La Honte des siècles, Abraham Abecassis

« Loin de moi la pensée de te conseiller l’adoption d’une autre religion en échange de la tienne : elles se valent toutes et nulle d’entre elles n’est à prendre.

Mon but est beaucoup plus simple : libérer ton esprit et ta personnalité de ce qui fait ton malheur, de ce qui fit le malheur de tes pères et fera celui de tes fils : LA RELIGION ! La religion comme telle, quelle qu’elle soit.

Le banquier juif spécule sur la misère exactement comme le fait le capitaliste catholique ou protestant.

Mais voilà : le camarade catholique ou protestant peut agir à sa guise. Tandis que toi, camarade juif, tu es insulté ; tu es frappé, tu es rejeté de partout.

Dès lors, pourquoi continuer à croire en un principe, en une religion, en un Dieu qui n’existent pas, pour le seul bénéfice d’être l’éternel objet de mépris du monde, trop lâche pour s’attaquer au véritable coupable ?

Hitler, Mussolini, Dollfus furent, à leur débuts, financés par les banquiers juifs, catholiques et protestants qui crurent voir en ces trois dictateurs la sauvegarde de leur brigandage et espérèrent l’écrasement de la classe ouvrière devenue trop exigeante à leurs yeux.

Ne sont-ce pas les Rothschild de France qui fournirent l’argent au C.S.A.R. (les « cagoulards ») : association nettement anti-juive ?

Détache-toi donc de cet être qu’est le Juif capitaliste : il ne vaut pas mieux que les autres.

Viens rejoindre tes camarades de misère en leur apportant, dans leur lutte, ta contribution de tous les instants.

Qu’as-tu de commun avec ton patron, avec le banquier et le capitaliste juif ? Quelles sont les raisons qui te poussent à rester Juif et souffrir éternellement à leur place, pour leurs crimes ?

La religion ? La Bible ?

Eh, bien ! Ecoute-moi. Lis les pages qui suivent et tu verras avec moi pour quel monceau de bêtises ramassées chez des tribus de bédouins pasteurs à demi sauvages et disparus depuis déjà six mille ans, tu es prêt à te sacrifier.

Oui, tu verras si tous ces bobards et ces vains fantômes méritent le sacrifice de ta dignité et de ta tranquillité. »


« La Honte des siècles » fut publié par l’anarchiste Abraham Abécassis en 1939, à Marseille, chez l’imprimeur Roth et Compagnie. Il sera réédité en 1958 à Nice par l’Ordre Social et le groupe Élysée Reclus auquel appartenait Paul Rassinier. Le coeur de l’ouvrage est consacré à une relecture très personnelle, libératrice et rationaliste – dirons nous – de la Bible et d’autres textes sur l’histoire juive.

Nous n’en donnons ici provisoirement que l’introduction – qui semble largement autobiographique – et la conclusion. La première évoque l’attrait irrésistible et contrarié pour le texte biblique chez un enfant juif pauvre d’un village algérien. La conclusion exprime une désillusion à la mesure de ces attentes.


ABRAHAM ABECASSIS

LA HONTE DES SIECLES

Va sur l’Olympe où Stésichore
Cherchant Jupiter, le trouva.
Va sur l’Horeb qui fume encore,
Du passage de Jéhovah !
O penseur, ce sont là des cimes.
De grands buts, des courses sublimes.
On en revient désespéré,
Honteux au fond de l’ombre noire
D’avoir abdiqué jusqu’à croire
Indigné d’avoir adoré.
V.Hugo


Dédié à l’anarchiste Voline

A.A.


INTRODUCTION

C’est le cri d’un enfant qui a pensé que le mépris qui s’attache à ses origines lui serait plus supportable s’il venait à en connaître la cause.

Et voici ce qu’il trouva !

I

L’INNOCENCE

Le jeune Brehem venait enfin d’atteindre sa quinzième année.

Bien qu’à cet âge les mystères de la vie restent encore impénétrables, il était, cependant, grâce au hasard de ses lectures, quelque peu au courant des transformations qui s’accomplissent vers cette époque chez l’enfant.

En songeant à ce qui s’effectuait en lui-même à cet instant, il vint à penser à sa santé toujours chancelante.

Ce brusque rappel à la plus douloureuse de ses préoccupations ne manqua pas de le plonger dans un sentiment d’amertume mêlé de désespoir.

