L’Unique

INDEX

L’Unique, janvier 1955, controverse entre Paul Rassinier et Émile Armand

L’INDIVIDU ET LA SOCIETE

Dans l’avant dernier numéro de « l’Unique », quatre articles traitent soit le l’anarchisme, soit de l’individualisme, et font apparaître – d’ailleurs beaucoup plus implicitement qu’explicitement – les rapports qui existent entre eux : l’extrait de Remy de Gourmont (Quel sera l’idéal de demain?), l’exposé de V.Muñoz (Mon anarchisme), celui de E. Bertran (l’État et nous) et le « Tour d’Horizon » d’E. Armand.

Le premier, l’extrait de Remy de Gourmont, énonce en termes clairs un principe que me paraît être à la fois à l’individualisme et à l’anarchisme, ce que le postulat d’Euclide est à la géométrie : « La société est faite pour l’individu et non l’individu pour la société ». À partir de ce principe, les trois autres essaient de définir un comportement.

J’observe d’abord que Remy de Gourmont parle de la société et de l’individu comme de deux entités indissociables et ne semble pas remettre en cause le caractère social ou la sociabilité de l’individu. On peut évidemment penser que cette indissociabilité des deux entités est une construction de l’esprit consacrée au titre de réalité indiscutable par un long usage. C’est une opinion. Elle vaut ce qu’elle vaut. Il est toutefois remarquable que cette propension à la vie en société puisse être considérée comme un caractère commun à tous les individus de toutes les espèces vivantes, animales et même végétales. Les naturalistes ont inventé la « colonie » pour désigner ce phénomène et ils ont établi que, dans la plupart des cas, à peine d’en mourir, l’individu ne pouvait pas se séparer de la colonie, même de celle qui l’oppresse et réduit son individualité à presque rien, comme chez les abeilles ou les termites. Si l’on admet que comme l’individu-abeille ou l’individu-termite, l’individu-homme est d’essence naturelle, il est difficile d’admettre aussi qu’il puisse échapper à un phénomène si répandu dans la nature. Je sais : il n’y a pas de règle sans exception, mais on me concédera, aisément je suppose, que celle-ci serait de taille.

Aussi bien d’ailleurs ces choses sont-elles considérées comme des vérités élémentaires par la presque unanimité des anarchistes et des individualistes de nos jours. À quelques rares exceptions près, tous admettent même que, plus que tout autre individu, l’individu-homme est condamné à la vie en société par cet avantage ou cet inconvénient qu’il a sur les autres de rechercher le confort matériel et moral, et par des caractères distinctifs, physiques et moraux qui lui donnent la possibilité de le réaliser dans des proportions appréciables et sans cesse plus grandes à mesure qu’on s’enfonce dans le temps, c’est-à-dire que le niveau de ses connaissances s’élève. Ceux qui ne l’admettant pas à partir des principes généraux qui se déduisent des problèmes posés par la vie dans la nature, sont obligés de l’admettre et l’admettent volontiers à partir des contingences pratiques dès que le mâle et la femelle sont condamnés par la nécessité de se rapprocher, à former une société réduite à sa plus simple expression et ne serait-ce que pour une durée limitée, dès que surgit l’enfant ou dès que, pour réaliser plus de confort matériel ou moral, l’individu seul se trouve brusquement devant sa propre impuissance. On n’en est donc pas ou plus à se demander si l’homme est ou non fait pour vivre en société, mais comment il est possible de concilier la vie en société et l’individu. C’est pourquoi les individualistes sérieux ont inventé le contrat révocable qui résout le problème sur le plan moral au moins.

Ceci étant établi, on peut maintenant faire un pas de plus et donner raison à E. Armand lorsqu’il écrit que « l’existence d’un monde individualiste an-archiste » à côté du monde des sociétés antagonistes et toutes fondées sur l’autoritarisme et l’oppression « est un fait acquis et incontestable ». Il y a seulement que ce monde n’arrive pas à prendre conscience de son existence, tout au plus, on peut se demander pourquoi.

*

Oui, pourquoi ?

