La Cagoule clermontoise (P.Bernard)

INDEX

L’article « Trois prisons » par Pierre Bernard parut dans le numéro 328 de la Révolution Prolétarienne et fut ensuite partiellement repris par Paul Rassinier dans le Mensonge d’Ulysse. Pierre Bernard, syndicaliste à Clermont-Ferrand avait en effet eu le triste privilège d’expérimenter les prisons politiques françaises en 1939 avant de connaître Dachau. Nous avions relevé dans cet article la référence à un texte sur la Cagoule paru dans « l’Action sociale ». Il s’agit en fait d’une série d’articles dans les numéros 44, 45 et 46 de cette revue, respectivement datés des 4, 11 et 17 décembre 1948.

C’est au CERMTRI  (les archivistes en soient remerciés) que nous avons trouvé le numéro 44. Un lecteur s’intéressant au sujet nous a ensuite communiqué les deux articles suivants qui sont consultables à la B.D.I.C. de Nanterre.

Durant notre visite au CERMTRI nous avions pu reproduire un autre article, « Techniques de Grève », signé Pierre Bernard. Nous le donnons également ici.

Le premier article consacré à la Cagoule clermontoise a pour toile de fond un épisode de l’histoire sociale à Clermont-Ferrand :

L’usine des Carmes avait été occupée le 7 septembre 1936 par des milliers d’ouvriers, en protestation contre une sanction reçue par l’un d’eux suite à un incident avec son chef de service auquel il avait dit : ” On te pendra comme les autres.” Pierre Bernard donne des éléments permettant de mettre en cause des groupes occultes dans les événements qui suivirent, et en particulier l’occupation de la Préfecture par des non-grévistes le 9 septembre 1936.

On trouve un résumé de l’histoire de ces ‘journées révolutionnaires’ dans « Un journal des journaux… » de Pierre Feuerstein, une allusion dans Jean Rochon, « Une plume contre Vichy »…

Pierre Bernard fut un témoin de ces journées.

Les deux articles suivants, fondés sur des éléments de seconde main, font en particulier référence à l’attentat dit de l’Étoile, commis le 11 septembre 1937 contre le siège de la confédération générale du patronat français.

Sur Pierre Bernard, voir la remarquable notice rédigée par Eric Panthou.

L’Action Sociale, Organe de l’Union des Cercles d’Études Syndicalistes du 4 décembre 1948, n°44, page 1. 

La Cagoule clermontoise

Par Pierre Bernard

À l’instant où le Gouvernement réclame un renforcement de législation répressive, le verdict rendu dans l’affaire de la Cagoule et plus encore le fait qu’il intervient dix à douze ans après les faits et que la plupart des coupables ont « disparu » (après arrestation) démontrent que les lois valent ce que valent ceux qui les appliquent.

Dans ces quelques souvenirs sur une fraction de l’affaire de la Cagoule – le côté clermontois de l’opération – j’aurai à révéler un certain nombre de faits que je crois tout à fait inédits. J’ai dû attendre pour cela le verdict : je n’ai pas le goût de me travestir en indicateur – fût-ce aux dépens de ceux, et il en sera cité, qui n’ont pas eu les mêmes scrupules à mon égard. Maintenant, il y a chose jugée…

L’AFFAIRE s’ouvre, pour ce que je sais, il y a tout juste douze ans. Dans les derniers mois de 1936. Après les grèves de juin, quelques remous tardifs se manifestèrent en bien des points ; chez Michelin, où je venais d’organiser avec quelques camarades la première section syndicale d’Ingénieurs et Techniciens, un mouvement de ce genre s’était traduit par une réoccupation de l’usine, d’ailleurs sans accroc. Sur la place des Carmes, des groupes se formaient, composés du personnel non-gréviste et de membres de la direction. Ce fut de l’un deux, réunissant autour de Marcel Michelin quelques-uns des acquittés du récent procès, que me parvinrent les premiers bruits alarmants. Une parenthèse : Marcel Michelin, que je dois mettre en cause, est mort à Buchenwald, victime non d’une vengeance politique, mais d’un triste crime crapuleux. Il fut un résistant, ne serait-ce qu’en ceci que les armes qu’il avait dissimulées pour la Cagoule furent conservées pour l’armée secrète ; j’imagine que cela vaut bien les pseudo-services qui ont permis à d’autres de se faire blanchir. Je ne crois pas ternir sa mémoire en disant également ce que fut son action en ce temps-là, et qu’il fut un des inspirateurs d’une opération qui devait prendre ultérieurement un tour criminel.

