Totalitarisme qui s’ignore

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La Voie de la Paix n°96, 25 février 1960 (de rares modifications ont été effectuées, en particulier lorsque la ponctuation originale était visiblement défectueuse).

 

LE TOTALITARISME QUI S’IGNORE

Par Paul Rassinier

 

LES ANNÉES qui courent de 1890 à 1910 resteront à jamais mémorables dans le mouvement ouvrier français dont l’apogée se situe en 1904-1905 avec la réalisation de l’unité socialiste et 1906 avec la charte d’Amiens sur le plan syndical. Les idées majeures qui dominèrent cette époque et accrochèrent l’opinion, même non-prolétarienne, à ces deux faits, furent le fédéralisme et la décentralisation en matière politique (l’autonomie municipale était un des articles premiers du socialisme militant dont la règle s’obstinait à rester l’antiparticipationisme aux échelons supérieurs des structures politiques) et, en matière syndicale, l’abolition du salariat, la méconnaissance de l’État et sa conséquence l’action directe, la revendication relative au niveau de vie venant en dernier lieu et bien après. Des vues peut-être un peu trop empiriques mais d’une pertinence certaine sur les rapports de l’homme et de la société, les nouvelles structures sociales et l’indispensable éthique à promouvoir, etc.

Ces thèmes qui s’adressaient au cœur autant qu’à la raison et faisaient appel à la générosité autant qu’à la froide spéculation étaient de nature à dégager une élite de la masse et à susciter l’enthousiasme de l’une et de l’autre. On a pu parler d’une nouvelle culture à laquelle ils avaient ouvert la voie : un nouvel humanisme disaient les uns, la culture prolétarienne disaient les autres et les deux conclusions se conjuguaient dans l’espoir…

Deux guerres. Le socialisme a pâli. Le syndicalisme aussi. Leurs thèmes culturels se sont évanouis. L’un et l’autre ne parlent plus que de la revendication pour l’immédiat, et, pour la satisfaire, que du recours « aux pouvoirs publics », c’est-à-dire à l’appareil de l’État. Qu’il s’agisse d’une pissotière, d’un prix de vente, d’une ligne d’autobus, d’un niveau de vie, d’un traitement ou d’un salaire, la phrase rituelle et consacrée est invariablement : « Qu’attendent les pouvoirs publics pour, etc. » Vingt fois par jour elle vient sir les lèvres du fonctionnaire et du boutiquier, de l’ouvrier et du paysan, du communiste et du socialiste comme du modéré et du fasciste, du syndicaliste quelle que soit son appartenance, du croyant et de l’athée, etc.

Ainsi avons-nous fini par vivre dans un pays dans lequel tous les citoyens supplient l’État de régler tous leurs petits problèmes, de préférence au niveau de la matérielle et qui, pour tout le reste, notamment pour l’avenir de la collectivité s’en remettent à lui.

Je me trouve donc dans l’obligation – et j’en suis au désespoir – de dire à tous les porte-paroles de ces organisations qui font profession d’anti-totalitarisme et en même temps demandent aux pouvoirs publics – au besoin les mettent en demeure pour sacrifier à un esprit de fanfaronnade désuet – de régler tel ou tel problème conformément au désir de leurs mandants, que le totalitarisme c’est, en tout premier lieu, cette disposition d’esprit qui le crée : lorsqu’elle est collective, le gouvernement n’a plus qu’à répondre au voeu des citoyens. Généralement, il ne s’en prive pas. La qualité essentielle du Général de Gaulle est seulement d’exceller à ce jeu…

Dire que la France est déjà un pays totalitaire serait certes exagéré : elle ne l’est encore que d’intention et encore ne s’agit-il que d’un totalitarisme qui s’ignore, dont les plus chauds éléments promoteurs sont les antitotalitaires eux-mêmes. Qui n’a pas souhaité un Etat fort, capable de mettre à la raison les émeutiers d’Alger ? Et qui n’est pas convaincu que, seul, un Etat fort peut surmonter les difficultés économiques que, malgré les déclarations gouvernementales les plus optimistes, tout le monde voit s’accumuler à l’horizon.

Cependant, l’affaire d’Alger étant provisoirement réglée, le nombre des gens va sans cesse diminuant dont le sentiment intime n’est pas que nous allons à grands pas vers un pouvoir personnel susceptible de devenir autocratique lorsqu’inévitablement le Général de Gaulle passera la main et peut-être avant.

Mais, cette hypothèse même, la grande majorité des Français semble l’accepter encore.

