Les responsables I et II

INDEX CHRONOLOGIQUE DU SITE

La Voie de la Paix, n° 146 et 147, septembre et octobre 1964

Dans le cadre de recherches qui aboutiront en 1967 à la publication des « Responsables de la seconde guerre mondiale », ces deux articles font suite à ceux d’avril et juillet 1964.

Ce seront les derniers publiés par Rassinier dans la Voie de la Paix avant le procès d’octobre 1964 et le conseil d’administration de l’U.P.F. qui suivit où fut actée sa démission et la fin de sa collaboration au journal.

LES RESPONSABLES

I.

INTRODUCTION

Par ordre de gravité, le Moyen-Orient (problème israélo-arabe), Cuba (Poste avancé du communisme aux Amériques), le Sud-Est asiatique (affrontement direct américano-chinois) et l’Allemagne (problème de sa réunification et de son intégration dans la communauté des peuples européens) sont, en 1964, les quatre points névralgiques du monde. Il ne semble pas que, dans les trois premiers, l’opinion française et même européenne s’il y en avait une, puisse efficacement peser en faveur d’une solution heureuse : nous ne sommes pas dans le coup et les récentes initiatives du Général de Gaulle (reconnaissance de la Chine, neutralisation du Sud-Est asiatique, tentative d’immixtion à Cuba à partir de l’Amérique du Sud et au Moyen-Orient à partir d’Israël et de l’Iran) ne réussissent pas à donner le change. Tout semble indiquer que, dans l’avenir prévisible, Russes et Américains y resteront les maîtres de la situation et de la décision.

Par contre, dans la mesure où, quelle que soit l’influence sur les affaires mondiales qu’aura la solution qu’on lui apportera, le problème allemand reste tout de même un problème européen, il est largement tributaire de l’attitude de la France et il serait vain de nier l’efficacité qu’elle peut avoir sur son évolution ultérieure, en bien comme en mal : il est même tout à fait légitime de penser que, le général de Gaulle eût-il été moins imbu de sa personne, mieux branché sur les réalités des temps modernes, moins inféodé aux traditions militaires et plus soucieux des intérêts des peuples européens, le Traité franco-allemand dont on lui doit l’initiative eût sûrement été une bonne chose. Quelles que soient d’ailleurs ses imperfections et ses faiblesses, les dangers aussi auxquels il expose l’Europe, il lui faut reconnaître au moins un mérite : la réconciliation franco-allemande et c’est à partir de là que je serais assez partisan d’entrer, fût-ce par effraction, dans cette entreprise, pour sauver cet acquis et tenter d’ouvrir toutes grandes sur l’avenir, des fenêtres que le général de Gaulle tient jalousement fermées et que, pas plus que celle du Chancelier Adenauer, si ce n’est moins encore, l’attitude du Chancelier Ehrard n’est susceptible, même d’entre-bailler.

Mais c’est là une question qui, dans l’état actuel du mouvement pacifiste, ne se pose pas, du moins pas encore : nous sommes encore trop dispersés aussi bien organiquement qu’au plan des vues, principalement sur le problème allemand auquel, contrairement à ce qui s’est passé au lendemain de la première guerre mondiale, nous nous sommes très peu consacrés. Yalta et l’écartèlement de l’Allemagne, Nuremberg et sa condamnation à la responsabilité unilatérale dans le déclenchement de la seconde avec toutes les conséquences économiques qu’elle entraîne, nous avons passé à côté de tout cela. Tant et si bien que, pour claires qu’elles soient jusque dans le détail, nos vues sur l’Europe se trouvent privées de la base fondamentale qui leur eût donné un caractère dynamique, et n’ont pas séduit. C’est peut-être même, là, une des raisons cardinales du peu de prise que nous avons sur l’opinion et, par voie de conséquence, de notre dispersion. Car, c’est tout de même l’avenir de l’Europe qui est, au regard de la guerre et de la paix, la préoccupation essentielle, raisonnée chez le militant, intuitive dans la masse, de l’homme d’Europe.

