Fabrègues sur ‘Le Vicaire’

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La pièce de Rolf Hochhuth « Le Vicaire », mettant en cause la prétendue « lâcheté » du Pape Pie XII face aux persécutions raciales des nazis, et dont les premières représentations en 1963 avaient été perturbées par des manifestations virulentes d’opposants, souleva en France un certain nombre de débats.

L’article de Pierre-Gabriel Fabrègues reproduit ci-dessous, qui était paru dans le numéro 141 de la Voie de la Paix, en avril 1964, ne vise qu’incidemment à se faire l’écho des controverses.

Dans un courrier daté du 28 juin 1964 où il fait part au Conseil d’Administration du mouvement pacifiste de sa démission de ses fonctions de membre du secrétariat de l’U.P.F. ainsi que de l’arrêt de sa collaboration au journal, il ne cache pas les origines du contentieux :

« Depuis quelque temps des amis, dont l’opinion m’importe beaucoup, tels Daniel Mayer Président de la Ligue des Droits de l’Homme, Maurice Delhéry du journal « Le Déporté » et autres, qu’il me serait trop long d’énumérer, s’étonnaient de voir mes articles voisiner avec ceux de Paul Rassinier. »

Fabrègues y énumère aussi les soutiens qu’il a reçus concernant son compte-rendu élogieux du « Vicaire » :

« Si mon compte rendu du « Vicaire » a pu déplaire à certains, en compensation il m’a valu les compliments de Françoise Spira, Daniel Mayer R. Tréno et plusieurs amis lecteurs. »

Tréno, du Canard Enchaîné, avait été pris à partie en 1956 par Rassinier dans Le Parlement aux mains des Banques.

Daniel Mayer avait bien des raisons de s’opposer à Rassinier, même si leurs rapports n’ont pas toujours été aussi mauvais qu’il pourrait sembler. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir.

Françoise Spira, pour mémoire, n’était autre que la directrice du Théâtre de l’Athénée quand fut donnée la pièce !

Dans cette même lettre, le vieux pacifiste qu’était Fabrrègues appuiera son opposition à Rassinier sur les opinions de Pierre Doire, Louis Simon, Félicien Challaye, Jean Gauchon et Louis Lecoin. Des éléments attestent de la participation de Gauchon et, en moindre mesure, de Lecoin à cette campagne bien orchestrée. Les échanges consultés entre Gauchon qui cherchait des appuis et un Challaye vieillissant, malade et isolé ne laissent pas voir une grande virulence chez ce dernier.

Pour revenir à l’article il fournira à Rassinier l’occasion d’une réponse sur le Vicaire, suivie d’un échange d’arguments avec Gauchon au sujet du document Gerstein.

Nous avons cru bon de corriger, en nous basant sur une reproduction intégrale de l’article du « Monde » trouvée sur Internet, la citation visiblement fautive de la lettre du Cardinal Tisserand telle qu’elle était reproduite.

La Voie de la Paix n° 141, avril 1964
L’Écran, le Théâtre et la Paix
Par Pierre-Gabriel FABREGUES

« LE VICAIRE » AU THEATRE DE L’ATHENEE

Je m’excuse auprès de nos lecteurs d’avoir tant tardé à donner un compte-rendu de cette pièce qui a fait couler beaucoup d’encre (sauf la mienne). Ce retard est imputable au succès que remporte la pièce, ce qui fait que depuis sa création, les représentations se donnent à bureau fermé. Les débuts furent assez houleux, j’en ai eu des échos par la presse et par quelques amis, comédiens de l’Athénée. D’après eux, les perturbateurs faisaient partie d’un même commando, et après avoir été expulsés de la salle, les trublions se retrouvaient fidèlement chaque soir au commissariat de l’arrondissement. Il leur arriva de crier dans le théâtre, « Vive Hitler »… « A bas les juifs », de tenter d’envahir la scène et de jeter des boules puantes. Cela ne fut pas du goût des spectateurs venus pour assister à une représentation théâtrale et non à une commémoration à la gloire d’Hitler. Ces jeunesses turbulentes poussaient l’imitation des mœurs de leur idole jusqu’à exercer une surveillance aux abords du domicile du comédien Alain Michel (qui se transforme tous les soirs en Pie XII) Devant le peu d’écho de ces quelques vociférations tout rentra dans l’ordre et le soir où je pus aller écouter la pièce, ce fut dans le plus profond silence.

