Observatoire, guerre financière en Algérie…

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« Ce sont les discussions d’intérêts entre les grandes féodalités financières, non les pacifistes qui ont imprimé ce cours aux événements.
Le nier serait une imposture. »

La Voie de la Paix, 25 octobre 1959

La Politique
par Paul Rassinier

De la grande et noble voix des mitraillettes à la paix ou à la guerre des affairistes

L’attentat manqué (1) contre M. François Mitterrand a révélé une ambiance politique singulière. On apprit d’abord que M. Neuwirth, député U.N.R. avait été menacé et que des commandos de tueurs venant de Tanger avaient franchi la frontière espagnole. Puis un journaliste du Monde écrivit (n° des 18 et 19 octobre), qu’avaient circulé à Paris «  des tracts reproduisant des listes de personnalités condamnées à mort ».

Mais laissons la parole au journaliste :

« L’un d’eux (de ces tracts), que de nombreux journaux ont reçu, désignait, outre six chefs du F.L.N., le prince Moulay Hassan et M. Bourguiba, « quatre journalistes parisiens et trois avocats qui ont défendu les assassins ». Il était signé d’un « groupement des Français d’Algérie, créé en 1955 au nom des victimes du terrorisme ». Un autre tract visait quatre hommes politiques, quatre journalistes et deux hauts fonctionnaires. Des noms étaient bientôt cités, dont celui d’un ministre, et des menaces étaient envoyées par lettre ou par téléphone. »

On vit même au Palais Bourbon, paraît-il, dans les couloirs réservés aux députés, un élu montrer une arme à feu et en menacer un de ses collègues.

Les noms des personnalités menacées, ministres, journalistes et avocats, n’ont pas été révélés. On n’a toutefois pas appris sans quelque stupeur, par un communiqué officiel qu’un « important dispositif de protection [avait] été mis en place autour du domicile de M. Georges Bidault, ancien président du Conseil, rue Traversière, à Saint-Cloud. »

Il y a donc lieu de conclure que M. Georges Bidault figurait, lui aussi, au nombre des personnalités condamnées à mort et ceci n’est pas de nature à diminuer la singularité de l’affaire : s’il est vrai – et c’est très probablement vrai – comme l’a prétendu M. Chalandon, secrétaire général de l’U.N.R. ( 19 octobre, devant la 29e section parisienne de l’U.N.R. ) que, « parallèlement aux démissions de neuf députés du groupe parlementaire U.N.R. après les prises de positions de M. Debré, se préparait, tant à Paris qu’à Alger, une véritable subversion politique », nul n’ignore, en effet, que M. Georges Bidault était un des plus sérieux atouts de cette subversion. Et on n’a pas souvent vu un mouvement subversif brûler à ce point ses vaisseaux.

Qu’on n’attendent pas de moi des supputations sur la théorie de l’attentat politique et que, comme beaucoup l’ont fait, je prétende que M. Bidault n’a été visé que pour la forme, pour désorienter l’opinion – voire la police!- et mieux masquer les origines d’intentions homicides uniquement dirigées contre les partisans convaincus de la négociation avec le F.L.N. (2) Ce qui compte seulement pour nous, c’est que l’attentat politique est entré dans les mœurs et qu’il se généralise de plus en plus.

Sous cet angle, cet imbroglio de menaces est à rapprocher de l’arrestation de l’ancien député poujadiste Berthommier et des connivences qu’il a mises à jour.

C’est clair : la France est devenue une jungle et la culture est en passe, comme les problèmes idéologiques, de ne bientôt plus s’y définir qu’à coups de revolver ou de rafales de mitraillettes.

Sous un régime qui précisément s’était donné pour mission d’empêcher le glissement sur cette pente par l’affaire du bazooka.

Le revolver a fait son entrée dans les couloirs du Palais Bourbon. Rien ne dit qu’il ne franchira pas un jour prochain l’ultime étape qui le sépare encore de la tribune.

Et cette possibilité est probablement la seule supériorité de la Ve République sur la IVe.

Pour le reste…

POUR le reste, c’est maintenant acquis : la Ve République a pris la suite de la IVe dans le même style.

Depuis que notre dernier numéro est paru, les problèmes économiques et sociaux sont revenus au premier plan de l’actualité concurremment avec ce qu’on dit être la nouvelle orientation de la politique française en Algérie.