Le rêve des hommes de Yalta – la France bénéficie, aujourd’hui, de l’insigne privilège d’avoir été écartée de la décision par la malveillance de ses partenaires mais n’a, malheureusement, jamais essayé et n’essaie toujours pas d’en tirer le moindre avantage – était l’Europe que leurs prédécesseurs de Versailles n’avaient pas réussi à promouvoir : une Allemagne dépersonnalisée, tenue à l’écart ou mise au ban, non seulement d’une Europe maintenue divisée contre elle-même mais encore de toutes les nations du monde, corsetée de fer et, par mesure de sûreté supplémentaire, écrasée sous le poids de la réparation de tous les dégâts de la guerre que, considérée comme ayant été la seule à en porter la responsabilité, elle était, seule, condamnée à payer. A l’origine de la décision – on ne saurait, décemment, parler de jugement – il y a donc, dans l’un et l’autre cas, cette thèse de la responsabilité unilatérale de l’Allemagne. En 1964, elle pèse sur l’avenir de l’Europe comme, entre les deux guerres, elle a pesé sur les relations franco-allemandes si ce n’est sur toute la diplomatie mondiale et, après avoir porté Hitler au Pouvoir en Allemagne en 1933, elle a fini par rendre la guerre inévitable en 1939.

Il importe donc de savoir ce qu’elle vaut exactement et d’autant plus qu’actuellement et un peu partout, notamment à Paris, des Comités d’étude de la seconde guerre mondiale consacrent l’essentiel de leurs efforts à prouver que l’Allemagne est seule responsable, non seulement de la seconde guerre mondiale, mais encore de la première et même de celle de 1870-71. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que ces comités soient animés par les mêmes hommes qui, en 1919 et dans la suite – jusqu’en 1933, d’ailleurs ! – avaient consacré tous leurs efforts à prouver la responsabilité de l’Impératrice Eugénie et d’Emile Ollivier dans la guerre de 1870-71, de Poincaré et du Tsar de Russie dans celle de 1914-18. Dans le comité de Paris, les deux plus représentatifs de ces hommes sont Pierre Renouvin et Ernest Labrousse. On ne tiendra compte ni de ce revirement, ni de ses mobiles :

« Qu’un long âge apprête
aux hommes généreux
«  Au bout de leur carrière,
un destin malheureux »

C’est tout ce que nous en dirons.

En soulignant cette circonstance aggravante que, si leur thèse ainsi révisée triomphait, il deviendrait désormais inutile de rêver d’une union des peuples européen dans quelque formule que ce soit, car il en est des unions de peuples comme des mariages : quand la fiancée est discréditée, ils et elles cassent presque infailliblement.

D’où la question : la thèse mérite-t-elle de triompher, l’Allemagne mérite-t-elle le discrédit qu’implique la condamnation portée contre elle et contre elle seule ?

Dans deux numéros précédents de la Voie de la Paix (mai et juillet) j’ai déjà consacré une étude à deux points précis de la condamnation. Il m’apparaît aujourd’hui et à tort ou à raison que seule une étude historique systématique peut rendre sensible l’inanité de cette condamnation, c’est dire au lecteur qu’il doit s’attendre à une suite d’articles sur ce problème.

*

Il y a deux manières de traiter le problème. La première consiste à poser en principe, comme Jaurès, que « le régime capitaliste porte en lui la guerre comme la nuée qui passe porte l’orage » et que, par voie de conséquence, quant aux responsabilités, il faut renvoyer, dos à dos, tous les dirigeants des peuples qui, ayant eu, à un moment donné, la possibilité de transformer le régime capitaliste dans le sens de la socialisation, s’y sont refusés . Cette manière aboutit à cette conclusion : tous responsables et tous également car tous se sont également refusés à cette transformation. Il n’était en effet, en 1914, pas plus dans les intentions de Poincaré et du Tsar que dans celles de Guillaume II ou de François Joseph, de sortir des ornières du nationalisme le plus étroit. Et, en 1939, pas plus dans celles de Daladier, de Chamberlain ou de Churchill, que dans celles de Hitler.