Cette œuvre n’est peut-être pas essentiellement théâtrale, c’est plus un réquisitoire qu’une pièce. Mais elle a suscité en moi la même émotion que m’avaient procurée cette autre pièce tirée du journal d’Anne Franck et les films « Nuit et Brouillard », « Le Procès de Nuremberg », « Le Ghetto de Varsovie », « Kapo » et « L’Enclos ».

Le programme de la pièce est rempli de citations qui semblent authentifier les faits et les dires relatés dans le « Le Vicaire ».

Notamment celle du Dr Schweitzer « Pour rester dans le droit chemin de l’histoire, nous devons prendre conscience du grand égarement d’alors et nous en souvenir, pour ne pas être entraînés encore dans l’inhumanité. Il est donc significatif que le drame « Le Vicaire » ait paru. Le drame de Hochhuth n’est pas seulement un verdict historique, mais constitue un avertissement pour notre temps qui se laisse aller à une vie dénuée d’humanité ».

Parmi les autres témoignages, ceux de Kurt Gerstein, du chanoine Bernhard Lichtenberg, de Rudolph Hoess, commandant d’Auschwitz, de Alfred Krupp, du pasteur Boegner, de Monseigneur Sallège, d’Albert Camus, la fiche personnelle d’Adolf Eichmann. Une statistique paraît donner raison à Paul Rassinier au sujet des six millions de juifs. Elle ne mentionne en effet que cinq millions neuf cent soixante dix huit mille morts, soit un pourcentage de perte de 72%. Sur une carte on constate que Auschwitz n’est pas en territoire allemand et doit s’en trouver éloigné de quelques kilomètres. (1)

A la mort de Hitler, l’auteur du Vicaire, Rolf Hochhuth (né en 1931) avait quatorze ans. Il se peut qu’à l’âge de douze ans, il ait crié « Heil Hitler ! »… J’ai bien voulu m’engager à l’âge de 17 ans ! Quant à la… passivité du Pape, je crois qu’il est difficile de la nier. J’ai lu dans « Le canard enchaîné » des articles fort pertinents et fort bien documentés. Articles citant les tentatives, de celui qui devint Jean XXIII, pour éviter les déportations de jeunes enfants. Tentatives vouées à l’échec par la volonté de Pie XII.

Sur le plan du pacifisme, car c’est celui qui nous intéresse, je conseille à nos amis d’aller voir « Le Vicaire ». Cette pièce constitue un réquisitoire contre la violence tout en montrant la différence qu’il peut y avoir entre la non-violence et la lâcheté. Gandhi était un non violent, mais la personnification du courage car toute sa vie il a flétri la violence, mais l’a combattue. Pie XII l’a tolérée et peut-être encouragée, lorsqu’elle fut exportée de l’autre côté du rideau de fer. Il serait assez paradoxal de voir des pacifistes prendre la défense de ce guerrier en soutane. Il est curieux de constater comme les réactions contre « Le Vicaire » ont souvent la même origine.

