Rousset, Sartre et compagnie…

INDEX

Un long texte de 1950 paru dans deux numéros du Libertaire et consacré à une réponse écornant à la fois David Rousset, Merleau-Ponty et Sartre est ici associé à un autre texte paru dans Défense de l’Homme en 1952 adressé plus particulièrement cette fois à l’Agité du Bocal :

Le Libertaire, 10 février 1950

Le problème concentrationnaire

Des raisons de la philosophie à celles du Sens Commun

Réponse à M. Merleau-Ponty et à J.P. Sartre

On peut opposer à David Rousset les arguments concrets de la raison pratique. Ils sont très accessibles car ils se résolvent dans l’affirmation que son APPEL n’a de valeur particulière, ni par son origine, ni par son contenu, ni par les voies qu’il emprunte, ni par les gens auxquels il s’adresse, ni par le but qu’il poursuit, ni surtout par ce qu’on en peut espérer ou redouter selon l’angle sous lequel on se place. De ce fait, aucun des secteurs de l’opinion ne s’est trompé : l’entreprise tourne court et, deux mois après sa mise sur pied, ne garde plus de faveur que celle du « Figaro Littéraire », c’est-à-dire l’audience de 100.000 lecteurs dont j’imagine que quelques-uns sont passablement désabusés.
Si on a recours à la raison pure, et si on soulève l’objection philosophique ou doctrinale, on tombe dans la rhétorique et on devient très vulnérable. La rhétorique a facilement tendance au sophisme, à la ratiocination, voire à la divagation. Ses coquetteries, pour séduisantes qu’elles soient, toujours discutables, sont rarement convaincantes. Et ses abstractions, exclusivement spéculatives, tombent d’autant moins sous le sens qu’elles procèdent de méthodes plus rigoureuses.

Aussi, les raisons de sens commun sont-elles d’un autre poids que celles de la scholastique, bien que de moindre valeur dans l’absolu ou l’intrinsèque.

L’irruption tapageuse de David Rousset sur le devant de la scène avec son « Au secours des déportés soviétiques », tiré sur huit colonnes en première page du Figaro Littéraire a d’étranges résonances. Sa forme est celle de tous les ralliements guerriers : au secours de la Pologne martyre, au secours du peuple allemand opprimé (1939), au secours de la malheureuse Serbie (1914), etc… On pourrait remonter jusqu’à la première croisade que Pierre l’Ermite prêcha dans les mêmes termes en prenant le tombeau du Christ comme thème central. Étant donné le nombre des concentrationnaires dans le monde, en Grèce, en Espagne, en France – aussi bien qu’en Russie, son caractère restrictif est flagrant. La double forfaiture est éclatante et les esprits avertis ne se sont pas fait faute de le remarquer. Il suffirait de la souligner pour les autres.

Saisir l’occasion pour poser le problème du travail forcé partout et notamment dans les colonies, c’est élargir le débat, ce qui ne peut, évidemment, être dommageable, bien au contraire. Discuter de tout le système russe ou de tout le système américain, c’est déjà le faire dévier. Aller jusqu’aux différences qui les opposent, aux rapports qu’ils entretiennent et à l’injustice sociale en général, c’est le transposer sur un autre terrain, et rien n’empêche plus, désormais, qu’il aille se perdre comme l’eau dans le sable, dans des dissertations sans fin sur la troisième guerre mondiale ou sur les classes de voyageurs en chemin de fer. Par quoi, il semble démontré que si le sujet ne souffre aucune localisation géographique, il en est une au moins qui s’impose : celle que en fait exclusivement une affaire de déportation et de travail forcé.

Dans le cadre de ces considérations qui situent, à leurs deux extrêmes, les limites de la controverse, il n’est peut-être pas indifférent de s’arrêter, avant toute chose, aux aspects de la riposte qui consolident la position de David Rousset au lieu de l’affaiblir.

Sans aucun doute, la psychose créée en France depuis la Libération par certains récits discutables en ce qu’ils sont, pour la plupart, des interprétations bien plus que des témoignages, permet-elle d’écrire à peu près impunément :

« … à lire les témoignages d’anciens détenus, on ne trouve pas, dans les camps soviétiques, le sadisme, la religion de la mort, le nihilisme qui – paradoxalement joints à des intérêts précis et tantôt d’accord, tantôt en lutte avec eux – ont fini par produire les camps d’extermination nazis », mais elle n’assure la tranquillité de la conscience qu’à ceux dont l’attitude est généralement antérieure à toute réflexion et qui n’ont, par surcroît, vécu ni l’une, ni l’autre des deux expériences. D’une part, il ne peut échapper qu’en France et dans le monde occidental, les rescapés des camps soviétiques sont beaucoup moins nombreux que ceux des camps nazis et que si on ne peut pas dire de leur témoignages qu’ils sont, a priori, inspirés d’une meilleure bonne foi ou d’un sentiment plus acceptable de l’objectivité, il n’est cependant pas niable qu’ils voient le jour en des temps plus sains. De l’autre, tous les concentrationnaires qui ont vécu dans la promiscuité de Russes en Allemagne, ont rapporté la conviction que ces gens avaient une longue pratique de la vie des camps. Pour ma part, je me suis trouvé, treize mois durant, au milieu de quelques milliers d’Ukrainiens, au camps de concentration de Dora : leur comportement affirmait qu’ils n’avaient, dans leur très grande majorité, que changé de camp et, dans leurs discours, il ne cachaient pas que le traitement était le même dans l’un et l’autre cas. Dirai-je que le livre de Margaret Buber-Neuman, récemment publié, ne s’inscrit pas en faux contre cette observation personnelle ? Pour ce qui est du reste, il faut laisser à l’Histoire le soin de dire comment les camps allemands conçus, eux aussi, selon « les formules d’un socialisme édénique », sont devenus en fait – mais en fait seulement – des camps d’extermination…

La réalité sur ce point, c’est que le camp de concentration est un instrument d’État dans tous les régimes où l’exercice de la répression garantit celui de l’autorité. Entre les différents camps, il n’y a, d’un pays à l’autre, que des différences de nuance qui s’expliquent par les circonstances, – mais non d’essence. En Russie, ils ressemblent trait pour trait à ce qu’ils étaient dans l’Allemagne hitlérienne et vraisemblablement à ce qu’ils sont en Grèce, parce que, indépendamment des similitudes possibles ou non de régime, dans les trois cas, l’État est aux prises avec des difficultés d’égale grandeur : la guerre pour l’Allemagne, l’exploitation du sixième du globe avec des moyens de fortune pour la Russie, la guerre civile pour la Grèce. Si la France en vient, économiquement, au même point que l’Allemagne de 1939 ou que la Russier et la Grèce d’aujourd’hui – ce qui n’est pas exclu – Carrère, La Noé, la Vierge, etc… ressembleront, eux aussi, et trait pour trait, à Buchenwald, Karaganda et Makronissos : il n’est d’ailleurs pas prouvé que la nuance soit plus qu’à peine sensible, aujourd’hui déjà.

