Benjamin Péret

INDEX

Controverse dans les pages de Défense de l’Homme entre Paul Rassinier et Benjamin Péret au sujet de l’insurrection hongroise de 1956.

Défense de l’Homme, n° 100, février 1957, p. 3 à 7.

SUR LA REVOLUTION ET LES REVOLUTIONNAIRES EN PANTOUFLES

J’ai toujours été beaucoup moins qu’enthousiasmé par la thèse de Benjamin Péret qui, traitant des voies et moyens de la Révolution, postule la supériorité des Conseils ouvriers sur les syndicats. Son évocation par Marie et François Mayoux dans le dernier n° de Défense de l’Homme, à propos des événements de Hongrie n’a pas modifié mes dispositions d’esprit à son endroit et les commentaires dont ils la font suivre m’ont plus horrifié que séduit.

D’abord, cette thèse se fonde uniquement sur l’expérience et je n’aime guère les empiriques surtout dans les circonstances qui engagent la vie des collectivités. Ensuite, elle procède du sophisme : qu’au cours des trente ou quarante dernières années, les luttes ouvrières n’aient pas connu un seul cas où les Conseils ouvriers ne se soient trouvés dans l’obligation d’entrer en lutte avec les syndicats est sûrement vrai mais ne me paraît prouver qu’une seule chose et c’est que les syndicats ne traduisent pas les aspirations de la classe ouvrière ce qui est dans la logique des choses puisque la classe ouvrière n’est plus syndiquée. Des syndicats ouvriers ( je ne parle pas des syndicats de fonctionnaires ou assimilés dont la doctrine sociale ne dépasse pas la poursuite d’indices de traitements confortables et savamment hiérarchisés ) il ne reste que l’armature, c’est-à-dire une théorie de permanents qui vivent dans l’antichambre du Pouvoir, sont beaucoup plus préoccupés de leur propre sort que de celui de la masse avec laquelle ils n’ont aucun contact, et tirent leur subsistance beaucoup plus des subventions gouvernementales que des cotisations de leurs rares adhérents. Si Benjamin Péret veut dire que, dans une telle situation, les Conseils ouvriers spontanément jaillis du mécontentement populaire dans certaines circonstances, ont été amenés à prendre le relai des syndicats défaillants, et qu’ils étaient seuls à pouvoir le faire, j’en suis aisément d’accord. Mais je ne le suis plus s’il ajoute qu’ils l’ont fait avec plus de bonheur, au cours des trente à quarante dernières années. Je ne connais pas non plus un seul cas où les luttes ouvrières, menées par la masse livrée à elle-même, c’est-à-dire aux conseils ouvriers que chaque fois elle se donnait, se soient soldés par autre chose que des échecs lamentables et cependant répétés ( je ne veux pour preuve que cette bataille des salaires qui depuis quarante ans est toujours à recommencer ) tandis qu’au temps où les syndicats étaient peuplés, les batailles ouvrières, d’ailleurs beaucoup plus rude et souvent jusqu’au sang, se soldaient généralement par des succès. Or, il n’est pas interdit de penser qu’un jour, les syndicats pourraient à nouveau être peuplés d’ouvriers. Je suis même persuadé qu’il suffirait de peu pour qu’ils le soient effectivement dans un laps de temps très court : par exemple d’un simple retour à la doctrine du syndicalisme révolutionnaire dont on aurait, au préalable, pris le soin de rajeunir et de moderniser les méthodes.

Benjamin Péret me permettra donc de continuer à penser :

1. qu’il ne suffit pas de constater que, sur trente à quarante années, une expérience s’est, par la force des choses, substituée à une autre, pour être autorisé à proclamer sa supériorité sur cette autre, qu’encore faut-il tenir compte à la fois des principes qui l’animent et des résultats qu’elle obtient ;

2. que, pour être érigés en loi au plan des résultats, les conclusions d’une expérience doivent, en premier lieu et avant même le processus de généralisation, n’être pas contredites par les résultats de la contre expérience ce qui n’est pas le cas si on compare entre eux les Conseils ouvriers et les syndicats ;

3. que, toujours au plan des résultats, les conseils ouvvriers, outre qu’ils se sont révélés bien inférieurs à ce que furent les syndicats au temps de leur prospérité, ne se sont montrés, au cours de ces trente à quarante dernières années, ni mieux inspirés, ni plus perspicaces, ni plus efficaces que les débris sportulaires des syndicats.

Si maintenant on veut élever le débat au niveau des principes, on ne réussira pas, je crois, à le faire dévier de ces considérations en quelque sorte liminaires, dont il me paraît qu’il ne peut être que le prolongement.

