VDP, n° 135, octobre 1963

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La Voie de la Paix n° 135, octobre 1963

Politique Générale

Perspectives 1964

par Paul Rassinier

Que dans ses dispositions pratiques, le Traité de Moscou sur le désarmement nucléaire n’ait pas changé grand-chose à la situation antérieure n’est aujourd’hui plus nié par personne de ma connaissance. Il serait pourtant vain de contester qu’il a créé un climat psychologique favorable à des changements ultérieurs profonds et, à cet égard, il paraît hautement probable que, si ces changements profonds se devaient produire, ce sera au cours de l’année 1964, ou alors, ils ne se produiront jamais.

Confusément on sent que l’avenir du dialogue entre les États-Unis et la Russie est suspendu à deux conditions : les réactions de Kennedy et de l’opinion américaine aux avances que, pour un certain temps encore, Khroutchtchev paraît disposé ou contraint à leur faire, et l’évolution du conflit idéologique sino-soviétique.

Jusqu’ici un seul faux-pas diplomatique : le refus par Kennedy d’examiner la proposition de Pacte de non-agression entre le groupe atlantique et celui de Varsovie. Aussitôt, Khrouchtchev a raidi sa position sur le problème de Berlin et de la réunification de l’Allemagne.

Que d’autres suivent et, s’ils ne peuvent avoir de conséquences tragiques dans l’immédiat, puisque Khrouchtchev ne peut absolument pas assainir la situation de la consommation intérieure de la Russie sans le secours des Etats capitalistes et que, de toute façons, pour l’obtenir, il devra encore faire un certain nombre de concessions, ces autres ne peuvent manquer de détruire le climat psychologique favorable au développement des négociations pacifiques et, à la longue, provoquer un rapprochement sino-soviétique dans une fraternité retrouvée.

Même si la diplomatie de la Maison Blanche ne faisait plus aucun faux-pas, ce rapprochement est, en raison des méthodes de la diplomatie soviétique, déjà éminemment à redouter : entre Tito et le bolchevisme, les désaccords ont été aussi profonds qu’ils ne le sont aujourd’hui entre Mao et Khrouchtchev, ce qui n’empêche qu’ils font de nouveau ami-ami… Qui dit, d’autre part, que Khrouchtchev ne fait patte de velours avec l’Ouest que par tactique parce qu’il a besoin de lui pour retrouver un équilibre économique intérieur indispensable et que, le secours obtenu, il ne reviendra pas à sa première conception de la coexistence pacifique ?

Dans ce cas, le fin du fin consisterait, pour la diplomatie américaine, à être présente cela va de soi, mais surtout à en faire un prisonnier de ses propres déclarations actuelles : pour grands que soient les chefs d’États, ils s’aventurent souvent, et souvent sont victimes de leur propre jeu. Ex. : le guêpier Cubain dans lequel il y a toutes chances que Khrouchtchev soit tombé et ne s’en soit aperçu qu’après…

Les diplomates dignes du nom ne sont pas seulement ceux qui savent profiter de ces situations comme ce fut le cas de Kennedy à Cuba, mais aussi et surtout ceux qui savent les provoquer.

D’où ma question : si les avances de Khrouchtchev n’étaient qu’une tactique, la diplomatie américaine saura-t-elle le faire prisonnier de cette tactique ?

Et c’est ici que j’ai peur de voir à tout moment un nouveau Foster Dulles faire irruption sur l’échiquier international.

La possibilité pour les Chinois d’influer sur le cours des événements est très limitée. Ici non plus il n’est plus guère de gens qui croient que l’expérience de Mao-Tse-Tung ne soit pas un retentissant échec économique et social. La Chine aussi a besoin de blé. Et de bien autre chose encore : d’équipement agricole et industriel, par exemple. Ici, les Russes, qui ne peuvent pas faire face à leurs propres besoins, ne peuvent pas l’aider. Et, en raison de la prise de position de Mao sur le Traité de Moscou, l’Ouest ne le voudra pas.