L’erreur appelle l’erreur et prolifère dans un raisonnement vicié à la base par une première affirmation gratuite. Du particulier, on passe au général et de l’examen de l’effet, à celui de la cause. Ainsi est-il naturel qu’on en vienne à écrire, à propos du système russe :

« Quelle que soit la nature de la présente société soviétique, l’U.R.S.S. se trouve, grosso modo, située dans l’équilibre des forces, du côté de celles qui luttent contre les formes d’exploitation de nous connues. »

ou encore :

« Le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme dont il reprend la forme extérieure pour en détruire plus sûrement le contenu : la Stimung internationaliste et prolétarienne. Si l’on en conclut que le communisme est le fascisme, on comble, après coup, le vœu du fascisme qui a toujours été de masquer la crise capitaliste et l’inspiration humaine du marxisme. »

ou enfin :

« Cela signifie que nous n’avons rien de commun avec un nazi et que nous avons les mêmes valeurs qu’un communiste. »

La première objection est sans valeur. Une importante partie de l’opinion la renversait dans ces termes avant la lettre, pensant déjà que :

« Quelle que soit la nature de la société américaine, les E.U. se trouvent grosso modo situés, dans l’équilibre des forces, du côté de celles qui luttent contre les forces d’exploitation de nous inconnues », et, pour se justifier, ajoutait : « en se comportant de telle sorte que les autres soient de moins en moins sensibles ». On voit le danger : s’il est admis que les formes d’exploitation «  de nous inconnues » sont plus meurtrières et plus nombreuses que celles qui jouissent du privilège d’être « de nous connues », s’il peut être prouvé que les premières sont en progression constante et les secondes en régression ou simplement à un étiage constant, il faut convenir que cette importante fraction de l’opinion est abondamment pourvue dans le domaine de la justification morale. Elle l’est d’autant mieux qu’elle ne fait qu’emprunter ses moyens à l’un des signataires de l’objection, M. Merleau-Ponty, lequel écrivait, dans sa thèse dur l’humanisme et la terreur, ceci ou à peu près que je cite de mémoire : « Ce qui peut servir de critère dans l’appréciation d’un régime sur le plan de l’Humanisme, ce n’est pas la terreur ou sa manifestation, la violence, mais le fait que l’une et l’autre soient en progression et appelées à durer ou, au contraire, en régression et appelées à disparaître d’elles-mêmes. Pourquoi ce qui est vrai de la terreur et de la violence ne le serait-il pas des camps qui ne sont qu’un de leurs résultats, mais qui font, par leur nombre, la preuve de plus ou moins de terreur et de plus ou moins de violence ? Et, dès lors, pourquoi ce distinguo en faveur de la Russie ? Ceci pour permettre de mesurer combien il eût été, à la fois plus prudent et plus conforme à la tradition socialiste, de prendre l’avantage sur David Rousset en se déclarant contre toutes les formes d’exploitation, qu’elles soient connues ou inconnues de nous.

La seconde objection, introduite dans la forme du syllogisme parfait, procède de la confusion des termes : « le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme » dit la majeure, – « Si l’on en conclut que le fascisme est le communisme », poursuit la mineure… Sous la plume d’un rhéteur de second ordre, l’astuce provoquerait tout au plus un haussement d’épaules. Quand on la trouve sous celles de M. Merleau-Ponty et de J.P. Sartre, on ne peut pas s’empêcher de penser aux règles impératives de la probité et à l’entorse qui leur est faite. C’est le bolchevisme que ses contempteurs identifient au fascisme, et non le communisme. Encore ne le font-ils que dans se effets, et prennent-ils la précaution de définir le fascisme par des caractères qui en font autre chose, et bien plus et bien pire qu’une « angoisse » devant le bolchevisme. Ceci veut dire que si on rétablit les deux propositions sur le plan de la propriété des termes, la conclusion s’écarte d’elle-même et que, dès lors, il ne reste plus du syllogisme que la perfection de forme. Si l’on veut à toutes forces bâtir un syllogisme sur le thème, le seul qui soit valable est celui-ci :

« Le fascisme et le bolchevisme sont une angoisse devant le communisme (ou le socialisme) dont ils reprennent les formes extérieures – Hitler ne parlait-il pas de National Socialisme et Staline ne continue-t-il pas à parler de Socialisme dans un seul pays ? – pour en détruire plus sûrement le contenu : La Stimung Internationaliste et prolétarienne. Si l’on en conclut que le fascisme et le bolchevisme sont le communisme (ou le socialisme) on comble après coup le vœu du fascisme et du bolchevisme qui est de masquer la crise capitaliste et l’inspiration humaine du marxisme », lequel si on voulait réfuter l’identification du fascisme et du bolchevisme qu’il pose apparemment en principe, en appellerait aux choses fort substantielles que, prenant d’autres unités de mesures, James Burnham en dit dans l’Ère de organisateurs (chez Calmann-Lévy, collection « La Liberté de l’Esprit », p. 189 et suivantes).

Je ne dirai rien de la troisième objection qui pèche vraisemblablement par la même confusion des termes à moins que ses auteurs ne précisent après coup que c’est « nous avons les mêmes valeurs qu’un bolcheviste » qu’ils on voulu dire. Je ne dirai rien non plus de cette affirmation étrangement mêlée au débat et selon laquelle le communisme chinois serait seul capable de faire sortir la Chine du chaos et de la misère pittoresque où le communisme étranger l’a laissée ». Ni de la souscription ouverte par Le Monde «  pour qu’il ne fût pas dit qu’il était insensible à la misère » d’un ouvrier communiste, ni de l’électrification en U.R.S.S., ni des conversations fructueuses qu’on peut avoir avec les ouvriers martiniquais, ni… Au fait, pourquoi pas des Pyramides d’Égypte ou de la gravitation universelle ?