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En matière de luttes ouvrières et de Révolution, deux théories s’affrontent depuis peu : la première veut que tout mouvement, de quelque nature qu’il soit, et quelque but qu’il se propose, soit minutieusement préparé et, à cette fin, suppose des syndicats de préférence puissants pour être en règle avec les impératifs de la démocratie, l’autre fait confiance à un instinct de classe sûr des masses laborieuses, qualifie ” révolutionnaires ” toutes leurs manifestations de mécontentement, jusqu’à leur moindre sautes d’humeur, et ne conçoit d’action ouvrière que spontanée et conduite à ses fins, quelles qu’elles soient, par des Conseils ouvriers créés pour la circonstance. En dernier ressort, c’est entre ces deux théories et en faveur de la seconde que tranche catégoriquement la thèse de Benjamin Péret.

Je n’ignore rien des insuffisances, voire des puérilités de la première théorie. En particulier elle implique une conception un peu vieillote de la Révolution : penser en 1957 qu’un jour les syndicats seront assez peuplés pour représenter sinon l’unanimité du moins la majorité de la classe ouvrière et décréter démocratiquement la suppression du salariat dans une incoercible explosion de violence est un enfantillage. Et penser que, dans le domaine des revendications immédiates, il est possible, sous la menace d’un arrêt de travail concerté à une autre échelle qu’universelle, d’obtenir des satisfactions au-delà de ce que le capitalisme veut bien accorder, ne se soutient pas davantage. Tout ceci achoppe sur l’unité de vues du Capitalisme, sa puissance, les immenses possibilités qu’il a acquises de diviser toujours plus pour régner mieux, son intelligence, dégénérée certes, mais encore suffisante pour lui permettre de réagir efficacement à toute tentative de préparation révolutionnaire sous ses yeux et, dans le domaine des revendications immédiates, jusqu’à l’architecture moderne des prix de revient définie par tout un arsenal de lois qui lui permettent toujours de reprendre d’une main ce qu’il n’a jamais cédé de l’autre qu’avec la certitude de pouvoir le reprendre.

Que cette théorie ait eu sa valeur dans la mesure où elle pouvait bénéficier de l’effet de surprise c’est-à-dire jusqu’à une époque assez avancée de la période ascensionnelle du capitalisme industriel, c’est-à-dire encore tant que les propriétaires des moyens de production et d’échanges, non prévenus, n’eurent pas pris conscience du danger qu’elle représentait pour eux, je n’en disconviens pas. Mais qu’elle n’en ait plus aucune aujourd’hui qu’ils sont prévenus et qu’en pleine connaissance des desseins de leurs adversaires ils ont eu le temps de prendre toutes les dispositions nécessaires, est à peine discutable. C’est à partir de ces évidences qu’un certain nombre de bons esprits en tête desquels il faut placer Proudhon avec son Idée générale de la Révolution au XIXme siècle , ont été amenés à pensait que la Révolution ne se préparait pas en se criant sur les toits mais se faisait quotidiennement dans le silence en utilisant les failles de la structure générale du capitalisme pour créer les conditions objectives de la grande explosion qui deviendrait alors pensable sans l’intervention de la violence. Un travail de termites en quelque sorte et, pour le mener à bien, Proudhon avait inventé le mutuellisme et la coopération repris au début de ce siècle par Charles Gide et dont Daudé-Bancel est aujourd’hui le seul représentant ayant quelque consistance. Par quoi on voit que Proudhon était en avance d’au moins un siècle sur son contemporain et assez peu scrupuleux adversaire Karl Marx.

Si, lorsque je parle d’un retour possible au syndicalisme révolutionnaire, je prends soin de préciser qu’il doit être préalablement rajeuni et modernisé, celà signifie que je ne le pense qu’assorti du mutuellisme et du coopératisme proudhonniens, à mon sens seuls susceptibles de faire passer les moyens de production et d’échange aux mains des producteurs et d’apporter au syndicalisme révolutionnaire les moyens de la Révolution qui est son but.

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La thèse de la Révolution spontanée sous la direction des Conseils ouvriers créés pour la circonstance, qu’avec Benjamin Péret soutiennent quelques révolutionnaires sans doute brillants et sincères mais assurés de n’avoir jamais à prêcher personnellement d’exemple, a ceci de commun avec celle des doctrinaires de l’école proudhonienne, qu’elle prétend aussi que la Révolution ne se prépare pas en se criant sur les toits, mais qu’elle se fait, parce que, dit-elle ingénument, le mouvement se prouve en marchant. Elle commence à en différer à partir du moment où, faisant bon marché des conditions objectives du moment, elle affirme qu’une Révolution est toujours possible pourvu que le mécontentement soit général et c’est ici qu’elle commence à errer.