Mais, bien qu’il soit rationnellement inattaquable, ce procédé qui a la faveur des beaux esprits peu soucieux de s’embarrasser de connaissances historiques précises, a le défaut de se cantonner par trop dans l’abstrait et, d’autre part, il est très difficile de contester son caractère cavalier. Enfin, de la formule de Jaurès, on a tiré beaucoup d’extrapolations pessimistes, notamment sur le caractère fatal à terme prévisible de la guerre en régime capitaliste (1) et il s’agit incontestablement là d’une interprétation abusive, en tout cas non vérifiée dans les faits. Pour tout dire, cette interprétation fait vraiment trop peu de cas du rôle de l’individu dans l’histoire, rôle que seule peut mettre en évidence une étude sérieuse de l’enchaînement des faits qui ont conduit à la guerre.

Restituer ces faits dans leur tragique enchaînement est précisément la seconde manière de traiter le problème et, dans cette série d’articles, c’est celle que j’ai choisie.

Son inconvénient est, d’une part, qu’on ne peut pas se contenter de généralités et qu’il faut bien connaître les faits, de l’autre la difficulté qu’on éprouve à fixer le point de départ, le premier maillon de la chaîne : 1933 (accession de Hitler au Pouvoir en Allemagne), 1919 (Traité de Versailles), 1904 (Entente Cordiale), 1871 (Naissance de l’Allemagne) ou, comme le prétendait Céline dans une page impérissable… le Traité de Verdun (843) qui partagea l’Empire de Charlemagne ! [Les céliniens diront si Rassinier fait ici référence à « Rabelais, il a raté son coup » paru en 1957 ou, plus probablement dans ce contexte, à « l ‘Ecole des cadavres. »]

Il est certain que des historiens soucieux de l’Histoire de l’Europe ne pourront se dispenser de remonter jusqu’à ce Traité de Verdun qui date l’avortement de l’entreprise. Il ne l’est pas moins que c’est là et ce jour-là que commença la longue hostilité franco-germanique. Mais, dans ce cadre et sur cette toile de fond, toutes les guerres franco-germaniques se sont déclenchées selon des lois ou un rituel qui leur sont propres. Et celles qui nous intéressent plus particulièrement sont celles de Temps modernes en ce qu’elles affectent plus vivement notre conscience d’Européens. Je ne doute pas que les historiens de l’avenir considéreront la guerre de 1870-71, celle de 1914-1918 et celle de 1939-1945 comme une seule et même guerre à épisodes, un peu comme nous considérons aujourd’hui la guerre dite de Cent ans. Il semble pourtant qu’en ce qui concerne la première tout a été dit et que l’opinion des lecteurs de ce journal est faite : pas de doute ou plus de doute possible, la France (2) qui l’a déclarée en porte l’écrasante responsabilité à tous points de vue. Pour ce qui est de la seconde, Marcel Sembat qui en rejetait l’entière responsabilité sur le Russie soutenue par Poincaré ajoutait :

«  Pendant vingt-cinq ans, l’Empereur d’Allemagne a bravé le ridicule et jusqu’au reproche de poltronnerie pour conserver la Paix ».

Et en 1923, la publication par Emil Ludwig de sa correspondance avec le Tsar de Russie, le Roi d’Angleterre et l’Empereur d’Autriche pendant les années 1911-1914 corrobora ce point de vue à tel point que là est l’origine de l’hostilité de tous les partis socialistes européens au Traité de Versailles. Depuis, les partis socialistes européens ont, comme Ernest Labrousse (Membre du Parti français) et Pierre Renouvin, changé d’opinion mais, loin d’être justifié par des découvertes historiques jusqu’alors inconnues, ce changement d’opinion ne l’est que par des considérations politiques incapables de se trouver la moindre référence historique.