Donc, ce groupe formé autour de lui se dispersa brusquement, et les hommes qui le composaient se répandirent dans la foule et organisèrent rapidement une marche sur la Préfecture. Dans l’esprit de certains qui se laissèrent entraîner, il ne s’agissait sans doute que de protester contre l’entrave faite à leur liberté de travail. Mais les organisateurs dévoilèrent leurs batteries : la Préfecture fut occupée, le préfet pris en otage dès qu’il revint de la chasse où il se trouvait ; la manifestation tournait ainsi pour de bon à l’insurrection. Insurrection armée d’ailleurs, et aussitôt détournée de son objet initial : non seulement lors de la reprise de la Préfecture on devait retrouver un certain nombre d’armes, mais encore je puis affirmer que des membres du P.S.F. n”appartenant ni de près ni de loin au personnel Michelin furent convoqués par les occupants avec leurs « lampes de poche » pour renforcer la garde.

Moins d’une journée suffit à briser cette tentative qui devait, atténuée, se reproduire ailleurs. Une puissante manifestation populaire (organisée, le fait est piquant, par G.P. Chassagne qui devint plus tard le bras droit de Pucheu) bloquait la Préfecture. Dormoy (et c’est sans doute l’origine de son assassinat par les conjurés, plus tard) destituait le préfet incapable et envoyait par avion Seguin pour le remplacer. Dans la nuit, les émeutiers devaient se rendre : il est exact que certains subirent quelques violences. Celles-ci devaient créer une atmosphère de peur parmi les adversaires de la classe ouvrière. Sous le prétexte facile de l’anticommunisme et d’un patriotisme qui devait donner sa mesure dans les rangs de la L.V.F., de la Milice et de la Gestapo, et, la peur aidant, il devenait aisé de les regrouper dans une société secrète dite d’auto-défense…

Un hasard me mit au courant de ces menées. L’un des adhérents de notre section syndicale, Boucher, fut pressenti par un des acquittés récents. Conduit devant un appareil plus ridicule qu’impressionnant d’hommes masqués dans une demi-obscurité, il s’entendit offrir de s’intégrer à l’opération projetée : il refusa, comme il se doit, et me prévint. Je pris l’affaire très au sérieux : mais comment m’informer plus complètement, J’appelai au secours Marchadier, secrétaire de la section ouvrière, qui disposait de moyens plus puissants que les miens. À l’époque, les divergences entre les orientations syndicales paraissaient laisser place encore à la collaboration contre les dangers communs. Marchandier demanda à être mis en contact direct avec mon informateur. Trois jours après, celui-ci subissait, de la part de collègues déjà intégrés à l’opération « d’auto-défense » une perquisition en règle, qui découvrit sa carte C.G.T. Il devait aussitôt démissionner de notre syndicat des Techniciens ; il est vrai qu’à la même époque, les délégués du syndicat ouvrier commençaient à faire pression sur nos adhérents pour obtenir leur démission, fût-ce de la C.G.T. : la bataille contre l’organisation des Techniciens avait commencé.

Sur quelle « indiscrétion » Boucher avait-il été inquiété ? Lors des rapprochements temporaires que nous valurent notre commune déportation à Dachau, Marchandier me dit n’avoir pu prendre de renseignements par lui-même, et avoir prévenu un inspecteur de police. Ce serait celui-ci, ou l’un de ses chefs, qui prévint les cagoulards. J’avoue que je n’aurais pas pensé, en ce temps plus qu’en un autre, à mettre la police dans le circuit… Donc, je perdis le fil jusqu’au déclenchement « public » de l’affaire, c’est-à-dire pour nous à l’arrestation de Locuty, en « fuite » depuis, dans des conditions que je dirai, et – je donnerai également des précisions très graves sur les raisons de mon opinion – certainement muni d’un état civil en règle. Ce sera l’objet de mon prochain article. (À suivre.)