Il sentait bien qu’il n’en avait plus pour longtemps à vivre, à cause de sa faiblesse toujours croissante et de l’impossibilité d’y remédier, quelque ardent que fût son désir d’y réussir.

Il sentait, d’ailleurs, en lui-même, cette absence d’énergie créatrice, en raison de son tempérament maladif. Son impuissance le jetait dans une détresse sans bornes. Il lui serait impossible, pensait-il, de fournir plus tard l’effort indispensable aux exigences de la vie.

Ce repliement sur lui-même attisait à l’extrême son ardente soif de connaissance : but suprême et si cher à son âme singulièrement curieuse qu’il ne put, cette fois, refouler un blasphème contre la divinité à laquelle, cependant, il croyait avec ferveur.

Il aurait bien voulu que Dieu lui permit de vivre encore quelque temps, non pour la vie en elle-même, et encore moins pour les joies ou les satisfactions qu’elle pouvait lui procurer, mais simplement pour avoir le temps de découvrir les raisons qui la rendaient si belle aux uns et si atroce aux autres.

Mais une fois de plus entraîné par l’enchaînement de ses réflexions vers des pensées trop amères en ce jour anniversaire, il en arrêta net le cours par une déduction quelque peu fataliste, laissant au temps le soin de conclure. Et il tourna ses regards vers l’époque de son enfance qui venait de s’évanouir.

Cette enfance douloureuse dont il lui plaisait en cette minute de se remémorer quelques péripéties, comme pour mieux les graver dans son esprit, avant que le temps n’en effaçât le souvenir.

C’était au cours de ses misères d’enfant qu’un désir non réalisé avait germé dans son cerveau. A la pensée de ce désir, son désespoir éclata devant l’impossibilité où il se voyait de le satisfaire et le peu de chance qu’il lui restait d’y parvenir.

L’obligation de consacrer le meilleur de son temps à des emplois souvent pénibles et presque toujours fastidieux, à seule fin de contribuer avec ses frères aux besoins de la famille dont le père était mort depuis une dizaine d’années, rendait la situation encore plus difficile.

Cependant, si un observateur s’était donné pour tâche de suivre l’enfant dans ses pérégrinations, afin de contrôler l’influence de toutes ces petites misères sur son raisonnement, il n’aurait guère été encouragé, car aucun signe extérieur ne laissait prévoir l’ampleur que le garçonnet d’alors allait donner à ses impressions.

Tout compte fait, c’était un enfant studieux et rien de plus. Aussi la conception qu’il se faisait de l’humanité n’était pas compliquée.

Quelle que fût sa force d’observation, et le peu d’instruction qui lui tenait compagnie, il ne parvenait jamais à une solution raisonnable des problèmes que les circonstances de la vie posaient à son esprit.

Son jugement sur les choses de tous les jours n’avait rien de particulier et ressemblait à celui qu’aurait formulé tout autre enfant de son âge.

Et quant au fameux désir qui le préoccupait tant, c’était tout simplement une « idée » qu’il s’était forgée dans sa tête de gosse : l’idée d’apprendre l’hébreu afin de pouvoir lire la Bible où il s’imaginait trouver l’indispensable pour parfaire son savoir et surtout pour mieux comprendre la raison de tant d’injustices, incompréhensibles à sa bonté d’âme.

Sans doute, c’est cette bonté innée, dont l’influence l’inclinait à porter son attention sur les souffrances humaines, que nous trouverions à l’origine de son « idée ». Le temps l’avait cristallisée dans son esprit à force d’entendre les racontars des uns et des autres sur l’universalité des questions traitées par les textes de la Bible. Son penchant à donner à cette assertion toute la force qu’elle méritait à ses yeux avait si bien agi que rien ne pouvait le dissuader de sa certitude de trouver dans les principes de la Bible la solution de tous les problèmes que son imagination et ses réflexions lui posaient.

Mais, contrairement au français, l’hébreu ne s’enseignait pas gratuitement dans son village algérien. Et puis, il n’avait pas le temps d’aller à la Synagogue, comme ses petits camarades israélites, à cause de son emploi de marchand de journaux. Ce travail le retenait après la fin de la journée scolaire, seul moment où il eût pu profiter des leçons d’hébreu. Au surplus, l’enseignement de celui-ci se faisait sans méthode. Rares étaient les élèves qui parvenaient à l’apprendre pour être à même de lire la Bible comme on lirait le français.