Ne le voudra pas ? C’est exact : on ne sait jamais. Si, d’aventure les États-Unis créaient des difficultés à l’Angleterre, en matière commerciale, il est fort probable que, comme on connaît les Anglais, plus boutiquiers que diplomates. Ils n’hésiteraient pas à mettre les ressources du Commonwealth à sa disposition. Ça s’est déjà produit : affaire des tuyaux de Pipe-line refusés à l’U.R.S.S. par l’Allemagne sur injonction américaine et… proposée par l’Angleterre.

Difficulté supplémentaire pour les États-Unis : contenter tout le monde et son père.

Au-delà de cette éventualité, aussi bien à Moscou qu’à Washington, on espère, par une sorte de blocus économique qui n’oserait pas dire son nom, amener Mao-Tse-Tung à résipiscence.

Attention : l’exemple de l’Allemagne hitlérienne contre laquelle le blocus économique était à peu près réalisé dans les années 1938-39, enseigne que, condamné à mourir de faim, un peuple n’hésite pas à risquer son existence même dans une guerre s’il croit avoir une chance de briser l’étau s’il n’en meurt pas. On dit qu’il y a 700 millions de Chinois. Et on ne sait pas ce qui se produirait si, un jour, comme il semble bien qu’ils le pensent depuis des éternités, ils s’avisaient que la Sibérie et l’Inde sont dans leur espace vital.

Et les réactions de l’Europe ? Pour l’instant, elles sont assez disparates : au cours de son voyage dans le Sud de la France, le Général la vient encore de condamner à rester un puzzle d’Etats dont les morceaux ne se peuvent assembler entre eux.

Et voilà qui n’arrange pas les affaires de la France : il avait à peine prononcé cette condamnation que le Département d’État annonçait que toutes ses bases européennes stationnées en France allaient être retirées pour être transférées en Allemagne.

Que notre amour de l’indépendance et notre souci de la Paix se satisfassent d’une décision de retrait des forces américaines en Europe stationnées en France, cela va de soi. Si c’est pour les installer en Allemagne, au regard de la paix, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Notre conscience d’Européens ne s’en peut, en tout cas, satisfaire.

Et maintenant, voici le problème : supposé que l’Allemagne adopte la même attitude que la France à l’égard des Etats-Unis, si ceux-ci avaient à leur tour la même attitude qu’à l’égard de la France, ils en retireraient aussi leurs bases.

Ils viennent justement de s’installer solidement en Espagne et cela signifierait, dans le langage diplomatique, qu’ils livreraient l’Allemagne et la France, c’est-à-dire l’Europe, jusqu’aux Pyrénées, aux convoitises possibles et probables des Soviétiques…

Qui n’auraient alors plus besoin des États-Unis pour rétablir leur équilibre économique intérieur.

Et pourraient alors essayer de refaire ami-ami avec la Chine sur des positions de politique générale plus dures.

*

Je ne dis pas que les événements prendraient ce cours, mais seulement qu’ils pourraient le prendre. Et, par la seule raison qu’ils pourraient le prendre, qu’il n’est pas dans l’intérêt de la paix de les laisser risquer le prendre.

C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire que les pacifistes essaient d’orienter les réactions de l’Europe, ce qui ne me paraît possible que si, au préalable, ils se regroupent non seulement à l’échelle de la France, ou de l’Allemagne, ou de l’Italie, ou de l’Angleterre, mais à celle de l’Europe.

Car qui voulez-vous qui oriente sainement les réactions de l’Europe si ce ne sont les pacifistes ?

J’ai lancé cette idée dans la Voie de la Paix, au retour d’une tournée de conférences en Allemagne où, pour la première fois, ce regroupement que, depuis longtemps, nous jugeons indispensable (Tentative de création du R.U.P.M en 1952) m’avait paru très possible. Elle a été reprise par l’I.R.G. à son dernier congrès mondial, sur suggestion de la Voie de la Paix. Dans notre dernier numéro, Bauchet publiait un appel dans ce sens au nom du Secrétariat de l’U.P.F. Si notre prochain congrès donnait de la consistance et lui faisait accomplir un pas de plus dans la voie de la réalisation, il me paraîtrait des mieux inspirés.

Et des plus fructueux.

Car, étant donné le cours probable des événements, c’est une de nos tâches les plus urgentes.

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