Dans le secteur économique, il est de nouveau question de la lutte contre la hausse des prix, – de ces prix dont on nous disait, il y a moins de deux mois qu’ils étaient enfin stabilisés. Eh bien voilà : en fait, ils ne sont pas stabilisés, mais on les stabilisera. Demain, on rasera gratis. Il nous semble avoir déjà entendu ce discours. Seulement, quand les précédents gouvernements le tenaient, c’était du bla-bla-bla et maintenant qu’on le tient avec la caution du général de Gaulle, c’est du sérieux. En attendant, les statistiques officielles disent que, depuis son accession au Pouvoir, le pouvoir d’achat des salaires a baissé d’environ 10%. et on reparle de mouvements de grève, de barrages sur les routes par les paysans, de revendications des fonctionnaires et des employés de l’E.D.F., etc. Justifiés, d’ailleurs.

Comme sous une vulgaire IVe République.

Il n’est pas jusqu’aux moyens employés pour enrayer la hausse des prix et aux raisons qu’on en donne qui ne soient exactement les mêmes.

Les raisons, c’est par exemple la sécheresse qui fait monter le prix des produits laitiers sur les marchés en les raréfiant, mais aussi celui de la viande et du blé en les rendant plus abondants.

Quant aux moyens, on n’en connaît qu’un : importer de l’étranger – de la Hollande, par exemple – du lait, des beurres, des fromages, opération qu’on réussit très bien si on ne réussit à « fourguer » ni la viande, ni le blé, ni même le vin que nous avons en trop et qu’alors il faut stocker, congeler ou bloquer. Ces diverses manipulations n’empêchant tout de même pas les prix de monter, il faudra néanmoins, et en outre, payer demain sous forme de nouveaux impôts, à la fois le prix qu’elles auront coûté et les profits qu’elles auront rapportés, à quelques magnats de l’import-export et des divers services étatiques de stockage.

Comme une vulgaire IVe République toujours.

Sur la guerre d’Algérie, le lecteur est renseigné. Un nouveau débat aura lieu au Sénat sur une question posée par Monsieur Leenhardt. La date en est en principe fixée au 27 octobre nous dit-on et, s’il en est ainsi, cet article paraîtra au moment où les sénateurs en tireront les conclusions.

Il s’agit, cette fois, des moyens que compte employer le gouvernement pour arriver au cesser le feu.

« Il reste seulement à réaliser les conditions dans lesquelles notre peuple sera appelé à se déterminer en toute liberté… Il est évident que les problèmes posés par cinq années de guerre comme ceux que posent l’organisation d’un référendum, ne peuvent se régler par des déclarations publiques. Les contacts et les pourparlers sont donc nécessaires et pourquoi pas immédiats », vient de déclarer M. Ferhat Abbas.

C’est à cette proposition que M. Debré doit répondre.

A en juger par ses déclarations au cours du dernier débat à l’Assemblée nationale, quoi qu’on en ait dit, il lui reste un grand pas à accomplir pour faire preuve d’autant de bonne volonté que M. Fehrat Abbas.

*

Je voudrais encore dire un mot du comportement des milieux politiques français à propos du problème algérien : il est certain qu’entre le F.L.N. et le gouvernement français les rapports se sont adoucis. Qu’on le doive à De Gaulle est une autre question.

En 54, les rapports s’étaient de même adoucis en Indochine entre le gouvernement de M. Mendès-France et le Viet-Minh. Si le lecteur s’en souvient, j’avais alors fait de cet adoucissement bien plus une conséquence d’une certaine évolution des milieux d’affaires que des déclarations pacifistes de M. Mendès-France, auquel je ne refusais d’ailleurs pas le bénéfice de la sincérité, bien que cette sincérité ait servi des intérêts évidents. Ma thèse qui ne me paraît pas avoir été démentie dans la suite, était que M. Mendès-France avait été porté au Pouvoir par une opinion conditionnée au moyen de la presse et de la radio et qu’il y avait cueilli une situation mûre pour la paix.

