Réflexions sur l’action

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La Voie de la Paix n° 102, novembre 1960

REFLEXIONS SUR L’ACTION

Si quelqu’un parle d’action – moins on en fait plus on en parle – tout le monde entend automatiquement l’action populaire dans la rue, sous une forme ou sous une autre : défilés, meetings, grèves, etc. Généralement, d’ailleurs, celui qui parle ne veut pas dire autre chose.

Cette forme d’action repose sur l’idée que, si d’un seul coup, le peuple unanime allait crier ce qu’il pense sous les fenêtres du Pouvoir, il ne fait aucun doute qu’il réussirait à imposer sa volonté. Elle ne manque pas de références historiques : les Jacqueries du Moyen-Age, la guerre des paysans en Allemagne, les événements de 1789 et de 1848 en France, le mouvement Chartiste Anglais, etc. Au siècle dernier, Karl Marx les a intégrés dans un système qui fixait enfin comme objectif à l’action populaire dans la rue, la prise du pouvoir politique, condition préalable de la transformation des structures économiques et sociales.

La théorie de Marx et plus encore de ses héritiers, était qu’en partant à l’assaut des châteaux, les Jacques avaient conquis les libertés communales, qu’en 1789,les Sans-Culottes avaient hissé la bourgeoisie au Pouvoir et que le prolétariat pourrait obtenir le même résultat en appliquant la même méthode pour son propre compte. Pour la guerre des paysans en Allemagne et le mouvement Chartiste Anglais seule la trahison des Princes avait fait échouer la première et celle des bourgeois le second.

Oui mais…

Marx et ses héritiers n’ont oublié que deux choses : d’une part, l’action populaire dans la rue ne se déclenche jamais que sur des initiatives extérieures au peuple et n’est donc, en quelque sorte, jamais spontanée; de l’autre, elle n’est susceptible d’être efficace que si elle a, au préalable obtenu l’assurance que l’Armée et la Police ne la contrecarreront pas.

Les masses populaires vivent de peu et ne risquent pas facilement ce peu dans des actions dont l’issue est aléatoire : il leur faut des assurances. Si les Jacques se sont lancés à l’assaut des châteaux, c’est qu’ils étaient sûrs de l’appui de l’Eglise et des troupes du roi qu’elle avait “sacré” dont la politique consistait, à l’époque, à vassaliser les féodaux. Les libertés communales, ils les ont eues, certes. Mais, dans la suite, le pouvoir royal réconcilié avec ses féodaux les leur a une à une reprises avec la bénédiction de l’Eglise. Nous savons aujourd’hui que les paysans Allemands comptaient sur les Princes dont les buts de guerre étaient tout différents; que les chartistes Anglais comptaient sur les “Wighs”; et que les Sans-Culottes de 1789, les ouvriers des fabriques de 1830 et de 1848 comptaient sur les bourgeois. J’ai déjà dit – on ne répétera jamais assez – que Georges Sorel avait fait de ce caractère conservateur des classes populaires et de leur manque de confiance en elles-mêmes le principal argument de sa théorie des minorités agissantes. Il arrive que les centrales syndicales déclenchent des actions populaires? Oui, mais accidentellement et elles sont toujours sporadiques. Les centrales syndicales sont des conglomérats de comités de professionnels du syndicalisme et elles n’ont que des rapports très lointains avec les aspirations profondes du peuple à l’écart duquel elles vivotent : 12.500.000 salariés en France, moins de 2.000.000 de syndiqués pour toutes les centrales, l’activité de la plupart de ces syndiqués ne débordant guère sur le paiement de la cotisation…

Je ne pense pas avoir besoin d’insister sur la nécessité, pour toute action populaire dans la rue, soucieuse d’efficacité, de bénéficier ou du concours ou de la neutralité de l’Armée et de la Police : le 13 mai 1958 n’est pas si loin. A l’époque j’ai dit et même écrit qu’il n’y avait rien à attendre de la manifestation du 28 juin : on m’a traité de pessimiste. Mais le 28 juin au soir, il a bien fallu s’apercevoir que, sur les 7.600.000 habitants de Paris et de la banlieue – dont 5.000.000 en âge de manifester – le nombre de ceux qui avaient défilé de la République à la Nation ne se situait qu’entre 150.000 et 250.000 selon les estimations.

