Congrès SFIO 1948

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Parti socialiste- SFIO

Congrès national de Paris du 1er au 4 juillet 1948

Compte rendu sténographique de la séance du 3 juillet 1948 (partie 2)

Le président (Augustin Laurent)

Le débat est ouvert. Je donne la parole à Rassinier, premier orateur inscrit.

Paul Rassinier (Saône-et-Loire)

Camarades, la fédération de Saône-et-Loire est, avec quelques autres telles que celles des Vosges, de la Meurthe-et-Moselle, du Territoire de Belfort, du Calvados, etc. une des quelques cinquante fédérations qui ont refusé de propos délibéré de prendre position sur les motions dites centrales. Il nous est apparu que se pencher sur ce fatras des textes ressemblait un peu à ces discussions qui ont été qualifiées de byzantinisme et qui mettaient aux prises les notables de Constantinople, par exemple sur le sexe des anges, pendant que les Turcs grimpaient aux murailles de la ville.

Nous avons donc renvoyé dos à dos tous ceux qui se présentaient au nom de l’une ou l’autre de ces motions dites centrales.

Après quoi, nous avons eu l’impression que nous étions redescendus sur la terre. Camarades, je ne sais pas quel est le grand orateur de la Révolution dont le nom est resté célèbre, je crois que c’est Condorcet [Danton, en fait], qui disait un jour : ‘Après le pain, l’instruction est le premier besoin des peuples. » Il n’est jamais de bon goût de paraphraser les grands hommes ; je voudrais cependant transposer cet aphorisme en l’adaptant à la période présente, pour dire qu’après le pain – je souligne bien : après le pain, parce que sans le pain la liberté n’a plus de sens, pour les gens auxquels nous nous adressons dans nos tournées de propagande.

C’est pourquoi, camarades, nous avons voulu nous pencher d’abord sur les conditions matérielles d’existence de la classe ouvrière qui doit être pour le Parti Socialiste l’élément préféré. La classe ouvrière veut d’abord vivre car, comme disait le philosophe antique, primum vivere, deinde philosophari. Il faut que nous soyons capables, nous Parti Socialiste, de nous présenter devant la classe ouvrière en lui disant par quels moyens nous lui permettrons de vivre mieux qu’elle ne vit actuellement.

Nous avons déposé sur le bureau du Congrés une motion par laquelle nous ne prétendons pas avoir résolu le problème, bien que nous lui ayions donné une solution qui soit au moins aussi efficace que celles des motions dites centrales auxquelles je faisais allusion tout à l’heure.

Si je ne me trompe, camarades, en 1939, lorsque nous nous sommes adressés à la classe ouvrière pour lui demander d’entrer derrière nous dans la croisade contre le fascisme dont l’aspect le plus dangereux était représenté par Hitler, nous lui avons dit que, lorsque Hitler et les fascistes allemands seraient chassés de la scène politique européenne, les conditions d’existence du peuple pourraient être améliorées.

Plus tard, sous l’occupation, devant la classe ouvrière dont il faut bien convenir qu’elle fut souvent réticente, nous avons encore dit : « Lorsque les anglo-américains auront gagné la guerre, très vite ils s’arrangeront pour couvrir le territoire européen des denrées de première nécessité dont nous aurons besoin. » Eh bien camarades, la guerre est terminée, et je me tourne vers vous pour vous poser la question : Qu’en est-il advenu de cette promesse que nous avons faite à la classe ouvrière avant la guerre et sous l’occupation ?

En nous posant la question, je vais y répondre, et ma réponse, car j’aime les choses concrètes, va vous être donnée par la comparaison sur laquelle je vous demande de vous pencher, entre les conditions d’existence de la classe ouvrière en 1939 et 1948.

Et voici les chiffres que j’emprunte autant aux statistiques officielles qu’aux différents bulletins d’information sydicale.

En 1939, le salaire horaire d’un manoeuvre parisien était de 8 francs.

Avec les 8 francs, il pouvait acheter : ou bien 3 kg 100 de pain, ou bien 0 kg 300 de beurre, ou bien 0 kg 400 de viande, ou bien 4 litres de lait, ou bien 8 oeufs.

En 1948, le manoeuvre parisien gagne 52 francs de l’heure.

Avec ces 52 francs, il peut acheter : ou bien 2 kg 250 de pain, c’est-à-dire les deux tiers, ou bien 0 kg 130 de beurre, c’est-à-dire un tiers, ou bien 0 kg 130 de viande, c’est-à-dire un tiers, ou bien 2 litres de lait, c’est-à-dire la moitié, ou bien 3 oeufs, c’est-à-dire le tiers.

