LA MONNAIE

INDEX

 “La monnaie” a été publié dans la revue Défense de l’homme n. 15, Décembre 1949. Il fait partie d’une série intitulée “Histoire d’une Escroquerie”.

Histoire d’une Escroquerie

LA MONNAIE

par Paul Rassinier

Les notions d’Histoire et d’Économie politique ne me paraissent embrouillées et faussées au point où nous le déplorons, qu’en raison de cette fâcheuse habitude qu’ont à peu près tous les gens de plume de vouloir faire le tour du monde des événements, en quatre-vingts secondes ou en quatre-vingts lignes. Aussi, et encore que leur analyse eût été d’une utilité certaine au seuil de cette étude, il n’entre pas dans mon dessein de pénétrer jusqu’au détail les circonstances dans lesquelles l’Humanité dite civilisée, abandonnant le troc antique, lui a substitué le système de la contre-valeur en monnaie métallique d’abord, scripturale ensuite. Pas davantage celles qui ont motivé le passage de l’esclavage au salariat, sa forme évoluée. Ces deux ordres de faits qui s’expliquent vraisemblablement l’un par l’autre, se sont produits successivement ou simultanément dans le temps selon les lieux géographiques et le degré de maturité des groupes humains. Ils coexistent dans l’espace. Et ils consacrent une double antinomie.

D’une part, le travail des hommes qui se mesure en heures, minutes, secondes d’un effort plus ou moins pénible, se traduit par la création d’une somme considérable de richesses, individuellement ou collectivement consommables, qui s’évaluent, au moment de l’échange, en unités de monnaies conventionnellement, mais arbitrairement définies quant à leur valeur : le franc, le mark, le rouble, la livre, le dollar.

De l’autre, chaque producteur pris individuellement, crée, dans un temps donné, une quantité de richesses, de toute évidence bien supérieure aux besoins de sa subsistance, mais ne reçoit, en échange de son travail qu’une part de ces richesses, minime et notoirement au-dessous de ses besoins, dans la généralité des cas.

Les bénéficiaires de cette double antinomie l’expliquent et la justifient dans sa première partie par le souci du commode (sic), et l’impossibilité de revenir au troc ou à la prise au tas. Et dans la deuxième part la nécessité sociale de faire trois parts dans les richesses créées par le travail des hommes : le salaire qui est à la libre disposition de l’individu et deux parts réservataires affectées l’une à l’entretien et à la mise à jour des moyens de production et d’échange (routes, chemins de fer, grands barrages, usines, matériel, etc.), l’autre aux charges (enfants, vieillards, infirmes, bâtiments scolaires, hôpitaux, hygiène, etc, etc.).

L’imposture est double, comme l’antinomie. L’iniquité du système du salariat étant à mes yeux comme à ceux de tous les lecteurs de cette revue, suffisamment démontrée par l’existence de la quatrième part, à savoir le profit qu’on passe sous silence et qui se greffe en faisant boule de neige sur la circulation des richesses, à tous les stades du long périple qui les mène du producteur au consommateur, on m’excusera si je me borne à mettre l’accent sur l’absurdité de notre système monétaire, à la fois dans ces conceptions et dans son fonctionnement.

Du troc à la monnaie

Aussi loin qu’on remonte le cours de l’Histoire, il y a toujours eu un objet ou un produit qui ont plus particulièrement excité la convoitise des hommes : la peau des bêtes dans la civilisation de la chasse, le harpon dans celle de la pêche, le bronze, puis l’argent, puis l’or, à partir de la découverte des métaux. En règle générale, un objet ou un produit qui offraient soit de très grandes possibilités d’utilisation, soit une très grande résistance à l’altération dans le temps et qui, par là même, se voyaient automatiquement conférer une très grande et durable valeur d’échange. A l’origine, le comportement des hommes dans ce domaine, était un calcul qui ne relevait que du simple bon sens et très pertinemment : le pêcheur retirant de l’eau une quantité de poisson bien supérieure à ses besoins, le chasseur tuant du gibier dans les mêmes proportions, éprouvaient l’un et l’autre le souci de s’assurer contre la malchance et ils échangeaient le surplus des produits éminemment périssables de leur chasse ou de leur pêche, contre des denrées susceptibles d’être conservées et échangées à leur tour aux jours sombres ou aux mortes-saisons. Ainsi du cultivateur avec son lait, son beurre, ses oeufs. Petit à petit, la pratique de l’échange s’étendit à tout et les activités se spécialisèrent. Dans ces temps heureux qui ignoraient à la fois les frontières des nations et l’intervention autoritaire des Etats, les échanges se faisaient librement au gré des individus ou des parties en causes et selon la loi, à l’état pur, de l’offre et de la demande. La production des peaux de bêtes ou des harpons, de tout autre objet ou de toute autre denrée sur lesquels se portait l’engouement collectif étant quasi inépuisable, les moyens d’échange qui étaient la monnaie de l’époque étaient toujours supérieurs à la somme globale de toutes les autres richesses créées par le travail des hommes. Le système eût été éternel et n’eût jamais suscité, des clans aux empires, que des problèmes de répartition entre les individus, à l’intérieur des sociétés.

Vint l’or. De tous les produits de l’effort humain, celui-ci est sans aucun doute le moins utile, pratiquement parlant. Il conquit néanmoins droit de cité par ses qualités de durabilité et les applications qu’on pouvait en tirer dans certains travaux de finesse et surtout dans le domaine de l’esthétique. Par surcroît, il était rare, et il devint très vite un signe de richesse extérieure d’une extraordinaire valeur d’échange. Il fit son entrée sur les marchés sous la forme de poudre, s’inséra d’abord dans le circuit des richesses selon la loi de l’offre et de la demande, dans le système du troc : un poids plus ou moins grand de poudre d’or, selon les époques ou les saisons, correspondit à des quantités déterminées et fixes de blé, d’huile, de bétail, etc. Mais toutes les transactions ne se faisaient pas sur la base de l’or : l’argent et le bronze notamment étaient également des moyens d’échange évalués en poids, et leur cours s’établissait par référence à l’or.

L’erreur a consisté à vouloir battre monnaie. Dès lors, ce fut une quantité d’or déterminée et fixe qui s’échangea selon les époques ou les saisons contre des quantités variables de blé, d’huile, de bétail, etc. Les données du problème se trouvaient inversées. Sa solution se compliqua. Ainsi naquit la notion de prix dans son acception actuelle. L’argent et le bronze qu’on trouvait à profusion sous d’autres formes que la monnaie perdirent progressivement leur valeur d’échange. Un jour il fallut renoncer à en battre monnaie parce que le cours de ces deux métaux changeait trop fréquemment, par rapport à l’or.

Très vite, on s’aperçut qu’il n’en était pas de la production de l’or comme de celle des peaux de bêtes et des harpons : elle n’était pas inépuisable et les moyens d’échanges ramenés à l’or furent rapidement inférieurs à la somme globale des autres richesses. Une des expériences les plus probantes de leur tragique insuffisance est, en France, celle de Philippe le Bel : pour élever le nombre des pièces d’or du trésor royal à la hauteur de ses besoins personnels et des possibilités d’échanges, ce roi avait imaginé de rogner sur chacune d’elles et de frapper de la fausse monnaie avec les poussières. La dévaluation avant la lettre.

Depuis, les moyens les plus divers quoique procédant du même principe, ont été mis en œuvre dans le même sens et c’est au nombre de ces moyens qu’il faut faire figurer la mise en circulation de la monnaie scripturale.

Un mythe : la stabilisation monétaire

On sait le principe sur lequel repose le papier-monnaie. Son utilisation consacre la généralisation de la lettre de change en usage entre les individus avec le concours de l’usurier antique, bien avant que l’État y pensât. Le billet de banque, en effet, n’est autre que la lettre de change théoriquement payable à vue : par l’entremise d’un institut d’émission qui fonctionne avec sa garantie et sous son contrôle, l’État met en circulation une somme de billets de banque, égale, en valeur conventionnelle, aux ressources en or de la Nation, évaluées à un moment donné et tout aussi conventionnellement. A l’origine, le procédé apparut comme un moyen simple et pratique de doubler effectivement quoique artificiellement le montant des signes monétaires et ce, la confiance aidant, sans diminuer leur valeur d’échange, ce qui était un avantage inestimable. Il apparut salvateur aussi, et il le fut, — momentanément. Il cessa de l’être le jour où des phénomènes sociaux comme le chômage résultant de la disproportion qu’ils enregistrèrent à nouveau bientôt, entre les possibilités de production des richesses, indéfiniment accrues par les progrès scientifiques, et les moyens limités de se les procurer, obligèrent les économistes à se demander si le double ainsi obtenu de la production de l’or suffisait à la satisfaction de tous les besoins en matière d’échange. Bien que ce petit problème d’arithmétique élémentaire n’ait jamais été officiellement résolu, l’expérience de Law avec la banque de la rue Quincampoix dans la première moitié du XVIIIe siècle et, en fin de la seconde, celle du Directoire avec les assignats ont cependant répondu péremptoirement par la négative. Et, de nos jours, les dévaluations successives érigées en système, continuent à faire la preuve expérimentale sans cesse répétée, à un rythme qui sans cesse s’accélère, de son évidente insuffisance. L’État n’en continue pas moins à calculer – théoriquement, car en pratique… — le montant des billets qu’il met en circulation sur le rythme de la production de l’or en volume ou en poids et à s’enferrer dans la politique dite de la stabilisation qui résulte de son obstination intéressée.