Le peuple ne s’était, pour ainsi dire, pas dérangé : il savait que l’armée et la police étaient contre lui, que contre la force il n’y a pas de résistance…

Et que, pour tout dire, le jeu ne valait pas la chandelle.

*

A mes yeux, l’action populaire dans la rue a bien d’autres inconvénients encore et le moindre n’est pas celui-ci : il est extrêmement rare qu’elle ne prenne pas un caractère violent et, quels que soient ses résultats, quand la violence est passée, les rapports entre les hommes restent les mêmes dans des structures économiques et sociales inchangées.

Tant qu’il ne s’agit que de motifs mineurs, il n’y a, c’est vrai, guère de risques de déchaîner la violence que si des provocateurs s’en mêlent – la rue est à tout le monde – ou que si la police en prend l’initiative. Il en va tout autrement s’il s’agit de motifs majeurs : on a vu l’autre jour qu’une manifestation en faveur d’une paix négociée en Algérie avait automatiquement déclenché une contre-manifestation dans les parages de la Mutualité et que deux fractions opposées du peuple étaient résolues à en venir aux mains. Or on sait que je suis irréductiblement opposé à la violence et la pensée qu’en demandant au peuple de descendre dans la rue, je puis le jeter contre le peuple, les armes à la main, ou le livrer au bon plaisir d’un quarteron de provocateurs n’est pas pour me faire revenir sur cette disposition d’esprit.

Cette forme d’action a pourtant la faveur des agitateurs et prosélytes contemporains de la révolution : Pas de licenciements!… Nos quarante heures!… Nos 15% !… Pais en Algérie!…

On sait comment tout cela se termine généralement : la grève ou le meeting ou le défilé dans la rue, qui protègent contre les licenciements massifs sont impuissants contre les licenciements progressifs ; les quarante heures sont inscrites dans la loi mais il en faut toujours faire quarante-cinq ou quarante-huit; les 5 ou 10% d’augmentation des salaires, qu’on obtient de temps en temps par les voies de la transaction, sont bien vite repris – et avec usure! – par l’augmentation du coût de la vie; et quant à la guerre d’Algérie… Justement la guerre n’avait cessé en Indochine – et plus encore sous la pression des milieux d’affaires que sous celle du peuple! – que pour reprendre en Algérie!

Tout cela, précisément, parce que les structures économiques ne supportent ni qu’on ne licencie pas quand le patronat l’a décidé, ni qu’on fasse quarante heures quand elles en exigent quarante-cinq ou quarante-huit pour que le patronat reste maître du marché des salaires, ni qu’on donne la moindre augmentation réelle des salaires sans toucher au profit, ni la paix dont la conséquence serait une aggravation du sous-emploi.

Alors que faire?

C’est la question.

*

Si tant est qu’on puisse parler de système à son propos, on connaît, je suppose, celui de Robert Owen (1) Cet apprenti filateur Anglais (1771-1858) était un autdidacte. Devenu propriétaire d’une importante filature (New Lanark) il pratiqua un système qu’il avait imaginé et qui lui valu la célébrité en ce qu’il fut la première application connue des coopératives de production et de consommation. Il créa même des écoles pour instruire le peuple et le mettre en mesure de gérer lui-même ce genre d’entreprises. Sous son impulsion des communautés dont le principe fondamental était la parfaite égalité de tous à tous les points de vue naquirent un peu partout en Angleterre et même à l’Etranger : une des plus connues est celle qui se fonda au Brésil en 1826 sous le nom de “New Harmony”. Finalement, le mouvement échoua : il eut contre lui le patronat Anglais qui, voyant le danger, lui fit des difficultés sur le plan de la concurrence; le système politique anglais dont la législation lui était défavorable ; et, – ô paradoxe! – le mouvement chartiste anglais à l’origine duquel il était pourtant, qui trouva que, faire des coopératives demandait beaucoup de temps pour transformer la société, que la classe ouvrière n’avait pas le temps d’attendre, etc. et qui, pour aller plus vite, orienta l’action populaire sur le terrain politique en lui donnant la forme de la descente dans la rue.