Voici ce qu’écrit « Le Monde » au sujet des débuts de la pièce aux U.S.A. «  Il y eut à l’extérieur du théâtre quelques manifestants, qui étaient surtout des membres d’un groupe qui s’appelle « Le parti nazi américain » tous vêtus de tenues brunes portant des croix gammées et brandissant des pancartes sur lesquelles on lisait : « Les juifs ont offensé Pie XII »… mais, au total moins de cent personnes. Une autre lecture du « Monde » du 26 mars révèle une lettre du cardinal Tisserant adressée au cardinal Suhard le 11 juin 1940 se plaignant déjà de l’égoïsme papal et de sa passivité au sujet des déportations et exterminations de Polonais. Je n’ai malheureusement que peu de place, en voici donc un extrait : « J’ai demandé avec insistance au Saint-Père, depuis le début de décembre, de faire une encyclique sur le devoir individuel d’obéir au dictamen de la conscience, car c’est le point vital du christianisme… Je crains que l’histoire n’ait à reprocher au Saint-Siège d’avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand chose de plus. C’est triste à l’extrême surtout quand on a vécu sous Pie XI. Et tout le monde se fie sur ce que Rome ayant été déclarée ville ouverte personne de la curie n’aura rien à souffrir ; c’est une ignominie. D’autant que la secrétairerie d’État et le nonce ont persuadé les religieuses et les religieux en grand nombre de ne pas partir afin de fournir à l’Italie des otages. Mais pourtant Rome est un camp retranché, entouré d’une ceinture de forts, qui ont toujours été occupés par des troupes, et il y a deux grandes fabriques d’armes, une cartoucherie et un atelier de réparation d’artillerie ! Mais ceux-ci, comme les Allemands, cacheront leur États-majors sous la croix de Genève, que les Franco-Anglais devront déclarer ne plus reconnaître puisqu’elle ne protège pas nos hôpitaux. Je vis dans l’inutilité la plus complète, retenu ici, tandis que j’avais demandé au Saint-Père de m’envoyer en France… »

La pièce est sobrement mise en scène comme il convient. Vu la nombreuse distribution des personnages, la plupart des acteurs jouent plus d’un rôle, ce qui rend leur tache encore plus difficile. On ne peut leur adresser que des compliments. Je n’en établirai pas la liste mais plutôt le palmarès : Jean Topart, Michel Piccoli, Antoine Bouseiller, Alain Mottet, Pierre Tabard, Jean Michaud, Jean Muselli, François Darbon, Roland Monod, Jean-Luc Bideau, Paul [Pierre?] Decazes, Jacques Rispal.

Me trouvant à une présentation de films j’ai écouté avec intérêt le traducteur-adaptateur du « Vicaire », Jorge Semprun, parler du drame de la déportation. Il disait qu’il convient de penser davantage aux bourreaux qu’aux victimes car ces bourreaux étaient des hommes avant de commettre leurs forfaits et ensuite ils sont redevenus des hommes. Ce qu’il faut c’est empêcher les hommes de devenir bourreaux. Rester dans l’ignorance c’est vouloir à nouveau livrer l’homme à la bête. Jorge Semprun possède une triste expérience. Il fut déporté en 1943, à l’âge de 19 ans, au camp de Weimar. Il est l’auteur d’un livre remarquable qui obtint le prix Formentor en 1963 « Le Grand Voyage ».

Pour en terminer avec « Le Vicaire » je citerai ce passage du bulletin d’Europe et Laïcité : « Après les scandaleuses manifestations du Théâtre de l’Athénée, le C.A.E.D., tout en reconnaissant que la violence peut se justifier lorsque les libertés élémentaires sont bafouées, déclare qu’elle est totalement inadmissible si la controverse publique est possible et il affirme que la seule réponse péremptoire à la pièce de théâtre incriminée serait la publication d’une ou plusieurs protestations datées – si elles furent faites – adressées par Sa Sainteté Pie XII au gouvernement Hitlérien contre les proscriptions raciales. » (ce communiqué transmis à l’agence France-Presse le 14.12.63 n’a à notre connaissance été publié par aucun journal.

(1) Nous rappelons une fois de plus, ici, que les articles signés que nous publions n’engagent que les auteurs. N.D.L.R.

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