On peut d’abord considérer comme certain que si ce monde individualiste anarchiste avait réussi à prendre conscience de son existence, l’autre l’eût aussitôt renvoyé dans le néant et qu’étant données les méthodes employées par les individualistes an-archistes pour faire reconnaître ou défendre leurs droits de s’affirmer, rien ne lui eût été plus facile. En fait c’est ce qui s’est passé et les quelques individus qui se sont courageusement dressés contre les sociétés qui prétendaient les assimiler, ont été broyés sous l’œil indifférent des autres dans des combats renouvelés de celui du pot de terre contre le pot de fer. Il faut bien se dire qu’entre les sociétés de type actuel et l’individu qui a conscience de ce qu’il est, il y a antinomie absolue, que celui-ci étant la négation de celles-là, il ne peut exister entre elles et lui que des rapports d’hostilité. Tout espoir de coexistence pacifique des deux est à jamais exclu : pour elles il est une force dissolvante et, à peine d’en mourir, elles sont condamnées à étouffer dans l’œuf jusqu’aux moindres de ses prises de position individualistes. Il est arrivé au cours de l’Histoire que des prises de position individualistes aient été concertées comme dans le cas des Saint-Simoniens, des Fouriéristes, des Cabétistes, des fondateurs de la 1ère Internationale, des Doukhobors, des Rochdaliens et de tant d’autres : chaque fois, les sociétés dans lesquelles le phénomène s’est produit ont anéanti ces prises de position, soit en les faisant sombrer dans le ridicule par la propagande, soit en les ruinant sur le plan économique, soit même par la violence. On en peut déduire que l’état d’hostilité entre les sociétés de type actuel et l’individu a été créé, est entretenu, prend ce caractère du fait de la société, non celui de l’individu. Quant aux résultats, ils sont assez impressionnants pour dispenser de tout commentaire.

Il y a là une première raison.

Il en est d’autres.

La plus importante de ces autres me paraît tenir dans le comportement que, placés devant cet état de fait, les doctrinaires de l’individualisme an-archiste recommandent à l’individu. On pouvait très raisonnablement s’attendre à ce qu’ils aient au moins la réaction minimum sans laquelle il n’y a pas d’individu pensable : celle qui est commandée par l’instinct de conservation. On pouvait aussi s’attendre à ce qu’au-delà de cette réaction instinctive, instruits par l’expérience, ils aient eu comme premier souci, celui d’essayer, par le moyen de l’association libre qui est le principe fondamental de leur action, de faire disparaître cette société agressive qui veut leur mort en tant qu’individu individualiste.

Or, écoutons E. Armand :

« De ce que je viens de dire, il s’ensuit que les individualistes ne s’intéressent pas à la marche des événements (sauf à titre documentaire) : marche politique, marche économique, marche morale ».

Il en résulte que ce monde individualiste an-archiste (je prie le lecteur de m’excuser si, pour l’intelligence du débat, je conserve tout au long de cet article, cette expression qui me paraît constituer un pléonasme) qui existe, qui est une réalité incontestable, est invité à s’intéresser à la marche des événements, c’est-à-dire des sociétés, non pas pour se défendre contre elles ou pour passer à l’offensive, mais seulement à titre documentaire. C’est, à mon sens, la meilleure façon de le priver de tout moyen de prendre conscience de lui-même, et d’autant plus que, dans ce qui suit cette citation et qui est assez confus, voire contradictoire, on le prive aussi de toute raison d’exister dans la mesure où on ne lui assigne qu’une existence parcellaire en l’invitant à se replier par morceaux sur soi-même à l’intérieur réputé « imprenable » et « inexpugnable » de chaque individu. C’est séduisant, mais quand les sociétés en viennent, ce qui n’est pas rare, à faire disparaître l’individu dans son existence physique, soit en le détruisant, soit en l’emprisonnant, son ego intime disparaît avec lui et le monde individualiste fait peau de chagrin en se rétrécissant morceau par morceau, tandis que l’autre perdure à ses dépens. Il n’en peut d’ailleurs être autrement puisque d’une part on se prive de la possibilité de faire des adeptes en ne leur proposant pas de but militant, de l’autre on le place dans une situation telle qu’exposé à recevoir des coups il ne cherche même pas à les parer, ce choses n’ayant d’intérêt que documentaire.

Si j’ai dit que cette raison me paraissait être la plus importante après le comportement des sociétés à l’égard de l’individu, c’est parce qu’elle est à l’origine de toutes les erreurs commises par les doctrinaires de l’individualisme dans le comportement qu’ils conseillent à l’individu à l’égard des sociétés. Dans cette voie, il n’y a pas de raison de s’arrêter et c’est ainsi qu’on peut pousser le raisonnement jusqu’à l’absurde dès qu’on veut définir ceux qui sont qualifiés pour constituer le monde individualiste an-archiste.

Je lis par exemple sous la plume de V. Muñoz : « Ceci compris, il en résulte que ne sont pas pour moi an-archistes ceux qui sont salariés d’une quelconque institution étatiste, sous le prétexte plus ou moins de circonstance de se procurer la pitance. Entre un bureaucrate étatiste, un salarié de l’État quelconque et un vagabond que la cruauté des hommes a réduit à la misère, un paria sans pain et sans toît, mon choix, en tant qu’anarchiste, est pour ce dernier. Ne sont donc pas an-archistes pour moi, pour MON anarchisme, ceux qui se réclament de l’anarchisme et, recevant un salaire du monstre, noircissent du papier à longueur de journée ».

