“LE MONDE DES ACCUSÉS”

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La Voie de la Paix, n°98, 25 avril 1960

LA POLITIQUE

“LE MONDE DES ACCUSÉS”

 

Par Paul Rassinier

 

Hambourg, Mönschengladbach, Hannover, Köln, Bonn, Heidelberg, Stuttgart, Regensburg, Rothemburg, Munich, Vienne… Mon éditeur m’avait demandé de traiter « Des rapports de la littérature concentrationnaire, de la vérité historique et de la paix mondiale ».

C’est un sujet qui, en France, n’aurait pas intéressé une personne sur mille. Je n’étais donc pas très enthousiaste. Mais, après tout, puisque sa chaîne de libraires, en contacts directs avec l’élite intellectuelle dans toutes les villes, l’avait unanimement jugé d’un intérêt primordial…

J’ai donc pris la route.

Comme la France, l’Allemagne a été submergée par la littérature concentrationnaire à cette différence près qu’en France, lorsqu’un livre paraît sur ce sujet, il passe aujourd’hui totalement inaperçu : on en a marre de ces excitations à la haine. Tandis qu’en Allemagne les journaux bien stylés qui sont le plus grand nombre le portent tout de suite au pinacle. Et qu’une vague de répression suit : à Mönschengladbach, j’ai rencontré une femme dont le mari avait été arrêté la semaine précédente (après 15 ans de liberté et sans avoir jamais été inquiété le moins du monde, jusqu’ici), à la suite d’un article de M. Eugen Kogon, auteur de l’Enfer organisé et grand inquisiteur en même temps que grand justicier. La malheureuse me raconta que son mari avait été quelque chose comme chef de la statistique dans un camp de travailleurs libres. (Les Volontaires du travail tant vilipendés en France).

Tout le long de la route, j’ai fait une moisson de cas semblables ou à peine différents.

C’est dire que traduit en Allemand, Le Mensonge d’Ulysse a fait l’effet d’un pavé dans la mare.

C’est dire aussi que, de Hamburg à Vienne, Allemands et Autrichiens s’étaient dérangés en nombre appréciable pour entendre une autre vérité.

*

C’est simple : je n’ai rencontré que des accusés, des enfants ou des parents d’accusés et des suspects. En 1960, l’Allemagne de l’Ouest vit dans un indéfinissable et effroyable complexe. Il y a d’abord celui d’une occupation qui, par une sorte de raffinement très étudié, est tripartite. Il y a enfin celui des deux Allemagnes constamment mises en opposition et la menace du bolchevisme.

L’Allemagne de l’Ouest compte aujourd’hui 50 millions d’habitants sur une superficie qui est à peine les trois quarts de celle de la France. Dans ces cinquante millions d’habitants, il n’y en a pas 30% qui se soient déclarés satisfaits de la politique hitlérienne et cela se conçoit aisément : en France en 1940, il n’y avait sans doute pas plus de 30% de la population qui ne se soient déclarés satisfaits de la politique du maréchal Pétain comme aujourd’hui, il n’y a pas plus de 30% des gens qui soient hostiles au général de Gaulle. Encore les 30% d’Allemands hostiles à Hitler ne l’ont-ils été que très timidement. Aujourd’hui, ils font la loi, ils la font dure et cela fait 40 millions d’accusés. Ce n’est pas une paille.

En quinze ans, ces 40 millions d’accusés se sont forcément ressaisis. Leur thème est que les autres, aussi coupables qu’eux – si coupables il y a – ne sont que des arrivistes soutenus par les forces d’occupation, c’est-à-dire des justiciers sans titres. Et, quand ils ajoutent que le vrai coupable du « Hitlerzeit » (le national-socialisme) c’est la guerre de 1914-18 et plus particulièrement le Traité de Versailles, comment ne pas leur donner raison ?

Ils ont accepté ce nationalisme ? Et puis après ? Les Français d’aujourd’hui acceptent bien de Gaulle dont personne ne sait s’il ne nous conduira pas aussi loin qu’Hitler a conduit les Allemands… Les dictatures, on ne les voit pas naître et, quand elles sont là, le peuple s’en tire comme il peut : combien de collaborateurs des temps de l’occupation ne s’en sont tirés en France que parce qu’ils ont eu la chance de se pouvoir déclarer « résistants » dès septembre 1944 ? Le malheur a voulu que cette chance soit refusée par les circonstances à 40 millions d’Allemands et c’est tout.

Le lecteur me pardonnera de ne pas lui infliger un cours sur la versatilité bien compréhensible et bien excusable de l’opinion publique – voire de ses leaders !

*

Le parti communiste est interdit en Allemagne de l’Ouest. Ce n’est ni très juste, ni très adroit : sur un mot d’ordre tous les communistes qui n’avaient pas un nom et qui, par conséquent, étaient très difficilement repérables, ont donné leur adhésion au Parti social démocrate au sein duquel ils sont les plus chauds partisans de l’unité d’action avec l’aile gauche de la démocratie chrétienne bien disposée à leur endroit.