La Cagoule clermontoise – II (1)

IDENTITÉS pour CAGOULARDS

Par Pierre Bernard

Pour respecter la chronologie des faits, je suis obligé de ne pas respecter l’ordre dans lequel ils sont venus à ma connaissance. Je me reporte donc à octobre 1939 : je suis à ce moment à la Maison d’arrêt de Clermont-Ferrand. Avec mes camarades de la Fédération des Techniciens, j’ai dénoncé lors de la conclusion du pacte hitléro-stalinien (que j’avais annoncé comme probable dès janvier) ses conséquences inévitables, dont la guerre. Mon incarcération en est une autre conséquence. Passons. De ces années d’emprisonnement, je revins certes avec une santé altérée (plus que ne feront les camps allemands), mais aussi avec une foule de renseignements précieux. C’est que les prisons sont une source d’informations d’une richesse insoupçonnée.

En octobre 1939, donc, je me retrouve avec deux personnes qui avaient eu un fort long contact antérieur : le brigadier Poughéon, que je devais retrouver comme co-détenu dans les prisons allemandes, et qui, mis à la retraite après de longs et loyaux services à la Maison centrale de Riom, avait été rappelé à l’activité à l’occasion de la guerre ; et Janvier Raymond, ex-prévôt de quartier de la même centrale, remis en liberté et arrêté à ce moment dans des conditions particulières.

Tous deux avaient participé de concert à une répression très sévère d’une mutinerie de relégués. Je note en passant que les prévôts, dans une maison centrale, et plus spécialement le prévôt de quartier (le quartier est la division d’une maison centrale dans laquelle sont torturés les hommes punis) sont des détenus choisis par l’administration pénitentiaire pour, moyennant quelques avantages, contribuer au « maintien de l’ordre » : on voit que les Allemands n’ont rien inventé, quoi qu’on en ait dit. Donc, à Riom, les relégués dont la peine de prison était terminée, et qui attendaient (ne le font-ils pas toujours?) qu’on statue sur leur sort après la suppression de la transportation en Guyane, s’étaient mutinés pour faire respecter la loi, c’est-à-dire pour obtenir des avantages (droit de fumer) qu’ils auraient eu de l’autre côté de l’Océan, et dont la Pénitentiaire les privait indûment. Ils devaient, après deux révoltes, obtenir satisfaction. Mais au cours de l’une d’elles, ils avaient été très brutalement frappés. En particulier par Poughéon et Raymond réunis : si je cite le premier, c’est que sur bien des points il a pu me confirmer la véracité du second ; il n’est d’ailleurs pour rien dans les faits relatifs à la Cagoule, que je sache ; il est mort depuis en déportation, pour avoir été soupçonné d’être une des « boîtes aux lettres «  de la Résistance.

À la suite de son précieux concours à la répression, Raymond avait été libéré – je crois par anticipation. Le sort d’un ex-prévôt de quartier n’est pas toujours enviable. En particulier, Raymond devati retrouver au dehors des haines féroces. Lors de la mobilisation, dans une section d’exclus, en particulier, sa vie était sérieusement en danger : il déserta, et c’est à cette occasion que je le connus après nouvelle arrestation. J’ignore ce qu’il est devenu depuis. Mais à ce moment, apprenant que j’étais ingénieur chez Michelin, il me raconta la petite histoire suivante, qui ne manque pas d’intérêt.

Lors de sa libération, et très inopinément pour lui, il était attendu par un autre ingénieur de chez Michelin, dont j’ai déjà évoqué le rôle dans les organismes dits « d’auto-défense », le tchèque Vogel. Par quel mécanisme celui-ci avait-il été informé de la situation particulière de Raymond, et de sa mise en liberté, je l’ignore. Une bonne partie des personnages très louches qui régnaient alors sur la Maison centrale de Riom sont morts depuis, et je serai le dernier à le regretter, encore qu’ils auraient pu sans doute fournir des informations dans cette affaire.

Donc, Raymond s’entendit proposer une combinaison fort séduisante pour lui, dont la situation était à tous égards très précaire. On lui demandait de se mettre au service d’une organisation dont il n’avait, et pour cause, guère entendu parler ; il devait être protégé contre tous avatars en résultant, même si les services qu’on lui demandait étaient d’un caractère extra-légal – et il n’en pouvait guère fournir d’autres. Comme première avance, et preuve des moyens dont disposaient les hommes dont il rencontrait le porte-parole, on lui proposait aussitôt une identité neuve, avec casier judiciaire vierge. Ceux de mes camarades qui ont établi facilement pendant la Résistance des cartes d’identité et autres papiers savent bien combien il était difficile, et pour autant dire impossible en dépit des complicités généralisées dont nous disposions alors, d’avoir une identité complète et insoupçonnable. Ces appuis que nous ne trouvions pas alors pour sauver la vie d’hommes spécialement menacés, ils étaient disponibles pour assurer l’impunité aux Cagoulards…

C’est exactement ce que je devais établir pour continuer ma démonstration, qui se poursuivra dans le prochain numéro.