Est-ce sévère pour cette grande majorité des Français ? Il en faut bien convenir : en face du Général de Gaulle et de ses successeurs, il n’y a rien. Rien que ces petits agitateurs incapables de concevoir un mouvement d’opinion au-dessus du niveau de la satisfaction immédiate des petits mécontentements.

Et cela ne suffit, de toutes façons pas, pour redonner une âme à une opinion démocratique dont l’existence n’est malgré ses inconséquences, pas discutable.

Je veux encore espérer que ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Du côté de l’économie et des finances publiques, tout va bien, dit-on, et particulièrement depuis le départ de M. Pinay.

A quoi bon prétendre le contraire ?

Je dirai donc seulement que si tout va bien, c’est que les crises ministérielles sont sans raison et ne relèvent que du caprice. Car des crises ministérielles, la Ve République ne semble pas être destinée à en connaître beaucoup moins que la IVe : en dix-huit mois, nous sommes à la septième.

Un gouvernement nouveau tous les deux ou trois mois, c’est le rythme ancien.

Une seule différence toutefois : un journaliste a pu dire avec raison qu’autrefois si les ministères tombaient, les ministres restaient, tandis qu’aujourd’hui, ce sont les ministres qui partent, et les ministères qui restent.

Transigeons : les crises ministérielles ont lieu par décret.

Comme tout.

Habitués comme nous le sommes à penser qu’une crise ministérielle est les reflet d’une situation économique ou financière fragile ou, en tout cas mouvante, nous conclurons cependant que, prise par décret ou de toute autre façon, quand il y a une crise ministérielle, c’est que les affaires ne vont pas bien.

Ici encore, on est en train de prendre les dispositions nécessaires de renforcement de l’autorité de l’État. C’est éventuellement pour le jour où il serait absolument impossible de dissimuler que tout va mal. Sur ce point, j’admire ceux qui se réjouissent des mesures prises contre l’extrême-droite fasciste : demain, ces dispositions seront en place et permettront de prendre des mesures contre des réactions possibles et probables de ce qui reste de démocrates et même simplement républicains dans ce pays.

La politique de bascule : s’appuyer sur le fascisme pour monter au Pouvoir, sur le mouvement ouvrier – jusqu’à l’encouragement à la grève, je vous prie ! – pour mettre à la raison un quarteron d’excités fascistes, et demain sur la droite traditionnelle et classique pour faire rentrer dans l’ordre le mouvement ouvrier s’il lui prenait fantaisie de se réveiller.

Et ceci explique que, dans cette affaire d’Alger, l’Armée s’en soit tirée à si bon compte.

Je suis pourtant très inquiet sur le sort de la Paix en Algérie :

« à [le] prendre dans sa teneur littérale, le discours présidentiel (du 29 janvier) a rendu plus improbable l’éventualité d’un cessez-le-feu, écrit Pierre-Henri Simon (Le Monde, 6 février 1960)

C’est mon avis.

D’abord, il y est dit que « le F.L.N. veut, par préférence particulière, entrer en pourparlers politiques avec moi sur le sort futur de l’Algérie » et cela est faux : le F.L.N. ne réclame que des garanties sur les conditions dans lesquelles « les Algériens pourront faire connaître leur volonté en toute liberté, dignité et sécurité. »

Il est pour le moins fâcheux que le Chef de l’État ait à ce point altéré la vérité : entre les points de vue des deux parties, le fossé ne s’en trouve que plus large et plus profond.

Ensuite, ce discours a donné à l’Armée l’assurance qu’elle resterait en Algérie pour y poursuivre sa tâche et assurer « la sécurité et la sincérité » du choix que les Algériens seront appelés à faire. C’était dire au F.L.N. que la France ne connaissait pour les Algériens pas d’autres façons de voter que celles qui avaient cours sous le proconsul Naegelen.

Et, placer le F.L.N.dans l’alternative suivante : ou la capitulation sans condition, ou la guerre à outrance.

Du moins sait-on maintenant comment le Général de Gaulle entend mettre fin à la guerre d’Algérie.

En attendant, on pourra être arrêté sans raison et gardé pendant cinq jours à la disposition de la justice, les attentas contre la sûreté intérieure de l’Etat – journalistes, attention ! – seront jugés par des tribunaux militaires, les inculpés défendus par des officiers, les camps de concentration dans lesquels on fourre aujourd’hui les Algériens, seront là demain pour le tout venant des Français, etc…

Le général continue à « sauver la République ». – celle des gardes chiourmes !

Et cela, c’est bien plus un totalitarisme qu’on ignore qu’un totalitarisme qui s’ignore.

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