L’Ordre Social

INDEX

La collection de la revue anarchiste niçoise « L’Ordre Social » – deuxième époque – (domiciliation chez Pierre Carretier, gérant-directeur : Paul Rassinier) compte sept numéros courant de janvier 1958 à avril 1959.

C’est l’organe du « Cercle Élisée Reclus » et les articles ne sont donc pas signés individuellement.

Les deux textes ci-dessous, issus du premier numéro, peuvent être considérés comme la déclaration d’intention de la revue.

Le départ de Paul Rassinier pour la région parisienne et les coûteuses suites judiciaires d’un entrefilet mettant en cause un commissaire de police précipiteront la fin de l’aventure. Rassinier tentera en vain de confier la responsabilité du titre à l’anarchiste marseillais André Arru.

Une controverse entre Rassinier – accusé de détournement de fonds – et une partie du groupe mené par Pierre Carretier tournera aigre et trouvera un écho jusque dans les instances de la Fédération Anarchiste. La culpabilité de Rassinier n’a pu être établie, mais cet épisode marque le début de sa disgrâce dans les milieux libertaires.

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L’Ordre Social, n°1, page 1, janvier 1958

Ne pas confondre

Depuis un certain nombre de lustres, le Groupe Élisée Reclus représente, à Nice, les divers aspects de la pensée, du comportement individuel et de l’action collective non-conformistes dans tous les secteurs de la vie publique.

Autrefois, cette disposition d’esprit d’une minorité d’hommes et de femmes bien décidés à n’accepter jamais sans les discuter aucune des vérités révélées par les sectes, les partis, les détenteurs du Pouvoir et leurs domestiques, à rester maîtres d’eux-mêmes dans les démarches de la pensée et à sans cesse tout remettre en cause, n’était pas de tout repos. La police était curieuse, l’opinion hostile : nous avons le souvenir de certaine manifestation franquiste au Palais de la Méditerranée où nous fûmes seuls à nous dresser contre le conformisme bourgeois et de bon nombre de mouvements sociaux dans lesquels nous n’étions guère plus nombreux – ceci se passait au temps où le communisme était la coqueluche des bien-pensants – à faire front contre le tragique conformisme bolchevique.

Aujourd’hui, les luttes sociales se sont affadies, l’esprit de revendication s’est substitué à l’esprit de révolution, l’opinion est indifférente, la police plus souple malgré ses exactions toujours nombreuses dans d’autres secteurs et le non-conformisme est prêché au grand jour par les conformistes eux-mêmes.

Prêché, seulement : « faites comme je dis » ou le non-conformisme ex-cathedra.

En dépit des apparences, il n’a donc pas fait de progrès très sensibles. Par contre, des confusions nouvelles sont nées, qu’il faut dissiper.

Lorsque de graves professeurs, très dignes et très collet-monté, invitent leurs élèves à se pencher avec eux sur ce qui est au-dessous du nombril chez une Françoise Sagan, sur le crétinisme précoce des managers de Minou Drouet ou sur les écarts de conduite et de langage de toutes les Célestines plus ou moins montées en graine qui font le tapin sur les trottoirs de la publicité payante, cela s’appelle seulement suivre la mode.

Or, la mode a toujours été le plus médiocre, le plus ridicule et le plus débilitant des conformismes. En l’occurrence, il est de surcroît le plus malsain.

Aux yeux des gens sérieux, cette version du non-conformisme pourrait n’être que cocasse si elle ne traduisait une lamentable faillite d’une Université par ailleurs incapable de dominer sur le plan de l’esprit les si simples problèmes de l’enseignement, c’est-à-dire de remplir socialement sa mission et professionnellement son devoir.

Dans un autre ordre d’idées, une situation à peu près semblable a été créée par les discussions en vase clos qui se sont récemment instituées autour des problèmes du syndicalisme et que leurs promoteurs, pour la plupart étrangers à la classe ouvrière, c’est-à-dire à la masse des syndicables sans qui rien ne se fera, ont d’entrée de jeu, situées dans le cadre et les limites des très officielles institutions européennes en gestation, c’est-à-dire, de la mode, du conformisme politiques.

Il n’est que trop évident que cette mode ou cet autre conformisme, pour être moins malsains et sans doute un peu moins ridicules, n’en sont pas moins aussi peu susceptibles de prolongements sociaux que la mode et le conformisme littéraires. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de l’extériorisation d’un besoin de publicité personnelle en utilisant au mieux des courants d’opinion supposés promis au succès. Si l’on va au fond des choses, on s’aperçoit bien vite que, loin d’être culturelles ou activistes, les fins que ce besoin poursuit sont assez bassement électorales dans les intentions des meneurs de jeu à tous les échelons des structures internationales et nationales, de Luxembourg à Strasbourg, à Paris et à Nice. La bonne foi de quelques-uns – nous en connaissons – ne change rien à l’affaire.

Nous sommes au siècle des suiveurs, des hommes qui pensent, les uns par tactique, les autres par conviction, que la lumière ne peut jamais venir que d’en haut.

« L’Ordre Social » se propose de démontrer aux seconds que la lumière est en eux.

Et de dénoncer impitoyablement les premiers.
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L’Ordre Social n° 1, page 2

Notre Initiative

Tous les deux mois, « L’Ordre Social » rendra public le point de vue du Groupe Elisée Reclus sur les problèmes qui émergent de l’actualité et leurs prolongements locaux.

Objectivement et sans complaisance.

A l’égard des idées reçues et des hommes, petits ou grands, qui les propagent dans des intentions qui ne sont trop souvent ni très pures, ni très nobles, il cultivera l’irrévérence par prédilection et par principe, n’ayant de respect que pour les impératifs de la probité intellectuelle dont il postule la nécessaire réintroduction dans la vie publique.

Il entretient d’excellentes relations avec les syndicalistes de l’Enseignement de la tendance École émancipée, le Comité Léon Tolstoï qui lutte pour la reconnaissance légale de l’objection de conscience, les pacifistes intégraux, les abondancistes, les libertaires, et il ne cache pas sa sympathie pour des organisations comme la Libre Pensée, l’Union rationaliste, la Ligue des Droits de l’Homme, les minoritaires de Force ouvrière, du Parti socialiste et de la Nouvelle gauche.

Sans aucune prétention à détenir la vérité absolue, il pense que supposant le retour à un socialisme et à un syndicalisme authentiques, la solution du problème social ne peut sortir que de confrontations entre toutes ces tendances non-conformistes de la pensée, dans une atmosphère de libre-examen, et il se propose de les provoquer.

A l’intention de ces qui jugent cet effort digne d’être entrepris et soutenu sur le plan local, ou qui voudraient lui adresser des suggestions, il publie en manchette son adresse et son chèque postal.

Notre prochain numéro paraîtra le 1er mars.

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