Pour liquider le cas personnel de Raymond, celui-ci me dit avoir refusé. Je le crois sans peine : s’il avait accepté, il n’aurait pas été envoyé dans une section d’exclus, il n’aurait pas eu à déserter, il n’aurait pas été de nouveau arrêté. Il a appris à ses dépens, ce que l’on sait bien d’ailleurs dans les maisons centrales, que la justice n’est pas tendre pour les hommes qui, ayant été une fois dans ses mains, refusent de mettre leurs capacités particulières au service de l’Ordre public. Même si cet ordre se matérialise par des assassinats, des attentats par explosif, et autres douceurs. (À suivre)

Note (1) : Voir l’ « Action Sociale », 4 décembre 1948

LA CAGOULE CLERMONTOISE – III (1)

Un terroriste terrorisé : LOCUTY

Par Pierre Bernard

Quelques lecteurs ont craint que je ne m’égare hors du terrain syndical, particulièrement à la lecture de mon dernier article. Patience, nous y revoilà en plein.

Car si l’on avait cherché à recruter des hommes à tout faire, ce n’était pas pour rien. À quelque temps de là, une bombe éclatait, au sens propre comme au figuré. Elle faisait sauter l’immeuble de la Confédération générale du Patronat. Et toute la presse bien pensante de faire chorus : c’est un coup des syndicalistes ouvriers.

Ceux-ci même s’entre-regardaient de travers. On chuchotait dans certains milieux de la C.G.T. que les partisans de « l’action-directe »… il y avait cependant assez de vieux militants qui rafraîchissaient les mémoires : n’était-ce pas dans les laboratoires de la police qu’avait été fabriquée la bombe du naïf Vaillant ? Et Lépine lui-même ne racontait-il pas dans ses jours de liesse qu’après un conciliabule secret de treize prétendus anarchistes de l’époque des bombes, il avait eu le lendemain douze compte-rendus ? Il ne fallait pas exclure la provocation.

Dans le même temps on découvrait (enfin!) les activités de groupes terroristes qui n’avaient rien de commun avec les milieux syndicaux (sinon parfois des Syndicats professionnels français). Une police réveillée découvrait pas mal de choses intéressantes. Un hurluberlu, en cherchant avec des airs de conspirateur quelque émetteur amateur qui voulut bien répandre dans l’éther un message de détresse, donnait sans le vouloir de précieuses indications.

Enfin, à ce que prétendit la rumeur publique (je n’étais pas dans la coulisse pour vérifier), au cours d’une partie de chasse à Saint-Sylvestre-Pragoulin, un ingénieur de chez Michelin, nommé Locuty, était manqué de peu par la décharge d’un de ses collègues. Il se serait mis alors, ayant compris que son silence paraissait douteux à ses acolytes, sous la « protection » de la police, et aurait enfin dévoilé le pot-aux-roses de l’attentat « syndicaliste » de l’Étoile.

Pour obtenir donc des mesures législatives contre les organisations ouvrières, la Cagoule clermontoise avait machiné cet attentat de provocation pure. Locuty, à défaut de Raymond, qui n’en était pas tombé là, avait déposé le paquet explosif. Ses co-auteurs n’ont été que très faiblement recherchés au cours de ce procès récent, où l’on n’a guère parlé que de ceux qui l’accompagnaient dans la voiture le menant au « combat ». L’enquête devait révéler en ce « terroriste » un faible d’esprit, hors de sa spécialité, et sans doute un courage vacillant. Ses compères le savaient bien : excellent pour l’exécution, dangereux ensuite.