Il en résulte aussi – et, dans le même numéro, E.Bertran le fait très judicieusement remarquer – que ce monde individualiste an-archiste dont l’existence est un fait acquis et incontestable, n’est constitué par personne dans les sociétés de type actuel dites civilisées ou que personne n’est qualifié pour le promouvoir à l’existence.

Ainsi donc, non seulement la lutte de la société contre l’individu n’a qu’un intérêt documentaire, non seulement on se prive d’adeptes possibles en ne leur proposant aucun but militant sur le plan de la conservation de l’espèce individualiste, mais encore on en arrive à poser en principe que ceux auxquels on s’adresse n’existent pas.

Alors, pour qui parle-t-on ?

Et pourquoi ?

*

J’ai gardé ceci pour la fin…

Postulant que le monde individualiste-an-archiste existe, que cette existence est un fait acquis, incontestable, E. Armand ajoute :

« Actuellement, et non dans le futur, on pourrait donner à cette société le nom d’  « Internationale individualiste an-archiste » ; elle est a-politique et ne se préoccupe pas du problème économique, de la question sociale, si elle constate certains faits ».

C’est très grave.

C’est très grave parce que, pour tout individu qui a des dispositions à la prise de position individualiste, le premier et le plus important des problèmes qui se posent est celui de l’existence économique.

Et parce que toutes les possibilités qu’ont les sociétés de type actuel d’oppresser l’individu, de le broyer, voire de l’anéantir moralement et physiquement leur viennent, non pas de leurs fondements moraux, mais de leurs structures économiques et, par voie de conséquence, sociales : les fondements moraux, Dieu ou l’Etat ensemble, alternativement ou séparément, la Nation, la Patrie, etc… n’interviennent jamais qu’en second lieu et pour justifier les structures économiques et sociales. Cela provient de ce que, dans toutes les sociétés connues et à tous les stades de leur évolution, toujours le fait a précédé la loi et que la loi ayant toujours été édictée par les forts, c’est-à-dire par les privilégiés associés par l’intérêt l’a aussi et par voie de conséquence, toujours été à leur profit. L’expérience incline donc à penser que chaque fois qu’un fait social – généralement imprévu puisque les sociétés évoluent à l’aveuglette – s’est produit, les forts privilégiés, groupés en clans, castes ou classes, ont réussi à faire prévaloir l’interprétation qui allait dans le sens de leurs intérêts, à la codifier dans des lois et à l’imposer aux faibles déshérités. Et que l’ensemble des lois conçues a posteriori ne constitue dans le jargon de circonstance, que l’ensemble des fondements moraux des sociétés dont il est l’expression.

De là, je conclus que même si les doctrinaires de l’individualisme dont il est question dans cet article pouvaient être considérés comme proposant dans un désert qu’ils ont créé – puisque selon V. Muñoz, personne n’est qualifié pour s’associer à eux – une attitude valable ou seulement acceptable sur le plan moral, ils seraient quand même voués à l’insuccès puisque, de toutes façons, ils ne proposent rien pour saper les structures économiques et sociales qui constituent le seul moyen dont les sociétés disposent pour opprimer, briser ou anéantir l’individu.

Ce n’est là, évidemment, qu’une manière de voir et elle ne vaut que ce qu’elle vaut. Peut-être ne l’ai-je faite mienne que par une inclination à donner une très grande importance aux faits économiques et sociaux, laquelle inclination me vient par les voies de la déformation professionnelle, par celles de l’hérédité ou par celles de l’influence du milieu dans lequel j’ai vécu et vis encore.

Quoi qu’il en soit, en près de quarante années de vie militante, à ma connaissance, personne ne l’a réfutée en termes sérieux.

*

Il ne me reste plus qu’à prier le lecteur d’interpréter ces quelques remarques non pas comme autant d’arguments contre l’individualisme, mais seulement contre la figure qui lui est donnée par les quelques rares esprits qui ont encore le courage de le proposer à l’opinion comme la seule conception acceptable de la vie.

Et aussi comme un regret : j’ai peur que ces quelques rares esprits aient été un peu trop enclins à présenter comme des attitudes individualistes un peu tout ce qui était en rupture de ban avec les règles en vigueur dans les sociétés de type actuel et qu’à systématiser dans cette voie, ils aient à la longue fini par confondre l’individualisme avec le non-conformisme et à lui donne une figure plus repoussante qu’attirante.

Car l’individualisme est une chose.

Le non-conformisme en est une autre.

Et le non-conformisme conformiste une autre encore.

Or, il ne me paraît pas qu’entre ces trois choses, ils aient fait les distinctions qui s’imposent et je n’en veux pour preuve que l’adoption de Max Stirner : l’individualisme qui est autre chose que le non-conformisme, conformiste ou non, est aussi auter chose que ce qui ressort de la lecture, à la fois de la biographie et des à peu près illisibles considérations sur l’Unique et sa propriété. Ici aussi, on a un peu trop négligé que la doctrine – si tant est que l’Unique et sa propriété puisse être considéré comme une doctrine – ne dépassait guère le niveau de la justification d’un genre de vie qu’on ne saurait sérieusement proposer à personne comme modèle.