Reste la guerre de 1939-45. Tout s’enchaîne : dans mon esprit, la responsabilité en incombe indiscutablement aux hommes qui ont conçu et voulu appliquer à la lettre le Traité de Versailles à l’Allemagne de l’entre-deux guerres – tout en refusant de se l’appliquer à la lettre à eux-mêmes – et se sont constamment refusés à le modifier comme le prévoyait l’article 19, dans ses dispositions qui allaient à contre-sens de la morale, de la justice, et de l’histoire. Jusqu’en 1932, veille de l’accession de Hitler au Pouvoir, ce fut l’opinion des historiens ci-dessus cités et de tous les partis socialistes européens. C’est encore et toujours la mienne.

Rationnellement, j’aurais dû commencer cette série d’articles par une étude systématique du Traité de Versailles. Mais je l’ai déjà fait dans Le Véritable Procès Eichmann ou les Vainqueurs incorrigibles que tous les lecteurs de La Voie de la Paix ou peu s’en faut connaissent déjà. J’ai donc décidé de rechercher si, Hitler ayant été porté au Pouvoir en Allemagne par le Traité de Versailles et son application à l’Allemagne, à partir de ce moment là il était encore possible de sauver la paix et, dans l’éventualité, pourquoi, par qui et comment elle a été sacrifiée.

Autant dire qu’il s’agit d’une étude de la politique extérieure du IIIe Reich et de l’accueil qui, de 1933 à 1939, lui fut fait dans le monde.

En mettant, bien entendu, chacun à sa place.

*

Dans un de mes précédents articles, j’ai cité le philosophe Karl Jaspers au nombre de ceux qui considéraient le dogme de la responsabilité unilatérale comme «  une folie criminelle ». Je ne voudrais pas terminer celui-ci sans citer une autre personnalité qui sous une autre forme et quoi que moins catégoriquement, soutient le même point de vue : M. Wladimir d’Ormesson.

Je ne tiens, certes pas, M. Wladimir d’Ormesson pour une lumière. Entre les deux guerres, le souci de faire carrière l’emportant chez lui sur toutes les autres considérations, il se trouvait très à l’aise dans le clan des Clémenceau et des Tardieu. C’est dire que son opinion ne vaut pas plus que celle des Pierre Renouvin et autres Ernest Labrousse : elle a évolué en sens contraire, c’est tout. Si l’on veut bien tenir compte qu’en sens contraire signifie à contre-courant des vérités officielles et que M. Wladimir d’Ormesson, Membre de l’Académie française, est au surplus un ancien Ambassadeur, il lui faut pourtant reconnaître un certain mérite.

Quoi qu’il en soit, voici ce que, rendant hommage à Pierre Vienot qui fut, aux environs de 1926, un des adversaires du Traité de Versailles et un des pionniers du rapprochement franco-allemand, il écrivait dans le Figaro littéraire du 23 juillet dernier :

« On a cru de bonne foi, en l’établissant (il s’agit du Traité de Versailles) qu’il s’agissait de restaurer des relations normales entre peuples, selon les traditions et les principes du passé… »

De bonne foi, je n’en suis pas si sûr : dans mon esprit ceux qui ont fait ce traité se croyaient, de toute évidence, encore au temps de Brennus. Mais passons. M. Wladimir d’Ormesson poursuit :

« La guerre de 1914-18, entraînant la fin d’un âge, ouvrait une âge nouveau. Mais on a voulu en réparer les effets avec les procédés d’un âge révolu (3). La période très courte pendant laquelle il eût été possible d’introduire les relations franco-allemandes sur un plan nouveau fut constamment entravé par le Traité de Versailles (…) On pourrait dire que c’est le Traité de Versailles conçu et édifié pour éviter une seconde guerre qui l’a rendue possible (…) Encore eût-il fallu que, du côté des vainqueurs, on ne considérât pas comme une trahison l’idée de faire jouer l’article qui prévoyait sa révision. »

Dans cet ordre d’idées et, dans la même forme, presque dans les mêmes termes, Albert Camus exprimait la même opinion dans les Carnets qui furent publiés après sa mort, quant à ceux qui portent les responsabilités de la seconde guerre mondiale.