Le mécontement général est, sans jeu de mots, un phénomène bien particulier en ce sens qu’il est fait d’une multitude de mécontentements d’origines diverses qui se neutralisent bien plus souvent qu’ils ne s’additionnent et ne trouvent pour ainsi dire jamais de dénominateur commun : un mouvement d’humeur en quelque sorte et qui explose toujours contre plusieurs choses constituant un état de fait, jamais pour une chose bien déterminée. Et, contrairement à ce que semble penser Benjamin Péret, il est probablement plus souvent d’essence contre-révolutionnaire que révolutionnaire : l’accession au Pouvoir de Mussolini, d’Hitler et de Peron, pour ne citer que ces exemples, en sont d’éclatants témoignages. Au risque de froisser, je dirai même plus : quand les fonctionnaires se mettent en grève pour l’amélioration de leurs indices ou les ouvriers pour l’augmentation du S.M.I.G., c’est-à-dire quand le mécontentement est général, il n’y a rien de révolutionnaire dans leur comportement, ceci est rendu évident par le fait que tous ces mouvements prennent toujours grand soin de sauver la hiérarchie des rémunérations dont la mise en cause pourrait servir de point de départ à la mise en cause des structures du régime. Je demande donc qu’on m’autorise à penser que le mécontentement général ne suffit pas à caractériser une situation révolutionnaire.

Une autre erreur de la thèse de Benjamin Péret, réside dans le fait qu’au vingtième siècle, deux choses au moins ne sont plus pensables : la grève partielle terre d’élection des mouvements spontanés et la Révolution à une autre échelle que mondiale. La première, même si elle atteint ses objectifs, ne se traduit jamais que par des victoires illusoires, le patronnat gardant toujours la possibilité d’incorporer dans les prix de revient les augmentations de salaires qui lui sont arrachées. Quant à la seconde, j’espère que personne ne me contredira si je dis qu’il n’y a pas de révolution possible à Barcelone ou à Budapest si, en même temps, les conditions de la Révolution ne sont pas réalisées à Paris, à Londres, à Moscou et a Washington ; en 1936, l’internationalisme prolétarien ne pouvait jouer en faveur des Espagnols et en 1956 en faveur des Hongrois qu’à la condition d’accepter d’entrer sur le champ dans une guerre mondiale. On comprend donc qu’il n’ait pas joué et, la structure du monde moderne étant ce qu’elle est, qu’il soit condamné à ne jamais jouer en faveur d’une Révolution nationale où que ce soit. L’internationalisme prolétarien n’est d’ailleurs qu’une fiction, les masses laborieuses du monde entier étant très loin d’en avoir la moindre notion. Et fort heureusement dira – hélas ! – l’internationaliste que je suis, parce que, si, en France, les masses laborieuses, pour une fois unanimes, avaient voulu voler au secours des malheureux Hongrois, le gouvernement de M. Guy Mollet n’aurait pas mieux demandé que de se placer à leur tête et de les y conduire sac au dos. Cette perspective peut très bien cadrer avec les vues générales d’un surréalisme apocalyptique, mais je nous vois assez mal, Benjamin Péret et moi, caporaux dans cette armée révolutionnaire à laquelle on n’aurait pas manqué de donner pour grand chef le Maréchal Juin.

Mais ceci sort du cadre de ce propos, ce que je voulais seulement dire c’est que, si on admet que la Révolution sera mondiale, ou ne sera pas, je ne vois guère comment elle pourra se passer d’une force concertante qui, par définition, exclut la spontanéïté.