Les Equitables pionniers de Rochdale continuèrent dans la voie tracée par Robert Owen. Sous des formes diverses – et souvent fantaisistes – les Saint-Simoniens, les Fouriéristes, Cabet (2), Proudhon et le Mutuellisme, le grand mouvement coopérateur de la fin du siècle dernier et du commencement de celui-ci, le Familistère de Guise, Albi, Carmaux, toutes les petites communautés anarchistes ou anarchisantes dont Emile Armand fit un jour le recensement, Charles Gide, etc. reprirent en vain les idées de Robert Owen. On doit à Proudhon, le plus brillant de tous, d’y avoir introduit “Le principe fédératif” cette incomparable morale des sociétés à la fois collectivistes et individualistes de l’avenir.

Il est toujours dangereux d’employer le conditionnel hypothétique : malgré l’hostilité du grand capitalisme, l’action populaire sortie de la rue et orientée dans ce sens eût pu réussir n’eût été le Marxisme et sa séquelle, le Marxisme-léniniste qui, comme le mouvement chartiste voulait aller trop vite et… saccagea tout!

*

Aller plus vite… Chaque fois qu’il est question de faire quelque chose et que quelqu’un dit qu’il faut d’abord transformer les structures économiques, il y a toujours quelqu’un qui se lève pour dire qu’il y a la guerre quelque part, du sang qui coule, des gens en prison ou dans des camps, qu’on n’a pas le temps d’attendre et que vouloir transformer les structures ce n’est que du vulgaire réformisme.

Naturellement l’argument porte.

Je dirai donc que je suis résolument réformiste et que celui qui tient ce langage est encore plus et bien plus vulgairement réformiste que moi : il s’agit, en effet pour lui, de vouloir réformer les usages du capitalisme (bas salaires, licenciements, semaine de 45 et 48 heures, guerres internationales ou coloniales, etc.) sans réformer les structures et c’est alors un réformiste sans réformes. Tout ce qu’il demande au peuple, c’est de descendre dans la rue pour “impressionner les pouvoirs publics”. Mon réformisme à moi n’attend rien des gouvernements. Il demande au peuple de se mettre tout de suite au travail pour faire entrer dans les structures des sociétés les réformes que l’autre prétend imposer aux gouvernements, – sans d’ailleurs prendre la peine de les définir. Ex. : depuis deux ans on demande à de Gaulle de faire la paix en Algérie, mais on ne prend aucune disposition pour la faire soi-même s’il ne la fait pas et on ne dit pas ce qu’on ferait pour empêcher cette guerre de recommencer ailleurs si, par hasard, de Gaulle faisait la paix. De fil en aiguille vous verrez qu’un jour l’Algérie sera le champ d’essai que fut jadis l’Espagne : Moulay Hassan nous en a d’ailleurs prévenus à mots couverts…

Je concède qu’il faut beaucoup de réformes des structures alignées les unes derrière les autres pour créer des rapports nouveaux entre les individus et entre les peuples. Mais je soutiens – encore un hypothétique – que l’idée lancée par Robert Owen voici maintenant cent cinquante ans, brillamment reprise par Proudhon voici cent ans et par Charles Gide au début du siècle, a été abandonnée bien plus sous la pression du Marxisme militant que sous celle du capitalisme récalcitrant que, s’il n’en avait pas été ainsi, il n’y aurait eu aucune chance que la terre entière se soit aujourd’hui couverte de coopératives en tous genres et que, par voie de conséquence, les problèmes de licenciements, de quarante heures, de 15% et de guerre d’Algérie ne se poseraient pas.

Tandis que…

Mais on n’avait pas le temps d’attendre et il semble bien – hélas! – qu’on l’ait toujours pas davantage.

NOTES :

(1) Il ne parlait pas lui-même de ces conceptions comme d’un “système”, d’une “doctrine” ou d’une “théorie”, mais de ses “vues”. Il les a exposées, ces vues, dans un ouvrage paru en 1816 sous le titre “New view of Society”. Dans la collection des Grands Réformateurs Socialistes (Sudel 1956), Maurice Dommanget lui a consacré une étude qu’on lira avec profit.

(2) Voyage en Icarie. Expériences qui ne réussirent pas au Texas et dans l’Illinois.

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