Or, la stabilisation est une chimère, même sans le système monétaire à base d’or doublé de papier. La première raison en est que les ressources de la terre en or sont limitées et le seront toujours relativement aux autres ressources qu’elle met à la disposition des possibilités de transformation des hommes. Par vois de conséquence, l’or et sa représentation, séparément ou ensemble, seront toujours inférieurs au revenu du travail commun. L’éventualité d’un renversement du rapport est exclue mathématiquement et à jamais.

La seconde réside dans le mode de circulation des richesses. Pour rester objectif et facilement accessible, raisonnons sur la France. Prenons n’importe quelle marchandise dont le prix de revient a été fixé, en accord ou non avec le comité d’entreprise, à 100 francs par l’usine qui la fabrique. Le bénéfice autorisé du producteur est fixé, lui, à 24 % par un certain nombre de décrets dûment enregistrés au Journal officiel et abondamment exploités par Max Régnier. Notre marchandise arrive donc à 124 francs chez le grossiste. Celui-ci a droit à une marge de 33 % ce qui la conduit chez le détaillant à 186 francs. Le détaillant, à son tour, a droit à une marge de 33 % ce qui fait que le consommateur peut se la procurer à un prix qui tourne autour de 280 francs, ajoutons diverses taxes spéciales de transaction ou locale et transigeons à 300 francs.

Voilà donc une marchandise dont la valeur est de 100 francs et qu’on ne peut se procurer qu’en alignant 300 francs sur le comptoir du détaillant. Ainsi se pose pour le régime dans lequel ces mœurs sont en vigueur, le problème de la consommation, c’est-à-dire de l’échange, des marchandises qu’il produit. Si elles ne se consomment pas, elles ne s’échangent pas : c’est alors l’accumulation, le stock forcé au bout duquel il y a la guerre quand tous les entrepôts sont pleins, la guerre ou la révolution, mais plus souvent la guerre que la révolution. Il faut donc qu’elles se consomment et pour obtenir ce résultat, il n’y a qu’un moyen : chaque fois qu’on crée pour 100 francs de richesse réelle, il faut, en même temps, mettre en circulation 300 francs de monnaie.

Par quoi il est démontré, cette opération se faisant parallèlement en marks, en roubles, en livres ou en dollars, dans tous les pays du monde qu’en régime capitaliste, le volume des signes monétaires tend de lui-même à se modeler sur le volume de l’ensemble de la production et non pas seulement sur celle de l’or : plus on produit, plus il faut de signes monétaires et comme l’or ne suffit pas, on a recours au papier. La politique de stabilisation monétaire ne se conçoit donc que par référence au niveau de la production nationale ou mondiale selon l’étendue du champ d’expérience dans lequel on entend la poursuivre. En se refusant à l’admettre, dans tous les pays du monde, l’État se condamne donc, soit à faire périodiquement sur le papier l’opération que Philippe le Bel pratiqua sur les pièces d’or et que les professeurs d’Histoire sont chargés de condamner devant leurs élèves au nom de la morale, soit à organiser systématiquement le malthusianisme économique c’est-à-dire à régler la production dans tous les domaines sur celle de l’or.

En réalité, il fait les deux simultanément ou alternativement, selon les nécessité commandées par les circonstances.

La royauté factice et éphémère de l’or

Deux ordres d’événements qui se sont produits concomitamment dans la première moitié de ce siècle, ont profondément modifié les rapports monétaires et atteint le système jusque dans ses bases principielles : l’accès des États-Unis aux marchés mondiaux avec des produits dont l’extraordinaire bon marché, le volume et la qualité résultaient d’une technique nouvelle dans les formes de la production, d’une part ; de l’autre, les deux guerres de 1914-1918 et 1939-1945. Se conjuguant, ils provoquèrent un courant naturel de tout l’or du monde vers les États-Unis et amenèrent successivement tous les pays de l’Europe occidentale à l’abandonner comme garantie ou étalon de leur monnaie-papier. Le mouvement commença par l’Allemagne laquelle fut obligée d’abandonner tout l’or qu’elle possédait plus une partie de celui qui était à venir, à ses vainqueurs de 1914-1918, au titre des réparations, et placée au surplus dans l’impossibilité matérielle pour de longues années, de consacrer la plus petite partie des disponibilités résultant de son travail et de ses ressources naturelles cependant immenses, à l’achat d’or nouveau. Il se continua par la France, les Pays-Bas et l’Italie, lesquels placés dans l’obligation de reconstruire ce qui avait été détruit sur leur sol ne purent les uns et les autres conserver un peu d’or dans les caves de leurs instituts nationaux que par deux mesures impopulaires et au surplus rendues totalement inefficaces par la guerre de 1939-1945 : la première consistait dans le retrait de la monnaie d’or sur le marché intérieur et s’accompagnait du cours forcé de la monnaie-papier, la seconde, en une dévaluation si massive de la monnaie-papier qu’elle aurait rendue rêveur Philippe le Bel lui-même. Ceci se passa, en France, en 1926 : Poincaré, le franc-quat’sous, etc. L’Angleterre qui est producteur d’or par la personne interposée de ses Dominions ne fut sérieusement touchée qu’aux environs de 1929-1930 et seulement par la concurrence d’abord redoutable, puis triomphante, puis imbattable des Etats-Unis. De tout ce qu’elle vendait, il n’y eut bientôt plus que l’or à trouver preneur. Et comme il n’y avait que les États-Unis qui pouvaient se payer le luxe d’acheter de l’or parce qu’ils n’avaient pas été touchés par la guerre, ils furent bientôt son seul client. Pour vivre et pour se procurer le matériel et les matières premières plus nécessaires que l’or à son économie, l’Angleterre fut progressivement acculée à se démunir, en leur faveur, de toute sa production d’or, au fur et à mesure de sa sortie des mines, puis d’une importante partie du stock qui garantissait sa monnaie-papier, puis tout le stock, ou à peu près, ce qui correspondait à l’abandon de l’étalon-or : au lendemain de la guerre de 1939-1945, la livre sterling dévaluée en 1931, n’est plus garantie que par la production annuelle flottante de l’or du Transvaal.

Il se trouve donc que, de tous les pays du monde, il n’y en a plus qu’un, les États-Unis, où la valeur de la monnaie-papier se calcule encore par référence à l’or avec quelque apparence de justification. Dans les autres qui n’ont plus d’or, elle se calcule par référence au nombre de dollars que la partie de leur production qu’ils peuvent libérer pour l’échange sur le marché mondial, leur permet de se procurer, c’est-à-dire aussi par référence à l’or, mais à l’or des autres et en deux temps.

Par voie de conséquence la méthode comporte une difficulté supplémentaire en ce sens que les prix de tout ce que le monde produit s’établissent en dollars aux États-Unis, selon les règles du plus pur libéralisme et, par le canal du marché mondial, gagnent les marchés intérieurs de tous les pays où ils se convertissent en monnaie du cru, selon celles du plus incohérent des dirigismes. Et c’est là ce qui nous touche le plus cruellement.