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Je voudrais encore attirer l’attention de Benjamin Péret, de Marie et François Mayoux et de quelques autres que ” le miracle hongrois ” a subjugués et plongés dans l’extase, sur un aspect du problème révolutionnaire qui ne leur a sûrement pas échappé mais sur lequel ils jettent, me semble-t-il, un peu trop cavalièrement un trop lourd Manteau de Noé : une révolution, dans la conception qu’ils en ont, ça engage la vie des multitudes qui sont appelées à mettre la main à la pâte. Or, quand on ne met pas soi-même la main à la pâte, quand on n’engage pas soi-même sa propre vie, on n’a pas le droit d’engager celle des autres parce qu’on n’a pas le droit de demander à quelqu’un de faire quelque chose qu’on ne peut pas faire soi-même. Encore ne suis-je pas très sûr que, lorsqu’il s’agit de la vie, si on engage la sienne, on a pour autant, le droit d’engager celle des autres. De toutes façons, il est trop facile de faire ” kss !… kss !… ” et de jeter les Espagnols contre Franco ou les Hongrois contre les tanks russes quand on habite à Bordeaux ou Paris et quand on n’a pas le courage de faire le moindre geste révolutionnaire en France où on risque beaucoup moins. Et je tiens pour les derniers des goujats ceux qui – ceci n’est pas pour Benjamin Péret, Marie et François Mayoux qui ne sont pas du nombre, ni pour quelques naïfs de bonne foi qui n’en sont pas non plus mais qui font chorus – après avoir excité les Hongrois à coups de T.S.F. clandestine, de dollars ou de livres sterling, de leur fauteuil où ils sont confortablement assis, les pieds dans leurs pantoufles, pleurent des larmes de crocodiles sur les dizaines et peut-être les centaines de milliers de morts qui sont autant leurs victimes que celles des Russes. Ils veulent se donner bonne conscience, je sais, mais, en pareil cas, il n’y a qu’une façon de se donner bonne conscience et c’est de dire, comme Baudin : ” Voilà comment on meurt pour vingt-cinq francs “. L’autre attitude, il faut la laisser à la Passionaria qui aimait mieux ” mourir debout que vivre à genoux “, qui exhorta le peuple espagnol à s’engager dans cette voie et qui, lorsque sonna pour elle l’heure de mettre en accord ses actes avec ses paroles, prit l’avion pour Paris. Ou à Léon Blum qui voulait en faire autant en France mais qui vécut à genoux comme tout le monde et comme moi – quoique plus confortablement – pendant quatre années au camp de Buchenwald et mourut de vieillesse dans son lit comme un vulgaire général d’une autre armée que celle de la Révolution.

Alors, me souffle une petite voix démoniaque, tandis que j’écris, dans le cas de la Hongrie, que fallait-il faire ?

Ce qu’il fallait faire ? Mais, tout simplement commencer par se demander d’abord si la situation était révolutionnaire. Ensuite si, dans les cas où elle l’aurait été, il était possible au prolétariat international de lui porter secours, ce qui supposait qu’elle l’était aussi à Paris, à Londres, à Washington, à Moscou et à Pékin. Et, dans ce cas, mais dans ce cas seulement dire aux Hongrois : ” Allez-y, nous sommes là “. Dans tous les autres cas, il fallait avoir le courage de leur dire : ” Ne bronchez pas, vous courez au massacre parce que nous ne sommes pas prêts “.

Or, la situation n’était pas révolutionnaire en Hongrie. Et nous n’étions pas prêts.

Il ne pouvait donc être question de déclencher le moindre mouvement à partir de Budapest sans l’exposer au plus lamentable échec et à la plus atroce répression.

C’est ce qui s’est produit.

A ceci près que, n’en déplaise à ceux qui parle de Révolution, il s’agissait seulement de l’explosion d’un mécontentement général à son paroxysme mais d’origines diverses, dont le nationalisme le plus chauvin et le plus religieux des fanatismes constituaient la toile de fond, les formes capitalistes de la propriété n’ayant, à ma connaissance, jamais été mises en cause. L’odieux comportement des tanks russes qui a pris le pas sur tout dans cette sinistre affaire ne dispense cependant pas de l’étudier au fons avant de la baptiser.

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Il ne me reste plus maintenant qu’un mot à dire et à Marie et François Mayoux seulement. Il vise cette phrase à casser tous les stylos du monde et dont je ne me résigne pas à croire qu’ils l’ont écrite ans que butte un peu le leur :

Pourtant, la défaite elle-même n’est pas toujours négative ( pour ceux qui survivent, bien entendu ).

Outre qu’il m’est souvent arrivé de voir utiliser les parenthèses à des usages qui font moins bon marché de ceux qui ” ne survivent pas “, l’affirmation tranquille selon laquelle ” la défaite n’est pas toujours négative ” y intervient comme une consolation d’autant plus mince qu’elle est fort contestable.

Je sais : un roi de Suède disait des Prussiens : ” A force de nous battre, ils nous apprendront à les battre “. Il avait les moyens, celui-là, d’acheter des bataillons de mercenaires pour els jeter dans la fournaise. Encore les achetait-il eux ne demandant pas mieux que d’être achetés aux fins auxquelles on les utilisait. Il faisait son métier et eux le leur. Mais je doute, d’une part que les militants de la Révolution ne soient pas tenus à plsu de scrupules qu’un roi de Suède, de l’autre qu’ils puissent, sans charger très lourdement leur conscience, adapter à la Révolution la tactique des généraux dans la guerre.

En matière de Révolution, la défaite qui a toujours été la règle générale a, jusqu’ici, toujours été négative et la meilleure preuve en est que, non seulement nous n’avons pas encore appris à la faire, mais plutôt désappris.

Et tragique, ô Russie, ô Chine, ô Espagne, ô Hongrie, ô tous les peuples sous la botte et jusqu’à ceux qui n’ont pas conscience de l’être.