Avec De Gaulle, les choses se sont présentées un peu différemment : porté au Pouvoir par une opinion de même conditionnée mais dans une situation apparemment mûre pour la continuation de la guerre à outrance, il s’est trouvé obligé de l’exercer dans une situation qui s’est progressivement renversée, sinon contre lui, du moins contre ceux qui le soutenaient. Ce qui est commun aux deux événements et qui permet de couvrir les murs de Paris de l’équation « De Gaulle = Mendès » c’est que, de la même façon, sous le règne de l’un comme sous celui de l’autre, les milieux d’affaires ont été conduits vers la paix – où ils ne sont pas encore ! – par les mêmes voies et pour les mêmes raisons : en Algérie Rothschild se trouve aujourd’hui à peu près seule aux côtés des ultras.

En un an, l’association Rothschild – Banque de Paris et des Pays-Bas – Banque de l’Union parisienne – Banque Lazard qui finança la montée au Pouvoir du général de Gaulle, sous le patronage de la Banque de l’Union Européenne (Schneider-de Wendel) s’est effritée. Ce fut d’abord le départ en dissidence de la B.P.P.B., signifiée sous les espèces de la démission de M. Berthon, ex-ministre de l’Intérieur de De Gaulle. Puis le repli dans la Tour d’Ivoire de la Banque Lazard, symbolisée par le silence obstiné de M. Jacquinot. Enfin l’abandon de la Banque de l’Union parisienne, signifié par la prise de position de M. Couve de Murville en faveur de discussions avec le F.L.N.

Pourquoi cet effritement ?

A l’échelon supérieur il s’est produit une autre friction entre Schneider en faveur de qui, sous les espèces de l’équipement de l’Algérie future, toute la politique gaulliste milite, et de Wendel qui n’en retire quasi rien. Ce dernier s’est alors rangé du côté des Banques américaines – où il a rejoint Krupp et Tyssen – qui lui faisaient de longue date, des sourires au pétrole.

D’autre part, les Banques américaines ayant exploité au maximum la possibilité de prendre 50% des parts dans toutes les entreprises françaises ont fini par s’assurer le contrôle du pétrole saharien, une importante partie des 50% restants étant tombée dans les mains des pétroliers français à leur dévotion.

Et c’est, coincée entre les deux pinces de cette tenaille, que, depuis la promotion du gaullisme, toute la politique française a évolué. Le mérite de De Gaulle, porté au Pouvoir pour empêcher cette évolution est seulement d’avoir prévu depuis qu’elle était irréversible.

Les Américains ont aujourd’hui reconquis le terrain que le 13 mai leur avait fait perdre et assujetti le pétrole saharien aux règles du marché international qu’ils contrôlent. Ayant réussi la même opération contre l’Angleterre au Moyen-Orient, c’était pour la France, une naïveté que de penser qu’elle les pouvait tenir en échec. Les trois éventualités offertes aux Algériens par De Gaulle signifient qu’il fait contre mauvaise fortune bon coeur et essaie de sauver les meubles au maximum.

Ici encore, la différence n’est pas sensible entre les deux Républiques à ceci près qu’en sus des revolvers et des mitraillettes qui pètent un peu plus dans tous les coins, nous avons officiellement quatre camps de concentration en France et qu’à propos de ceux d’Algérie un ancien déporté d’Auschwitz a pu écrire dans l’Express du 15 octobre qu’il avait connu… quelque chose d’approchant en Allemagne !

Il fallait que cela fût dit.

Le lecteur m’excusera si, le disant, je n’ai pas fait, dans le concours de circonstances qui finiront par imposer la paix en Algérie, une place plus grande aux pacifistes.

Ce sont les discussions d’intérêts entre les grandes féodalités financières, non les pacifistes qui ont imprimé ce cours aux événements.

Le nier serait une imposture.

On ne peut donc que le regretter bien que cela ne soit d’aucun intérêt si les pacifistes s’obstinent à ne prendre aucune des dispositions qui leur permettraient d’affirmer leur présence et de la rendre efficace.

Je pose la question : les prendront-ils enfin, ces dispositions ?

Notes :

(1) Et peut-être factice, dit-on depuis que ceci a été écrit – mais ceci, d’ailleurs, ne changerait rien à l’affaire.

(2) En fait, au moment de mettre sous presse, on nous dit que M. Bidault fut « gardé à vue » au titre de comploteur comme le fut jadis M. Soustelle et non « protégé » comme menacé de mort. Ceci montre à quel point cette réserve était justifiée, cette thèse étant, en effet, plus vraisemblable.

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