Par ailleurs, la Synagogue où se donnaient les leçons n’était guère attrayante avec son rabbin… Brehem le savait pour y être allé lorsqu’il était encore tout petit. Il garda à jamais le souvenir de ce rabbin et de sa manière de se moucher avec les doigts qu’il essuyait ensuite sur le mur. Brehem se rappelait encore qu’il avait beau se détourner de l’endroit du mur, il n’arrivait jamais à empêcher ses yeux de s’y porter, et le dégoût soulevait alors son petit cœur malade.

Il se souvenait aussi des corrections barbares que ce même rabbin infligeait à se petits camarades. Il les attachait à un banc par les jambes et flagellait ensuite la plante des pieds avec une badine. C’était inhumain et cela le révoltait.

Un jour, ne pouvant se contenir devant ce spectacle, il sortit précipitamment de la Synagogue en maudissant le rabbin à haute voix. Ce fut un véritable scandale dans la colonie juive. Et sa mère ne put faire autrement que le corriger en conséquence.

Quelque douteuse que puisse paraître l’énormité de ces petites histoires, elles sont pourtant rigoureusement vraies. Il suffirait, pour en admettre la vraisemblance, de se reporter à l’époque où notre enfant se débattait contre ses misères. Vingt ans à peine venaient de s’écouler après la conquête et la pacification de l’Algérie par la France. Et l’enfant vivait dans un village aux confins algériens où certains progrès n’avaient pas encore, comme dans les grands centres, porté leurs fruits.

Ici, notre souci de donner au lecteur un aperçu d’ensemble sur les difficultés contre lesquelles notre héros avait à lutter, nous oblige à parler de la soi-disant solidarité qui, dit-on, se pratique chez les juifs.

A tout compter, elle n’a rien de particulier en soi. Elle se manifeste, comme dans tous les milieux, par des actes de charité qui entretiennent la misère, mais ne la suppriment pas. Et si, parfois, elle se révèle plus efficace, se effets n’apparaissent qu’en période trouble, lors des persécutions, par exemple, exactement comme il en serait dans n’importe quel milieu si un danger général menaçait la multitude. La tourmente passée, le misérable reprend sa misère et le juif riche, sa cupidité, son orgueil et sa fatuité.

De sorte que tout Israélite qu’il était, Brehem ne vit jamais cette solidarité l’empêcher de faire partie de ce grand nombre de petits Juifs chez lesquels on ne mangeait pas à tous les repas. Et cela ne laissait pas d’aggraver ses maladies infantiles qui le clouaient au lit pendant de longues semaines.

Cette pénible situation, ajoutée au manque des fortifiants si nécessaires au convalescents, augmentait son état de faiblesse à un point tel que sa mère avait perdu tout espoir de l’arracher à une mort prématurée.

Aussi n’insista-t-elle jamais auprès de lui pour l’obliger à se rendre à l’école, même aux périodes où sa santé parut avoir le dessus. Illettrée elle-même, comme l’étaient les trois autres enfants, elle ne voyait aucun inconvénient à ce que le quatrième le fut aussi.

II

Un jour, il advint à notre enfant d’être interrogé par un de ses clients en journaux. C’était l’instituteur du village. En lui tendant le sou du journal, il lui demanda la raison qui l’empêchait de fréquenter l’école. Surpris par la question à laquelle il n’avait jamais songé, il répondit avec hésitation, ouvrant de grands yeux étonnés, qu’il n’en savait rien.

Le maître le connaissait bien pour avoir souvent observé ses faits et gestes. L’intérêt qu’il voulait lui porter était certainement la conclusion de nombreuses remarques qu’il eut l’occasion de faire à son égard.

Il avait été attiré vers l’enfant d’abord et surtout par un mouvement de pitié que la maigreur du petit lui avait inspirée.

Au cours de ses observations, il le vit un jour s’arrêter net dans sa course, déposer son paquet de journaux à terre, puis se jeter avec précipitation entre deux enfants qui se battaient. Il les sépara, les calma, les mit d’accord. Il essuya avec du papier le sang qui coulait d’une blessure qu’un des batailleurs lui avait faite pendant la mêlée en marchant sur ses petits pieds nus. Puis, sans s’attarder plus longtemps, il reprit rapidement ses journaux et se remit à courir en criant de toutes ses forces le nom du journal qu’il vendait. Il tourna, quelques fois encore, son regards vers les enfants ; il essuya encore le sang de sa blessure, et, au tournant d’une rue, disparut.