C’est pourquoi nous n’avons pas le droit de la risquer.

Surtout… de loin et bien à l’abri du contre-coup !

Paul RASSINIER

Défense de l’Homme, n° 102, avril 1957, p. 22 et 23

Réponse de B. Péret au texte de Rassinier de D.D.H. n° 100, février 1957, intitulé ” Sur la Révolution et des révolutionnaires en pantoufles “
A PROPOS DE LA REVOLTE HONGROISE

Réponse à Rassinier

L’article de Rassinier m’oblige à répondre, non pas à cause des attaques personnelles qu’il comporte, mais en raison de l’extraordinaire désordre dans les idées dont il témoigne et du pessimisme abusif qu’il affiche : on dirait une pelotte de laine abandonnée aux caprices d’un chat en délire ! Essayons donc d’opposer à ces phrases confuses quelques idées simples, quitte à les voir traiter de simplistes.

Le ” miracle ” hongrois n’est en réalité un miracle que pour celui dont le pessimisme l’a amené à douter, voire à nier, toute possibilité de révolution sociale dans les pays dominés par Moscou. Voyant ses constructions renversées, il crie au miracle. Telle n’a jamais été ma position. J’ai toujours soutenu que, sous l’étouffoir policier, la révolution continuait de couver. Je n’ai donc vu aucun miracle à Budapest mais l’aboutissement logique d’un processus dont nous ne pouvions pressentir que les grandes lignes. N’empêche que l’héroïsme des prolétaires hongrois et la profondeur de leur révolution-éclair a dépassé tous les espoirs qu’on pouvait y placer, sauf pour Rassinier qui a vu en Hongrie un simple mouvement de protestation ! Mais quelle révolution a éclaté dans un pays où toutes les couches sociales sont satisfaites de leur sort ? En règle générale, le point de départ d’un mouvement révolutionnaire se situe justement dans une protestation qui, gagnant toutes les couches de la société, aboutit à la mise en cause puis à la répudiation du régime qui a contraint les masses à cette protestation.

Il faut être aveugle pour ne pas voir dans le soulèvement hongrois la révolution la plus riche de ces dernières décades et ceci en dépit de sa brièveté. J’adhère donc complètement à la remarque de Marie et François Mayoux selon laquelle une défaite peut comporter d’utiles enseignements. En effet, la révolution hongroise a rectifié profondément le schéma d’octobre 1917 et en même temps développé les institutions qui germaient au cours des premiers mois de la révolution espagnole. La révolution russe se basait sur le postulat de l’Etat ouvrier propriétaire des moyens de production, cet Etat étant constitué par les Soviets. On aboutissait ainsi à une concentration extrème du pouvoir qui ne pouvait manquer d’orienter cet Etat dans une direction opposée à celle que Lénine lui assignait dans ” l’Etat et la révolution “. Dans cet ouvrage, l’auteur dit en substance ( je cite de mémoire mais je suis certain de donner l’esprit du texte ) que les premiers jours de la prise de pouvoir par les travailleurs doit être aussi le premier jour de la lente agonie de l’Etat. Mais si l’on accorde à l’Etat la propriété des moyens de production on le renforce au lieu de l’affaiblir. C’est ce que les révolutionnaires d’octobre 1917 n’ont pas vu. A leur décharge, on doit rappeler que la révolution russe a reçu comme cadeau d’avènement quatre ans de guerre internationale et civile. En outre, ils n’avaient aucun précédent sur lequel ils pouvaient s’appuyer : ils étaient contraints de procéder empiriquement.

La révolution espagnole, au cours des premiers mois, avant que les anarchistes ne se laissent escroquer par les staliniens, avait suivi une voie diamétralement opposée. Le pouvoir était littéralement pulvérisé, chaque comité local en détenant une parcelle. Mais ces comités locaux étaient presque dépourvus de liens entre eux, en sorte qu’ils prenaient souvent des initiatives discordantes, voire contradictoires, selon que telle ou telle tendance y dominait. Un organisme de liaison s’imposait. Au lieu de cela, toutes les organisations politiques et syndicales sont tombées d’accord pour ressusciter l’Etat capitaliste dont elles supposaient qu’il perdait son caractère traditionnel à partir du moment où elles y participaient. On assista bien entendu à une régression rapide de la révolution, les révolutionnaires délégués à l’Etat capitaliste, au lieu de le transformer, en subissaient de plus en plus la pression.