En faisant la moyenne, sur ces denrées de première nécessité, on peut dire que le pouvoir d’achat de la classe ouvrière se trouve après la guerre, c’est-à-dire au moment pour lequel nous avions promis à la classe ouvrière de larges améliorations, diminué de moitié.

Je vois quelle figure vous faites maintenant devant la classe ouvrière et comment vous pouvez espérer qu’elle prenne au sérieux les promesses que vous continuez de lui faire.

Camarades, c’est là un problème angoissant, et je dis qu’il est vain pour des socialistes d’aller faire de la propagande devant les mineurs de Monceau-les-Mines, devant les métallo d’Alsthom ou devant ceux de la région parisienne ; il est vain de discuter devant eux des grands problèmes démocratiques si auparavant tous les propagandistes, tous les parlementaires, tous les ministres du Parti ne se sont pas penchés sur ce qui est actuellement l’essentiel, c’est-à-dire sur ce que rapporte la ménagère dans son panier lorsqu’elle revient du marché. Le baromètre que nous devons consulter n’est pas fait de grands discours ni de belles formules ; c’est le filet de la ménagère.

(Applaudissements)

A ce propos, depuis la Libération, un certain nombre de solutions ont été proposées dans notre Parti. On a voulu traiter ce problème et le résoudre sur le plan central, et nous avons essayé d’appliquer au moins trois politiques qui sont contradictoires et nullement complémentaires.

A la Libération, nous avons commencé par soutenir la politique des subventions d’Etat. Il a fallu les abandonner, parce que cette politique, si elle empêche peut-être certaines denrées de monter dans l’immédiat, finit tout de même par retomber sur ceux qu’elle prétend favoriser : ce qui est donné sous la forme de subventions doit être repris sous la forme d’impôts. Et un moment arrive où l’Etat, ne couvrant pas les pertes qu’il s’impose, ne peut plus faire face au déficit qui se creuse dans le budget et dans la balance commerciale des comptes avec l’étranger.

La politique des subventions nous paraît donc devoir être rejetée, et je regrette que ce soit un ministre du Parti qui l’ait remise en évidence, sans avoir consulté le Parti, ces jours derniers, à propos du prix de certaines denrées agricoles qu’il faudra bien examiner dans les jours qui viennent.

Une autre politique a été celle de la baisse décrétée arbitrairement. Un jour, un président du Conseil, notre camarade Léon Blum, décidait par décret qu’on allait procéder à une opération chirurgicale par l’application d’une baisse généralisée et automatique de 10 pour 100.

Je me tourne vers vous, camarades, et je vous dit : le Parti n’a pas encore pris l’habitude de raisonner dans la situation nouvelle qui a été créée par la guerre. Le Parti avait l’habitude, avant la guerre, de se placer et de discuter dans une situation de prospérité et d’abondance de la production. Maintenant, la situation est exactement inverse, et nos solutions, nous ne les avons pas adaptées à la période de pénurie dans laquelle nous vivons et à laquelle nous ne pouvions pas échapper, après avoir employé cinq années à détruire tant de richesses de par le monde.

On ne peut pas décréter arbitrairement un pourcentage de baisse, si faible soit-il, et un jour on s’aperçoit qu’on est obligé de lâcher les prix. Et alors, c’est le drame, tout comme lorsqu’il faut abandonner la politique des subventions.

Il restait une troisième politique, celle de la hausse des salaires qui entraîne inévitablement une nouvelle hausse des prix, justifiant une nouvelle hausse des salaires, ce qui a été le cycle infernal.

Camarades, c’est une solution qui nous paraît elle aussi à rejeter.

Je ne veux pas vous infliger un débat théorique ; je ne veux pas me demander s’il est possible, en régime capitaliste, d’augmenter les salaires sans faire monter les prix ; pour ma part, je suis persuadé qu’il est possible d’élever les salaires à un niveau décent, sans que cela provoque aucune répercussion sur les prix. Et comme nous sommes le Parti Socialiste, j’en profite pour vous rappeler que l’article premier de la lutte que nous menons contre le capitalisme, en tout premier lieu et en attendant qu’il soit supprimé, s’exprime dans les termes suivants : Suppression du profit qui est la base de la société capitaliste (Applaudissements)

Camarades, j’appelle profit capitaliste ce que nous avons appelé marge bénéficiaire, parce que c’est une forme de profit capitaliste, dans la mesure même où elle appelle une circulation fiduciaire toujours accrue, dans la mesure où elle constitue des capitaux fictifs de plus en plus grands, sous la forme de capitalisation.