Dire que ceux-là sont uniquement des Allemands est d’autant plus une contre-vérité que c’est ce refus de réviser ce Traité opposé à l’Allemagne de Weimar et à celle de Hitler qui a déclenché cette guerre.

S’il est pénible de voir d’anciens compagnons de combat passer du clan de la Paix dans celui de la guerre, il n’est jamais indifférent de voir d’anciens adversaires passer, fut-ce tardivement, et fut-ce occasionnellement seulement, du camp de la guerre dans celui de la Paix.

Notes :

(1) Dans les dernier numéro de La Voie de la Paix, Pierre Herdner cite un auteur auquel il fait dire que : « si la structure économique et sociale du monde ne change pas, on peut prédire une nouvelle guerre mondiale avec autant de certitude qu’une éclipse solaire ».

(2) Quand je dis « la France », il faut, cela va de soi, entendre « ses dirigeants ».

(3) Les procédés du temps de Brennus, pardi !

Prochain article :

L’ACCESSION DE HITLER AU POUVOIR ET SA DECLARATION DE POLITIQUE EXTERIEURE.

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La Voie de la Paix, n° 147, octobre 1964.


LES RESPONSABLES

II.

L’ACCESSION DE HITLER AU POUVOIR

Le 30 janvier 1933, le vieux Maréchal Hindenburg, Président du Reich, convoqua Hitler et lui confia le poste de Chancelier, c’est-à-dire le soin de constituer un nouveau Ministère, le tenant du titre, Schleicher, ayant démissionné le 28, ce qui avait créé, dans toute l’Allemagne, une atmosphère de troubles sociaux dans lesquels les nazis tenaient le haut du pavé.

Jusque là, Hindenburg n’avait jamais parlé de Hitler qu’en le désignant d’une métaphore méprisante : « Ce caporal de Bohème » et ce n’est que contraint par les circonstances qu’il se résolut à faire appel à lui. Il n’y avait plus, au Reichstag, que deux majorités parlementaires possibles : ou bien une coalition englobant le centre catholique, les sociaux démocrates et les communistes, ou bien une autre englobant les nationaux socialistes (33,1 % du corps électoral, 196 députés), la droite modérée et le centre catholique. L’attitude des communistes (19 % du corps électoral, 100 députés), hostiles à toute participation ministérielle, rendait la première combinaison impossible et, d’autre part, repoussait une importante fraction du centre catholique vers la droite : le 10 novembre, au Reichstag, élu le 6, Mgr Kaas, leader de cette formation parlementaire, contre le voeu de l’Episcopat allemand (renouvelé en juillet précédent à la conférence de Fulda), avait prononcé un discours dont la substance était qu’étant donné la politique du parti communiste et comme il fallait quand même que l’Allemagne soir gouvernée, il ne restait plus qu’une coalition qui essaierait d’englober Hitler ; Le gouvernement constitué par Hitler, à la suite de sa désignation au poste de Chancelier, était assez représentatif du thème central de ce discours : outre Hitler, il ne comprenait que deux autres nazis, Frich (ministre de l’Intérieur) et Goering (ministre sans portefeuille), les huit autres postes étant attribués à des membres du parti national allemand ou d’autres groupements politiques conservateurs, von Papen étant vice-chancelier.

Le vrai gouvernement nazi ne fut constitué qu’au lendemain des élections suivantes qui eurent lieu le 5 mars, car le premier acte de Hitler fut de dissoudre le Reichstag.

Comment en était-on arrivé là ?

Corsetée dans les clauses économiques du Traité de Versailles, l’Allemagne avait fait, en 1923, une première faillite dont elle ne réussissait pas à se relever et que la crise de 1929 (effondrement de Wall-Street) était sur le point de transformer en faillite définitive.