La révolution hongroise s’est située entre les deux extrèmes. Dans les quelques jours de son existence, elle s’est orientée vers la division des pouvoirs, puisqu’elle visait à l’institution d’un pouvoir politique et économique distincts, s’appuyant tous deux sur les prolétaires armés. Mais, j’y pense, quel rôle ont joué les syndicats au cours de ces journées ardentes ? AUCUN. Les comités de travailleurs les avaient abandonnés à leur sort et ils ne cherchaient qu’à se laisser oublier. C’est seulement aujourd’hui, alors que la contre-révolution a triomphé, qu’on les voit reparaître. Cependant ces syndicats étaient ” pleins ” à la veille du soulèvement. Pourquoi n’ont-ils eu ni une parole ni un geste en faveur de la révolution ? Parce qu’ils étaient plus étrangers à cette révolution qu’une association de pêcheurs à la ligne. Les syndicats avaient été indispensables au régime stalinien basé sur la propriété étatique des moyens de production à la faveur de laquelle ils avaient acquis un pouvoir démesuré et une perspective historique. Sans eux, cette propriété étatique des moyens de production ne peut même pas se concevoir. C’est si vrai que, dès les dernières années de la vie de Lénine ( à plus forte raison après sa mort ), Staline travaillait au renforcement des syndicats et simultanément à l’affaiblissement des soviets. On sait à quel point il y réussit. Je pourrais aussi parler de la Pologne actuelle où, de toutes parts, surgissent des comités ouvriers qui laissent les syndicats à l’arrière-plan, mais je me bornerai à rappeler qu’aucun Etat totalitaire ne peut exister sans syndicats, tandis que cette même forme d’Etat est incompatible avec l’existence de comités ouvriers démocratiquement élus.

Opposer aujourd’hui les syndicats aux comités ouvriers en spéculant sur leur renaissance aurait signifié, vers 1880, défendre les Compagnons du Tour de France contre les syndicats. La méfiance que les ouvriers français manifestent aujourd’hui envers les syndicats est pleinement justifiée, quelque etiquette qu’ils se donnent. Les travailleurs sentent d’instinct que cette forme d’organisation ne correspond plus à leurs besoins actuels et que les dirigeants de ces syndicats ne sont plus des travailleurs mais des bureaucrates appelés à les brimer, si les circonstances s’y prêtent. En échange, les comités ouvriers démocratiquement élus sur les lieux de travail et dont les membres sont révocables à tout moment, offrent le maximum de garantie contre une dégénérescence bureaucratique, encore qu’ils ne sauraient offrir de garantie absolue. Enfin, ce sont eux qui sont appelés à constituer la cellule vivante de la société issue de la révolution. Si l’on attend l’insurrection prolétarienne pour les créer, leur constitution se produira dans les conditions de fièvre génératrices de perturbation dans leur fonctionnement immédiat. Ne vaut-il pas mieux en répandre l’idée dès maintenant, expliquer chaque fois qu’on en a le moyen, ce qu’ils doivent être, leur signification et les buts qu’ils poursuivent, gagner les prolétaires rebutés par les syndicats à cette forme d’organisation ? Pour ma part, je ne comprend pas quelles raisons, hormis le fétichisme et la routine, s’opposent à imprimer cette orientation à la lutte de classes.

Rassinier est un camarade d’une sagesse quasi bouddhique. Pour lui, la révolution ne peut triompher que si elle éclate simultanément à l’échelle mondiale. Dans le cas contraire, il faut s’y opposer. Certes, il serait beaucoup plus avantageux que la révolution put être déclenchée à l’heure H dans le monde entier. Mais, n’en déplaise à Rassinier, dût-il vivre aussi vieux que Mathusalem, il ne verra jamais cela, parce que les conditions concrètes que connaissent les travailleurs de chaque pays sont différentes. Comment imaginer que les prolétaires des Etats-Unis ( soulignons en passant que leurs syndicats sont pleins à craquer ) embourgeoisés dans leur immense majorité et sans traditions révolutionnaires pourront déclencher leur révolution en même temps que les travailleurs espagnols, italiens ou allemands qui ont derrière eux un long passé de luttes révolutionnaires ? Rassinier ne nous le dit pas, simplement parce qu’on ne saurait, dans l’état actuel des choses, envisager de concordance réelle entre un mouvement révolutionnaire en Europe et une insurrection prolétarienne aux Etats-Unis. Exiger de telles conditions pour agir, signifie renoncer au combat.

La révolution hongroise a aussi posé au premier plan le problème de l’organisation révolutionnaire du prolétariat. Son aspect quelque peu chaotique a résulté de l’absence d’un organisme révolutionnaire déjà enraciné dans le prolétariat. Par ailleurs, sa brièveté ne lui a pas permis de le créer. Les Russes ont tué ainsi une révolution qui était peut-être née avant terme.

