Kourigba

INDEX

 

La Voie de la Paix n°42, p.1

 

Histoire d’une mine de phosphates

Il y avait une fois un Président du Conseil d’Administration d’une lointaine mine de phosphates. En politique, les mines lointaines et leurs Présidents du Conseil d’Administration tiennent la place des princesses lointaines dans les romans d’amour.

A la fin du roman d’amour, toutefois, la princesse lointaine sérieusement éprise d’un bel Européen – Français, de préférence – se marie avec un méchant prince oriental auprès duquel il est clair qu’elle mourra de consomption. Le désespoir est dans tous les cœurs, les midinettes versent des larmes à grossir les flots de la Seine.

En politique, le Président du Conseil d’Administration de la lointaine mine de phosphates n’est amoureux que des jetons de présence. C’est la mine qui meurt, – dans le sang, généralement. Et ce sont les mamans qui pleurent : leurs maris mineurs ou leurs enfants soldats, et bien souvent les deux. Le Président du Conseil d’Administration ne pleure pas sur ses jetons perdus : l’État lui vote une subvention.

Donc, notre lointaine mine de phosphate et son Président du Conseil d’Administration étaient dans une situation particulière. D’abord il n’y avait que la mine à être lointaine – dans un pays perdu, dont les habitants étaient des sauvages qu’il fallait, d’un bout de l’année à l’autre, tenir en respect, mitraillette au poing. Le Président, lui, était à Paris.

Les choses n’allaient pourtant point trop mal. Les mineurs travaillaient d’assez mauvais gré, mais la présence de l’armée dans les parages prévenait, chez eux, toute velléité de sédition. Le rendement individuel était, évidemment, assez faible mais les salaires étaient proportionnels au carré de cette faiblesse. En raison de leur prix, les phosphates de la mine lointaine se vendaient mieux que ceux des autres mines plus proches, gérées par d’autres Conseils d’Administration, et les jetons de présence assuraient une aisance très confortable.

Un seul point noir pour le Président du Conseil d’Administration : le Conseil d’Administration lui-même qui lui rappelait assez souvent que s’il avait tous les attributs d’un propriétaire-patron de la mine, il ne l’était cependant pas. Il avait, certes, un gros paquet d’actions dans la mine, mais une banque dont le siège social était à Bordeaux, en avait un aussi gros, et le reste était disséminé un peu partout. En d’autres termes, pour être majoritaire au Conseil et y imposer ses vues, il avait besoin de la banque aux guichets de laquelle, pour cette raison se traitaient toutes les affaires de la mine.

C’était un point noir, mais il s’en accommodait assez bien. Au reste, quelle autre solution ?

*

Les difficultés vinrent des mines de phosphates moins lointaines, dont les Conseils d’Administration étaient aussi à Paris. Ces difficultés furent insurmontables le jour où les Présidents de ces Conseils d’Administration s’aperçurent qu’à peine de ne plus percevoir de jetons de présence, il leur fallait absolument trouver un moyen d’éliminer la concurrence de la mine lointaine – concurrence qui était à leurs yeux déloyale, comme le sont toutes les concurrences.

Ce n’était pas facile.

Ils furent cependant considérablement aidés par le fait que, dans les mêmes conditions que le Président du Conseil d’Administration de la mine lointain, ils dépendaient, eux, d’une banque plus solide en ce sens que son siège social était à Paris où ses agents étaient souvent ministres, et qu’elle avait des succursales, c’est-à-dire des points d’appuis sérieux à Londres et à New-York. Cette banque était même si solide et si puissante qu’on ne savait plus bien si ses affaires n’étaient qu’un simple prolongement de celles de l’Etat ou vice et versa.

Un plan d’ensemble fut mis sur pied.

A l’échelon gouvernemental, on conçut un système de réglementation du prix des phosphates destiné à éliminer la concurrence de la mine lointaine.

Et, à l’échelon humain on recruta une nuée d’agents provocateurs dont la mission fut d’aller lui créer des difficultés sur place : tentative de débauche, organisation du sabotage, excitation des indigènes du pays contre le Roumi propriétaire de la mine qui donnait des salaires misérables, etc…

Les mesures de réglementation du prix des phosphates ne firent pas grand’chose.

Mais les excitations des agents provocateurs réussirent au-delà de tout espoir en ce qu’elles rencontrèrent un écho national, non seulement chez les mineurs mais encore dans tous le pays, contre tous les Roumis.

Il y eut un peu partout des bagarres sans nom, du sang, des morts – en un mot, des Oradours.

Au cours d’un de ces Oradours, la lointaine mine de phosphates qui travaillait dans la dépendance de la banque de Bordeaux fut incendiée puis noyée. Il faudra des mois pour la mettre en état de produire. Le gouvernement de Paris qui a aidé à sa destruction a promis de subventionner sa reconstruction.

Débarrassée pour un temps d’une concurrence gênante, les Présidents des Conseils d’Administration des autres mines moins lointaines qui travaillaient dans la dépendance de la puissante banque dont le siège est à Paris et les agents au gouvernement, ont obtenu que le prix des phosphates dont ils étaient devenus les seuls marchands, fût augmenté.

La bataille continue là-bas, dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons sur le front de l’huile, des bières, des alcools, des vins, des constructions navales et aéronautiques, etc… On a maintenu un contingent sous les drapeaux, et on a rappelé les « disponibles » pour les envoyer là-bas, veiller à ce que les destructions et reconstructions de mines et d’entreprises diverses se fassent dans l’ordre.

*

Je préviens maintenant le lecteur – et le juge : ce n’est pas l’histoire de la mine de Kourigba (Maroc) que je viens de leur raconter : c’est celle d’une mine quelconque, perdue dans le vaste monde.

Ce n’est pas davantage l’histoire de la guerre que se livrent – au Maroc toujours – la banque Lazard – qui a besoin de la guerre ici, comme elle avait besoin de la paix en Indochine – et les diverses banques Gradis ou Servan-Schreiber : les banquiers, et surtout les grands, sont entre eux beaucoup plus polis que cela.

Et une récente expérience m’a, moi-même, rendu trop prudent pour me risquer à raconter de pareilles histoires.

Paul RASSINIER

Advertisements