L’appareil de production des États-Unis est formidable. Leurs ressources naturelles sont incommensurables. Leur main-d’œuvre et leurs méthodes extraordinairement qualifiées, en dehors de toutes considérations humanitaires. Je ne sais plus qui a écrit un jour qu’ils étaient à même de satisfaire tous les besoins du monde entier dans tous les domaines. C’est bien possible et, dans l’éventualité, je vois là, une raison de plus d’affirmer que tout l’or ayant convergé et continuant à converger sur eux, même doublé d’une quantité équivalente de dollars-papiers, n’arrivera jamais qu’à constituer un volume de signes monétaires bien inférieur à leur propre production. En réalité, depuis un an ou deux, ils ont déjà commencé à enregistrer la disproportion. Sur leur marché intérieur, l’or n’a pour ainsi dire pas changé de prix en dollars-papier mais toutes les autres marchandises sont déjà trois à quatre fois plus chères qu’il y a dix ans. Cela tient au mode de circulation des richesses, aux charges de la dernière guerre, aux libéralités marshalliennes et explique que, avec les taux de change établis par référence à l’or, tout soit chez nous dix-huit à vingt-cinq fois plus cher qu’il y a dix ans…

Le calcul des États-Unis

En 1945 déjà, sentant venir le vent et sachant bien qu’ils seraient à leur tour, un jour ou l’autre, obligés de mettre le montant de leurs signes monétaires en harmonie avec les possibilités de leur production et d’abandonner l’étalon-or, ils l’ont fait avant la lettre par un détour : à Bretton-Woods, ils ont fixé arbitrairement les taux de change qui n’ont jamais pu être modifiés depuis sans leur assentiment, des autres monnaies du monde, arbitrairement, mais très haut dans les pays susceptibles de leur faire concurrence à la vente, pour les empêcher de vendre, et très bas dans les autres, avec facilités de paiement en sous-main, pour les encourager à acheter chez eux, voire les mettre dans l’impossibilité d’acheter ailleurs.

Ils ont ainsi créé un véritable imbroglio dans les valeurs comparées des monnaies nationales sur le marché mondial.

Le cas de la France

Avant la guerre de 1914-1918, le dollar valait 5 francs et la livre sterling, 5 dollars, soit 25 francs. Ces équivalences s’étaient établies par référence à la somme que les instituts d’émission des trois pays pouvaient rembourser en or et à vue contre une somme en monnaie-papier présentée à leur guichets. Elles ne purent être conservées en ce qui concerne le dollar pour les raisons qui sont constituées par tout ce qui est dit ci-dessus. Elles le furent entre la livre et le franc : le dollar étant passé à 40 francs à la veille de cette guerre, c’est-à-dire étant devenu huit fois plus cher, la livre devint à son tour huit fois plus chère et son cours s’établit à 190-200 francs.

De 1939 à 1949, le dollar est passé de 40 francs à 350, ce qui veut dire qu’il est devenu environ neuf fois plus cher. Pour rester dans les termes de la proportion, la livre aurai dû, elle aussi, devenir neuf fois plus chère et passer de 190 à 1700-1710 francs. Or son taux n’atteint pas mille francs, ce qui fait que les Anglais, nos plus proches et nos plus importants clients, trouvant beaucoup trop chères toutes les marchandises que nous nous offrons à leur vendre, cherchent et trouvent à se les procurer ailleurs à meilleur compte et ne nous les achètent pas.

Notre économie est donc paralysée dans le sens de la vente. Elle l’est aussi dans le sens des achats dans la mesure ou nous manquons de moyens. Et nous manquons de moyens pour deux raisons : d’abord parce que nous vendons peu ; ensuite, parce que les États-Unis, n’ayant dévalué notre monnaie que de neuf fois sa valeur par rapport à leur dollar, pour rester fidèles au dogme de la stabilisation, l’État français ne peut émettre que neuf fois plus de billets qu’en 1939, alors qu’il lui en faudrait dix-huit à vingt-cinq fois plus puisque tout ce qu’il achète aux États-Unis en nécessite dix-huit à vingt-cinq fois plus, ainsi que l’attestent à l’unanimité toutes les statistiques. Le dollar passerait à 700 franc environ, la livre à 3.400-3.420, et notre circulation monétaire qui était de 100 milliards en 1939, à 1.800 ou 2.000 milliards, au lieu des quelques 1.200 qui circulent actuellement. Ainsi, nous nous retrouverions dans les normes d’avant 1939 et d’avant 1914. Le problème monétaire ne serait pas réglé mais nos produits ne seraient plus trop chers pour les Anglais qui redeviendraient nos clients, nous pourrions acheter chez les Américains et la Nation disposerait automatiquement d’une masse de 600 à 800 milliards avec possibilité de l’investir dans son économie par le canal de la reconstruction et de la modernisation de son équipement agricole et industriel.

Notre production nationale étant largement redevenue ce qu’elle était en 1939, le bon sens dit clairement qu’il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement.

Ou plutôt si : il y en a trop, même.

Et ce sont des raisons de classe.

Une politique de classe

Le dogme de la stabilisation astucieusement exploité permet à la classe, dont l’État représente les intérêts, de se procurer un certain nombre de petits avantages individuels ou collectifs.

Pris individuellement, tous les bourgeois savent bien qu’il est impossible de maintenir la monnaie papier à un cours fixe par rapport à l’or. Ils savent également que ce cours ne peut que baisser et cela d’autant plus que, momentanément, en France particulièrement, il se trouve fixé à un cours beaucoup trop haut. Alors ils en profitent : ils boursicotent, ils achètent de l’or et des devises étrangères, ” ils se couvrent ” comme on dit à la Bourse. Bien entendu, ils pousseraient des cris d’orfraie si ce gouvernement qui ne leur plaît que parce qu’il évite le pire, c’est-à-dire guère, se mettait à l’aise financièrement parlant, en reléguant au magasin des vieilles dentelles, les articles de l’économie classique qui le condamnent à l’immobilisme. Mais demain, par un de ces renversements dont le suffrage universel est coutumier, des gens qui les représentent mieux seront portés au pouvoir : M. Paul Reynaud reprendra la théorie qui lui est chère de la ” dévaluation à froid ” ; ils applaudiront et… ils réaliseront la couverture ! Ils gagneront ainsi sur les deux tableaux car, en sus du bénéfice relevant de la couverture, ils auront un gouvernement qui fera mieux leur politique de stagnation ou de régression sociale.

Collectivement parlant, elle permet cette politique des salaires qui veut que, quand un ouvrier fabrique ou produit une marchandise dont le prix de revient réel est de 100 francs, dont le prix de vente ne peut pas être inférieur à 300 fr. en raison du mode de circulation des richesses, ce même ouvrier soit dans l’impossibilité de se la procurer, parce que, au titre du salaire, il ne touche, en monnaie-papier, c’est-à-dire en valeur flottante que 30 à 50 % du prix de revient soit 30 à 50 fr. (dans le meilleur des cas!) ce qui ne représente que le sixième de la valeur d’échange d’une richesse qu’il a créée. Autrement dit, elle permet la politique des salaires excessivement bas ce qui est la meilleure forme de l’asservissement, et, en la soustrayant aux besoins de la consommation de ceux qui travaillent, la mise en réserve en valeur réelle de la plus grande partie des ressources de leur travail au profit exclusif… de ceux qui ne travaillent pas. A quoi est affectée cette mise en réserve, on le devine aisément: à la sécurité de ceux qui se l’approprient, à l’entretien d’un formidable appareil policier et militaire, à la guerre des marchés sur le terrain de la concurrence, à la guerre tout court et… à la belle vie.

L’argument qui justifie cette escroquerie séculaire — et il porte, malheureusement! — s’abrite derrière l’intérêt général et se développe en cascade:

L’augmentation des salaires entraîne l’augmentation des prix et crée le déficit budgétaire par celle des traitements publics dont elle s’accompagne forcément ;
L’augmentation des prix entraîne celle du nombre des billets en circulation, par conséquent est une marge de dévaluation de la monnaie ; quant au déficit budgétaire, il entraîne l’augmentation des impôts, lesquels interviennent à leur tour comme faiseur d’une nouvelle augmentation des prix.
En fin de course, les salaires se [erreur d’impression, manquent deux lignes], on se retrouve au point de départ et tout est à recommencer : le cercle est vicieux.

Pour le faire admettre avec plus de chance de succès par ceux qui ont faim, on les berce avec le mirage d’une action gouvernementale qui fera baisser les prix ou les empêchera de monter.

Le cercle est peut-être vicieux, mais à coup sûr l’argument est spécieux.

Vanité des slogans

D’abord, il n’est pas vrai que l’augmentation des salaires soit à l’origine de celle des prix : de novembre 1948 à novembre 1949, il n’y a eu, en France, aucune augmentation des salaires et cela n’a pas empêché les prix d’augmenter de 20 à 25 % de l’aveu unanime de toutes les statistiques, officielles ou non.