Pour terminer, je ne peux que m’indigner de voir reparaître, sous la plume de Rassinier, les calomnies infâmes dont la presse stalinienne nous a abreuvés. Qu’à la faveur de la révolution, toute la racaille chauvine et cléricale se soit agitée frénétiquement, nul n’en doute, mais sont-ce ces misérables ou les travailleurs de Budapest et d’ailleurs qui ont donné un sens positif au mouvement ? Que les défaitistes aient rendu Rassinier pessimiste et amer, c’est son droit, mais c’est aussi le mien de maintenir une position de combat que je n’hésiterai pas le cas échéant à défendre au coeur de la mêlée.

Benjamin Péret.
Défense de l’Homme, n° 102, avril 1957, p. 24 et 25

UNE DERNIERE REPLIQUE

Sur ma façon de penser et d’écrire, le lecteur de Défense de l’Homme a une opinion. Je supporte donc très allègrement qu’on y parle de mes articles comme ” d’une pelote de laine abandonnée aux caprices d’un chat en délire “, de ma ” sagesse quasi bouddhique ” sur le ton de l’ironie ou de mes intentions calomniatrices sur celui de l’indignation. Et je ne rends pas la monnaie de la pièce : d’une part, ce serait trop facile, de l’autre, ce qui m’intéresse, c’est le fond du débat que les articles de plume et les épithètes plus ou moins vengeresses ou plus ou moins malsonnantes ne font pas avancer.

Or, sur ce fond su débat, qu’il s’agisse de la méthodologie révolutionnaire, du syndicalisme et des conseils ouvriers ou du phénomène hongrois lui-même, la réponse de Benjamin Péret n’apporte rien qui me paraisse de nature à modifier ma thèse.

1. La méthodologie révolutionnaire. Il s’agit de savoir si la révolution sera spontanée ou s’il faut au contraire la préparer et, dans l’un et l’autre cas, si, en 1957, on la peut encore penser à une autre échelle qu’universelle. Sur la première partie de la question, Benjamin Péret se prononce à nouveau pour la spontanéité par le moyen des conseils d’ouvriers pour l’unique raison que les syndicats ont trahi la confiance qu’on avait mise en eux : on peut, répèterai-je, avancer avec autant de raison que les conseils ouvriers, s’ils n’ont pas trahi, n’ont pas mieux réussi et qu’en Russie, notamment, ils se sont laissés dissoudre par Lénine, Tomsky, Losowsky aussi béatement qu’en Occident les syndicats se sont laissés accaparer par les gouvernements.

Sur la seconde partie de la question, Benjamin Péret a beau jeu de me dire qu’il n’est pas possible de synchroniser un mouvement révolutionnaire dans des pays et sous des régimes aussi différents que l’Europe occidentale et les Etats-Unis : si la révolution n’est qu’une explosion de violence à partir d’un mécontentement, une descente dans la rue drapeaux en tête et chants, cris ou menaces de circonstances, poitrines découvertes et cheveux au vent, c’est évident. Mais avec une autre conception de la révolution et du syndicalisme, peut-être ne serait-ce pas si difficile.

2. La révolution. On m’excusera de me citer mais, voici ce que j’avais écrit : ” … un certain nombre de bons esprits en tête desquels il faut placer Proudhon avec son Idée générale de la Révolution au XIXme, ont été amenés à penser que la Révolution ne se préparait pas en se criant sur les toits mais se faisait quotidiennement dans le silence en utilisant toutes les faillles du régime pour créer les conditions objectives de la grande explosion qui deveindrait alors pensable sans l’intervention de la violence. Un travail de termites en quelque sorte et, pour le mener à bien, Proudhon avait inventé le mutuellisme et la coopération repris au début de ce siècle par Charles Gide et dont Daudet-Bancel est aujourd’hui le seul représentant ayant quelque consistance… Si, lorsque je parle d’un retour possible au syndicalisme révolutionnaire, je prends soin de préciser qu’il doit être préalablement rajeuni et modernisé, cela signifie que je ne le pense qu’assorti du muteullisme et de la coopération, à mon sens seuls susceptibles de faire passer les moyens de production et d’échange aux mains des producteurs et d’apporter au syndicalisme révolutionnaire les moyens de la Révolution qui est son but “.

Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, je dis seulement : voici ce que je pense et je n’interdis à personne de penser autrement. Ma conviction est que tant que les moyens de production et d’échange seront aux mains des oppresseurs, toute descente dans la rue est vouée à l’échec et à la plus sanglante répression. Elle est aussi que si, au lieu de faire des discours et des articles sur le thème de la prise ou de la destruction du Pouvoir, on prêchait d’exemple par la mise en place d’un système à base de mutuellisme et de coopération, l’idée s’en répandrait très rapidement à l’échelle universelle, que les contingences objectives se mettraient à se ressembler à la même échelle et que, toujours à la même échelle, il serait alors possible de synchroniser un mouvement révolutionnaire d’une autre allure. La méthode aurait au moins l’avantage de donner à la notion d’internationalisme prolétarien un contenu autre que le déclenchement certain d’une guerre mondiale comme c’est actuellement le cas.