Leur thème est le danger hitlérien, – ce qu’en France M. Khrouchtchev a baptisé le danger allemand, qui dit « danger hitlérien » dit en effet « danger allemand », car aux yeux des communistes et de ceux qui leur témoignent de la sympathie quel autre peuple pourrait bien réinventer l’hitlérisme ? Les journaux allemands – bien stylés, ai-je dit plus haut – sont donc pleins de discours sur les « imperfections de la dénazification ».

Mais, dans les rues, quarante millions d’Allemands s’abordent aujourd’hui en se moquant des « dénazificateurs » et en faisant de l’humour sur les conditions dans lesquelles ils ont été ou seront « dénazifiés ».

Le danger nazi étant un mythe, il n’en peut être autrement. Et l’Allemagne ne pouvait pas accepter longtemps cette imposture. Le tort de ses dirigeants actuels est de ne pas avoir prévu cela. Quant au militarisme allemand, il suffit d’avoir vu de près la nouvelle armée allemande – à laquelle tout le monde, dirigeants et dirigés est hostile – pour comprendre l’immense éclat de rire qui, au quatre coins de l’Allemagne, accueillit les discours de Khrouchtchev en France.

Le peuple allemand ? Un peuple trompé par Hitler comme l’a été le peuple français par Pétain et comme il l’est encore par… Inutile d’insister, n’est-ce pas ?

Mais si les communistes croient pouvoir détourner ainsi l’attention du danger représenté par le bolch[ev]isme, ils se trompent grandement.

*

J’avais donc choisi de dire – et de démontrer – qu’en comparaison de la culpabilité des responsables de la politique mondiale de 1918 à 1939, la culpabilité du peuple allemand, jusque dans les pires excès auxquels elle a donné lieu, était bien peu de chose et qu’en tout cas, la culpabilité individuelle des Allemands était une simple construction de l’esprit. S’il en était autrement, ajoutai-je, en procédant par l’absurde, il n’y aurait ni peuple, ni individu innocent et la vie serait rendue à jamais impossible sur toute la planète.

Il y avait plus de trente ans que personne n’avait tenu ce raisonnement en Allemagne.

Les choses ne sont pas allées toutes seules. On a essayé de faire interdire ma tournée de conférences par le Ministère de l’Intérieur et on n’y a pas réussi. A quelques rares exceptions près, tous les journaux ont écrit que j’étais un néo-nazi (1) : le gouvernement de Bonn n’a pas marché, et les Allemands y ont vu un signe certain de l’évolution favorable des choses. « On » je n’ai pas besoin de préciser qui : ceux qui se sont bâti des situations politiques ou autres en se faisant justiciers dans l’ombre des troupes d’occupation et qui sentent proches les temps où le couteau de Calchas se retournera contre eux.

Cette interdiction fut cependant obtenue de deux gouvernements régionaux : celui de l’État de Hamburg et celui de l’État de Heidelberg. Dans ces deux villes OU JE N’AI PAS PARLE, la presse française m’a d’ailleurs prêté les propos les plus fantaisistes et les plus odieux.

Partout ailleurs j’ai pu parler librement et je crois avoir utilement travaillé à la cause de la paix en plaçant au centre de mes préoccupations le désarmement des esprits qui est la première et la plus importante de ses conditions.

Si le couteau de Calchas en a été quelque peu ébréché, je n’y vois donc guère d’inconvénients.

Il y a une dizaine d’années, un écrivain allemand, promis à un bel avenir, Walter Jens, écrivait un livre remarquable : « Die Welt der Angeklagten » (Le monde des accusés).

« Le monde des accusés », c’était l’Allemagne.

Les temps sont venus où nous n’avons plus le choix qu’entre deux éventualités : ou bien étendre au monde entier les frontières de ce monde des accusés (puisque chaque fois que le fascisme menace nous le laissons passer, et puisque nous sommes apparemment prêts à le laisser encore passer!) ou bien déclarer tout le monde innocent.

Si nous sommes tous des innocents, nous n’avons pas besoin de justiciers, et si nous sommes tous des coupables (des assassins, dirait Cayatte) qui d’entre nous peut être justicier ?

Les peuples, d’ailleurs, sont toujours innocents des fautes commises par leurs gouvernants qu’ils ne se « choisissent » ou « n’acceptent » jamais que parce que nous ne somme pas encore affranchis des euphémismes. Et la punition qui est toujours une faute devient un crime quand elle collective.

Quand aux justiciers, il suffit d’avoir vu à l’œuvre ceux des Allemands – auprès desquels ceux de la libération en France n’étaient que des enfants de chœurs – pour en être guéri à jamais.

La haine et la vengeance, c’est tout ce qu’ils personnifient et je frémis à la pensée qu’ils sont encore pris au sérieux dans le monde entier et particulièrement en France où l’on n’a pas encore compris que leurs discours et leurs actes n’avaient d’autre utilité que de servir d’aliment aux excitations chauvines qui conduisent aux guerres.

 

(1) En France en 1939, la même accusation fut déjà portée contre moi parce que je m’étais déclaré hostile à la déclaration de guerre à l’Allemagne. J’ai donc l’habitude.

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