À insister trop, on finirait par tomber dans la recherche de la meilleure diversion et par céder à la tentation d’écrire une nouvelle Misère de la Philosophie adaptée aux circonstances…

(à suivre)

Le Libertaire, 17 février 1950

(Suite)

Il reste le drame de l’opinion radicale qui ne trouve la possibilité de s’intéresser au problème concentrationnaire par le truchement de cette controverse, qu’en participant à la préparation idéologique de la troisième guerre mondiale, si elle suit l’un, ou de revenir au bolchevisme par un alignement de sophismes, si elle suit les autres. Le Figaro Littéraire et David Rousset s’étant mis en position d’infériorité en tirant les premiers offraient par surcroît une excellente occasion de la rallier. Mais il n’y avait quelques chances de succès qu’en demeurant sur le terrain qu’ils avaient choisi : le prétexte et les mobiles.

Le prétexte est une niaiserie. D’une part, le Kremlin n’acceptera jamais qu’aucune commission d’enquête sur le travail forcé circule librement en territoire soviétique. De l’autre, aucune aide sérieuse ne peut être apportée aux concentrationnaires russes tant que subsiste le régime stalinien. Or, je ne fonde mon espoir de le voir disparaître que sur trois éventualités : ou bien il s’écroulera de lui-même (ceci s’est déjà vu dans l’Histoire : la Grèce antique était morte avant que d’être conquise par les Romains) ou bien il sombrera dans une révolution intérieure, ou bien, enfin, il sera anéanti dans une guerre. La Russie étant en plein essor industriel et semblant limiter avec une grande maîtrise ses ambitions à ses moyens, les deux premières sont irrémédiablement exclues pour une très longue période et il ne reste que la troisième : très peu pour moi, je sors d’en prendre et l’expérience qu’on se vante d’avoir si bien réussi contre Hitler me suffit. Le fait que David Rousset étend depuis peu – et notamment depuis un récent déjeuner à lui offert par la presse anglo-américaine – la mission d’investigation des enquêteurs éventuels « à tous les pays où des camps de concentration peuvent se trouver » ne change rien ni au caractère, ni au sens de l’affaire : il y a le titre qui reste sur le lieu du crime : « Au secours des déportés soviétiques ». Par ailleurs, ni la Grèce, ni l’Espagne – ni même la France ! – n’accepteront qu’on vienne « espionner » chez elles sous couvert d’enquêtes sur le travail forcé. Il faudrait que l’initiative parte de l’O.N.U. et soit appuyée par des menaces d’exclusion pour ceux qui ne voudraient pas se soumettre, ce qui n’est pas concevable car il n’y resterait plus personne, hormis peut-être la Suisse, qui n’en fait pas partie. Tout ceci est d’ailleurs bien regrettable car on ne saura jamais à quelle place et sur quelle surface le Figaro Littéraire aurait rendu compte des travaux de la commission d’enquête visant les autres pays que la Russie.

On ne peut discerner clairement les mobiles si on ne sait pas que le Figaro Littéraire est le journal dans lequel Claude Mauriac, rendant compte d’une pièce de théâtre, écrivait il y a quelques mois :

« La torture, l’occupation, les déportations sont encore trop proches de nous pour que nous puissions en parler sur le ton de l’objectivité ». (21 octobre) ce qui, traduit en clair, signifie : on peut dire tout ce qu’on veut , s’ils sont russes, un peu moins (maintenant!) s’ils sont allemands et rien du tout s’ils sont grecs, espagnole ou français.

On ne le peut guère mieux si on n’a pas une idée d’ensemble sur l’œuvre de David Rousset. Dans « l’Univers concentrationnaire », il présenta les camps comme relevant d’un problème de régime et on lui fit un succès mérité. Depuis, dans « Les jours de notre mort » et de nombreux autres écrits épars, il s’attacha surtout à mettre en évidence et à louer le comportement des détenus communistes, articulant des faits pour la plupart non contrôlés, et qui n’ont pu trouver dans le public cet immense crédit, qu’en raison du trouble et de la confusion nés de la guerre. Une fois, il s’est risqué dans le document pur, au moyen de son recueil Le Pitre ne rit pas, qui met en cause l’Allemagne seule. Il ne pouvait cependant pas ignorer les camps russes dont on dit que des documents traduits du russe étaient en vente en librairie dans les années 1935-36 et dont l’existence n’a pu manquer de lui être révélée aux temps plus lointains encore où il militait dans les rangs du Trotskysme. De propos délibéré donc, il a très efficacement contribué à créer, sur le plan intérieur, cette atmosphère « Embrassons-nous Folleville » qui a permis aux bolchevistes dont les méfaits en Russie étaient estompés ou passés sous silence de se hisser au pouvoir en France. Sur le plan extérieur, il a surtout creusé un peu plus encore le fossé entre la France et l’Allemagne. Découvrant les camps russes dans la facture que l’on sait, il ne fait que suivre le mouvement de translation latérale qui est la caractéristique essentielle de la politique gouvernementale, depuis le départ de l’équipe Thorez. Son attitude d’aujourd’hui est la suite logique de celle d’hier et il était naturel qu’ayant fourni un argument au tripartisme bolchevisant, il fournisse aux Anglo-Américains la base idéologique indispensable à une bonne préparation à la guerre. Il ne l’était pas moins que le Figaro littéraire et David Rousset ne finissent par se rencontrer. Il suffit de remarquer que l’un portant l’autre, leur intervention concertée venant après les témoignages authentiques de Victor Serge, Margaret Neuman, Guy Vinatrel, Mon ami Vassia, etc… ne verse rien au débat, n’apporte rien de neuf qu’une fois de plus un témoignage sur des événements non vécus, et ne fait qu’enregistrer la faillite d’une politique au profit d’une autre qui fera immanquablement faillite, sinon à nos yeux, du moins devant l’Histoire.

