomètres et en 1850 de 320 seulement. Depuis cette frontière s’est avancée vers l’Ouest et englobe Berlin. »

Je précise qu’elle est à 50 kilomètres de Hambourg.

Veut-on la porter à Brest ? C’est une manière de voir : en dehors de toutes considérations relevant d’un nationalisme dont je ne crois pas qu’on puisse m’accuser, ce n’est pas la mienne.

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Dans toute cette affaire, le plus étonnant, c’est que, la notion de responsabilité collective ayant disparu du Droit international, on ne cherche plus à justifier juridiquement la responsabilité unilatérale. Pour en maintenir les effets, le seul moyen qu’on emploie, c’est seulement la notion de crime de guerre. Comme si l’on voulait démontrer que, même si elle n’était pas seule responsable, l’Allemagne – lire le peuple allemand ! – a tout de même mérité d’être condamnée à payer seule la réparation des dégâts. D’où le procès de Francfort et les 800 de même nature – d’aucuns disent 500 – qui le doivent suivre dans les cinq années à venir.

Ces procès se justifient par un principe selon lequel on peut légiférer en matière de guerre, c’est-à-dire qu’il y a des façons de tuer qui sont licites, d’autres qui ne le sont pas. Je ne marche pas et je n’éprouve pas le besoin de me justifier sauf pour ceci : admettre ce principe revient à dire que la guerre n’est pas un crime, qu’elle est admissible si l’on s’engage à la faire dans certaines conditions. Alors non, non, et non !

D’autre part, l’expérience est là qui s’insurge contre cette manière de penser ; à quoi, je le demande, on servi les conventions de Genève et de la Haye qu’on doit à une initiative russe et que la Russie de 1917 a reniées ? (De tous les belligérants, elle était la seule à ne les avoir pas voulu retenir, et ceci fut la raison principale du caractère de sauvagerie que la guerre prit à l’Est). Il est enfin patent qu’au cours des deux guerres mondiales elles n’ont pas non plus été respectées par les nations qui en avaient fait leur règle que par la Russie et que, dans les deux clans, elles ont été outrageusement et à parts égales violées.

Ce que je veux souligner ici, c’est seulement ceci : la guerre terminée, la notion de crime de guerre étant reconnue comme valable, on ne poursuit aujourd’hui que les crimes de guerre (violations des conventions de Genève et de la Haye) qui ont été commis par des Allemands.

Alors, j’appelle cela de la germanophobie et, pas plus qu’aucune autre forme de la xénophobie, la germanophobie n’appartient ni à l’univers socialiste, ni à l’univers pacifiste.

Car, c’est poser en principe qu’un même fait ne doit pas être apprécié de la même façon selon qu’on est allemand ou qu’on appartient à une autre nationalité. Si on poursuit des gardiens de camps de concentration allemands, il faut aussi poursuivre les auteurs russes du charnier de Katyn et les pilotes d’aviation qui ont bombardé les populations civiles de Hambourg, de Dresde, de Leipzig et d’Hiroshima, sans oublier les assassins français de prisonniers de guerre allemands à Annecy le 19 août 1944.

Il ne faut d’ailleurs pas se faire d’illusion : si l’Allemagne avait gagné la guerre, ce sont ceux-là qu’on poursuivrait en félicitant ou en décorant pour leur conduite exemplaire les accusés d’aujourd’hui.

Et ce serait tout aussi injuste.

Poursuivre tous ceux qui ont, individuellement violé les conventions de Genève et de la Haye, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, ne le serait d’ailleurs pas moins, car ce ne serait tout de même que poursuivre les exécutants seulement et disculper les véritables responsables du drame, à tout le moins se donner des raisons de ne pas les rechercher.

En vertu de quoi, après une guerre qu’il n’a pas réussi à empêcher, attaché à la recherche des vrais responsables et se refusant à ne poursuivre que des exécutants, postulant enfin que la seule façon de légiférer en matière de guerre c’est de la mettre hors la loi, la seule prise de position rationnelle pour un pacifiste est l’amnistie générale : on efface tout, on regarde en avant, on recommence en essayant de faire mieux, c’est-à-dire en empruntant d’autres voies dans tous les secteurs de la pensée et de l’activité humaine.

A l’écart, surtout des tentatives de la xénophobie, en l’occurrence d’une germanophobie sans vergogne.

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