Cette scène ne manqua pas de produire sur le maître une profonde impression. La beauté de ce geste spontané d’un enfant de la rue, dépourvu de toute préparation à la compassion humaine, l’avait particulièrement frappé. Le dialogue qu’il engagea avec le petit en fut certainement la conséquence. L’embarras où était celui-ci de répondre à sa question le toucha vivement ; Mais, pour l’instant, il n’insista pas. En effet, les explications qu’il aurait eu à développer en vue de mener l’enfant vers une saine compréhension des choses, nécessitaient un trop grand laps de temps et le moment n’y était pas favorable vu la rapidité avec laquelle un petit marchand de journaux doit accomplir sa tâche.

Il résolut de l’inviter à venir le voir le lendemain, à l’école, en lui promettant de s’intéresser à lui. Brehem, de plus en plus étonné, ne sachant pas quel parti prendre, se décida, en fin de compte, à accepter l’invitation.

Oh ! Moi, ça m’est égal… Je viendrais si tu veux, fut sa réponse.
Ce manquement aux règles de la politesse, dû à son ignorance, fut accompagné d’un petit haussement d’épaules et d’une mimique dont le sens laissait entendre l’inutilité de cette visite et le peu de chance que le maître allait avoir dans cette démarche. Brehem ne voyait pas la nécessité d’apprendre ce qui pouvait s’enseigner à l’école, pensant à ses frères et sœurs qui n’eurent point besoin de savoir lire et écrire pour gagner leur vie.

Mais, à la réflexion, il se reprit. D’abord, pour l’intérêt qu’il avait de ne pas mécontenter son client de tous les jours ; et puis, se disait-il, aller à l’école ou rester dans la rue, c’est pareil puisque le travail ne commence en réalité qu’après la journée scolaire… « Ma foi, je verrai bien… »

Cet entretien intime lui fit, un moment baisser la tête. Ses yeux se portèrent sur ses petits pieds nus, poussiéreux. Son amour-propre en fut un peu vexé. Une affection venait de naître dans son cœur pour ce bon maître et il aurait voulu paraître à sa vue plus propre qu’il ne l’était, comme pour mieux mériter sa bonté. Suffoqué un peu par tant de bienveillance, son petit cœur battait si fort que, pendant quelques secondes, la respiration lui manqua. Puis, dans l’exhalaison d’un profond soupir, il leva la tête, fixa le maître avec tendresse et d’une voie prise par l’émotion lui fit la promesse d’aller le voir le lendemain.

Ce tête-à-tête, qui n’avait duré que deux minutes à peine, parut cependant interminable aux deux interlocuteurs.

Le maître fut remué jusqu’au tréfonds de lui-même par l’attitude blasée de l’enfant et il avait hâte d’en finir.

Quant au petit, sa nature sensible en fut vivement touchée. D’un autre côté, il était préoccupé par la vente de ses journaux et pressé, lui aussi, d’en finir, pour mieux réfléchir au nouveau problème qui venait de se poser à lui et auquel il n’avait jamais songé.

III

Brehem est allé, le lendemain, voir le maître. Il a écouté ses conseils. Il les a suivis.

Les mois ont passé. Il est maintenant le troisième de sa classe. Il a pris goût aux études. Rien désormais ne pourra l’empêcher de continuer, sous réserve des risques que sa mauvaise santé pourrait lui faire courir.

Il est toujours faible et, contrairement aux enfants de son âge, il ne peut jouer ou s’amuser à leur manière violent. Il préfère le calme et la lecture dans la solitude. Cette contrainte de couler ses jours dans l’apaisement des choses l’incite à porter son effort vers la réflexion. Sa sensibilité en devient d’autant plus vive…

Une insulte proférée par ses petits camarades chrétiens ou arabes par rapport à son origine juive le plonge dans le désespoir. Pensez-donc, à l’insulte « Juif ! » d’aucuns ajoutent « Voleur » !… Voleur qui ne mange jamais à sa faim et va à l’école pieds nus !…

Les petits chrétiens, de même que les petits arabes, ne manquaient jamais de lui rendre la vie amère par leurs sarcasmes et leurs coups. Ce sort était réservé aussi à ses petits coreligionnaires. Étant minorité, ils subissaient les effets du nombre et de la force, quelle que fut l’ardeur des victimes à se défendre. Du reste, la force des choses inclinait la plupart à subir cet état d’esprit et ces vexations, sans même esquisser le moindre geste de révolte, au grand étonnement du petit Brehem.