La vérité, c’est que les prix montent en France, parce qu’ils montent en Amérique [note 1 : D’où l’impossibilité de les faire baisser par des mesures prises uniquement dans le cadre national.]. S’ils montent e Amérique, ils montent sur le marché mondial et, en vertu du principe des vases communicants qui s’applique aussi à l’économie, sur le marché intérieur de tous les pays clients de l’Amérique. A qui veut savoir pourquoi les prix montent sans cesse en Amérique comme ailleurs, j’ai répondu par avance : le système monétaire dans lequel tout se calcule par référence à l’or et qui implique la dévaluation systématiquement répétée du papier ; la nécessité pour toute économie de mettre en circulation un nombre de signes monétaires en concordance avec une production que le progrès rend sans cesse plus variée et plus volumineuse ; le mode de circulation des richesses avec le profit qui s’insère à tous les stades en faisant boule de neige ; les charges qui résultent de la dernière guerre, les libéralités du plan Marshall, etc. Pour les clients de l’Amérique, il faut ajouter les taux de changes arbitraires et anormaux. En regard de l’augmentation des prix qui participe de ces considérations, celle qui peut découler de l’augmentation des salaires peut être tenue pour insignifiante, sinon négligeable. Quel que soit son taux, d’ailleurs, il est indiscutable que, jusqu’ici elle eût pu être compensée sans grand dommage par une diminution du profit vers la suppression duquel doit normalement tendre tout effort progressiste.

L’argument du déficit budgétaire n’a guère plus de valeur. Le mode de perception des impôts dit clairement que, l’augmentation du volume des transactions, quelle qu’en soit la raison, exige impérieusement une augmentation parallèle des signes monétaires, c’est-à-dire de la monnaie-papier, la seule qui soit susceptible d’être augmentée. Il est non moins évident que, dans le système actuel, cette opération ne se conçoit pas sans la dévaluation de ladite monnaie-papier par rapport à l’or, c’est-à-dire par rapport à tout puisque tous les prix se calculent par référence plus ou moins directe à l’or. Mais supposez qu’au lieu de l’or, on prenne une autre base de calcul, la totalité de la production, par exemple ou même simplement les besoins de la consommation établis une fois pour toutes à un niveau donné : l’inconvénient s’élimine de lui-même. L’expérience du Docteur Schacht en Allemagne est, à ce sujet, significative.

Le système Schacht

Sur le plan doctrinal, le Docteur Schacht professait que l’or était une richesse fictive, que la notion de richesse était inséparable de celle d’effort et de travail, que l’effort et le travail étaient sources de richesses autrement réelles. Eût-il été nourri au meilleur sein du sérail socialiste et même révolutionnaire qu’il lui eût été impossible de tenir un langage plus sensé. Mais il avait observé que sur le plan pratique dans le monde de l’or-roi, le “fabuleux métal” était indispensable à la vie de l’État capitaliste. Aussi avait-il imaginé de s’en procurer en escomptant le travail de l’Allemagne, pour le faire travailler selon la méthode usuraire universellement en honneur. Il s’engagea donc à fournit à terme, à tous les pays qui voudraient bien les acheter, un nombre donné de moteurs Diesel, de lampes Osram, etc., ou une quantité déterminée d’acier Solingen, de produits chimiques, de verres spéciaux, etc., en échange d’un stock d’or dont il pourrait disposer à vue. Le monde entier marcha dans la combinaison et plus particulièrement les Américains qui avaient investi en Allemagne un nombre considérable de millions de dollars par ce procédé. L’or ainsi obtenu fut utilisé à gager une assez forte somme de marks dit bloqués, représentant chacun une quantité d’or invariable dans le temps et au moyens desquels l’Allemagne achetait à l’étranger les matières premières et les produits alimentaires indispensables à sa vie industrielle et à sa vie tout court. Pour éviter la dévaluation de cette monnaie-papier, à usage exclusivement externe, le Docteur Schacht régla les importations de l’Allemagne sur ses possibilités d’exportation et veilla sur l’équilibre de sa balance commerciale avec un soin jaloux. C’était, à peine déguisé, le retour au troc. Le procédé était simple : il suffisait d’y penser. Il était fructueux aussi: à la veille de la guerre, le mark était la monnaie européenne la plus solidement gagée par rapport à l’or en ce sens qu’ayant pris le départ à 3 fr. 50 en 1933, il en valait 14 en 1939. Mais, soit dit en passant, il était extrêmement dangereux pour les Anglo-Saxons dans la mesure où, limitant la consommation du plus formidable marché alimentaire et industriel du monde à ses possibilités de troc, il le faisait, par là-même, disparaître à peu près totalement des horizons de leur vente. Cette dernière considération autorise à penser que, même si Hitler ne s’était pas permis tant de fantaisies extra-humanitaires et de violations des traités à l’égard des peuples de l’Europe centrale, les Anglo-Saxons auraient été obligés de lui déclarer la guerre, un jour ou l’autre, dans la même intention que les Anglais la déclarèrent jadis aux Canadiens puis aux Chinois, pour forcer les uns à consommer du thé et les autres à fumer de l’opium.

Pour les échanges intérieurs, le Docteur Schacht eut recours à un autre procédé : il émit une seconde monnaie complètement détachée de l’or et qui n’avait de rapports avec la première que pour un nombre infime de gens, à savoir les Allemands qui se rendaient à l’étranger, — un rapport très dur d’ailleurs, envisagé sous l’angle de la cherté. Cette seconde monnaie, le Renten-Mark n’était pas gagée sur les possibilités de la production, ce qui eût été parfait, mais calculée en volume, sur les besoins des échanges, la consommation ayant été préalablement fixée à un certain niveau, ce qui l’était beaucoup moins. Dans la production nationale, l’État avait fait trois parts: ce qu’il destinait à l’échange extérieur, ce qu’il destinait à la mise en réserve capitaliste dans le même but que tous les autres Etat, et ce qu’il destinait à la consommation sur place. Le volume de Renten-Mark correspondait en valeur conventionnelle, à la troisième part : le ticket-matière interchangeable, en quelque sorte. Et, pour éviter que la classe dirigeante s’appropriât tout, que les ouvriers ne se présentassent jamais que devant des étalages vides et que la nouvelle monnaie ne subisse des fluctuations dommageables, on l’avait assortie de ticket-matière non-interchangeable. Réserve faite du caractère de classe qu’il conservait, ce procédé original qui constituait, dans son principe, un indiscutable progrès par rapport à l’ancien, n’était, par ailleurs, pas plus mauvais dans la pratique. Le seul argument qui nous puisse permettre d’en juger est le niveau de vie de la classe ouvrière. Le Docteur Schacht prétendait l’avoir prévu supérieur à ce qu’il était dans les autres pays capitalistes. Encore aujourd’hui, les végétariens sont de cet avis mais les carnivores le contestent. De toutes façons il était stable et supérieur à celui de la République de Weimar. Enfin, généralisé et étendu au monde, le système de Schacht offrait d’immenses possibilités de lutte à la classe ouvrière, pour la conquête de son droit, individuel ou collectif, au produit intégral de son travail.

Je suis persuadé, quant à moi, que si on ne voit pas le nom du Docteur Schacht dans tous les journaux en lettres de 50 cm. de haut, si on ne lui élève pas des statues dans tous les coins du monde, cela est uniquement dû au fait que le mouvement de réprobation qui souleva la conscience universelle contre le régime hitlérien, rejaillit sur lui.

Mais l’Histoire réparera cette injustice: elle en fera un précurseur. En attendant, avec leurs histoires de double secteur, les Mendès-France, les Yves Farge et les René Mayer, lui volent ses idées en sourdine. Et les Russes, qui n’ont l’air de rien, sont tranquillement en train de faire du rouble — et avec succès ! — ce qu’il fit du mark.

Conclusion

Sans le vouloir, je crois bien avoir démontré que le problème des salaires et des prix est un problème de production, de circulation et de consommation des richesses. Au terme de cette étude, je ne me pose pas la question de savoir à quelle date incertaine l’Histoire en apportera la solution. Ce que j’ai voulu établir c’est, qu’étant donnée l’étroite interdépendance de tous les phénomènes économiques, cette solution ne se concevait ni dans le cadre étroit des frontières nationales et en ordre dispersé, ni sans la suppression du système monétaire actuel ou son changement de base.

Elle coïncidera avec la fin du règne de l’or, le retour au troc entre les collectivités nationales ou les groupes ethniques et s’accompagnera de l’institution d’une monnaie dont le volume sera calculé sur celui de la production totale pour les échanges individuels à l’intérieur des groupes : le ticket-matière interchangeable dans la société sans classes.

******
Si je n’ai pas convaincu, je demande au lecteur la permission d’espérer que je lui ai au moins fait mesurer la longueur du chemin qui reste à parcourir.