À ces éléments de suspicion qui relèvent, le premier du machiavélisme d’un journal, le second de l’aptitude d’un homme à modeler son comportement sur les désirs des maîtres du moment dans les différents univers qui le comptent tour à tour au nombre de leurs ressortissants, s’ajoutent ceux qui ressortissent à l’expérience. En 1939 et dans les années qui précédèrent, on a mis de même façon, les exactions de l’Allemagne hitlérienne en évidence. Dans la presse, il n’était plus question que d’elles. Tout le reste on l’oubliait : personne ne se doutait qu’on préparait idéologiquement la guerre pour laquelle on se croyait matériellement prêts. Effectivement, on fit la guerre… Aujourd’hui, dans toute la presse, il n’est question que des exactions de la Russie soviétique sur le plan de l’Humanisme et exclusivement que de celles de la Russie soviétique. On en oublie tout le reste et principalement les problèmes posés par la pratique extensible à l’infini du camp de concentration comme moyen de gouvernement. Les mêmes causes produisant les mêmes effets…

L’opinion radicale, désabusée par à peu près tout ce qu’on lui a dit des camps allemands, par la forme dans laquelle, de part et d’autre, on lui présente les camps russes, et par le silence qu’on fait sur les autres, pressent toutes ces choses et semble attendre qu’en les lui faisant toucher du doigt, on lui tienne le langage de l’objectivité. Or, en la matière, le langage de l’objectivité n’a besoin, ni de beaucoup de précautions, ni de beaucoup de mots. Le cas des camps de concentration, du travail forcé et de la déportation ne peut être examiné que sur le plan humain et dans le cadre de la définition des rapports de l’État et de l’individu. Dans tous les pays, les camps existent en puissance ou sont là qui changent de clientèle au hasard des circonstances et au gré des événements. Tous les hommes en sont menacés partout et, pour ceux qui y sont présentement enfermés, il n’y a de chances d’en sortir que dans la mesure où ceux qui n’y sont pas sont destinés à y entrer. C’est contre cette menace qu’il faut s’insurger et c’est le camp lui-même, en soi, qu’il faut viser, indépendamment de l’endroit où il sa trouve, des fins auxquelles il est utilisé et des régimes qui l’emploient. De la même façon que contre la prison ou la peine de mort, tout particularisme, toute action qui désigne à la vindicte une nation plutôt qu’une autre, qui tolère le camp dans certains cas, explicitement ou par omission calculée ou non, affaiblit la lutte individuelle ou collective pour la liberté, la détourne de son sens et nous éloigne du but au lieu de nous en rapprocher. Sous cet angle, on mesurera un jour le tort qui fut fait à la cause des Droits de l’Homme, en admettant que les collaborateurs, ou réputés tels, fussent parqués dans des camps comme le furent les non-conformistes de 1939 et les résistants de l’occupation.

Pour tenir ce langage, il faut évidemment se soucier assez peu d’être classé dans le clan des anti-Staliniens ou des anti-Américains et il faut avoir assez d’empire sur soi-même pour séparer dans son esprit, aussi bien le régime soviétique de la notion de Socialisme, que le régime américain de celle de Démocratie : le fait qu’un des deux régimes soit moins mauvais que l’autre est indiscutable mais prouve seulement que l’effort à fournir sera moins grand d’un côté que de l’autre du rideau de fer… Ce n’est pas une fidélité d’anciens déportés, laquelle ne peut que placer l’opinion devant le choix à faire entre deux positions anti ou entre deux positions pro, qu’il faut invoquer ici. C’est la fidélité de l’élite à sa tradition qui est de se définir elle-même à travers sa propre mission et non d’accomplir celle des autres.

FIN
La lettre ouverte à M. Jean-Paul Jourdain, directeur des « Temps Modernes » a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 50, novembre 1952, p.42-48. “C’est évidemment une réaction au fameux article publié par Sartre sous le titre “Les communistes et la paix” dans lequel il a atteint les sommets de l’imbécillité politique.”, commente le site Aaargh (voir sur vho.org)

Lettre ouverte à M. Jean-Paul Jourdain,
directeur des “Temps Modernes” 

