Cinna

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La Voie de la Paix, 1962 (mars ou avril ?)

Article signé Ego Veni-Vidi

La Clémence d’Auguste

« Prends un siège, Cinna ». Salan n’est pas Cinna. De Gaulle n’est pas Auguste, il s’en faut de beaucoup. Le parallèle fait injure à la fois à Rome et à Corneille.

Tout s’est cependant passé entre ces petites gens comme si, un jour, De Gaulle avait prononcé le célèbre « Soyons amis, Salan, c’est moi qui t’en convie ». A ceci près que ce n’était pas après la prise du Pouvoir, mais avant. A cet égard, c’est Brutus – Antoine – Octave qu’il faudrait évoquer.

De Gaulle n’est pas Auguste et Salan n’est que le Brutus de la IVe République qui l’a réchauffé dans son sein.

Son tort est seulement d’avoir cru qu’il pouvait être aussi le Brutus de la Ve, et tout aussi impunément.

Après tout, l’autre se prend bien pour César !

Bref : à Philippes ou en Alger, c’est l’éternel destin de Brutus, de n’assassiner jamais César ou la République pour son compte personnel et d’être toujours vaincu – de finir à Philippes, dans les fossés de Vincennes ou au Fort de Montrouge.

La Clémence d’Auguste, c’est pour Cinna, – qui d’ailleurs, la refuse.

Au reste, nous ne sommes plus au temps d’Auguste et ce n’est très probablement pas De Gaulle qui le ressuscitera.

Les généraux complotent toujours certes : toujours au profit de l’un d’eux qui, toujours pour effacer les traces de son forfait, se débarrasse de ses complices comme Octave fit de Brutus et d’Antoine.

Et toujours l’histoire recommence : c’est vieux comme le monde.

La règle qui vaut pour les guerres civiles, vaut pour les guerres internationales : nous eûmes Versailles, puis Nuremberg qui cultivèrent le ressentiment à l’échelle internationale, et nous avons aujourd’hui le procès de Salan après celui de Jouhaud qui le cultiveront à l’échelle nationale. Ainsi naissent, à chaque tournant de l’histoire, les factions qui prolifèrent et servent d’appuis aux chefs d’États pour préparer les guerres militaires, aux généraux pour préparer les guerre civiles.

Tous ces gens de l’O.A.S. ne valent pas cher. – et ceux qui suivent, la masse des petits pieds noirs d’Alger, ne vaut sûrement pas mieux que ses chefs : victimes de la structure sociale et d’une éducation qui a 150 ans de tradition. De pauvres types, en somme.

On ne sait donc pas ce qui se serait produit si, aux lendemains des Accords d’Evian, au lieu de parler «  des soldats perdus qui ne songent plus qu’à sauver leur vie et ne la sauveront pas ». on avait dit « Soyons amis, Salan, c’est moi qui t’en convie ».

On ne l’a de toutes façons pas dit.

Et c’est un tort : quand, une fois, un vainqueur aura renoncé à Versailles ou à Nuremberg, à Vincennes ou à Montrouge pour le vaincu, le traumatisme qu’il provoquera dans l’opinion sera tel qu’il n’y aura plus de possibilités, ni d’une nouvelle guerre militaire, ni d’une nouvelle guerre civile.

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