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La Voie de la Paix n°35, décembre 1954, p.3

AU FOND DU PROBLEME

Par Paul Rassinier

A partir du moment où la guerre d’Indochine prenait fin sous son règne, M. Mendès-France pouvait tout se permettre : un concert de louanges venant des horizons politiques les plus divers et souvent les plus inattendus monta vers lui qui lui en fit mérite et confondit avec tant de force la fiction et la réalité que, jusqu’à ces temps derniers, toute tentative de replacer les faits dans leur contexte économique ou social, et par voie de conséquence politique, tenait de la gageure.

Illustrant à son tour cette règle d’or du parlementarisme, selon laquelle il faut parler à gauche pour être élu, et agir à droite pour le rester, il a pu sans accroc passer de la transformation des structures économiques et sociales dans le sens d’une meilleure répartition du revenu national qu’il prônait dans l’opposition, à la reconversion de l’économie dans le sens de la rentabilité qui est exactement le contraire mais qui, postulant l’amélioration de la productivité dans le dessein de ménager les structures, a l’insigne avantage de le maintenir au pouvoir.

L’attitude qu’il adopta dans l’affaire de la C.E.D. fit passer la muscade, et ceci est d’autant plus curieux que, par souci de conserver sa majorité au bénéfice du doute, il s’était refusé à prendre position soit pour soit contre.

Même les accords qu’il rapporta de Londres n’entamèrent pas sa popularité dans l’opinion. Et quand je dis l’opinion, il ne s’agit pas de n’importe laquelle, de celle des milieux de la finance, du Parlement ou de la presse, ce qui ne serait rien, mais de l’opinion ouvrière elle-même. Ils consacraient pourtant quelque chose que n’avait pas réalisé la C.E.D. et qui était pire : l’unité totale du capitalisme occidental, enfin retrouvée dans l’antichambre des marchands de mort subite.

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Si, dans les rangs innombrables des perpétuels cobayes de la politique, on se pose depuis peu des questions qui trahissent un refroidissement sensible de l’enthousiasme, on le doit à deux ordres de faits : les mesures gouvernementales qui devaient élever le niveau de vie des salariés, et les événements d’Afrique du Nord.

Des premières, je ne parlerai que pour mémoire : dans le secteur privé, M. Mendès-France accorde, en octobre 1954, une vingtaine de francs d’augmentation des salaires horaires, où M. Laliel en avait accordé une quinzaine en février et, dans le secteur public, il multiplie par deux les satisfactions consenties aux fonctionnaires par le même Laniel en juin. Mais la méthode est exactement la même jusqu’au souci de respecter la hiérarchie et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, tout cela se retrouvera très prochainement sous la forme d’une augmentation des impôts indirects qui sont le moyen employé par le capitalisme pour reprendre aux salariés – souvent avec usure – ce qu’il leur accorde sous forme de salaire. Car, qui dit augmentation des impôts indirects dit augmentation des prix de détail, et le dira aussi longtemps que n’aura pas été refondu ce système de distribution qui ne garantit et ne sauvegarde que le profit. Or, à ce système de distribution contre lequel il vitupérait quand il était dans l’opposition, M. Mendès-France se garde bien de toucher maintenant qu’il est au pouvoir. Cette augmentation des salaires, qui ne vise au surplus qu’un nombre très limité de catégories, n’est donc et ne peut être qu’une autre fiction. Par contre, les avantages consentis au monde de la finance et de l’industrie ne sont pas une fiction : mesures de détaxation du profit réinvesti, abaissement du prix du charbon industriel, exonération accentuée des impôts sur le revenu, etc… A l’expérience, il se révèle en somme que, dans ce magnifique programme économique, il y a deux parties qui n’interfèrent pas : ce qui est accordé au patronat, ce qui est promis aux travailleurs. M. Mendès-France veut faire une république qui soit à la fois révolutionnaire et fortement hiérarchisée car, à l’Ecole des sciences politiques, on apprenait jadis et on apprend encore que les deux choses sont conciliables.

Lors de la présentation du budget à l’Assemblée nationale, un député a eu ce mot pour une fois frappé au coin du meilleur bon sens :

– C’est un budget Laniel.

Et ce mot résume tout.

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Plus significatifs – et ce n’est pas peu dire ! – sont les événements d’Afrique du Nord. Pour les bien comprendre, il faut savoir que le Parlement n’est pas le lieu où les représentants du peuple rassemblés se penchent sur son destin dans un sens conforme à ses désirs qu’il aurait clairement exprimés et qu’ils ne font qu’interpréter, mais une sorte de champs clos où s’affrontent les représentants des Conseils d’Administration de divers groupes bancaires.