L’année 1932 fut, pour l’Allemagne, une année terrible : au 31 juillet, les statistiques disaient que le nombre des chômeurs y atteignait 5 392 248 individus (près de 12 % de la population active, 5 % étant considéré comme un maximum supportable dans les structures traditionnelles). On a dit que tout l’art de Hitler avait consisté à convaincre le peuple allemand que cette situation était le résultat le plus clair du traité de Versailles. C’était vrai, mais tous les partis tenaient le même discours, y compris le parti communiste. Alors, pourquoi la faveur du peuple allemand allait-elle de préférence à Hitler, plutôt qu’aux sociaux démocrates, par exemple, ou au parti communiste ? C’est que Hitler ajoutait à cette thèse centrale un argument complémentaire : d’une part, il accusait les sociaux démocrates, portés au pouvoir par la défaite allemande en 1919, et les autres partis (conservateurs) qui les y avaient secondés de s’être montrés trop faibles et, pour cette raison, à la fois d’avoir signé le Traité de Versailles et de n’avoir pas réussi à obtenir sa révision prévue par l’article 19 de son pacte (introduction et règlement de la S.D.N.) et les communistes d’avoir rendu impossible tous les gouvernements. Des communistes vue à travers le stalinisme, il faisait en outre un épouventail.

Ce double argument porta : le peuple allemand, de nature plus encore attaché à l’ordre que n’importe quel autre peuple, se sentit menacé par le chaos à brève échéance – phénomène banal de la psychologie des foules – et, dans des proportions de plus en plus notables, éprouva le besoin de confier son destin au seul homme vraiment énergique qui se présentait à ses suffrages et qui fût, à ses yeux, capable d’obtenir de la S.D.N. la révision du Traité de Versailles, cause de tous ses maux. Tant et si bien que, de 1924 (élections du 7 décembre) à 1932 (élections du 6 novembre), le parti nazi passa de 3 % des suffrages à 33,1 % ( aux élections du 31 juillet 1932, il atteignit même 37,3 %).

J’ai dit ailleurs comment, de préférence à tous les partis allemands qui postulaient la révision du Traité de Versailles par des voies et des moyens beaucoup plus modérés, la finance internationale et non seulement allemande, choisit de subventionner Hitler et ses nazis (cf. Procès Eichmann).

*

PHENOMENE banal de la psychologie des foules, ai-je dit. Dans ce phénomène n’entrent pas seulement des facteurs politiques sous les espèces des partis. D’autres phénomènes, d’une autre nature, sont aussi à prendre en considération, notamment en Allemagne, le facteur religieux : on n’a pas perdu le souvenir de la Kulturkampf sous Bismarck. Ce facteur ne fut pas pour peu dans les éclatements des partis dont les membres et les sympathisants se sentirent soudain attirés par Hitler malgré tous les efforts de leurs cadres pour enrayer le courant.

Rien ne pourra mieux en donner une idée que les trois élections qui eurent lieu en 1932 : l’élection présidentielle (13 mars et 10 avril) et deux élections législatives après deux dissolutions pour raison d’incapacité de constituer un gouvernement (31 juillet et 6 novembre).

A ce moment, ni Mgr Kaas, ni von Papen n’avaient encore ni amorcé, ni même laissé prévoir leur virage politique.

En ce qui concerne l’élection présidentielle, voici ce que, dans Le IIIe Reich, nous dit William L. Shirer :

« Toutes les règles traditionnelles de classes et de partis se trouvèrent bouleversées dans l’ardeur de la bataille électorale. Hindenburg, protestant, prussien, conservateur et monarchiste, eut l’appui des socialistes, des syndicats, des catholiques, du parti du centre de Bruning, et des vestiges des partis bourgeois libéraux et démocratiques. Hitler, catholique, autrichien, ancien vagabond, national socialiste, chef des masses de la petite bourgeoisie, bénéficia, outre l’appui de ses partisans, du soutien des grands bourgeois protestants du Nord, des Junkers conservateurs propriétaires terriens et d’un grand nombre de monarchistes, y compris, à la dernière minute, l’ancien Kronprinz lui-même. » (pp. 175-176).Je ne connais pas d’historiens ou d’observateurs politiques qui aient émis un autre son de cloche et je ne cite Shirer, par ailleurs souvent pris en défaut dans ses informations, à la fois, qu’en raison de cette unanimité et parce que son livre qui est un best seller en a fait le moins suspect de tous. A la conférence de Fulda, en février précédent, l’épiscopat catholique s’était prononcé contre Hitler. Par contre, le Pasteur protestant Niemoller qui devint, beaucoup plus tard, un ennemi de Hitler, figurait parmi ses soutiens et, dans les quelque vingt-huit sectes protestantes d’Allemagne, on n’entendait pas une note discordante.