Je suis, cher Monsieur, un de ces exclus du Parti communiste qu’il vous arrive de rencontrer parfois, en liberté dans les rues, ce qui est évidemment désarmant, mais, indicible consolation, “couverts de merde, le sourire tendre, l’œil légèrement hagard.”
L’événement qui a fait de moi cette odorante et triste épave est, maintenant, fort ancien: les Anglo-Américains n’avaient point encore réussi à installer Hitler au pouvoir en Allemagne! On avait bien quelques notions déjà, de l’Être et du Néant, mais on les tenait du naïf Shakespeare, ce qui signifie que vous n’aviez, vous, point encore réussi à sortir de l’un pour affirmer l’autre. On parlait bien aussi de la guerre — depuis ma naissance et probablement depuis la vôtre, c’est un sujet de conversation très en vogue — on la sentait venir, mais vous, on ne vous sentait pas. Tout espoir ne semblait pas perdu: elle était encore loin et surtout, si on savait qu’un malheur n’arrive jamais seul, on ne pouvait avoir aucune idée de ce que serait le second. Enfin, vous étiez déjà au pied du Mur, j’en conviens, mais le Mur lui-même n’était qu’à l’état de projet, et rien ne permettait de supposer que vous en seriez le maçon. Pour tout vous dire et sans ambages, on ne parlait guère de vous.
Comment l’eût-on pu, d’ailleurs?
La France n’avait été ni envahie, ni occupée, ni libérée. Vous n’aviez point encore été fait prisonnier, été renvoyé dans vos foyers, et vous n’aviez pas bénéficié de la “Divine surprise” dont un autre fut assez sot pour convenir. C’est dire que la Propagande-Staffel ne s’était point encore installée à l’ombre de la Tour Eiffel et qu’avec son assentiment et son bienveillant concours, vous n’aviez, vous, point encore atteint, non pas à un sommet, mais à un de ces mâts de Cocagne de la littérature et de la pensée que ce siècle vraiment étrange a si généreusement mis à la portée de tous les imposteurs de génie.
Mais il faut être juste: on ne parlait pas non plus de Camus. Avancerais-je qu’étaient sensiblement analogues, les raisons de ce silence dont vous partagiez si équitablement, avec lui, les inconvénients personnels? Non, sans doute, et je crois bien que seul m’interdit de le faire, l’âge qu’il avait à cette époque. Toujours est-il que, le 9 avril 1932, quand, sous un titre haut comme ça et large comme une porte de grange, le journal l’Humanité déversa sur moi ce torrent de m… dont les traces et l’odeur sont si tenaces, ni l’un, ni l’autre n’étiez ni en droit, ni en situation de nous départager.
Vous existiez, certes, et c’est bien la preuve qu’au moins en ce qui vous concerne l’existence a précédé l’essence. Bien sûr, il existait, lui aussi, et probablement dans les mêmes conditions, quoiqu’avec quelques années de retard. Mais vous ne vous connaissiez pas, vous ne vous étiez jamais rencontrés ni, à plus forte raison, parlé ou écrit. Vous fussiez-vous d’ailleurs connus, qu’il ne vous serait jamais venu à l’idée de prendre qui que ce soit à témoin de vos échanges de correspondances, et que, si d’aventure il avait été amené à vous adresser une simple mise au point — c’était loin d’être le cas! — vous n’eussiez jamais osé lui demander au nom de quels mérites indiscutés il se permettait de prendre de telles distances avec vous qui, aujourd’hui, vous permettez cependant de donner de telles leçons. C’est qu’alors, vous n’étiez que Sartre et même pas Jean-Paul: M. Sartre, professeur à Bouville. Un petit professeur, pensaient de vous tous les B.O.F. du quartier, et cela vous humiliait au point que, si vous aviez voulu prononcer le mot “Bourgeois” il vous eût fallu, même à vous, le secours d’un professeur de diction pour qu’il ne vous écorchât point la bouche. On voit maintenant que vous rêviez de la chose et que, si vous ne prononciez pas le mot c’était uniquement parce que vous ne pouviez vous l’adresser à vous-même. Avouez-le: vous la contempliez avec amour votre carte de visite! Et, la mention “Agrégé de l’Université” qu’elle portait si fièrement, vous espériez bien qu’elle serait le Sésame ouvre-toi des portes de ce monde qui vous insultait de sa condescendance et dans lequel vous ambitionniez néanmoins d’entrer et de briller!
Moi, bonasse, en ce temps-là, je ne soupçonnais pas ces choses, ni même qu’un jour je serais aux prises avec le torrent que vous savez. Candide, j’étais. Il a fallu que je me rende compte à quel point, avec “mon sourire tendre et mon oeil légèrement hagard” j’étais “couvert de merde” pour qu’elles me devinssent sensibles. Décidément, la chanson a raison: fût-ce à retardement, la m…, la m… divine a d’indiscutables vertus et il faut bien que j’en convienne aussi.
Mais, vous qui n’êtes pas à retardement, vous saviez déjà qu’entre le Bourgeois gentilhomme et le Philosophe bourgeois, il n’y a qu’une question de temps c’est-à-dire de mode: sous Louis XIV, on vendait du calicot et on voulait faire sa fille marquise, ce qui n’allait pas sans mal, ne serait-ce que parce qu’elle s’insurgeait, la pauvre; sous les Républicains, on vend de tout, on la fait de Beauvoir, on la sacre sexe et elle s’incline, — le deuxième qu’elle dit la mignonne, pour bien montrer qu’elle a, elle aussi, le sens de la hiérarchie des valeurs, et qu’elle a su profiter de vos leçons. C’est plus facile! Si facile, même, qu’avant d’avoir atteint la cinquantaine, vous situant dans les perspectives intellectuelles de votre illustre aïeul et prenant à témoin tous les B.O.F. de la création, — qui vous toisaient naguère de si haut, qui vous accordent aujourd’hui la considération qu’on doit à celui qui, comme eux, “est arrivé” et qui sont au parti communiste (car, n’est-ce pas, la défense du petit B.O.F. est, comme l’idéologie le commandait, la pierre angulaire de l’action communiste) — B.O.F. de la philosophie, vous pouvez, sans que personne s’en offusque, écrire à ce pauvre Camus: “… Vous êtes un bourgeois, Camus, comme Jeanson et comme moi… Allons nous reposer car nous en avons les moyens… car vous êtes un bourgeois, comme moi, que pourriez-vous être d’autre?” (Temps Modernes n. 82, août 1952).
Vous dites: “comme moi” et vous arrondissez les lèvres: o, o, o… oi, oi… Et vous insistez. Puis, vous les amincissez avec satisfaction et ça donne: nous en avons les moyens. Nous égale je. C’est cela que vous voulez mettre en évidence, on le sent bien, et votre manière n’est pas tellement différente de celle qu’emploie le B.O.F. de l’autre catégorie pour parler de sa 15 C.V. ou de sa Chrysler, des fourrures et du jonc qu’il a offerts à sa femme ou du Picasso qui orne leur salon. Vous signez encore Sartre, mais vous savez que vous êtes Jourdain: Monsieur Jourdain! Encore un tout petit pas et vous serez Monsieur Sartre de Jourdain qui sonne beaucoup mieux. Vous pourriez alors porter blason et, votre stylo à la main, une plume au derrière, et les yeux naturellement tournés l’un vers le Diable, l’autre vers le Bon Dieu, vous serez le symbole accompli de l’étroite parenté qui unit, à travers les âges, la vente du calicot et celle de la philosophie. Attention, cependant: il y a l’Etape, mon cher, l’Etape de Paul Bourget. Vous devriez relire ça. Ne serait-ce que pour vous prémunir. On ne sait jamais: parmi vos lecteurs, il pourrait se trouver un jour quelque fâcheux pour prétendre que n’est pas bourgeois qui veut, qu’avant de l’être, il faut se résigner à n’être que petit-bourgeois, pendant des générations, etc. Et s’il s’avisait que c’est peut-être votre cas, dites-moi, que lui répondriez-vous à ce fâcheux?
Pourquoi je vous dis tout cela, pourquoi je vous pose des questions? De quoi je me mêle, en effet. En bonne logique, jusqu’ici, ce n’est affaire qu’entre Camus et vous. D’autre part, je devrais bien être guéri de jouer les Don Quichotte-redresseurs-de-torts. Excusez-moi, mais j’ai cru comprendre qu’il était question d’un fauteuil tourné dans le sens de l’Histoire et d’un vieux militant qui s’arracherait les cheveux: l’occasion, l’herbe tendre et peut-être quelque diable aussi me poussant…
Le fauteuil, ça ne me concernait pas. Quand je suis rentré du camp de concentration, un médecin m’a dit qu’il m’en fallait absolument un. Jusque là, il n’y en avait pas eu chez moi. Vous comprenez: ce n’était pas un outil de travail. Je n’ai donc pas pu tourner mon fauteuil dans le sens de l’Histoire et, à plus forte raison, car je ne savais guère mieux ce que c’était, tous ceux d’un ou de plusieurs théâtres parisiens, quand l’Histoire, c’était Hitler qui la faisait.
Le vieux militant, c’était différent. Il se trouve que, dans sa forme impersonnelle, cette expression peut abriter beaucoup de monde, aujourd’hui. Surtout si on précise qu’il s’agit de quelqu’un qui s’arrache les cheveux! J’ai donc, aussitôt, évoqué le 9 avril 1932. Vous devinez la suite: à cette date, il y avait dix bonnes années que, tous les lundis, c’est-à-dire chaque fois que sortait l’hebdomadaire communiste de l’endroit, je me retrouvais chez le juge d’instruction, et, l’un dans l’autre, trois ou quatre fois par an au car, parce qu’il y avait eu quelque effervescence dans une caserne, une grève, une manifestation,– que sais-je, pour tout et pour rien. Bien que tout “couvert de merde” — comme vous dites si élégamment! — “le sourire tendre et l’oeil légèrement hagard”, après le 9 avril 1932, j’ai continué: à la suite de diverses péripéties dont je vous fais grâce, ça m’a conduit tout droit à Buchenwald et à Dora. Sorti de là par miracle et dans l’état que vous pouvez penser, j’ai encore continué: un jour, je me suis à nouveau trouvé en correctionnelle et j’attends que la Cour de Cassation dise si, oui ou non, je dois retourner en prison. C’est cela qui m’a amené à penser que, ce vieux militant qui pouvait être beaucoup de monde, pourrait tout aussi bien être moi, et, finalement, puisque vous parliez de moi, que vous ne verriez aucun inconvénient à ce que je prenne part à la conversation. dussé-je, d’ailleurs, m’entendre demander qui je suis pour prendre de telles libertés, que je m’en ferais une raison: tant qu’à faire que d’être plongé en pleine Jourdainerie, que ce soit un peu plus ou un peu moins n’a guère d’importance.
Et maintenant j’arrive au fait.