Camarades, nous devons donc reprendre à sa base même la lutte que nous avons à mener, en tant que Parti Socialiste, contre le profit capitaliste dans lequel je range les marges bénéficiaires que nous devons nous efforcer de réduire.

Voyez-vous, camarades, le problème est celui-ci. Nous pensons en Saône-et-Loire que tant qu’on ne s’y attachera pas, on n’aura rien fait pour résoudre, au moins partiellement ce problème angoissant des salaires et des prix dans le régime capitaliste au gouvernement duquel nous participons.

Camarades, je voudrais vous citer encore quelques chiffres, pour vous montrer l’inanité de cet écart qui existe entre la production et la consommation. Je ne prendrai que deux exemples, l’un dans la production industrielle, l’autre dans les denrées agricoles.

Le premier exemple concerne un objet qui est dans la poche de tous les ouvriers : le briquet ; j’ai suivi le circuit qui conduit le briquet de la production à la consommation. Ce modeste briquet qui revient, fabriqué dans les usines capitalistes, à 90 francs, est vendu à l’ouvrier qui l’achète et qui a travaillé à sa fabrication, 335 francs. Je dis que, dans un régime où la part du travail ajoutée à celle des capitaux investis et aux frais généraux est de 90 francs, et que la part réservée à ceux qui assurent la circulation des richesses est trois fois plus élevée, c’est-à-dire quand on demande trois fois plus aux marchandises pour les faire circuler que pour les créer, pour les faire sortir du sol et pour les fabriquer, cette forme de circulation des richesses se trouve par là même condamnée historiquement. Il faut que nous le disions, la plus grande part de la valeur d’un objet doit être affectée à la valeur travail. Et cela, camarades, c’est du Socialisme.

Je vous citerai un deuxième exemple qui est pris parmi les denrées agricoles. Il concerne une chose que tout ouvrier devrait pouvoir manger : une botte d’asperges. Un jour, passant devant la vitrine de la boutiquière ma voisine, j’ai vu une botte d’asperges sur laquelle était affichée la double étiquette que nous devons à notre camarade Jules Moch : d’un côté le prix d’achat au grossiste ; de l’autre, le prix de vente au détail : 78 francs – 62 francs. En remontant le circuit, on s’aperçoit que le paysan qui a vendu cette botte d’asperges au ramasseur qui l’a vendue au grossiste qui l’a lui même revendue au détaillant, le paysan producteur, sur le 78 francs payés par le consommateur, n’a reçu que 43 frs, en tenant compte des marges bénéficiaires qui sont fixées par des décrets sur le plan national.

Je dis que là encore, quand la part du paysan qui travaille est de 42 francs alors que la part de la circulation du produit est presque aussi élevée, dans ce régime, cette forme de distribution des richesses est elle aussi historiquement condamnée.

Le président – Le temps de parole de notre camarade Rassinier est épuisé.

Paul Rassinier – Je ne sais pas dans quelle mesure ce que je dis intéresse le Congrès.

Le président
– Rassinier avait dit que le Calvados lui cédait 5 minutes, or, vérification faite, il n’y a aucun délégué du Calvados.

Paul Rassinier – Je suis discipliné, je me retire. Ce que je ne peux pas vous dire, camarades, je l’écrirai.

Le président
– Une minute, pour conclure.

Paul Rassinier
– Je renonce à vous donner d’autres exemples. Je vous dirai et ce sera ma conclusion que le Parti ayant préconisé trois politiques différentes sur une même question, ces politiques différentes se retrouvant encore dans d’autres domaines, la classe ouvrière, si elle ne sait pas qualifier ces variations sait les apprécier. Ils disent que c’est la politique de la toupie folle, dans tous les domaines, cette toupie qui, frappée à coups de fouet, va d’un côté à l’autre, sans que personne sache de quel côté elle va être projetée ni comment elle tournera.

Cette politique-là, camarades, on ne sait pas où elle va nous conduire ; j’ai bien peur qu’un jour nous recevions nous-mêmes un dernier coup de fouet qui nous enverra tous ensembles dans les abîmes, sous les sarcasmes conjugués du gaullisme et du Communisme.
(Applaudissements)

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