Questions de Principes

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La Voie de la Paix n°9, novembre 1951, p.3.

 

Questions de Principes

 

Depuis cinquante ans, la lutte contre la guerre a été laissée, ou à peu près, à l’initiative individuelle. Jamais, au cours de cette période, elle ne s’est accrochée à des principes fondamentaux qui fussent susceptibles de constituer une Doctrine de la Paix.

Sa pratique a conduit beaucoup de gens en prison ou au bagne, fait beaucoup de martyrs devant le courage et l’abnégation desquels nous devons nous incliner, mais, deux fois la guerre a passé. Uns troisième fois, elle menace et, dès lors, la question qui se pose est de savoir si le même phénomène se reproduira, si les meilleurs d’entre nous retourneront en prison et dans les camps dont les portes déjà sont ouvertes, tandis que les autres seront à nouveau contraints de se réfugier dans l’inaction.

Dans l’état actuel des choses, je ne sais pas s’il est encore possible d’empêcher la guerre dont les premiers épisodes se jouent déjà en Corée, dans le Sud-Est asiatique et dans le Moyen-Orient. On dit que l’espoir fait vivre et il n’en coûte rien de donner ses chances à un renversement dans la tragique évolution de la situation… Ce qui me paraît certain, par contre, c”est que, si les hommes d’État qui occupent actuellement l’avant-scène du Monde, restent les maîtres absolus de son destin, si aucune réaction populaire n’intervient, une fois de plus le feu sera mis à la planète. Ceci est la rançon de l’impensable régime dans lequel nous vivons.

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Depuis Karl Marx, des discussions sans fin ont mis aux prises les plus grands talents, dans le dessein de prouver que la guerre était ou n’était pas fatale. Ainsi posé, le problème ne comporte qu’une seule réponse : la guerre n’est pas fatale, cela va de soi. Mais ainsi posé, il l’est incomplètement et de là viennent tous les malentendus. Peut-être est-il bon de préciser que ceux qui prétendent que la guerre est fatale, ajoutent : dans le régime capitaliste. Sous cet angle, c’est, à mon sens, Jaurès qui a le mieux mis cette [idée?] à la portée de tous les esprits dans cette image : « Le régime capitaliste porte en lui la guerre comme la nuée dormante porte l’orage ».

Ce point de vue est évidemment discutable ; On peut prétendre que Jaurès n’a pas dit ce qu’il voulait dire, qu’avant de le dire, et notamment dans les années 1886-90, il ne pensait pas ce qu’il a dit en 1895, qu’après l’avoir dit, notamment en 1905 et plus encore en 1908 et 1912, s’il ne pensait pas le contraire, il s’exprimait du moins en formules plus nuancées, etc… Tout cela, peu de gens l’ignorent : les plus grands esprits sont à la merci des fluctuations de la pensée et on peut trouver chez Karl Marx des prises de position en désaccord flagrant avec sa conception matérialiste de l’Histoire aussi bien que chez Jules Guesdes avec son anti-participationnisme gouvernemental.

Mais il y a une chose qui, fort heureusement, est impossible : faire dire à Jaurès autre chose que ce qu’il a dit à un moment de sa vie et empêcher qu’on le reprenne dans la forme où il l’a dit à ce moment-là, plutôt que dans les formes atténuées ou restrictives dans lesquelles il a postérieurement traité du sujet.

Tel est mon cas.

Tel semble aussi celui de l’opinion qui a fait une bien meilleure fortune à la nuée dormante de tous les pays qu’à celle du seul Orient…

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En situant à nouveau tous les problèmes sur le plan étroit des nationalismes, l’issue de la dernière guerre a consacré un recul effroyable de la conscience humaine. C’est ce moment qu’ont choisi beaucoup d’historiens pour la plupart historisants, c’est-à-dire classiques, et de grammairiens férus du mot à mot pour se jeter sur la célèbre image de Jaurès. Les premiers ont prétendu que l’Histoire du capitalisme offrait de nombreux exemples de guerres évitées, les seconds que la nuée dormante ne portait pas toujours l’orage.

Le raisonnement le plus séduisant que j’aie entendu dans cet ordre d’idées fait état de l’affaire Méhémet Ali, en 1840, de l’affaire Schnoebelé, en 1887, et de l’occupation de la Rhénanie, en 1936.

Dans chacun de ces trois cas, la guerre, que les chancelleries jugeaient inévitable à bref délai, n’a effectivement pas eu lieu. Mais, dans le premier, on ne réussit à la reculer que jusqu’en 1870, dans le second que jusqu’en 1914 et, dans le troisième, jusqu’en 1939. Et, si on veut rester dans les limites de la propriété des termes, il faut bien convenir qu’il s’agit de guerres retardées, non de guerres évitées. Or, une chose est une guerre retardée, une autre une guerre évitée…

Encore, y a-t-il lieu de préciser que, dans les deux premiers cas, les entreprises colonialistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe surgirent comme une providentielle soupape de sécurité et que la guerre se produisit sous la forme exutoire de la conquête de l’Afrique. Dans le troisième, il n’y avait plus d’exutoire et l’échéance ne put être retardée que de trois années. En passant : au terme de ces trois années il fallut choisir entre la guerre à l’Est et la guerre à l’Ouest : on crut bien faire en choisissant la seconde, en vertu de quoi on s’aperçoit aujourd’hui qu’en fait on a choisi les deux.