Pour trancher, il y a donc en présence, au moins deux conceptions de la révolution :

– celle de ceux qui, comme Benjamin Péret préconisent d’attendre sans rien faire qu’exalter un idéal, la prochaine explosion d’un mécontentement populaire aux objectifs divers ou incertains que préciseront les conseils ouvriers élus en dernière heure ;

– et celle de ceux qui, comme moi, pensent qu’il faut dès maintenant créer dans les faits les conditions de la victoire dans un sens déterminé par le syndicalisme révolutionnaire assorti du mutuellisme et de la coopération.

La-dessus, c’est moi qu’on accuse de vouloir attendre l’heure H.

Tout en regrettant, ô mystère de la spontanéité, ” l’absence en Hongrie d’un organisme révolutionnaire déjà enraciné dans le prolétariat “.

Car on n’en est pas à une contradiction près.

La réponse de Benjamin Péret n’est certes pas ” une pelote de laine abandonnée à un chat en délire ” , mais j’aimerais tout de même qu’il me dise comment on peut, sans un bon démêloir, concilier ces trois propositions qui se suivent sous sa plume :

a. Seuls les conseils ouvriers nés dans le feu de l’action ( puisqu’on n’en voit pas naître en période de calme et que, d’ailleurs on n’en prône pas ) peuvent faire une révolution ;

b. Les conseils ouvriers sont impuissants parce qu’il manque un organisme déjà ( déjà = préalablement ) enraciné dans le prolétariat ;

c. Le syndicalisme – pas celui des Américains, de Bothereau ou de Fajon, bien sûr, mais celui de la Charte d’Amiens rajeuni, par exemple – ne peut pas être cet organisme.

3. Les événements de Hongrie. Je n’en dirai qu’un mot dans l’espoir de calmer un peu l’indignation de Benjamin Péret : j’ai seulement écrit que ” la situation n’était pas révolutionnaire en Hongrie, qu’il s’agissait de l’explosion d’un mécontentement général à son paroxysme mais d’origines diverses, dont le nationalisme le plus chauvin et le plus religieux des fanatismes constituaient la toile de fond, les formes de la propriété capitaliste n’ayant, à ma connaissance jamais été mises en cause ” .

Benjamin Péret veut bien me concéder que ” toute la racaille chauvine et cléricale s’est agitée frénétiquement et que nul n’en doute “.

Entre nos deux thèses, il n’y a donc plus qu’une question de dosage sur laquelle nous pourrons être facilement départagés par les dernières élections libres qui ont eu lieu en Hongrie.

Si Benjamin Péret veut bien s’y reporter, il se convaincra facilement à la fois qu’il y a loin de ce que j’ai écrit à ce qu’on a trouvé dans la presse bolcheviste et… qu’il a l’indignation facile.

Paul RASSINIER.

N.D.L.R. – Nous avons publié intégralement l’opinion de Paul Rassinier comme celle de Benjamin Péret, sur le drame hongrois. Dans le numéro de mai, nous publierons une lettre de notre vieil ami Ferenc Botzor, lettre récemment reçue et dont la traduction n’est pas terminée. Cette lettre ne s’accorde pas avec l’opinion de P. Rassinier, et peut-être encore moins avec celle de Benjamin Péret.

En attendant, précisons notre opinion sur un point du débat qui nous paraît être une simple dispute de mots. La corruption et l’impuissance des syndicats proviennent de leur neutralisation par les créatures du parti au pouvoir. Rien n’empêchera ce même parti de répéter la même opération au sein des conseils ouvriers, si ces derniers étaient amenés à s’organiser méthodiquement pour une tâche constructive.

Précisons aussi que c’est tout à fait à tort que Lorulot, dans ” l’Idée Libre ” de mars prétend établir une identité de vues entre l’article de Rassinier, dont il donne un extrait, et son propre article de la Calotte, de décembre : ” l’Eglise la main dans le sac “.

P. Rassinier entendait surtout exprimer pourquoi ne pouvait réussir ni se transformer en une véritable révolution sociale ce soulèvement parfaitement justifié. Lorulot, au contraire, voyait dans ce soulèvement un putsch fasciste déclenché par l’Eglise contre le paternel régime socialiste qui faisait régner ” l’ordre ” à Budapest. Il y a une ” nuance ” entre les deux points de vue !

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