Assemblée Nationale, 2 novembre 1950

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ASSEMBLEE NATIONALE

Séance du 2 Novembre 1950

Extrait du J.O. Débats parlementaires n° 108 du 3 Novembre – page 7.387 et 88.

M. Maurice Guérin. On nous dira qu’il ne s’agit pas de faire ce geste impie en votant l’amnistie. Je n’ai qu’à me reporter, pour en être certain, à la proposition de loi déposée le 1er juillet 1949 par MM. Bidault, de Menthon, Pierre-Henri Teitgen, Chautard et Dominjon.

Dans leur exposé des motifs, nos collègues déclaraient, en effet, qu’il leur paraissait « conforme à la générosité de la Résistance et à la plus haute tradition nationale de rendre à ceux dont la faute est susceptible de pardon, à ceux surtout qui ont été égarés sans avoir eu de responsabilité personnelle grave, la possibilité de retrouver la liberté et des moyens d’existence ».

Et, avec d’autres formules, notre collègue Charpin dit la même chose dans son rapport.

J’approuve ce langage, j’adhère à ce dessein. Mais je veux protester contre la campagne aux multiples moyens que mènent des partis, des factions et des hommes qui se sont donné pour tâche de rabaisser la Résistance, d’en faire une sorte de crime et de glorifier la collaboration. (Applaudissements au centre et à gauche.)

Je passe sous silence les campagnes purement politiques de ceux qui regrettent, soit leur situation d’avant la guerre, soit leurs privilèges sous l’occupation.

Je ne citerai que pour mémoire certain Bulletin hebdomadaire sur papier jaune qui, sous prétexte de nous documenter, fait tantôt l’apologie de la République d’avant l’occupation, tantôt celle du régime de Vichy première manière – dit-on le 30 avril 1948 – tantôt celle du doctrinaire de l’Action française, et ne cesse d’accabler tel ou tel parti de ce que l’on appelait il y a encore quelques mois la « Troisième Force » que pour exercer sa critique acerbe contre le général de Gaulle, dont la responsabilité — déclare-t-on le 5 décembre 1947 — « dans la démolition de l’Etat » serait « immense ».

Des responsabilités civiles ou militaires de ceux qui nous ont conduit au désastre, pas un mot !

Citerai-je Réalisme, l’organe avoué et en quelque sorte officiel du vichysme intégral ? Deux fois par mois, il déverse des colonnes d’injures sur les hommes de la Résistance, fait l’éloge passionné des artisans de la Collaboration, publie la liste des ouvrages tendant à réhabiliter la trahison et entretient un climat qui est aux antipodes de l’atmosphère de réconciliation.

C’est à croire que cette réconciliation nationale serait, pour. Réalisme, la pire des catastrophes, car elle lui ôterait sa raison d’exister.

Et pourtant, il y a pire que Réalisme : c’est Le Nouveau Prométhée pour la défense de la culture nationale. Son numéro, que j’ai en main, du 2 octobre 1950, contient un article signé Philippe Saint-Germain, qui prétend aider « à créer le climat de la réconciliation en présentant au public les ouvrages non conformistes susceptibles d’éclairer l’opinion ».

Quels ouvrages ? Ceux de MM. Bardèche, Alphonse de Châteaubriant, Céline et compagnie.

Dès la seconde page, nous sommes renseignés sur la façon vraiment originale dont Le Nouveau Prométhée entend remplir son auguste mission. Analysant succinctement l’ouvrage d’un certain Paul Raissinier, un M. François Sauvage écrit ceci:

« En 1940, lorsque se referma le piège où nous prit l’histoire — selon la formule de M. Robert Aron — et qu’il fallut choisir, beaucoup entendirent mieux les dictées du coeur que celles de la raison et s’engagèrent dans les voies de la révolution nationale et européenne, trop souvent par sentiment, par passion, par goût.

« …La trahison des hommes, écrit Robert Aron, résulte le plus souvent non de leurs vies, non d’eux-mêmes, mais de leurs déceptions à l’égard d’un pays trop disloqué, trop incertain, pour satisfaire à leur voeu de fraternité.

« En effet, chez d’autres la défaite de 1940 a paru comme une occasion de rédemption offerte au pays incertain. Tout de suite, ils prirent du service dans les formations militantes, satisfaits’
que la dislocation parachevée par la guerre eut créé des conditions dramatiques propres à un véritable recommencement. »

« Ils trahirent quoi? », demande M. Sauvage. Et il répond: « Rien du tout. La patrie n’est jamais d’un seul côté. Ils aimaient leur pays. Ils étaient convaincus de le servir bien en agissant comme ils avaient choisi d’agir. Leur action ne fut trahison que par la force de la puissance industrielle américaine, qui permit la victoire des autres. C’est toujours comme cela: l’acier victorieux influence énormément les juristes. On pouvait dire: Il y a des juges à la Republic Steel Corporation. »

Cela veut dire en somme: Le Gouvernement de la collaboration, contrôlé par l’ennemi, n’a intenté aucun procès à ceux qui firent de la collaboration et nous n’avions pas le droit, au lendemain de la libération, de leur intenter nous-mêmes un procès.