Hindenburg fut élu au deuxième tour par 53 % des voix (19 359 983), mais Hitler en obtint 36,8 % (13 millions 418 547).

Le facteur religieux ayant joué le même rôle aux élections législatives du 31 juillet (1), Hitler obtint 13 millions 779 000 voix, soit 37,3 % des voix et 230 députés. Aux élections du 6 novembre pourtant, il marqua un léger recul : 11 737 000 voix, soit 33,1 % et 196 députés. On attribuera ce recul à l’entrée en dissidence, au sein du parti, d’un de ses plus influents militants, Gregor Strasser. C’est au lendemain de cette élection que Léon Blum écrivit, dans le Populaire, sa célèbre prédiction que je cite de mémoire : « Hitler se trouve exclu, je ne dirai pas du pouvoir, mais de l’espérance même du pouvoir. »

On sait la suite.

*

Le Reichstag élu le 6 novembre fut donc dissout et les élections fixées au 5mars. Elles se firent sous le contrôle des nazis au pouvoir et, naturellement, rien ne fut négligé pour entraver la liberté de la propagande. Des mesures draconiennes furent prises contre les partis socialiste et communiste, et particulièrement contre ce dernier, accusé d’avoir incendié le Reichstag le 27 février.

Von Papen s’associa ouvertement à Hitler bien que se présentant et présentant ses candidats séparément. Mgr Kaas acheva son tournant politique esquissé en novembre précédent : il fit campagne en faveur d’une coalition parlementaire qui associerait au pouvoir le nazis et le centre catholique. Le discours le plus retentissant qu’il prononça qu’il prononça en fin de campagne électorale, ce fut le 2 mars à Cologne sous la présidence du maire de l’époque, un certain Konrad Adenauer. Il y prétendait être en mesure d’assurer qu’au pouvoir Hitler gouvernerait selon la Constitution. A la conférence de Fulda, pourtant, l’épiscopat catholique allemand avait décidé de demander au corps électoral de voter contre Hitler et ses candidats.

Le 5 mars, les nazis obtinrent 43,7 % des voix, soit 17 265 800, et 288 députés, von Papen en obtenant 8 % et 52 députés. Soit au total 340 députés sur 648, c’est-à-dire quinze de plus que la majorité absolue.

La séance d’ouverture du nouveau Reichstag eut lieu, selon le rite, à Postdam, le 21 mars. Selon le rite aussi, elle était précédée par deux cérémonies religieuses, l’une en l’Eglise Saint-Nicolas pour les protestants, l’autre en l’Eglise Saint-Pierre pour les catholiques. A la première, la messe fut dite par l’évêque protestant de Berlin, le Dr Dibellius. A la seconde, l’évêque catholique de Berlin, Mgr Christian Schreiber, qui devait dire la messe, se fit porter malade – maladie diplomatique – et, pour éviter un éclat, délégua un de ses vicaires pour le remplacer.

Contrairement aux usages qui voulaient que le Chancelier du Reich assistât aux deux cérémonies et qui exigeaient d’autant plus sa présence à la seconde qu’il était catholique, il n’y assista pas. Le lendemain 22 mars, la Koenische Volkszeitung soulignant le fait motivait l’absence de Hitler et de son ministre de la propagande (Goebbels) par « une déclaration des évêques catholiques d’Allemagne dans laquelle les chefs et les membres de la N.S.A.D.P. (parti nazi) sont considérés comme des renégats de l’Eglise et qu’il faut leur refuser les sacrements ». (Déclaration de la conférence de Fulda avant les élections à laquelle il est fait allusion ci-dessus.)