Nous reprenons ces articles déjà publiés sur d’autres sites plus difficiles d’accès. Ils complètent ceux de La Voie de la Paix

 /////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Histoire d’une Escroquerie

Les politiques monétaires

***************

par Paul Rassinier

***************

Ce texte intitulé “Les politiques monétaires”, fait partie d’une série intitulée “Histoire d’une Escroquerie”; il a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 17, février 1950, p. 31 et suivantes.

Pendant les années 1927-1930, la Russie des Soviets donna dans le gigantisme : Staline lançait le mythe de l’industrialisation et, sentant le besoin de faire des choses qui se voient, pour mieux se donner les apparences de la réussite, il les fit monumentales. Ainsi fut conçu le Dnieprostroi, par les spécialistes du Gozplan. Le Dnieprostroi était un générateur d’électricité qui, utilisant le courant formidable, à la fois en volume et en puissance, du Dniepr, devait être à même de fournir de l’électricité à toute la Russie. Effectivement, on le vit de loin : les agents du Komintern hurlèrent dans toutes les langues du monde la magnificence de cette réalisation en ponctuant leur enthousiasme de vigoureux Piatiletka ! Ce qu’ils ne dirent pas, ce que la plupart d’entre eux ignorèrent probablement toujours, c’est que le Dnieprostroi ne servit pratiquement à rien. Quand l’œuvre fut achevée, on s’aperçut au Kremlin, que les spécialistes du Gozplan, s’ils avaient bien calculé les besoins de la Russie en force et en lumière et non moins bien les possibilités de production de la centrale qu’ils avaient édifiée, n’en avaient pas moins oublié une toute petite chose : le fil qui conduirait l’électricité, de Dniepropétrowsk jusque dans les coins les plus reculés du pays. La Russie manquait de câbles. On se mit à la recherche de cet indispensable article : ainsi apprit-on que les savants n’avaient pas encore trouvé le moyen de conduire le courant électrique au delà d’un certain nombre de kilomètres sans le secours de relais-transformateurs ou condensateurs sur tous les circuits. On mit à l’étude l’installation des transformateurs et des condensateurs et, chemin faisant, on découvrit que ni les usines qui devaient utiliser la force, ni les lampes qui devaient brûler la lumière, n’existaient aux endroits où on voulait conduire l’une et l’autre. On découvrit même, par surcroît, qu’il s’écoulerait un certain nombre de lustres, peut-être de siècles, avant que les installations électriques correspondant à la construction du Dnieprostroi et de Dniepropetrowsk, pussent être mises au point. De fait, en 1942, soit quinze années après, les Allemands avaient déjà conquis la ville et détruit l’installation que la Russie n’avait encore trouvé le moyen de consommer qu’une infime partie de l’électricité produite par une seule de ses génératrices ! Dans l’histoire capitaliste et précapitaliste, l’affaire du Dnieprstroi s’est reproduite à des millions d’exemplaires sous les noms les plus divers, des pyramides d’Égypte à la cité marseillaise de Le Corbusier. Elle est le symbole du capitalisme, sa représentation figurative la plus probante et, à ce titre, elle prend la valeur d’un véritable et suggestif apologue. Il en est de toute la production capitaliste comme de l’électricité du Dnieprostroi : on produit tant qu’on peut dans tous les domaines parce qu’on sait que les besoins de la consommation sont inextinguibles, mais on oublie une toute petite chose, le fil conducteur au moyen duquel on fera parvenir au stade de la consommation les énormes quantités de richesses créées par le travail des hommes. En électricité, le fil conducteur, c’est un câble dont les défaillances peuvent être palliées par des transformateurs ou des condensateurs judicieusement installés de distance en distance. en économie politique, c’est la monnaie. Dans un précédent article [ note 1 : Défense de l’Homme, n. 15 ( décembre 1949 ) ] j’ai montré que l’or et sa représentation-papier, indépendamment des arguments de classe qui les maintiennent comme unique moyen d’acheminement, étaient d’une insuffisance criarde. Peut-être n’est-il pas superflu de s’arrêter à quelques détails des politiques monétaires issues des manipulations intrinsèques qu’à intervalles réguliers on greffe sur le circuit des richesses, en leur assignant un rôle de transformateurs ou de condensateurs, de démonter leur mécanisme et de mettre en évidence les raisons profondes pour lesquelles, n’ayant jamais réussi, elles ne pouvaient en outre jamais réussir. C’est l’objet de ce second article.

Les politiques monétaires participent toutes du même principe : l’augmentation en volume de la monnaie papier avec sa conséquence inéluctable, la dévaluation. Elles sont cependant de deux ordres d’idées quant au rayon d’action dans lesquels elles prétendent à l’efficacité. Les unes sont internationales, les autres nationales. Au nombre des premières figure la conférence de Bretton Woods, en 1945, et celle plus récente de Washington ( septembre 1949 ). Au nombre des secondes, il faut compter les différentes mesures qui ont tenté en vain, successivement et souvent contradictoirement, d’établir un rapport, sinon stable, du moins normal ou acceptable, entre les salaires et les prix, c’est-à-dire entre le revenu national et les moyens de le consommer. Pour ne s’en tenir qu’à ce qui s’est passé en France depuis la Libération, on peut dire que, sous cet angle, trois politiques au moins ont été pratiquées avec un égal insuccès :

— La compression des prix par voie autoritaire ;

— L’augmentation des salaires ;

— La compression des prix par l’entremise des subventions d’État à la production.

On en pourrait ajouter une quatrième qui relève de l’affolement et procède de la combinaison des trois selon les méthodes éprouvées de l’Apprenti sorcier, mais, comme elle ne résiste pas à l’examen, il n’y a lieu de la citer que pour mémoire.

Les esprits optimistes se féliciteront sans doute qu’on en soit arrivé à considérer le problème monétaire comme conditionnant celui des échanges et à l’envisager d’abord sur le plan international ou mondial, choses auxquelles personne ne songeait il y a seulement un quart de siècle. Les esprits objectifs que le souci d’optimisme ou de pessimisme n’atteint pas observeront que, dans les deux ordres d’idées, on agit à la manière des constructeurs de Dnieprostroi, que chaque fois qu’on s’est trouvé dans l’obligation d’augmenter le nombre des signes monétaires, jamais on n’a envisagé de le faire en leur conservant leur valeur et que, par conséquent, le problème reste toujours entier et au même point quand il ne s’aggrave pas. A quoi sert, en effet, d’augmenter le nombre des billets en circulation si, avec plus de billets, on ne peut acheter ni consommer plus de marchandises et si, comme c’est le cas, on s’aperçoit même, après chaque opération, qu’on en peut acheter moins encore qu’avant ? Le monde capitaliste, enserré dans les maillons de la chaîne du progrès qui le condamne à produire toujours plus, ne conçoit la possibilité de s’en dégager que par des mesures qui le condamnent à consommer de moins en moins ou autant dans le meilleur des cas, mais jamais plus. Ainsi, l’accumulation des richesses qui lui offre un certain nombre de moyens de manœuvre au stade de la réserve, quand elle s’accentue et dépasse un certain niveau, devient une charge qui le paralyse et une maladie incurable quand elle n’offre plus aucune possibilité de limitation. Depuis Charles Gide, pourtant, il est admis par tous les politiciens et par tous les économistes d’un extrême à l’autre de l’horizon politique, que l’augmentation de la production non seulement permet à tous les régimes de satisfaire plus de besoins individuels, par conséquent d’augmenter le volume de la consommation, mais encore leur en fait une obligation à peine de troubles graves, voire de mort en cas d’entêtement. Ceci est évidemment une autre histoire : une chose est la théorie, une autre la pratique, et, dans le passage de la parole aux actes, l’intérêt de classe joue toujours plutôt comme un frein que comme une incitation. En foi de quoi l’or, toujours roi, reste toujours le maigre fil conducteur.

La conférence de Washington.

