Je ne marche pas

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Le Territoire, n° 22, septembre-octobre 1936, p. 13

Manifeste de René Naegelen contre l’engagement militaire dans la guerre espagnole :

 JE NE MARCHE PAS

Ce n’est sûrement pas au syndicat métallurgiste du Territoire de Belfort qu’a germé l’idée de la grève d’une heure en manière de protestation contre la neutralité.

Ce n’est pas non plus parmi les ouvriers communistes et communisants de Belfort et de sa région qu’a germé le génial mot d’ordre du « Front Français ». Sans blague ! Les communistes de Paris vont un peu fort ! Nous souhaitons aussi sincèrement, aussi passionnément que Romain et Carré, et même que Vaillant-Couturier le succès du Front Populaire espagnol.

Au-delà d’ailleurs de nos vœux platoniques, il reste l’engagement, le départ pour l’Espagne, l’enrôlement dans les milices.

Mais Carré continue de ressemeler ses chaussures, Romain de vendre ses patates, Vaillant-Couturier de pondre ses articles, tout comme je continue de fabriquer mes chocolats.

Si chacun, personnellement, peut et doit aider nos camarades espagnols, la France, le gouvernement français doivent rester neutres.

Nous savons bien que l’Italie et l’Allemagne continuent, à peine clandestinement, de ravitailler les insurgés.

Nous savons bien aussi que ces deux pays, si nous suivions leur exemple, bondiraient au premier prétexte.

La situation de l’Europe est telle, hélas ! que la moindre étincelle risque d’allumer le feu aux poudres.

Nous sommes pacifistes. Pacifistes parce que la guerre qui tue par millions est le plus grand des crimes, parce que la guerre ne rapporte rien aux peuples.

Nous sommes pacifistes. Nous croyons encore à la paix. Nous croirons toujours à la paix.

Le jour où nous serons convaincus que la guerre est inéluctable, nous quitterons ces pays maudits.

Même une guerre qui jetterait les nations démocratiques contre les nations fascistes serait une guerre des peuples les uns contre les autres, serait une guerre capitaliste.

Il appartient aux gouvernements démocratiques de ne pas fournir de prétexte aux gouvernements fascistes.

Mais nous avons confiance en Léon Blum.

Cependant, nous avons le devoir de lutter contre les dangereux mots d’ordre du Parti communiste, parce qu’ils risquent, si nous n’y prenons garde, de créer une idéologie nationaliste.

Parbleu, tout comme les communistes, et ce n’est pas d’hier, nous savons que les ouvriers chrétiens peuvent rentrer dans nos rangs, que les ouvriers « Croix de Feu » ou « Volontaires Nationaux » ont les mêmes intérêts que les ouvriers socialistes.

Que ceux qui ont compris leur erreur viennent à nous. Nous ne serons jamais trop nombreux. Mais que ceux qui gardent leur nationalisme outrancier, que ceux, enfin, qui ne veulent pas la suppression du régime capitaliste restent où ils sont.

Déjà en période électorale, « la France forte » réclamée par les communistes ne me disait rien qui vaille.

La France ne sera pas forte du nombre de ses soldats, de ses canons, de ses avions et de ses tanks. Je sais que la politique d’armement à outrance n’a jamais évité une guerre.

Que notre gouvernement de Front Populaire fasse toujours une politique qui améliore les conditions d’existence des classes laborieuses, qu’il soit, en cela, aidé par ces classes laborieuses. Alors, la France sera forte, au sens magnifique du mot.

Les peuples soumis au fascisme sauront bien un jour que la démocratie apporte aux humbles l’aisance avec la liberté. Cet exemple fera plus contre Hitler et Mussolini que la construction d’autres canons et engins de mort. Et le fascisme, il faut l’espérer, crèvera un jour, et de son échec, comme de notre succès en politique intérieure. Il est temps que nous réagissions.

Mais s’il est vrai que le Parti communiste peut avoir quelques influence sur les milieux de la banlieue parisienne, nous savons bien qu’en province, et qu’ici à Belfort en particulier, les ouvriers seront tous derrière nous quand nous leur aurons expliqué pourquoi Léon Blum a raison, cent mille fois raison d’éviter tout motif de guerre européenne.

Nous leur dirons aussi ce que nous pensons du Front Français.

Nous l’avons connu de 1914 à 1918.

Il est vrai que Cachin en faisait déjà partie.

C’était l’époque où la Société Alsacienne réalisait des bénéfices par centaines de millions tandis que les poilus se faisaient casser la gueule et que les ouvriers et ouvrières de l’usine gagnaient déjà tout juste de quoi ne pas crever de faim.

On ne nous le refera plus, même pas au nom de la Croisade contre le fascisme.

Guerre du Droit et de la Civilisation hier, guerre contre le Fascisme demain, au bout, des millions et des millions de morts. Merci. Je ne marche pas.

René Naegelen

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