Il parla donc. Un peu. Quelques assurances étaient nécessaires pour qu’il ne s’avance pas plus avant. Je ne mets pas en cause l’enquête policière, l’enquête judiciaire. Je ne sais comment elles furent menées, et ce n’est pas mon métier. Mais enfin cet homme n’était pas seulement accusé du plus lâche des crimes. Il s’en était rendu coupable. Aucun doute ne pouvait subsister dans l’esprit de quiconque. Et c’est dans ces conditions que l’inculpé Locuty, certes présumé innocent dans le droit français tant que le jugement n’était pas rendu, mais sur la qualité humaine duquel nul ne pouvait se faire d’illusions – c’est dans ces conditions que Locuty apprit dans sa prison… que le ministre de la Guerre lui octroyait au titre des réserves un galon supplémentaire.

J’ai comme une idée que l’on retrouverait sans grand mal ce numéro du Journal Officiel. Que l’on pourrait même établir quel ministre de la Guerre a signé cette promotion, quel service l’a proposée…

Arrive la tourmente. L’inculpé Locuty n’est toujours pas jugé. Il n’est pas le seul dans ce cas. Les prisons regorgent d’hommes qui n’ont rien à se reprocher : l’armée repousse avec indignation l’idée de les mobiliser : elle n’a pas besoin d’hommes, elle ne veut pas d’inculpés. Sauf de Locuty.

Car Locuty est libéré. On doit savoir sur ordonnance de qui, sur réclamation de qui, sous quelle autorité.

J’ignore sous quel nom il figure alors sur les contrôles de l’armée. Peut-être bien sous le sien, d’ailleurs. Mais on sait utiliser les compétences : en 1941, il est à Châtel-Guyon, avec sur les manches les quatre galons d’une des plus jeunes commandants du service des Poudres. A-t-il porté illégalement l’uniforme et ces galons ? Ce serait curieux.

Et maintenant, Locuty est condamné à mort. Par contumace. Je ne souhaite pas que la condamnation soit exécutée un jour. Je n’aime pas le sang. Et de plus, ce terroriste terrorisé, cet ingénieur lecteur de la plus basse littérature (que l’on consulte la liste des ouvrages saisis chez lui!) ce faible entraîné par l’ascendant d’hommes cent fois plus forts que lui, me fait un peu pitié. Il évoluait dans un milieu pourri, où les agents secrets de puissances ennemies (secrets ? pas tellement, n’est-ce pas, Monsieur l’agent du S. R. japonais?), où le patriotisme à la solde de l’étranger est apanage souvent d’étrangers (les staliniens n’ont rien inventé dans ce domaine), où les collusions les plus impensables, pouvaient pervertir un imbécile.

Mais tout de même, j’aimerais savoir si, sous une de ces fausses identités dont j’ai montré dans mon précédent article qu’elles étaient libéralement offertes aux cagoulards, il n’est pas encore quelque part dans l’armée française. Si, demain, il ne siégera pas dans un conseil de guerre qui enverra en prison pour deux ans un pauvre bougre qui a fait dans un jour de gaîté sauter à terre le képi d’un chef de gare mobilisé, ou au poteau des objecteurs de conscience.

Je pense d’ailleurs que cette assurance ne me sera jamais valablement donnée. Elle exigerait que l’on confrontât les empreintes digitales des officiers de cet âge avec celles du condamné à mort Locuty.

C’est beaucoup demander…

FIN

Note (1) : Voir l’Action Sociale des 4 et 11 décembre 1948

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L’Action sociale (références à venir)

Techniques de Grève

par P. Bernard

Alors, me dit un camarade, serais-tu maintenant opposé à la grève ? Ni maintenant ni hier, ni, je crois, plus tard. Mais, comme je commence à avoir une certaine expérience, je suis contre les techniques de grève qui mènent à l’échec ; et je n’ai jamais été partisan de la grève pour elle-même, mais pour ses résultats.

Et comme je reste démocrate, dans un monde où le fürher-prinzip a fait de satanés progrès, je pense que les buts de la grève doivent être clairs pour tous ses participants et qu’on ne doit pas pouvoir lui soupçonner d’autres but étrangers au mouvement lui-même. C’est une des raisons pour lesquelles les intéressés doivent être consultés sur l’opportunité de déclencher une grève sur telles revendications.

Il y a une autre raison. Il y a lieu de prévoir, pour une grève sérieuse (et je ne parle pas des kermesses qu’on a si souvent baptisées ainsi), une certaine usure avec le temps. Il est donc nécessaire, pour éviter l’échec, qu’une majorité substantielle des camarades soient réellement persuadés de la légitimité, de l’opportunité et de la nécessité de l’action. On peut toujours (ou presque) obtenir un vote à mains levées pour la grève. Mais c’est l’opinion réelle des gars qui compte, et on ne peut l’obtenir que dans un scrutin réellement sincère et sans pression, c’est-à-dire le vote secret véritable.