Hitler à peine écrasé, les Américains se sont aperçus qu’ils n’avaient arraché le marché européen à l’Allemagne que pour le livrer aux Russes. Dans l’impossibilité matérielle et morale de procéder à un renversement des alliances devenu sans objet, comme de continuer militairement la guerre, ils ont imaginé une politique au premier abord séduisante dans ses effets économiques probables, en tout cas supputés : à Bretton Woods, en 1945, ils ont accepté que les taux de change des monnaies européennes fussent fixés à un niveau très supérieur à leur valeur réelle calculée par référence aux disponibilités en or du vieux continent. Ainsi, le gardaient-ils comme client dans le même temps qu’ils avaient la possibilité de l’influencer politiquement et, par exemple, de l’entraîner dans l’aventure atlantique. Le Pacte Atlantique étant signé, et en voie de réalisation les dispositions stratégiques en vue de la prochaine guerre qu’ils jugent inéluctable, les Américains n’étaient plus tenus, ni à la même générosité, ni aux mêmes précautions diplomatiques. Aussi furent-ils moins larges à Washington et abaissèrent-ils les taux de change de la livre sterling et des autres monnaies européennes dans une proportion qui, pour être encore au-dessus de la normale dans le système monétaire à base d’étalon-or, n’en est pas moins notable et très dommageable à l’ensemble des échanges. Peut-être espéraient-ils, en élevant le taux du dollar et en payant moins cher ce qu’ils achètent en Europe, se rembourser dans une certaine mesure des libéralités du Plan Marshall ? Et sans doute pouvaient-ils justifier la mesure en annonçant que le nouveau taux du dollar correspondait à leurs disponibilités en or. Arithmétiquement, ces raisonnements sont rigoureux. Économiquement, ils constituent des erreurs monumentales en ce sens qu’ils ne tiennent pas compte de l’orientation du courant des échanges.

De même qu’entre des vases en communication l’eau va de ceux qui en contiennent à ceux qui n’en contiennent pas, les richesses, entre les groupes humains, vont de ceux qui en produisent à ceux qui en produisent moins. L’Amérique est un pays producteur qui a besoin de l’Europe occidentale, beaucoup plus comme client que comme fournisseur. Depuis l’opération, les États-Unis paient, comme ils l’espéraient, moins cher ce qu’ils achètent en Europe, mais, comme ils achètent peu, le bénéfice est négligeable. Par ailleurs, comme l’Europe occidentale paie plus cher tout ce qu’elle achète chez eux, elle achète moins. Résultat : la crise de surproduction — qu’ils disent ! — qui menace les États-Unis, depuis la Libération, s’accentue parallèlement à la réduction du courant de leurs ventes et sous peu ils s’apercevront que sous couvert d’éviter une crise financière à Wall Street, ils n’ont fait que précipiter une crise sociale latente caractérisée par un nombre appréciable de chômeurs. Et que le reste viendra quand même, par surcroît !

En ce qui concerne plus particulièrement la France, les accords de Washington, s’ils ont abaissé la valeur du franc par rapport au dollar, l’ont élevé par rapport à la livre sterling. Résultat : les Anglais, qui sont nos plus proches et nos principaux clients, nous achètent moins. Autre résultat : nos marchandises seront moins chères pour les Américains, qui ne nous achètent presque rien, ce qui fait que nous recevrons encore moins de dollars pour plus de travail. Troisième résultat enfin : les marchandises venant du Commonwealth qui transitent en Angleterre à destination du marché mondial, sont encore moins chères que les nôtres et leur livrent une redoutable concurrence. Autrement dit, la France, condamnée par toutes les raisons qui précèdent, à vendre moins, ne pourra qu’acheter moins encore qu’auparavant. Que si on m’objecte la balance commerciale pour la première fois en équilibre, sans réduction du volume des achats, en novembre, il me suffise de répondre qu’il faut voir là l’effet immédiat de la dévaluation du franc, laquelle ne pouvait que se traduire par un ” à valoir ” à la colonne crédit, sur les opérations en cours. Mais attendons la fin et notamment que cet ” à valoir ” soit épuisé, ce qui ne saurait tarder…

En définitive, la conférence de Washington a ralenti le courant des échanges dans le sens de la vente pour les États-Unis eux-mêmes et dans les deux sens pour tous les pays intégrés dans la zone dollar. Et, de quelque façon qu’on tourne ou retourne ses résultats, on ne rencontre que des inconvénients pour toutes les parties en cause.

Bien qu’on risque de froisser quelques susceptibilités, et non des moindres, il n’est pas exagéré de dire que, de tous les journaux, c’est le Canard Enchaîné qui a le mieux caractérisé la dernière manipulation monétaire internationale en écrivant, d’une part :

” L’Angleterre, la France et les autres pays européens achètent beaucoup de choses aux États-Unis. Pour cela, il leur faut beaucoup de dollars, et ils en ont de moins en moins. La situation devenait critique ; les financiers se sont réunis à Washington pour trouver une solution. Et ils ont dévalué la monnaie des acheteurs. De sorte que le dollar est encore plus cher, que les acheteurs auront de plus en plus de peine à s’en procurer et que, bientôt, ils ne pourront plus rien acheter du tout. — C.Q.F.D. ” ;

Et de l’autre, en se plaçant du point de vue des États-Unis :

” Comme ça, s’est dit sir Stafford Crips, les Américains pourront acheter davantage de produits anglais. En dévaluant le franc, M. Petsche s’est tenu le même raisonnement. Et aussi tous les autres ministres des Finances des pays dévaluateurs. Il est donc facile de prévoir ce qui va arriver. Les Américains achèteront au monde entier des marchandises dont ils n’ont nul besoin. Et comme ils pourront de moins en moins vendre les leurs, il ne leur restera plus qu’à fermer leurs usines. C’est décidément un peuple très généreux. “

Si j’avais, moi aussi, le sens de l’humour, je dirais combien il est réconfortant de savoir la gestion des affaires du monde entre les mains de techniciens d’une telle valeur, d’économistes si distingués, d’hommes si avisés que les décisions qu’ils prennent aussi gravement puissent être aussi clairement, aussi pertinemment et aussi magistralement exécutées, entre deux coups de Juliénas, en quelques phrases d’une ironie au demeurant facile. Mais je n’ai pas le sens de l’humour et ma préférence va au mode sérieux. Aussi me bornerai-je à souligner que le régime capitaliste demeurera condamné à des solutions qui relèvent de l’humour tout en engendrant les plus dramatiques tragédies sur le plan humain, tant qu’il n’aura pas changé la base de son système monétaire ou qu’il ne l’aura pas supprimé. En ajoutant que, si par hasard il s’engageait dans cette voie, il ne pourrait pas rester capitaliste, ce qui veut dire qu’il est condamné de toutes façons.

Avec un peu d’imagination, cependant, les Américains, maîtres du jeu, eussent remarqué que l’Europe occidentale et l’Amérique n’étaient complémentaires sur le plan des échanges que par l’or qui se produit en sterling et s’achète en dollars, en raison de l’inexplicable penchant qu’en dépit de leur ultra-modernisme, les États-Unis ont gardé pour ce métal d’une si précieuse inutilité. Et ils auraient essayé de trouver une solution qui eût permis à l’Angleterre de continuer à leur envoyer tout son or au fur et à mesure de sa production, en échange de tout ce qu’elle ne produit pas mais dont elle a incontestablement besoin. Orientant leurs recherches dans ce sens, ils ne pouvaient pas manquer de conclure à la dévaluation du dollar assorties de redistributions périodiques du stock d’or qui, en s’accumulant dans les caves de Wall Street, aurait fini par étouffer complètement l’économie américaine. Les possibilités de consommation de l’Europe occidentale, ruinée par deux guerres en moins de trente ans, étant immenses, elles auraient fourni un écoulement naturel à toute la production américaine durant le temps de… quelques redistributions d’or, l’artifice ne pouvant envisager le terme de ses effets qu’au moment où ladite Europe occidentale aurait pu être considérée comme complètement relevée, c’est-à-dire apte à faire face à tous ses besoins. Les mérites politiques de cette façon de procéder sont évidemment discutables : elle avait au moins celui de retarder la guerre et l’expérience du bolchevisme dans toute la zone qui est directement menacée par lui et qui vit dans sa tragique obsession. Au surplus, elle se justifiait dans son provisoire, au titre d’opération classique, par le fait qu’en Amérique même le dollar est la seule denrée dont le prix en or n’ait jamais diminué depuis 1933. Et, de toutes façons, il faudra en passer par là ( ainsi que l’attestent les récentes fluctuations en baisse des opérations de bourse à Washington ), car tous les artifices étant maintenant épuisés, il semble bien qu’il ne reste plus au capitalisme que celui-là.

Mais les Américains sont aussi dépourvus d’imagination que moi du sens de l’humour. Leur fétichisme égoïste et doré sur tranche l’a emporté et il est devenu inutile d’épiloguer dans d’autres intentions que celle de se donner à soi-même la satisfaction d’avoir compris.

Ces textes ont été affichés sur un site Internet actuellement censuré par la plupart des fournisseurs d’accès en France.