* * *

Le fait, le bon gros bon sens des Jourdain, vous dit assez que ce n’est pas tant cet échange de correspondance avec Camus, que, dans le numéro 81 des Temps Modernes, cet article par lequel vous prétendez définir les affinités qui lient le sort de la paix, à l’existence, à l’essence et au comportement du communisme actuel. Bien sûr, les deux choses sont indissolubles et l’une ne se conçoit pas sans l’autre. Mais d’une telle prise de bec, on a tout dit quand on a dit qu’elle vous avait permis, à vous, de prendre rang dans l’échelle des valeurs de votre dynastie, à lui de faire, quoiqu’assez maladroitement, mais avec beaucoup de dignité, la preuve d’une bonne foi et d’un effort d’affranchissement qui console en ce qu’enfin, il renoue avec les traditions d’un humanisme dont on avait perdu jusqu’au souvenir.

Je sais: comme tous ceux qui ont découvert le communisme sur le tard et qui le connaissent surtout par oui dire, vous débordez d’ardeur. C’est que vous avez beaucoup, à la fois à rattraper et à vous faire pardonner. si vous brillez par quelque côté, assurément, ce n’est pas par le sens des nuances: le communisme, le bolchevisme, pour vous c’est tout un et il faut vous voir jongler avec les mots! En plus, vous êtes Jourdain,– et Jourdain arrivé: cela vous dispense, et du respect de la propriété des termes, et de l’effort de logique.

Lecteur assidu des Temps Modernes, une fois déjà, je vous avais écrit. Personnellement, gentiment. Si je ne m’abuse, c’était en janvier 1950. Vous sortiez de l’expérience du Rassemblement démocratique et révolutionnaire, et, bien que vous étant déjà découvert, Jourdain, diabolique, vous donniez encore l’impression de vous chercher. Fort étonné que cela pût venir d’un professeur de philosophie, par conséquent d’un familier du syllogisme, sous votre plume, j’avais trouvé ceci:

“Le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme dont il reprend la forme extérieure pour en détruire plus sûrement le contenu: la Stimmung internationaliste et prolétarienne. Si l’on en conclut que le communisme est le fascisme, on comble après coup le voeu du fascisme qui a toujours été de masquer la crise capitaliste et l’inspiration humaine du marxisme.”

Il m’avait paru difficile qu’un syllogisme introduit par “le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme…” pût se poursuivre par “Si l’on en conclut que le fascisme est le communisme…” et j’avais conclu qu’il s’agissait d’une coquille typographique. Je vous l’avais signalée parce qu’elle était énorme et plutôt pour vous rendre service. Mais pas du tout: la confusion des termes était volontaire, c’était bien ce que vous vouliez dire. Vous aviez besoin d’identifier le bolchevisme et le communisme pour justifier une prise de position a priori — donc intéressée! — et ne reculiez pas devant l’escamotage par déduction cavalière pour sauver l’essentiel à vos yeux c’est-à-dire les apparences: la méthode des Jourdains!

Vous m’avez donc fait répondre par un de vos pages car noblesse oblige et l’héritier spirituel du marchand qui voulait sa fille marquise se doit d’avoir des pages. En vertu de quoi, M. Merleau-Ponty m’a expliqué que j’avais peut-être raison “dans l’absolu” mais qu'”objectivement”, la rigueur du raisonnement comptait peu, l’important étant de ne pas faire le jeu de nos ennemis communs. Et c’était toujours du Molière: vous aviez, vous aussi, “changé tout cela!”

Moralité: je suis resté un lecteur assidu des Temps Modernes. Parce que, à une époque où les Jourdain de la philosophie se trouvent associés à ceux de l’épicerie et semblent avoir reçu mission commune d’interpréter l’Histoire, voire de la faire, il peut être utile de savoir exactement ce qu’ils pensent et ce qu’ils comptent faire de nous.

C’est ainsi qu’au début de ce mois d’août, m’est tombé droit sur le cœur, cette question que vous posez à tous mes pareils:

“Comment pouvez-vous croire à la fois à la mission historique du prolétariat et à la trahison du Parti communiste si vous constatez que l’un vote pour l’autre?”

C’est là, dites-vous, “la contradiction de notre temps”.

Tout doux!

D’abord, elle n’est pas que “de notre temps” et elle n’est pas “contradiction”. Si je ne m’abuse, au siècle dernier déjà, le prolétariat vota pour le Prince Louis-Napoléon et je ne sache pas qu’à la suite de ce fâcheux événement, l’auteur de la formule, lui-même, ait cessé d’y croire ou l’ait modifiée: ceci tendrait à prouver que, si contradiction il y a, avant de s’installer en nous, elle s’était installée en lui. Si, par ailleurs, je note que j’ai perdu le souvenir de vous avoir entendu dire quelque chose quand ce prolétariat s’est incliné devant Hitler et quand il a voté pour Péron, j’ai peine à croire qu’une autre contradiction ne s’est pas installée en vous. Car, si le prolétariat affirme le sens que vous avez de sa mission en votant pour le Parti communiste, il vous faudra bien convenir qu’il affirme le contraire en votant pour Péron ou pour Hitler. Et que penser d’un professeur de philosophie que se laisse prendre à de tels pièges?