Actuellement, ces groupes bancaires sont au nombre de trois que voici par ordre d’importance décroissante :

1. L’Union des banques américaines dont l’agent financier pour la France et l’Europe occidentale est M. Jean Monnet, l’agent politique étant M. René Pleven, qui débuta dans la carrière comme secrétaire de M. Jean Monnet ;

2. L’Union – européenne, celle-ci – des banques Rothschild, dont l’homme politique est M. René Mayer qui fut administrateur quelque part dans la maison ;

3. Une petite banque : les Gradis dont, jusqu’à ces temps derniers, le rayonnement ne dépassait guère les frontières nationales. Les Gradis n’avaient à leur service que des journalistes, les Servan-Schreiber, eux-mêmes financiers et propriétaires de l’Express, l’un d’entre eux étant allié à la famille. Depuis la fin de cette guerre, ils se sont renforcés par un traité d’alliance passé avec les Lazard dont M. Petsche était l’homme politique, Mme Petsche, actuellement Jacquinoi, étant une Lazard.

Le lecteur a, maintenant, la clé du problème : la politique américaine d’expansion économique postule que l’Union des banques américaines doit absorber les banques européennes (Rotschild) dont les intérêts se heurtent à ceux des banques presque exclusivement françaises (Gradis, Lazard, Servan-Schreiber) en Extrême-Orient et en Afrique du Nord. Et toute la politique française de cette après-guerre est l’histoire du combat que ces banques se livrent dans l’hémicycle parlementaire par les personnes interposées de leurs agents politiques respectifs : MM. René Pleven, René Mayer et Pierre Mendès-France.

*

En Indochine, les intérêts des Rotschilds, situés principalement dans le Nord – à ce qu’il ressort de la lecture des journaux financiers – exigeaient la poursuite de la guerre jusqu’à la défaite totale de Ho Chi Minh. Les Gradis-Lazard-Servan-Schreiber, dont les intérêts étaient situés principalement dans le Sud, et pour lesquels les Cogny, Ely, de Castries, etc… n’étaient que des tocards, jugeaient plus prudent de traiter. Et c’est ainsi que M. Pierre Mendès-France fut porté à la Présidence du Conseil par l’appoint des voix que lui apporta M. Jacquinot, mari de Mme ex-Petsche née Lazard. On sait la suite : pour tirer leur épingle du jeu, Gradis-Lazard and C° ont donné à Ho Chi Minh ce qui « appartenait » aux Rotschild.

Ils n’ont pas de chance, ces temps, les Rotschild : ayant eu à supporter les frais des 2 dernières guerres – sur le plan financier, bien entendu ! – voici que le mouvement d’émancipation des peuples coloniaux semble principalement dirigé contre leurs seuls intérêts.

Evincés du Nord de l’Indochine, ils sont à la vielle de l’être de la Tunisie et de l’Algérie où ils commanditent à peu près tout sous la haute surveillance de M. René Mayer que, pour les besoins de la cause, ils ont fait élire député à Constantine, c’est-à-dire sur place.

Il n’a échappé à personne qu’après avoir fait semblant de s’avancer beaucoup dans la bonne direction en ce qui concerne le règlement du problème tunisien, M. Mendès-France a, soudain, fait machine arrière : C’est qu’il y a eu, ici, la période antérieure et la période postérieure à l’armistice indochinois. Avant, au nom des Gradis-Lazard and C°, M. Mendès-France menaçait les Rotschild en Tunisie pour les faire fléchir en Indochine, et, après, il s’est aperçu qu’il avait fait se lever en Tunisie un vent d’espoir qui menaçait de balayer toute l’Afrique du Nord, Maroc compris, où la presque totalité des commandites est entre les mains des Gradis-Lazard and C° : il n’a, non plus, échappé à personne que, pour ce qui est du Maroc, M. Mendès-France s’est toujours montré fort discret.

Comment les choses se termineront en Afrique du Nord, on ne le voit pas bien, mais une chose est sûre : au début de ce mois, s’y comportant comme il reprochait à Bidault de se comporter en Indochine, il a fait tirer sur des gens dont le seul tort était d’avoir eu trop confiance en lui.

Parce qu’entre temps, la concorde était revenue entre les trois groupes de banques.

A Londres, sous les auspices des Rotschild de la City.

*

Pour que les événements d’Afrique du Nord trouvent une solution identique à celle qui a été donnée à ceux d’Indochine – et qui, les événements récents le prouvent, est loin d’être définitive ! – il faudrait que M. Mendès-France trahi[sse] l’association Lazard-Gradis-Servan-Schreiber, qui l’a porté au pouvoir.

Or, cela se conçoit difficilement.

Mais il se pourrait qu’à Londres, les Rotschild n’aient passé l’éponge que de mauvaise grâce, et que l’accord fût fragile : c’est ce que semble indiquer l’attitude de M. René Mayer dans le débat parlementaire sur l’Afrique du Nord.

Il se pourrait aussi que les événements se précipitent dans le Sud indochinois et que, les Lazard s’y sentant de nouveau solidaires des Rotschild, se dissocient des Gradis et des Servan-Schreiber ; dans ce cas, les voix des amis de M. Jacquinot feraient de nouveau défaut à M. Mendès-France au Parlement, au profit de M. René Mayer (alias Rotschild) ou de M. René Pleven (alias les banques américaines), ou les deux à la fois.

Sous quel Président du Conseil ce n’est pas l’affaire et ce n’est d’aucune importance.

J’ai cru que le moment était venu de dire ces choses.

On me reprochera peut-être d’avoir attendu.

Mais aussi bien, il y a six mois, elles n’avaient aucune chance d’être entendues.

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