« Pendant la cérémonie, ajoutait la déclaration, le Chancelier et le Ministre de la propagande, le Dr Goebbels, touchés par la déclaration, ont visité les tombes de leurs compagnons tués et ensevelis au cimetière de Berlin. »

Et ceci prouve que l’hostilité dont l’Eglise catholique avait fait preuve à l’endroit du nazisme pendant sa montée au pouvoir, était toujours aussi entière et les rapports entre elle et lui toujours aussi tendus. Ils ne le restèrent – hélas!- pas longtemps : Hitler ayant, dans sa déclaration de politique générale faite à la séance d’ouverture du Reichstag qui suivit les deux cérémonies religieuses, donné des garanties certaines (en paroles!) en ce qui concerne la liberté des cultes, la Conférence de l’Episcopat catholique qui se tint comme d’habitude à Fulda, le 29 mars suivant, en prit acte et se prononça pour «  le devoir d’obéissance au gouvernement régulier du Reich. »

A l’inverse, les rapports se tendirent entre le nazisme au pouvoir et les représentants des vingt-huit sectes protestantes qui lui avaient, dans l’ensemble, apporté leur soutien : le 25 janvier 1934, à l’occasion de la création de l’Eglise du Reich, une importante partie d’entre elles rompit avec lui, sous la conduite du Pasteur Niemöller, et les rapports entre les protestants allemands et le nazisme ne cessèrent de se dégrader jusqu’à dégénérer en lutte ouverte.

Entre l’Episcopat catholique et le nazisme, les rapports noués à Fulda, le 29 mars 1933, ne restèrent pas longtemps corrects : le temps de signer un concordat qui fut violé par les autorités du IIIe Reich, pour ainsi dire dès sa promulgation et sans arrêt, ce qui provoqua de nombreuses protestations suivies d’arrestations de prélats et prêtres allemands, et, de la part du Pape Pie XI la célèbre encyclique « Mit brennender Sorge » du 14 mars 1937 (rédigée par Pie XII alors cardinal Pacelli et secrétaire d’Etat du Vatican) contre le nazisme, mais pas… la dénonciation du Concordat.

Les deux églises étaient alors à pied d’égalité, soumises à la même répression.

*

A cette séance d’ouverture du Reichstag, le 21 mars 1933, la déclaration de politique générale de Hitler fut adoptée par 441 voix contre 94. Il y avait 535 délégués présents : le complément à 648 notamment le groupe communiste en entier et une douzaine de socialistes avaient été arrêtés et mis dans l’impossibilité de prendre part au vote.

Mgr Kaas, porte-parole du centre catholique, avait pris la parole pour recommander chaleureusement le vote de la déclaration. Contre le voeu, je le répète, de l’Episcopat.

Seul le porte-parole du groupe socialiste, le député Leber, se prononça vigoureusement contre, et il fut suivi par tous les élus du groupe.

Avant d’analyser la déclaration de politique extérieure de Hitler (qui ne fut faite que le 17 mai) et la part des responsabilités qu’elle faisait retomber sur lui dans le déclenchement de la seconde guerre mondiale, il importait de définir clairement les responsables de son accession au pouvoir.

Car il est raisonnable de penser que si Hitler n’était pas arrivé au pouvoir la guerre de 1939-45 pouvait être facilement évitée.

Les premiers responsables sont donc ceux qui l’ont porté au pouvoir.

Note :

(1) «  A l’exception des catholiques, la moyenne et la haute bourgeoisie avaient, de toute évidence, voté nazi » note encore Shirer, p.185. Et, p. 259 : « Pendant ces élections au Reichstag, on ne pouvait s’empêcher de remarquer que le clergé protestant – Niemöller étant un exemple frappant de la chose – soutenait très ouvertement les nationalistes et même les ennemis nazis de la République. Tout comme Niemöller, la plupart des protestants saluèrent avec satisfaction l’avénement d’Adolf Hitler à la chancellerie en 1933. »

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