Toutes ces avanies finirent par forger en lui la conviction absolue que le mal serait, peut-être, plus supportable s’il pouvait en connaître la cause. Une telle idée était très différente de ce sentiment commun chez l’enfant : ne jamais approfondir les difficultés qui l’assaillent. Car il lui est plus facile de « s’y faire ». Tel est, malheureusement, le cas de beaucoup de Juifs.

Mais l’enfance de Brehem ne s’écoulait pas de la même manière que celle des autres. Et il ne savait pas accepter sans comprendre.

Sa situation d’orphelin depuis l’âge de quatre ans et demi – il était le quatrième d’une famille de cinq enfants, dont l’aîné n’avait que douze ans et le dernier dix-huit mois à la mort du père – ne laissa pas d’influer beaucoup sur son caractère.

Les privations de tous les jours aiguisèrent fortement son naturel de révolté.

La lutte pour la vie, il en connaissait déjà les transes. N’assistait-il pas tous les jours aux disputes qui s’élevaient entre ses frères et parfois entre ces derniers et lui-même, au moment du repas, lorsque sa mère partageait la miche de pain à vue de nez, entre tout ce petit monde, et que les parts, mal découpées, faisaient crier celui qui recevait un morceau plus petit que l’autre, au point de finir en batailles ?

L’aiguillon de la faim le poussa à rechercher dans la rue les possibilités d’y remédier. Il devint marchand de journaux à sept ans et demi. Cette manière de gagner déjà une partie de sa nourriture lui procurait déjà une certaine indépendance dans sa famille. Et puis, tout être humain a le sentiment de sa personnalité, à plus forte raison un enfant dans son cas.

C’est ainsi que son amour-propre se cristallisait bien avant l’âge et lui rendait la morsure de l’opprobre plus douloureuse, au point qu’il frémissait de tout son être lorsqu’il se sentait impuissant à réagir contre l’insulte faite à ses origines.

Plus tard, il se surprit à chérir ce mot de « Juif » qui lui occasionnait tant de mal. Tels ces parents qui éprouvent beaucoup plus d’affection pour l’enfant qui leur donna le plus d’inquiétude.

Ce mot de « Juif » qui lui était attaché, il le considérait bien à propos et même comme le meilleur défi qu’il pouvait jeter à la face de tous ces idiots d’anti-Juifs. Sans la crainte de tomber dans le ridicule, il l’aurait affiché sur sa poitrine pour mieux se désigner à cette foule inférieure aux yeux de laquelle son crime résidait dans l’origine de sa venue au monde. Comme si la chose avait été le résultat de sa volonté, de sa préférence ou de son ignorance dans le choix du ventre, choix qu’il ne sut faire aussi bien que ceux qui choisirent le ventre d’un chrétienne !

Certainement, se disait-il, s’il avait été prévenu de ce qui allait lui arriver sur terre, il se serait bien gardé de naître Juif et encore moins anti-Juif. Probablement, il aurait jeté son dévolu sur le ventre d’une hottentote, ne serait-ce que pour le plaisir de se tenir debout, enfant, sur les hanches redondantes de sa mère, sans gêner celle-ci dans sa marche. Ou bien dans celui d’une boschiman pour l’avantage de téter sa mère par dessus les épaules, grâce à la longueur démesurée des pectoraux que possède cette espèce humaine.

Hélas ! Faute de tous ces avantages, il devait rester un produit juif et garder sa parenté avec le bâtard Ismaël, par Agar et Abraham, ainsi qu’avec son grand oncle Jésus, par Marie et l’ange Gabriel.

Souvenir céleste,
Le seul bien qui lui reste
Après tout ce qu’il a perdu.

IV

Le petit Brehem avance en âge. Sa curiosité instinctive l’incite à porter son attention sur toutes choses. Rien ne lui paraît négligeable à observer. Il s’attarde aussi bien à regarder un travailleur manuel pour en étudier les mouvements en vue d’en faire un jour son profit, qu’à écouter une parole de vieillards, dans le but de tirer parti de ce qu’ils peuvent se raconter.

En dehors de cette étude terre-à-terre, destinée au perfectionnement de son savoir-faire et de son savoir-vivre, qu’il voulait riches en moyens, il ne négligeait pas les spéculations de l’esprit. C’est en s’adonnant à celles-ci qu’un jour, de déduction en déduction, il en vint à penser à la manière si différente dont les trois religions qui se pratiquaient au grand jour dans son village, professaient leur culte. Intrigué par cette remarque, il voulut les connaître de plus près.

