Portrait, 1936

INDEX

Le Territoire n°24, décembre 1936, p 6.

À DEUX

« Le Territoire », mes chers lecteurs, était jusqu’à ce numéro rédigé, ou à peu près, par un seul individu (prière de prendre cet à peu près dans les deux sens). C’est beaucoup pour un pauvre homme qui a bien souvent séché devant la feuille blanche. Un brin de paresse aidant, on s’explique tout de suite ces fascicules dont on ne savait plus s’ils avaient vingt jours de retard ou dix jours d’avance…

Et voilà pourquoi je me suis adjoint un deuxième individu : « Le Territoire » est désormais autant la chose de Paul Rassinier que de René Naegelen.

Ai-je eu la main heureuse ? L’avenir le dira. Je n’avais d’ailleurs pas le choix. Bien sûr ! J’avais songé à Ligier, de la République de l’Est, mais certains articles l’auraient placé dans une situation délicate. Et à Laburthe Roger ! On m’a affirmé que la rédaction de notre bonne vieille mère La Frontière occupait tous ses instants. Alors ? Alors, je me suis rabattu sur le Paul Rassinier : à défaut de grives, j’ai pris un merle. Je m’en excuse auprès de mes lecteurs, toujours nombreux, fidèles et si sympathiques !

Paul Rassinier est bien le fils, oh oui ! de son père, Joseph Rassinier, de Bermont, Conseiller Général, et paysan, comme Christophe Klopfenstein, avec cette différence que si Christophe n’a jamais cultivé que le cultivateur, Joseph tient toujours le manche de la charrue.

À vingt-quatre ans, avec Jacob, chef du Parti communiste, Paul Rassinier faisait le désespoir de son père. Il fait encore, quoique socialiste seulement, le désespoir de tous ses oncles. L’un d’eux, devant moi, lui disait l’autre jour : « Avoue que tu vas trop loin, avec tes idées ! » Je me disais : « Celui-là, s’il lui fait avouer, c’est un malin ! »

Car le Paul n’avoue jamais. Démontrez-lui par A plus B qu’il a cent mille fois tort d’affirmer ceci ou cela, l’homme s’empale plus profond avec son erreur. Ah ! le paradoxe, ça le connaît.

Voici deux ans déjà que je fréquente ce garçon impassible. C’est vous dire qu’il ne m’impressionne plus. J’en prends, j’en laisse. Et je sais bien qu’avant huit jours je le trouverai tel que j’aime à le voir. Je ne triomphe qu’intérieurement. Il m’en sait gré.

Je le suis de l’oeil depuis des années. Jadis, quand il pataugeait fougueusement dans le Communisme – j’y ai pataugé au même âge – il m’amusait parce qu’il était merveilleusement maladroit, et il me faisait de la peine, car je le sentais sincère. J’ai même admiré son cran quand il faisait, à lui tout seul, son Travailleur. Car il était bien seul, bien seul, le Paul, à c’ t’ époque. La poisse, de tous côtés, s’acharnait sur lui. Il avait beau faire le malin, je savais qu’il souffrait.

Un soir, en lui tendant la main, je lui ai conseillé de revenir au Socialisme…

Voyez-vous, c’est tout de même un gars qui gagne à être connu. Ce brigand-là ne fait rien, rien, au contraire, pour se faire aimer. Je veux dire plutôt pour se rendre sympathique.

Il n’est pas flatteur pour un sou, il est franc à l’excès, et avec ça narquois, dur. On lui en veut d’autant plus qu’il vous a dit des choses vraies, et qu’il vous a comme ça, déshabillé d’un mot.

À l’usage, on l’apprécie. On dirait que ce type a honte d’être bon. S’il était Auvergnat, je dirais qu’il ressemble aux châtaignes de son pays, qui cachent leur bonne pâte sous une écorce hérissée de pointes…

Sa franchise – on va aussi lui donner du paradoxe – ne l’empêche pas d’être un peu bourreur. Il a la manie d’exagérer. Quand il vous racontera quelque chose, amis lecteurs, faites toujours la part de l’escompte. Tenez, avec son histoire du Valdahon, avant dix ans, il en fera un drame ! Mais quand le Major lui a dit : « Si vous vous présentez encore demain à la visite, je vous colle huit jours de tôle avec demande de maintien au corps… » le caporal Rassinier n’a pas pipé… Et le lendemain, il n’était pas le dernier au rassemblement…

Ce fils de paysan, comme beaucoup d’autres fils de paysan, est instituteur. Il fait sa classe à sa manière, mais il la fait bien, et parle rarement, il faut l’en féliciter, de son métier.

Le journaliste – que j’ai repéré il y a longtemps – vous le connaissez. Paul Rassinier écrit naturellement bien et vite, dans un style aisé, élégant, où l’on ne butte jamais dans le cliché.

L’homme a gardé de son origine paysanne une méfiance instinctive. Quand il vous regarde en penchant la tête, par-dessus ses lunettes, méfiez-vous, c’est qu’il se méfie…

Mais ce qu’il n’a pas gardé de ses origines, c’est le respect de l’argent, et l’esprit de prévoyance. Non, il ne deviendra jamais riche, il s’en doute un peu, à moins qu’il ne se fasse des illusions sur le rendement du « Territoire ».

Intelligent ? Je vais vous donner l’avis du père : « C’est-y pas malheureux de voir un garçon intelligent aussi bête. »

Serviable ? Très. Trop…

Travailleur ? C’est selon. Autant il peut être cossard, autant il peut être courageux… mais j’en connais un autre…

En bref, c’est un garçon qui manque de mesure. Espérons qu’il se fera.

Quant à moi, je le tiens maintenant pour un frère plus jeune, un peu terrible, et je considère comme un devoir de veiller sur lui, de le suivre. C’est vous dire que je l’aime beaucoup. Figurez-vous, d’ailleurs, qu’il m’observe avec toute la hauteur de ses trente ans du même œil et du même cœur, et qu’il tremble toujours un peu pour moi. Pour moi qui pourrait presque être son père…

René NAEGELEN

Advertisements