Mais si je vous disais que je n’y crois pas, moi, à la mission historique du prolétariat? Que pour accomplir une mission qui soit historique, une classe doit prendre le pouvoir et l’exercer dans des structures données? Que la noblesse, le clergé, la bourgeoisie ont, tour à tour, pu prendre le pouvoir et y accomplir leur mission historique sans cesser d’être la noblesse, le clergé, la bourgeoisie? Que le prolétariat peut, certes, prendre le pouvoir dans les structures données, mais il ne pourrait le conserver et l’exercer sans cesser d’être le prolétariat? Que, par conséquent, la mission qu’il y accomplirait, ne sserait pas celle que l’on assigne au prolétariat subissant le pouvoir et ne serait plus historique? Qu’en dépit de sa fortune maintenant séculaire cette formule n’est peut-être que le type parfait de l’antiphrase? Et que Marx, lui aussi familier des prises de position a priori, ne l’ayant inventée que parce qu’il en avait besoin pour justifier la conquête de l’État par le prolétariat, comme vous avez vous-même inventé l’identification du bolchevisme et du communisme, ne s’est efforcé de lui donner un contenu théorique, que parce qu’il lui était impossible, à peine de mettre le cercle vicieux en évidence, de lui en donner un autre qui fût pratique?

En un mot, s’il ne s’agissait que d’une autre imposture de génie, et si, allant au fond des choses, on découvrait un jour, qu’il y a lieu de parler, non plus d’une mission historique du prolétariat, mais d’une mission historique de l’homme, dans l’accomplissement de laquelle, le prolétariat restera, en tant que prolétariat, le facteur essentiel tant qu’il sera le prolétariat?

Sans doute nieriez-vous encore — sans quoi vous ne seriez pas Jourdain et là serait la vraie contradiction de notre temps! — qu’avant de poser le problème de la conquête du pouvoir il faut poser celui de la transformation des structures traditionnelles et, le sens de la révolte rejoignant celui de l’humain, définir celles dans lesquelles tous les prolétaires ayant enfin réintégré leur qualité d’hommes, pourront accomplir leur mission d’hommes.

Vous le nieriez, bien sûr, car cette prise de conscience au-delà du marxisme, rejetterait dans le Néant tous les sophismes auxquels vous avez donné l’Être et ne serait compatible, ni avec votre situation acquise, ni avec celle que vous entendez ménager aux issus de Jourdain et à leurs collatéraux.

Vous le nieriez, donc.

Mais cela n’aurait plus d’importance.

Car, dites-moi, qui vous entendrait?

* * *

Si on examine attentivement les cinquante pages de votre article, on s’aperçoit qu’arrivé ici, on n’a pas grand-chose de plus à vous dire: cinquante pages de syllogismes qui s’enchaînent dans un tintamarre de sophismes et de confusions des termes, chacun d’entre eux pouvant au surplus se résoudre dans une pétition de principe à prétention de postulat. En gros, voici ce que ça donne: le prolétariat est chargé d’une mission, il est infaillible et il en a confié l’accomplissement au parti communiste ce qui est bien la preuve que ce parti ne le trahit pas et que la sauvegarde de la Russie soviétique de Staline est la condition de ses espoirs. Le saucisson fait boire et boire désaltère: il est donc évident que le saucisson désaltère… Depuis le premier du nom, les Jourdain ont appris ce que c’était que la prose et la manière de s’en servir!

Bien entendu, loin de se désarticuler des faits, cette haute-voltige philosophique les intègre à son profit et voici comment cela se traduit: la Russie de Staline veut la paix, donc l’Amérique veut la guerre; donc aussi le parti communiste sert la cause de la paix en servant celle de la Russie et on ne peut lui reprocher d’aller chercher ses mots d’ordre à Moscou; donc la manifestation du 28 juin était de circonstance; donc enfin la grève du 4 juin, etc., etc. Ça s’étire à l’infini et, à partir du moment où vous avez dit que la Russie voulait la paix et l’Amérique la guerre, on sent bien que tout ce qui suit n’est que pour noyer le poisson.

La Russie veut la paix, l’Amérique veut la guerre: avec vos histoires de mission historique du prolétariat, vos couplets d’un lyrisme facile sur le sort des malheureuses metteuses en plaques et vos considérations figaresques sur le docker aux prises avec les subtilités du suffrage universel, c’est à cela que vous en vouliez venir. On s’en doutait un peu, remarquez: le contraire nous eût déçu!

Je vous demanderais bien comment on les traite en Russie, les metteuses en plaques, et les rapports qui peuvent exister entre les dockers et le suffrage universel. Mais c’est là, j’en conviens volontiers, une de ces questions que les marauds de mon espèce “couverts de merde, au sourire tendre et à l’œil légèrement hagard” doivent se garder de poser aux gens de qualité. Au surplus, je vous le dirai franchement: l’impertinence n’est pas mon genre.

Pas davantage, je ne vous parlerai des camps, argument majeur des petits étripeurs patentés d’outre-Atlantique, avec lesquels il me serait souverainement déplaisant d’avoir la moindre chose en commun: il est tellement évident que, pas plus que les metteuses en plaques ou les dockers, les concentrationnaires, leur genre de vie et leur nombre, ne peuvent avoir la moindre signification, hormis de ce côté-ci du rideau de fer! Et encore: à condition que ce soit vous qui en parliez! Car, si Camus par exemple, évoque la metteuse en plaque, le docker ou le concentrationnaire, vieux (ou vieille) militant et l’appelle à son secours, il commet un intolérable abus de confiance. Makronissos ou tel camp de l’Afrique équatoriale sont, à coup sûr, des institutions qui dépassent en horreur Auschwitz lui-même, tandis que Karaganda ou Kolyma, voilà de bons petits camps, des amours de bons petits camps, des amours de paradis de bons petits camps.

Il y a en effet un éclairage qu’il faut savoir projeter sur les choses de ce monde et il en est des armées comme des concentrationnaires, des dockers et des metteuses en plaques. Les armées américaines, tenez: des ramassis des voyous à gages encadrés par des soudards prêts à répandre la terreur, à tout casser, à tout piller, à tout violer et même un peu plus. Tandis que l’armée rouge est une bonne petite armée de vaillants petits soldats qui montent la garde autour des conquêtes de la révolution et sont le dernier rempart de la liberté. Et la bombe atomique, donc! Un abominable engin de destruction et de mort, au service de l’Amérique capitaliste, tandis que, si elle était au service de la Russie, quelle garantie pour la paix! Il n’est pas jusqu’aux mineurs du Nord de la France ou du Borinage qui ne soient odieusement exploités par les capitalistes occidentaux sans vergogne, tandis que les stakhanovistes du Donetz descendent au fond de la mine en chantant et travaillent dans la joie, tant ils sont persuadés que c’est pour le socialisme et tant ils sont comblés de délicieuses heures supplémentaires à des salaires qui donnent leur vraie saveur aux alléchantes arêtes de poissons!