Aidé par son expérience de la rue où il passait une bonne partie de son temps, il put approcher de bien près l’endroit où, pour une raison quelconque, l’une de ces trois religions célébrait parfois son culte sur la place publique. Cela lui permit d’observer jusqu’au plus petit détail le rite avec lequel le cérémonial se déroulait.

La façon théâtrale, commune à toutes les trois, l’amusait énormément. Quant à l’effet spectaculaire, si son imagination en était intriguée, elle l’était surtout par la manière si dissemblable dont l’une et l’autre adoraient Dieu.

Au fond de lui-même, il n’attachait aucune importance à la question, car, la fête terminée, toutes ses observations étaient autant de poussières emportées par le vent de l’oubli à la moindre invite au jeu que venait lui faire aussitôt après un petit camarade.

V

Les mois et les années ont passé. Brehem aura bientôt douze ans. Sa passion, pour la lecture, a éveillé son intelligence, malgré l’incohérence qu’il apportait dans le choix des ouvrages et l’absence de toute méthode si nécessaire, cependant, pour une bonne compréhension des sujets abordés.

Il continua cette lecture peu ordonnée jusqu’au jour où il s’aperçut que l’oeuvre de Jules Verne : « Les enfants du capitaine Grant », qu’il avait lue avant les « Vingt mille lieux sous les mers » et « Les naufragés de l’air », aurait dû être lue après ces deux ouvrages dont elle était le couronnement.

Cette remarque fut pour lui une véritable révélation. Il reprit toutes ses lecture en fixant à chacune le tour qui lui paraissait le plus convenable. Cette manière d’opérer lui permit de mieux saisir le sens des exemples, le parallélisme des faits, les allusions aux légendes et aux événements historiques.

Sans compter l’attrait qui en résultait pour lui, il ne tarda pas à s’apercevoir du profit qu’allait tirer d’une telle lecture sa fringale de connaissances.

Son discernement étant dès lors dirigé, son esprit devint plus attentif aux événements de la vie quotidienne.

Sa manie de vouloir tout analyser l’initia à se créer une espèce de philosophie qui consistait à retracer les faits et à les justifier par des suppositions arbitraires.

Quant au symbolisme des religions qui aurait pu l’éclairer sur les origines des rites qu’elles pratiquaient, il en ignorait totalement l’existence.

Au surplus, n’ayant aucun aperçu sur l’origine de chaque religion, il n’arrivait pas à comprendre l’antagonisme qui existait entre elles, ni la raison de cette guerre qu’elle se faisaient les unes aux autres.

Un jour, au hasard des paroles entendues dans la rue, il surprit le serment d’un arabe qui jurait par le « Dieu dispensateur des religions aux hommes ». Ce fut comme un éclair qui illumina sa route ténébreuse.

Ainsi donc elles sont le fait de Dieu, se disait-il. Mais d’où vient qu’elles se font la guerre ?

Se voyant dans l’impossibilité de s’en expliquer la cause, il posa un jour la question à un prêtre arabe avec lequel il avait eu souvent l’occasion de s’entretenir.

Celui-ci lui confirma qu’en effet Dieu était bien le dispensateur de toutes les religions pratiquées sur la terre, mais qu’il les rejetait toutes pour ne considérer que la musulmane comme véritable et plus conforme à sa grandeur.

Brehem, de plus en plus étonné, ne put s’empêcher de lui faire remarquer que cette prétention était également celle des fidèles de Jésus et qu’en outre, elle ne diminuait en rien la préférence que les Juifs accordaient à la leur.

L’observation fut bien admise par le prêtre comme une réalité, mais pour l’attribuer aussitôt à une grosse erreur que commettaient les chrétiens et les Juifs.

Cette conclusion ne put satisfaire Brehem. Au fond, la question de préférence ne méritait, à ses yeux, aucune importance. Son souci du moment se bornait à chercher la cause de cet état de fait.

Entraîné par le sujet, il en vint au péché religieux dont la conception est si différente pour chacune des trois religions. Il se demanda pourquoi il lui était défendu de toucher le feu le samedi, tandis que ce n’était pas défendu au petit chrétien ; de même qu’il lui était permis de consommer de la viande un vendredi, ce qui était interdit au petit chrétien.

La comparaison de ces deux exemples lui en fit évoquer d’autres. Et, comme en un déroulement de film sur un écran, ils vinrent à son esprit les uns après les autres, dans un rythme précipité et s’entre-choquant. Si bien que se sentant dépassé par le problème, il lâcha prise et n’insista plus.