 

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Histoire d’une Escroquerie

Esquisse d’une politique monétaire de reconsidération

par Paul Rassinier

***************

 

Ce texte fait partie d’une série intitulée “Histoire d’une Escroquerie”; il a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 19, avril 1950, p. 45 et suivantes.

Tout le monde l’admet: le problème des salaires et des prix est un problème monétaire, et le problème monétaire lui-même est une question de production, de circulation et de répartition des richesses. C’est à partir des solutions que les avis divergent. Et, dans ce domaine, on ne peut plus remarquer autrement que sous la forme d’une sorte de poncif que, chaque fois qu’on s’est penché sur l’une quelconque des trois parties d’un même problème, on a oublié de le faire en fonction des deux autres. Il y a là, évidemment, une disposition d’esprit propre aux tenants du régime capitaliste et qui consiste, d’une part, à opérer par tâtonnements en l’absence de tout principe directeur, de l’autre à éviter systématiquement toute mesure qui serait de nature à ébranler le régime dans ses soubassements. Il y a aussi, à la fois une certaine ingénuité et une erreur d’optique de la part de ceux qu’on ne peut pas considérer comme étant des tenants du régime, mais qui, obéissant pour la plupart à des impératifs impondérables, s’en donnent consciemment ou inconsciemment les apparences. Pour les uns et pour les autres, en un moment où les principes fondamentaux d’action et de pensée sont perdus dans une confusion générale entretenue comme à plaisir dans tous les esprits, il est devenu indispensable de reconsidérer le problème économique dans son ensemble, de le situer dans le temps et de mettre en évidence certains de ses aspects actuels qu’on laisse volontairement ou involontairement dans l’ombre.

Une erreur d’optique.

Tous les historiens, tous les économistes, tous ceux dont le métier ou le penchant naturel est de comparer ce qui est avec ce qui fut, sont frappés par les progrès considérables qui ont été accomplis dans le domaine de la production des richesses, dans le temps relativement court — moins de deux mille ans! — qu’on est convenu d’appeler la période historique de l’Humanité. Ils le sont davantage encore, si leur comparaison en prend, comme terme de départ, que la découverte de l’Amérique ou, plus près de nous, la naissance du capitalisme industriel. Et, s’ils ne veulent tenir compte que de ce qui s’est passé en Amérique dans les cinquante dernières années, ils sont effarés.

Mais, dans les historiens et dans les économistes, il y a ceux qui sont accrédités et ceux qui ne le sont pas. Et, il va de soi que, dans l’évolution des sociétés, les premiers ont plus de poids. Malheureusement, il se trouve qu’ils ont le moins de fonds: c’est la raison pour laquelle, dans un système de production quantitative et qualitative qui n’a cessé de s’améliorer selon une progression géométrique depuis deux mille ans, le réseau de circulation des richesses est resté rigoureusement le même dans ses principes, emprisonné qu’il est dans un système monétaire qui date de quelques siècles avant Jésus-Christ. Les économistes accrédités, plus particulièrement, n’ont pas encore réalisé qu’un système monétaire qui suffisait aux besoins des échanges du monde méditerranéen quand Athènes, Alexandrie ou Rome y exerçaient la prépondérance politique et économique, qui suffisait encore aux mêmes besoins, au temps de la Ligue Hanséatique et des marchands vénitiens ou génois, devait forcément tomber en désuétude à partir du jour où le centre du monde se déplaçait vers Madrid (avec la découverte de l’Amérique), vers Londres (avec la naissance du colonialisme) et, à plus forte raison, vers New-York (avec la naissance du capitalisme américain et de son extraordinaire esprit de modernisme). Par voie de conséquence, les politiciens qui ont la charge des États leur ont d’autant plus facilement emboîté le pas qu’ils travaillaient pour leur compte et, suivant leurs indications en cela, prétendent toujours résoudre les difficultés des échanges avec les mêmes moyens et les mêmes méthodes qui avaient cours au temps où les Crétois échangeaient les bois du Liban contre l’étain des Cassitérides.

Quelques idées neuves.

En réalité, elles ne sont pas neuves. Si elles le paraissent, c’est parce qu’elles n’ont jamais été prises en considération. Mais elles datent du passage de l’esclavage au salariat et elles hypothèquent depuis cette date tous les faits sociaux et toutes les solutions qu’on leur apporte. Les uns sont d’ordre purement économique. Les autres ressortissent à l’interprétation qu’on donne aux faits sociaux eux-mêmes. On peut notamment avancer que:

1. Plus les salaires sont élevés, plus les prix sont bas;
2. L’intervention de l’État en matière de prix et de salaires fausse leurs rapports, mais à sens unique;
3. Plus les sociétés étatisées font d’économies, plus il faut payer d’impôts;
4. Plus le volume de la monnaie-papier est grand, plus les échanges sont normaux et plus est juste la répartition sociale des richesses.

J’arrête là cette énumération soucieux que je suis de la limiter à des détails qui s’agrègent harmonieusement dans un tout. Mais on peut l’étendre à l’infini, dans d’autres directions, à peu près à tous les soi-disant principes qui constituent les fondements de la politique du capitalisme, appliquée à l’économie.

A première vue, évidemment, on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un alignement de paradoxes dans le dessein de plaisanter.

Qu’on en juge.

Hauts salaires et bas prix.

Si je ne m’abuse, c’est Marx qui, le premier et à l’étonnement général, avança cette idée qu’il n’y avait de chances d’obtenir des prix bas, qu’à la condition de pratiquer une politique de hauts salaires. Je ne sais pas s’il l’avança sous cette forme et je ne sais plus où. Peu importe d’ailleurs.

Sur le plan de la spéculation intellectuelle, il n’est que de réfléchir un instant pour s’en convaincre. D’abord, l’ouvrier est comme la machine: de même que plus on met de charbon dans une locomotive ou d’essence dans un moteur, plus on augmente les possibilités de rendement de l’une et de l’autre, mieux on alimente l’ouvrier, plus on augmente ses capacités de production. Or, il n’est pas besoin de démontrer que, dans toute entreprise, le rendement est le facteur essentiel de la diminution ou de l’augmentation des prix de revient. Il n’est pas non plus besoin de démontrer que, dans un régime dont les échanges sont régis par les lois de la concurrence, plus la production, fonction du rendement, est grande, plus les détenteurs de richesses en concurrence les uns contre les autres, vivent dans une conjoncture d’obligation à l’écoulement, qui les force à la baisse au détriment du profit. Les hauts salaires facteurs de baisse, sont donc en même temps un double facteur de limitation du profit, à la production même et à la consommation. Il n’entre pas dans mon propos de démontrer que les classes dirigeantes n’ont jamais échappé aux effets bienheureux des hauts salaires que par la guerre, moyennant quoi, elles ont pu continuer à nous imposer les effets désastreux des prix très hauts.

Sur le plan expérimental, l’exemple des États-Unis est probant: voilà un capitalisme qui est devenu le plus puissant du monde — provisoirement ou non — en cinquante ans, par la politique des hauts salaires.

L’intervention de l’État.

Elle a pour conséquence la raréfaction des marchés, en période de pénurie comme en période d’abondance. En période de pénurie, on la justifie en prétextant que les marchandises étant rares, ceux qui les détiennent pratiquent des prix très haut. Alors, on taxe et on réquisitionne. Mais, d’une part, il faut un appareil spécial (le contrôle économique), dont les frais de personnel et autres se répercutent sur le prix des marchandises sous la forme de l’impôt. De l’autre, l’appareil économique de l’État étant plus fort et mieux organisé que son appareil politique, la taxe et la réquisition entraînent le marché noir vers lequel les marchandises, raréfiées par l’intervention de l’État, fuient à un cours très élevé. Il s’ensuit qu’à la taxe pratiquée à un prix honnête et en rapport avec les salaires, rien ou presque n’est à vendre et qu’au marché libre on trouve tout ce qu’on veut à des prix inabordables pour les salaires.

En période d’abondance, l’État est l’acheteur qui dispose du plus grand pouvoir d’achat. Il intervient au titre de demandeur et il fait monter les cours: on le voit pour l’alcool, pour la betterave et pour le vin. Mais, cette fois, c’est intentionnellement et dans l’intérêt des détenteurs de richesses consommables dont il est le mandataire.

Je passe sur les interventions de l’État qui visent à légiférer en matière de salaire. Pendant la période de pénurie, elles avaient pour résultat le blocage des salaires — dans le but, disait-on, de faire baisser les prix, ce qui était un non-sens — sans toucher aux prix autrement que par des moyens dérisoires comme l’étiquetage. En période d’abondance, elles visent au même but, on vient de le voir dans la discussion des conventions collectives et dans les grèves.