Vous croyez que j’invente ? Voici un autre article : « Pourquoi le sang coula », qui porte la signature de Maurice Achard. Il s’agit de l’analyse d’un ouvrage de M. Servus Juris intitulé: Lettre ouverte à MM. les présidents des cours de justice. On lit dans cet article:

« L’auteur démontre que le seul gouvernement du pays entre juin 1940 et 1944 était celui du maréchal Pétain parce que seul il remplissait les conditions légales requises, ce qui interdisait aux gouvernements qui se sont succédé depuis de formuler aucune inculpation en vertu des articles 75 et suivants.

« Envisageant même le cas où, pendant cette période, il y avait eu des actes de trahison, tels qu’ils sont définis par ces articles, les poursuites ne pouvaient être engagées que par le gouvernement de l’époque: celui du Maréchal…

« Le gouvernement Pétain, dit-il en substance, n’a jamais annoncé que tout individu s’engageant à la L. V. F. ou à toute autre formation, serait passible de l’article 75, en tant que « traître ». Aucune poursuite ne pouvait avoir lieu vu la nullité juridique des ordonnances gaullistes. »

N’avais-je pas raison de dire que la thèse est celle-ci: du moment que le gouvernement de Vichy n’a intenté aucun procès aux collaborateurs, nous n’avons, nous, le droit de demander des comptes à aucun moment aux collaborateurs.

Le supplément littéraire édité par Le Nouveau Prométhée contient une analyse longue, et que, par conséquent, je ne lirai pas entièrement, tant s’en faut, d’un ouvrage : « Le Mensonge d’Ulysse », analyse présentée par les Editions bressanes, sous le titre : « Le gang des basculeurs de légendes ».

Mesdames, messieurs, je fais appel à votre patience pour écouter ce qui va suivre :

« Vous pensez bien qu’à Nuremberg on aurait pu pendre tout le monde dix fois, et le tribunal avec et les journalistes itou… » — c’est un supplément « littéraire » et je cite textuellement — « …je m’en fusse foutu absolument, infiniment, délicieusement, n’empêche que j’eus l’inconscience de me délivrer dans l’oreille de Reilhac…

« Avec le temps, j’ai pu parlementer… Il y avait là un décromate tréchien… » — cela veut dire un démocrate chrétien — « …au nez comme aplati par une citrouille. Il écartait les mains dans le geste persuasif des apôtres en disant: « Mais, moi, monsieur, les chambres à gaz, je les ai vues, à Dachau. »

« J’étais ravi. Bravo! lui dis-je, je vais l’écrire… » — je cite toujours et je m’en excuse — « …à ce triste conneau de Raisinier, je lui dirai que la première personne à qui j’en ai parlé les a vues lui-même et peut donner son nom. L’incident est clos.

« J’écrivis à Raissinier qui me répondit par retour: « Dites à votre G…, et sur le ton le plus affirmatif, qu’il , n’a jamais vu fonctionner la chambre à gaz de Dachau pour asphyxier. De retour en France, il a peut-être vu la photo publiée par tous les journaux. Mais, pendant son séjour au camp, il n ‘a pu voir que l’écriteau; « Achtung! Gaz! Gefahr ! » et c’est tout ».

Il paraît, mes chers collègues, qu’il n’y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration.

Encore deux citations et j’en aurai fini:

« Raissinier,… » — c’est l’auteur du livre que l’on analyse — « …établit d’une façon étonnante que les responsables des camps, la bureaucratie concentrationnaire, cette élite de déportés qui nous a fourni nos gouvernants, nos censeurs, nos patriotes et nos juges, constitue la plus prodigieuse collection de fripouilles de l’histoire.

« C’est le triomphe du hideux salaud… ».

Voilà, mesdames, messieurs ce que, dans ce supplément “littéraire” on écrit de la Résistance, des camps de concentration, des déportés et de ceux qui sont venus depuis s’asseoir sur ces bancs ou sur les bancs du Gouvernement.”

M. Edmond Michelet. Nous demanderons des comptes aux auteurs de ces écrits.

M. Maurice Guérin. Cette littérature de « gang » nous montre dans quel esprit certains nous demandent non pas l’amnistie, mais la réhabilitation.

On me dira: « Ce n’est pas tout le monde! ». Certes, mais ils sont peut-être plus nombreux qu’on ne le croit à penser, sinon à écrire de la sorte.

Je le dis franchement, et je tiens à le dire après certains discours de nos collègues communistes: l’amnistie pour ceux qui la méritent, la répression des injustices et des erreurs qui ont accompagné la répression, oui. Mais qu’il soit bien entendu, que l’on”doit être impitoyable pour les apologistes de la trahison, pour les responsables à tous les échelons de la collaboration avec l’occupant et qu’il ne peut être question à aucun moment, sous quelque forme que ce soit, de renier la Résistance et de dire, à Vichy: « C’est toi qui avais raison! ».

 

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