Le temps a passé. Sa curiosité tenace voulait connaître le sens de ce qui lui avait échappé.

C’est en y pensant qu’un après-midi, son devoir de classe terminé, il leva machinalement la tête. Son regard se porta sur l’ensemble de ses petits camarades encore penchés sur leurs cahiers. Puis, dirigeant ses yeux vers le maître, il ne put s’empêcher de penser à l’instant d’avant où celui-ci développait son cours pour l’ensemble de la classe.

Cette manière uniforme d’enseigner tous les élèves, de quelque origine qu’ils fussent, le séduisit. Il entrevit tous les avantages que l’humanité pouvait tirer d’une application généralisée d’une telle méthode. Il en discerna tout le bénéfice. Et cela gonfla son coeur de bonheur et d’espérance. Cette perspective heureuse pour l’enfance de demain l’amena au problème de l’éducation religieuse.

Passant en revue les méthodes employées par chacune des religions, il fut fortement intrigué par la manière dont s’accomplissait l’éducation juive. L’absence de tout enseignement officiel le poussa à rechercher les origines de ce fanatisme aigu que les générations se transmettent avec tant de persévérance. Il conclut, grâce à ses observations, que ce fanatisme était dû beaucoup plus à la force des choses qu’à un enseignement quelconque ; qu’il venait en première ligne de cette jactance qui se débite dans le privé et où le nom de Dieu revient comme un leit-motiv entre toutes les trois ou quatre paroles qui se prononcent. Seule cette réalité – qui n’a ni règle, ni principe, ni l’ombre d’un prosélytisme – se déroule, se développe et va grandissant pour prendre toute sa force dans le milieu israélite de la rue. C’est là et non ailleurs que l’esprit de l’enfant s’intègre dans cette commune et frénétique adoration rendue au Dieu tout puissant.

Pour bien saisir le vrai et l’importance de cette déduction, il est nécessaire que le lecteur se transporte en pensée dans un quartier juif d’une ville quelconque où tout est commerce et échange, où tout le monde se connaît et où tous sont plus ou moins cousins et cousines ; ce qui donne lieu à des parlotes au gré des rencontres. La parlote ainsi formée se gonfle, se rétrécit… Chacun donne en passant son commentaire sur l’événement du jour. Et rien ne se dit sans qu’une invocation à Dieu soit faite.

Qu’il s’agisse d’une naissance, d’un mariage, d’un vol, d’un viol ou de toute autre bonne ou mauvaise action, dans tout ce que comporte la vie quotidienne et ses incidences, et quel que soit le jugement formulé par chacun sur l’événement en discussion, Dieu est au commencement, au centre et à la fin de tous les points de vue soulevés.

L’enfant, curieux par nature, attiré par le petit rassemblement de la parlote, a tout entendu et involontairement s’est imprégné de cette universalité attribuée au Seigneur Dieu.

Il saura par ailleurs que ce Dieu est notre soutien en toute chose et parfois même notre serviteur.

Ne le charge-t-on pas de veiller sur l’enfant au berceau pendant une courte absence de la maman, de protéger la personne qui nous est chère pendant un voyage, de nous aider à bien confectionner un plat de cuisine, un gâteau, de nous rendre le juge favorable dans un procès, de sanctionner avec la plus grande sévérité la malédiction que nous aurons jetée sur nos ennemis, la plupart du temps des Juifs comme nous ?…

O mon Dieu, protégez-nous, et
Jetez des pierres aux autres !…

Il remarqua la diversité des conceptions que chacun se fait de ce Dieu remercié et invoqué à tout instant et pour toutes choses… même lorsqu’on rote…

Et voilà comment on arrive insensiblement à être façonné pour ressembler ensuite au Juif de tous les temps et de toutes les actions.

Et c’est là, se dira-t-il plus tard, tout le secret de notre perpétuité, de la ténacité de nos mœurs et de notre exécrable particularisme qui déroute toutes les imaginations.

VI

Cependant, quelles que fussent les remarques auxquelles son esprit critique l’avait amené, Brehem croyait toujours en sa religion et en la grandeur de Dieu.

Dominé par ces sentiments et résigné à son sort d’illettré hébraïque, son désir de lire la bible n’avait plus la même intensité qu’au temps de son enfance. Pour le moment, d’autres lectures suffisaient à son âme. Et, bientôt, elles créèrent dans son esprit un besoin de voir le monde.

