Objecteurs

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L’Ordre Social n°5, octobre 1958, page 3.

Objecteurs de conscience

Une lettre au Général de Gaulle

Mercredi 13 août 1958

A Monsieur Charles de Gaulle,

Président du Conseil

Monsieur,

Les auteurs et signataires de la présente lettre ont entrepris une action difficile : hâter l’heure où, après beaucoup d’autres pays, la France fera entrer dans sa législation un statut de l’objection de conscience.

Au milieu des grands événements intérieurs et internationaux, au milieu des vastes problèmes qui surgissent de tous côtés, il ne saurait leur échapper combien faible est leur voix et quelle difficulté ils auront à la faire entendre.

Ils ne méconnaissent pas davantage l’importance et la complexité des tâches qu’ont à remplir les hommes au pouvoir.

Dans l’état actuel des choses, sans renoncer à préconiser en faveur de l’objection de conscience un statut qui constituerait un progrès dans le domaine juridique comme dans l’ordre moral, les auteurs et signataires de la présente lettre s’enhardissent à vous demander, Monsieur le Président du Conseil, de bien vouloir considérer humainement une sollicitation qui, à leurs yeux, ne peut souffrir aucun délai.

Cent objecteurs de conscience sont emprisonnés en France actuellement. Sur ces cent détenus, un certain nombre comptent déjà cinq, sept, huit et même dix ans de prison. C’est inimaginable.

Ces cent hommes sont des transgresseurs de la loi, et ils le savent. Ils le savent si bien que, donnant l’exemple d’une dignité qui touche à la grandeur, ils subissent leur peine sans proférer un mot de plainte ou de récrimination.

Cependant – si le juge qui l’applique ne peut pas plus échapper à la loi que le prévenu qui la subit – le Gouvernement peut, lui, la modifier et, en attendant de la modifier, en atténuer la rigueur.

C’est pourquoi nous vous adjurons, Monsieur le Président, d’user des pouvoirs qui ont été remis entre vos mains pour faire bénéficier d’une mise en liberté immédiate tout objecteur de conscience qui aura accompli cinq années d’emprisonnement.

Dans les mois qui ont précédé votre accession à la présidence du gouvernement, des contacts avaient été pris par certains d’entre nous avec des personnalités des départements ministériels intéressés et la promesse officieuse avait été donnée que tout objecteur de conscience ayant accompli par suite de peines successives, cinq ans d’emprisonnement se verrait exempté de nouvelles poursuites et de nouvelles incarcérations et serait soumis, à cet effet, à un conseil de réforme.

Nous croyons fermement, Monsieur le Président du Conseil, que, loin d’être moins ouvert à une telle demande que les personnalités qui s’étaient engagées ainsi, vous vous y montrerez plus attentif encore et plus sensible, et nous avons des raisons de le croire qui, nous en sommes sûrs, ne seront ni démenties ni déçues.

Il nous paraît impossible que ces jeunes gens emprisonnés continuent d’être traités comme des lâches et des criminels. Ce sont, au contraire, des êtres intrépides, idéalistes et bons. Intrépides, car il faut l’être à l’extrême, pour braver la prison, sans fléchir et sans murmurer. Idéalistes, car seul l’homme que soutient un idéal placé par lui plus haut que tout peut avoir la vertu nécessaire à une telle abnégation. Bons, puisque c’est par haine de la guerre et amour de tous qu’ils acceptent ce sacrifice.

La répression a échoué, le temps est venu de le reconnaître. Celui qui n’a pas cédé au bout de cinq ans de prison consent à en subir dix; celui qui en a subi dix en subira vingt ; celui qui en subira vingt, c’est qu’il aura accepté en lui-même d’être captif toute sa vie. Mieux vaudrait admettre, tout de suite, que l’épreuve a été négative, et le libérer.

Vous libérerez Edmond Schaguené, Monsieur le Président, et ses camarades. Schaguené dont le martyre dure depuis dix ans, cas unique dans le monde entier et record dont la France ne peut être fière.

Libérez-les, Monsieur le Président du Conseil, vous prendrez ainsi une mesure de justice, de nécessité, et vous accomplirez, en même temps, un acte d’humanité.

André BRETON – Ch-Auguste BONTEMPS – Bernard BUFFET – Albert CAMUS – Jean COCTEAU – Jean GIONO – Lanza del VASTO – Henri MONIER – L’abbé PIERRE – Paul RASSINIER – Le pasteur ROSER – Robert TRENO

Cette lettre, publiée dans le journal « Liberté » vient de porter ses premiers fruits : dix objecteurs de conscience ont été libérés !

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