Aux grammairiens, je ne dirai qu’une chose : dans le Mâconnais que je connais bien, les vignerons sont eux aussi persuadés que la nuée dormante ne porte pas toujours l’orage, surtout quand leurs canons et leurs fusées réussissent à détourner la grêle sur leurs voisins du Braujolais.

En régime capitaliste, il en est de la guerre comme de l’orage : on ne l’évite dans un endroit qu’en la faisant dans un autre, c’est-à-dire en la détournant sur le voisin. La nuée dormante comme la guerre qui menace crèvent toujours quelque part : pour l’instant, l’orage est sur la Corée, le Sud-Est asiatique et le Moyen-Orient, mais n’oublions pas que, dans ce domaine, le vent vient de l’Est.

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Tout ceci pour dire que c’est seulement sur le plan humain et non sur celui du régime capitaliste que la guerre n’est pas fatale et que notre seule chance de salut réside dans la transformation de ce régime.

J’aurais évidemment pu faire état d’arguments plus actuels, par conséquent plus accessibles. Beaucoup de bons esprits sont progressivement amenés à penser que le vent qui vient de l’Est pourrait aussi bien venir de l’Ouest. C’est le cas de M. Henri Pierre qui, dans le journal « Le Monde » du 23 septembre, évoque en ces termes la monstrueuse capacité de production des États-Unis :

Le grand problème c’est celui d’après-demain, qui se posera en 1953, une fois terminé le programme de réarmement. Que faire alors de cette énorme capacité de production monstrueusement accrue ? Où trouver les débouchés pour ce Frankenstein ? La crise ne sera-t-elle pas d’autant plus grave qu’on sera tombé de plus haut.

Et ces questions que se posent les dirigeants clairvoyants des États-Unis en appellent d’autres chez un observateur européen : le capitalisme américain en peut-il être tenté de résoudre ses difficultés par une solution de force, et préférer la guerre au marasme économique ou même au système de la paix armée qui vide lentement mais sûrement les nations de leur substance ?

C’est aussi le cas de M. Stewart Alsop qui, à la même époque, écrivait dans le « New-York-Herald-Tribune » :

Quand on demande aux dirigeants de la mobilisation industrielle aux États-Unis quelle serait, à leur avis, l’attitude du Congrès en cas d’armistice en Corée, ils se contentent de lever les bras en donnant tous les signes du désespoir. Il n’est pas exagéré de dire que l’armistice de Corée sera pour les Etat-Unis une épreuve plus dure que la guerre elle-même.

Comme pendant à cette situation, à l’autre bout du monde, des centaines de millions d’êtres humains manquent de toutes ces choses dont l’Amérique ne sait que faire et qu’elle ne veut ni leur donner, ni leur vendre à des prix abordables. Quoi d’étonnant à ce qu’ils marchent dans le sillage de leurs dirigeants qui prennent toutes dispositions utiles sur le triple plan militaire, stratégique et diplomatique, pour le conquérir par la force ?

Et comment, dès lors, est-il possible de nier que le régime qui veut cela et prétend le légitimer par des traités ou l’imposer par les armes comporte fatalement la guerre.

Dans certains milieux pacifistes on reconnaît volontiers par devers soi le caractère d’évidence de ces propositions, mais on craint d’en faire l’aveu public. Je sais ce que ce comportement a de noble : on ne veut pas décourager les masses auxquelles on s’adresse en leur parlant de la nécessaire et indispensable transformation du régime comme orientation générale de l’action pacifiste.

Mais je sais aussi ce qu’il a de faible : la politique de l’autruche ne paie pas, on ne surmonte pas une difficulté en la dissimulant et, de même qu’on ne bâtit rien sur le sable, on ne crée pas un mouvement durable et efficace sur de simples constructions de l’esprit.

La transformation du régime capitaliste est une œuvre de longue haleine. Je professe qu’il est possible de la ramener à l’échelle de la compréhension et des espoirs de l’homme en lui disant qu’elle est un problème, non plus de production (que les progrès techniques règlent au jour le jour), mais de répartition équitable des richesses créées par son travail.

Cette idée est d’ailleurs très explicitement contenue dans le denier paragraphe de la charte des Forces libres de la Paix, à la Fédération desquelles elle donne sa plus grande chance de réussite en ce sens qu’elle lui permet de ne pas dissocier l’action pacifiste des luttes sociales et d’agréger à son effort la multitude des minorités politiques et syndicales isolées, impuissantes et désemparées.

 

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