C’est ainsi qu’il se décida, un jour, à prendre le bateau pour Oran, où il finit par trouver, après de persévérantes démarches, un emploi dans un magasin de nouveautés tout proche de l’Hôtel-de-Ville. Il apprit, par la suite, que dans ce même Hôtel-de-Ville s’y trouvait une bibliothèque mise à la disposition du public. Il la fréquenta assidûment. Sa familiarité avec les exigences des règlements et son amitié récente avec le vieux bibliothécaire lui donnèrent quelque facilités.

C’est en feuilletant le catalogue de la bibliothèque qu’il s’aperçut de l’existence d’une traduction française de la Bible. Il en demanda aussitôt l’exemplaire.

Et, maintenant, laissons parler Brehem lui-même.

LA DESILLUSION

I

« L’homme qui reçoit sa religion sans examen, ne diffère pas d’un bœuf qu’on attelle », a dit Voltaire.

Ainsi, frère de misère, moins tu seras familiarisé avec l’histoire de tes pères, moins tu sentiras le besoin de te libérer du mépris dont t’accablent les peuples fanatisés.

Viens donc parcourir avec moi les pages de cette affreuse histoire. Tu comprendras mieux les causes de ta détresse et ta colère éclatera avec plus de raison contre ce monde criminel qui fait de ton habileté un crime impardonnable et de ta naissance une infamie.

Viens puiser avec moi cette force que procure la connaissance des choses de ce monde et qui contribuera à te libérer.

Viens puiser les arguments nécessaires à ta défense. Ainsi tu sauras fermer la bouche qui vocifère les sarcasmes et le mépris, que tu n’as jamais mérités.

Viens ! Tu connaîtras l’origine de cet héritage épouvantable que tu n’as jamais revendiqué.

(………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………)

CONCLUSIONS

(…)

La comparaison d’une religion quelconque avec n’importe quelle autre est édifiante. Elle nous mène fatalement aux conclusions définitives que voici :

La Bible n’est qu’un recueil de vieux contes, fables et légendes, créés jadis par des tribus arabes nomades, rassemblés, systématisés, complétés et embellis plus tard par des prêtres, pour les besoins de la cause.

Par rapport aux données précises du savoir moderne, ce recueil, historiquement intéressant, amusant et parfois poétique, n’est qu’un ramassis grossier et ridicule d’anecdotes des siècles lointains où l’homme, ne connaissant encore rien de la nature, édifiait des systèmes enfantins et inventait des divinités à sa taille.

C’est ce ramassis d’anciennes légendes arabes primitives et naïves qui permit aux intéressés de bâtir, pour des peuples, des religions abrutissantes et assujettissantes.

Et c’est, pour une bonne part, en l’honneur de ces vieux racontars que, depuis des siècles, les peuples s’entr’égorgent périodiquement, s’accrochant, chacun, à son « Dieu » – mesquin, méchant et stupide, combattant les « Dieux » des autres, aussi ridicules, méchants et absurdes.

C’est, notamment, en l’honneur de ces vieux racontars que des millions de Juifs, se cramponnant à leur chimère de Dieu et à leur rite inutile et insensé, acceptent l’isolement, les persécutions et les pires tortures.

Les religions – toutes les religions – s’exhibent devant le vide. Et, cependant, elles abaissent l’homme, elles entravent sa vraie culture et son véritable progrès, elles substituent, chez l’individu, l’acte profondément égoïste et personnel à l’action généreuse, humanitaire et sociale. Au lieu de se consacrer à la communauté humaine, l’homme religieux se voue à une abstraction inconnue, ceci dans un intérêt purement individuel : l’espoir de ne pas être « puni » ou d’être « récompensé » par son Dieu.

Innombrables sont les crimes qu’on commet au nom de la religion.

N’avons-nous pas raison de la qualifier de « honte des siècles » ?

*

Certains nous demanderont : « Par quoi pourrait-on remplacer Dieu et la religion ?

La réponse est simple : par l’amour et l’action pour l’humanité.

Hommes ! Aimez, non pas un Dieu imaginaire et abrutissant, par peur et hypocrisie, mais L’HUMANITÉ RÉELLE qui est là et dont vous faites partie.

Vivez et œuvrez pour elle, animés d’une activité désintéressée, ardente et féconde. Du même fait, vous vivrez et vous œuvrerez pour vous-mêmes.

Il n’y a pas de plus belle satisfaction.

FIN

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