Je dois rappeler que c’est la conclusion à laquelle je suis arrivé comme rapporteur auprès de la C.E. De l’U.D. Du Puy-de-Dôme, après l’échec, très grave pour le mouvement syndical dans le secteur, d’un mouvement déclenché inconsidérément chez Conchon-Quinette, avant la guerre.

La grève déclenchée dans de bonnes conditions a des chances de garder sa cohésion plus longtemps. Elle rencontre plus aisément l’appui de l’opinion publique, qui est très important. Enfin, elle permet seule le fonctionnement normal des piquets. Ceux-ci, dans la tradition syndicale française, ont pour objet d’expliquer pacifiquement, mais avec fermeté et patience, aux travailleurs en désaccord avec la majorité (supposée très nette) que leur devoir et leur intérêt est de rejoindre le mouvement.

L’occupation a un but plus étendu : celui d’empêcher pratiquement le travail de cette minorité là où elle est minorité. Elle a de plus le très grand intérêt de permettre une liaison quotidienne des grévistes, une camaraderie de combat qui maintient le moral et s’oppose aux manœuvres de division.

Ces méthodes ne sont pas légitimes dans les grèves déclenchées par des minorités. Elles conduisent inéluctablement à la violence, c’est-à-dire à la suppression de la liberté. Mais cela ne veut pas dire que les grèves de minorité (les grèves de catégories, par exemple) soient illégitimes ou inefficaces. Elles ne jouissent pas des mêmes facilités, c’est tout.

La plupart de ces techniques de grèves me semblent un peu archaïques. J’ai dit que le souci de ne pas dresser l’opinion publique contre les grévistes reste un point important. Dans les périodes de pénurie, l’arrêt de la production, dont la masse travailleuse se trouve être la principale victime, soulève de graves objections ; Est-ce à dire que tout moyen de lutte soir retiré aux travailleurs pour faire aboutir leurs revendications ? Certes non !

À l’époque où l’on osait dire au Congrès confédéral que « la grève est l’arme de classe des trusts » (la phrase a pu être caviardée du P.V., elle est restée dans nos oreilles!), où le slogan n’était pas « détruire d’abord », notre position était plus sérieuse, elle était celle de militants attentifs à adapter les armes du prolétariat aux conditions réelles de la lutte.

Nous avons à l’époque, et la formule est plus valable que jamais (et le restera tant que la folie des politiciens n’aura pas rejeté les ingénieurs dans les bras du patronat), proposé l’occupation gestionnaire. Dès la grève du métro, de nombreux camarades, certaines sections syndicales même, se sont étonnés que les camarades du métro n’aient pas songé à quelque formule de ce type, si approprié à leur cas : faire tourner la machine gratuitement, par exemple ! Au lieu de laisser subsister une gêne dans la population laborieuse de Paris (car cela ne gênait guère les trafiquants, l’arrêt du métro!), elle garantissait aux grévistes leur appui fraternel. Et je gage que des troncs de collecte aux entrées se seraient garnis bien vite…

Aujourd’hui encore, dans de nombreuses industries, des formules d’occupation gestionnaire sont viables. Pas dans toutes, certes : ce n’est pas une panacée. Mais justement dans toutes celles qui ont contact direct avec le public, dans toutes celles dont l’arrêt gêne directement les autres travailleurs. Et encore aujourd’hui, des camarades qui paraissent n’avoir pas eu connaissance des rapports de 1946 redécouvrent cette formule, et la proposent. Demain, dans un mouvement qui devra continuer de lutter pour ses revendications, et qui le pourra d’autant mieux qu’il se sera débarrassé de ses parasites et de ses exploiteurs, ils l’appliqueront.

Et ils auront en mains une arme qui conduira, beaucoup plus sûrement que par les émeutes et les sabotages à la Gustave Hervé (on se souvient de Mam’zelle Cisaille!) à la révolution, c’est-à-dire au remplacement de l’ordre de choses actuel par un ordre plus juste, plus humain et plus efficace. Et non au remplacement dans le même mécanisme d’une équipe de profiteurs par une autre.

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