Comment en serait-il autrement d’ailleurs, l’État reposant sur la division des sociétés en classes et n’étant jamais, en pratique et par définition, autre chose, entre les mains des classes dirigeantes que l’instrument d’asservissement des classes dirigées?

Impôts et économies.

En France et dans le vieux monde capitaliste, les impôts indirects fournissent les quatre cinquièmes des recettes des États, le cinquième restant étant fourni par l’impôt direct. Dans le monde capitaliste nouveau, c’est-à-dire aux États-Unis, la proportion n’est pas tout à fait rigoureusement inverse, mais peu s’en faut. Je ne parle pas de ce qui se passe en Russie où les impôts, qu’ils soient directs ou indirects, sont le fait du Prince sous des formes variées dont la plus commune est l’emprunt forcé.

Savoir quelle est la forme d’impôt la plus juste n’est pas l’affaire: il n’y a pas d’impôts justes en régime capitaliste, mais la forme la plus injuste, les socialistes de toutes les écoles en sont tombés d’accord, est celle qui frappe le consommateur, c’est-à-dire l’impôt indirect, à laquelle l’État tend à avoir de plus en plus recours [note 1: Il en sera de même aux États-Unis, en raison du plan Marshall.]

Ce que je veux dire, c’est que, dans un régime où les recettes de l’État dépendent presque exclusivement des impôts indirects, lesdites recettes sont fonction du nombre et du volume des transactions.

Par voie de conséquence, si l’État, quand il établi son budget est préoccupé d’économies, il limite le volume de la circulation monétaire en papier, c’est-à-dire le volume des transactions en nombre et en quantité. Par là-même, il diminue les rentrées d’impôts effectivement. Mais, ses dépenses étant incompressibles, il n’arrive jamais qu’à les limiter au stade de la prévision, c’est-à-dire virtuellement. Pour s’en convaincre, il n’est que de comparer les budgets des dépenses de ces dernières années: elles ont sans cesse augmenté et cela se conçoit aisément. Si l’État peut facilement limiter ses dépenses d’investissement (grands travaux, entretien des voies de communications, écoles, hôpitaux, etc.), il est impuissant contre ses dépenses militaires et ses dépenses de personnel (police, administrations diverses, etc.), qui augmentent sans cesse, les premières parallèlement aux dangers de guerre, les secondes en raison du personnel nouveau qu’il faut engager jusques et y compris pour faire des économies.

Les frais de l’État restant les mêmes quoi qu’on fasse, ou augmentant chaque année par rapport à la précédente, il faut pour y faire face, la même masse globale ou une masse plus grande de recettes, ce qui veut dire que plus on fait d’économies globales, et plus on diminue le nombre des transactions, plus il faut imposer chaque transaction, c’est-à-dire augmenter individuellement les impôts.

Et comme ces impôts indirects sont, en définitive payés à l’achat au détail des marchandises consommables, c’est le consommateur qui en fait les frais sous la forme d’une augmentation du coût de la vie.

En faisant des économies, on fait donc d’une pierre deux coups: on augmente les impôts individuels et on fait monter les prix.

Mon raisonnement n’est peut-être que théorique à première vue: si on compare avec ce qui s’est passé dans la pratique, son bien fondé ne peut que sauter aux yeux des moins avertis. Et l’inconvénient qu’il souligne se double d’un autre, plus tragique encore: à mesure que la production a augmenté pour revenir à la normale, le volume des ventes a diminué chez tous les commerçants de gros ou de détail. Mais il y a une chose qui est allée sans cesse croissante: le poids des impôts.

Pouvoir d’achat et papier-monnaie

La quantité d’or produite dans le monde étant insuffisante pour faire face aux besoins de tous les échanges individuels à l’intérieur des États, ou collectifs d’État à État, on a eu recours au papier-monnaie. L’émission du papier-monnaie est soumise à deux influences contraires: d’une part celle de l’État qui tend à la limiter en fonction de la production de l’or pour lui conserver un rapport de valeur, de l’autre celle des besoins des échanges qui tend à augmenter sans cesse dans les proportions de l’augmentation de la production. Naturellement l’influence de l’État est prépondérante. Mais celle des besoins grandit sans cesse à tel point qu’il n’est pas douteux qu’elle finira par triompher.

Le système d’émission des billets, pour la monnaie-papier, est tel que plus on émet de billets, plus on diminue la valeur, c’est-à-dire le pouvoir d’achat de chacun d’eux. J’ai déjà expliqué que c’était parce qu’on avait pris l’or comme étalon. Si on prenait une marchandise plus courante, le blé, par exemple, il en irait tout autrement, l’ingénieur Archer qu’on croit fou et qui l’est peut-être, en a triomphalement fait la preuve expérimentale avec son Europa. Si on prend l’ensemble de la production nationale comme le fit le Dr Schacht en Allemagne dans les conditions que j’ai déjà exposées, il devient possible d’émettre de billets en toujours plus grand nombre, sans diminuer le pouvoir d’achat de chacun d’eux sur le marché intérieur. Évidemment, il faut doubler cette monnaie intérieure d’une monnaie extérieure pour les échanges avec les autres États. Et, cette monnaie extérieure étant à son tour mise en circulation, il est nécessaire que chaque État n’importe pas plus qu’il ne peut exporter.

Dans l’état actuel des choses, avec une seule monnaie pour les deux marchés intérieur et extérieur, il y a une difficulté qui est insurmontable. Si on suivait le trajet effectué par un billet de banque à partir de la machine qui l’a tiré pour le compte de la banque, on s’apercevrait qu’au bout d’un certain temps, il y revient après un parcours plus ou moins long: la banque l’avance à l’État qui l’utilise pour financer ses dépenses de personnel ou d’investissement; le fonctionnaire ou l’ouvrier qui le touche en salaire ou en traitement le porte chez le commerçant ou à la Caisse d’Épargne; le commerçant et la Caisse d’Épargne le retournent à la Banque de France et le circuit recommence. En dépit que cela ne tombe pas facilement sous les sens pour les non-initiés, il n’y a qu’une infime partie des billets émis qui ne soient pas soumis à la règle générale: ceux qui sont utilisés pour les achats à l’étranger et qui ne reviennent à la Banque de France que d’après d’autres règles, notamment après un plus long périple et à un autre cours que celui qui est marqué. Une simple comparaison convaincra ceux qui douteraient du phénomène: chaque année le nombre des billets en circulation augmente du déficit de la balance commerciale, à peu de choses près, parce qu’il y a encore des gens qui dissimulent leurs billets de banque sous les piles de draps au lieu de les porter à la Caisse d’Épargne ou à l’étranger.

Conclusion

Ces modestes considérations sur la politique monétaire n’ont aucun caractère constructif. Elles ne visent qu’à vulgariser quelques principes qui n’ont pas encore cours dans les sphères officielles, et qui ont perdu beaucoup de crédit depuis les deux guerres, dans celles qui ne le sont pas. Mais il n’est pas interdit de penser que, par la force des choses, après des expériences diverses et plus ou moins tragiques, elles seront, pour demain, des vérités banales.

Telles qu’elles sont présentées, elles comportent, la dernière surtout, une leçon à l’échelle nationale.

Lors de la discussion de la loi des maxima au Parlement, tous les partis — sauf le parti communiste, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le sujet — sont tombés d’accord pour limiter les dépenses d’investissements dans de grands travaux et notamment dans la reconstruction, aux possibilités offertes par le système monétaire actuel, c’est-à-dire sans émission nouvelle de papier-monnaie.

D’abord on n’a pas empêché la circulation monétaire d’augmenter dans des proportions notables, depuis. Ensuite on ne réalisera pas les économies prévues parce que c’est impossible. En troisième lieu, on mange l’impôt en herbe. En quatrième, si le déficit budgétaire n’apparaît pas encore dans toute sa magnificence c’est parce qu’on repousse indéfiniment la discussion de la loi des voies et moyens. Enfin, on a sacrifié la reconstruction du pays.

A l’actif de l’opération, on a sauvé le franc par rapport à l’or et aux devises étrangères, mais on peut tenir pour assuré que cette politique aura une échéance assez rapprochée et que le franc fera un saut remarquable en direction des valeurs infinitésimales les plus impensables.

Divers journaux parmi lesquels il faut citer L’Aurore qui est le plus catégorique, s’en sont aperçus au début de ce mois et ont prôné une politique d’investissements massifs.

C’est déjà ça.

Le reste finira bien par venir.

Ces textes ont été affichés sur un site Internet actuellement censuré par la plupart des fournisseurs d’accès en France.

Advertisements