Je ne me placerai donc pas sur un terrain aussi glissant, — pour moi, bien entendu.

Ce qui m’intéresse, c’est cette façon vraiment originale qu’a la Russie soviétique de vouloir la paix, c’est cette élégance avec laquelle “jamais elle n’a fait un geste susceptible de déclencher la guerre” (p. 14). La prise de possession des Pays Baltes, de la Pologne, de la Roumanie, de la Hongrie, de la Yougoslavie, de la Bulgarie et de l’Allemagne de l’Est sont assurément une légende. De tels actes ne sont susceptibles de créer des complications internationales que si celui qui les commet s’appelle Hitler. Oh! je sais: Hitler envoyait ses armées à la conquête des pays qu’il voulait s’approprier. Staline, lui, n’a pas eu besoin de recourir à cet artifice: elles étaient sur place, ses armées, elles occupaient déjà ou encerclaient les nations menacées! Dès lors c’était un jeu que d’y porter au pouvoir le parti de son choix et de le mettre à même de l’exercer dans les formes qui sont d’usage en Russie depuis trente cinq ans. Et ce jeu vous permet de faire intervenir la casuistique mise au point par plusieurs générations de Jourdain, et de parler du fonctionnement normal des institutions démocratiques. Seulement, si en Grèce, on fait voter le peuple alors que le pays est occupé par les armées anglaises, vous parlez de vote sous la menace des armes, de truquage des opérations électorales, etc., et sans doute avez-vous raison. Mais, bien sûr, il n’est pas pensable que les effets de l’occupation russe en Europe centrale puissent être analogues à ceux de l’occupation anglaise en Grèce!

Et en Chine, et en Corée?

Et au Thibet? Au Thibet, dites-moi… Si vous avez pour la Chine et la Corée, un alibi de la même farine que pour l’Europe centrale, dites-moi donc celui que vous avez pour le Thibet!

Les Américains en font autant au Japon, en Allemagne occidentale, en France peut-être, en Italie, en Corée, et s’ils n’en ont pas fait autant avec la Chine, c’est seulement qu’ils n’ont pas pu? D’abord, ce n’est pas une raison: on ne confond pas son ennemi, en faisant ce qu’on lui reproche ou en prétendant lui interdire un comportement qu’on revendique pour soi. Et puis: qui vous dit le contraire?

La morale de tout ceci, cherchez bien, ô cher et grand Jourdain de mes amours, elle est dans vos papiers de famille et c’est qu’il est toujours délicat de prendre parti dans une querelle de brigands: si vous prêtez de bonnes intentions à l’un, il se trouvera toujours, en face de vous, quelqu’un pour en prêter à l’autre – et ceci qui est vrai de vous, ne l’est pas moins d’un autre – jusqu’au moment où tout finit en mêlée générale. La paix, ils la veulent tous: Staline la veut, Truman la veut et Hitler ou Mussolini la voulaient aussi. Seulement, une chose est de le vouloir, une autre d’en créer les conditions et rien ne sert de bêler ou de hurler qu’on la veut si, volontairement et de parti pris, on ne fait rien pour sortir de celles qui la rendent nécessaire et inévitable.

Or, de part et d’autre du Rideau de fer, c’est ce qui se produit. Pas plus que celui des États-Unis, le régime économique et social de la Russie ne peut être considéré comme un facteur de paix. Si les Américains ont besoin de vendre pour éviter l’asphyxie économique, les Russes ont besoin d’acheter et c’est pour les mêmes raisons. Mais tandis que les premiers s’obstinent à vouloir vendre au-dessus du prix, les seconds entendent acheter au-dessous. Là-dessus se greffent toutes les questions idéologiques qui rendent ce simple problème d’échange plus insoluble encore, et dénuent de tout sens tous les discours qu’on peut faire sur la coexistence des deux régimes.

C’est ce climat qu’il faut changer.

“Vous n’avez qu’une fille et moi je n’ai qu’un fils…” dit, dans Le Cid, Don Diègue à don Gormas. Mais ni Staline, ni Truman ne songent à marier leurs produits ou leurs besoins.

Car, de part et d’autre du Rideau de fer, ce mariage entraînerait de telles transformations dans les structures des deux régimes que le pouvoir d’État finirait par y tomber en quenouille et que ce serait la mort, aussi bien des classes dirigeantes de droit divin aux États-Unis, qu’en Russie, celle de la bureaucratie de droit bolchevique.

Et c’est pourquoi, sans trop me soucier de savoir s’il est plus ou moins facile chez l’un que chez l’autre de trouver sa pitance quotidienne, sans me demander s’il y a plus ou moins de prisons ici que là et si le régime y est plus ou moins dur, je renvoie les compères dos à dos.

Pour l’un comme pour l’autre, nous sommes de la chair à canons et c’est tout ce qui importe.

* * *

Sans doute, ricanerez-vous que, votre article ayant paru au début du mois d’août, j’ai mis le temps pour vous dire ce que j’en pensais. Comment ne pas convenir encore de ceci?

C’est que, au bas de vos cinquante pages, j’avais remarqué la mention “A suivre”. J’attendais donc la suite.

Or, au début de septembre, cette suite n’était pas encore venue et pas davantage en octobre.

J’allais me demander ce qui se passait quand je me suis aperçu qu’entre août et octobre, il y avait eu une déclaration de Staline sur la coexistence pacifique du bolchevisme et du capitalisme, et que les allusions que vous faisiez à ce problème dans cette première partie de votre article n’en étaient plus très orthodoxes. Il vous faut donc seulement le temps de remettre la seconde partie au goût du jour. Elle paraîtra peut-être en novembre… Mais c’est égal, j’aurais bien voulu connaître la version originale de cette seconde partie!

Quoi qu’il en soit, ceci d’ailleurs ne pourrait prouver qu’une seule chose et c’est que vous êtes Jourdain jusqu’au bout. Comme vous en tirez gloire, ceci non plus n’a pas beaucoup d’importance.

Il reste que, pas plus qu’à Camus vous en me demandiez mon avis.

Excusez-moi donc, ou d’avoir tant tardé ou de vous l’avoir osé donner et croyez aux sentiments avec lesquels “tout couvert de merde, le sourire tendre et l’œil légèrement hagard” j’ai quand même l’honneur d’être, aussi humblement que possible, ce qu’il vous a plu et peut vous plaire encore de décider.

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