Et j’ai peur aussi que ceci explique tout.

PAUL RASSINIER

*

« Ceux-là seuls seront sauvés, qui se sont sauvés eux-mêmes d’entre la foule. »

« Si les hommes avaient un peu d’esprit, ils seraient ingouvernables, et s’ils en avaient beaucoup, ils n’auraient pas besoin d’être gouvernés. »

Remy de Gourmont

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QUELQUES REMARQUES inspirées par l’article de Paul Rassinier

Les lignes qui vont suivre n’ont pas pour objet de répondre – c’est bien entendu – à l’article de Paul Rassinier, qui paraît dans ce fascicule : 1° parce que notre point de départ n’est pas le même, 2° parce que ses observations ne visent pas que moi, 3° parce que je n’ai jamais prétendu résoudre le problème INDIVIDU-SOCIETE, insoluble à mon sens.

*

Si j’étais un individualiste, sans plus, il me serait facile de répondre que : ne croyant à aucune survie de l’esprit ou de l’âme – convaincu que réduit à l’état de charogne, mon corps se dissoudra ou se décomposera, qu’il soit enfoui sous six pieds de terre ou livré aux ardeurs de l’incinération ou aux effets d’une bombe quelconque – qu’il n’existera plus pour MOI de problèmes moraux ou sociaux à résoudre, d’adhésion ou de refus concernant quelque formule que ce soit, philosophique ou idéologique, etc. – ce qu’il y a de mieux à faire, pendant la courte durée de mon existence, est de traverser la jungle sociétaire, en m’efforçant de réduire au minimum les obstacles qui s’opposent à MA volonté de vivre, sans me préoccuper de ce que devient ou pourra devenir le reste de l’espèce humaine, ME tirer d’affaire personnellement suffisant amplement à ma tâche. En effet que je m’intéresse ou non à la marche des événements, la fin pour MOI, reste la même. Donc, que le monde se débrouille comme il pourra. Le reste est foutaise !… Je maintiens que cette prise de position est non seulement claire et défendable, mais encore logique, j’allais dire inexpugnable…

*

Cependant, pour logique que soit cette prise de position, le fait est – sans nous évertuer à chercher plus loin – qu’elle ne s’accorde, pour mes affinitaires et moi-même, ni à nos goûts ni à notre poursuite du bonheur personnel. Les « individualistes à notre façon » ne se sentent pas du tout à leur aise au sein de cette humanité à la foire d’empoigne, où l’unité est foulée aux pieds par la totalité, l’un par le nombre. Un seul genre d’humanité pourrait nous satisfaire, non pas demain ou après-demain, ou dans le futur, à la suite d’une évolution (?) dont nous ne serons pas les témoins – mais immédiatement, tout de suite, sans attendre.

Voici les caractéristiques de NOTRE humanité (ce n’est qu’un rappel) :

Élimination de la planète de l’État, des gouvernements, des organisations sociales coercitives ; des monopoles privés ou publics ; des frontières, nationalismes, pouvoirs politiques de toute espèce ; de l’exploitation de l’individu par autrui ou le milieu social, de la domination du milieu social ou d’autrui sur l’individu. Impensabilité de la réduction des hommes à un même commun dénominateur. En bref, impossibilité de faire peser sur l’individu une astreinte qui le force à accomplir des actes que, si faculté lui était donnée, il n’accomplirait pas.

On voit que l’humanité où nous voulons vivre présentement n’a aucun rapport avec celle où nous sommes contraints de misérablement végéter.

L’humanité qui répond à nos goûts se réalise :

a) par la possibilité pour les unités humaines isolées ou les groupements à effectif restreint, d’exister à l’écart de tout milieu, union ou association numériquement important, sans que cet état d’isolement puisse constituer une infériorisation quelconque ;

b) par la possibilité de création d’unions, associations VOLONTAIRES conçues en vue de procurer à leurs participants le maximum de bonheur individuel possible, que ce soit au point de vue éthique, affectif, économique, culturel, récréatif, sanitaire ou autre. Que ces unions ou associations aient pour but la production ou la consommation des utilités indispensables au mécanisme de la conservation de l’individu, les moyens de transport ou de communication entre individus, la garantie ou assurance contre les aléas ou risques de tous genres que l’unité humaine peut avoir à envisager au cours de son existence. En un mot toutes les réalisations possibles, dans la mesure où elles ne sont pas IMPOSEES.

Étant convenu et entendu que, dans notre humanité, aucune union ou association ne saurait se mêler du fonctionnement des autres et que, selon les modalités prévues par les contrats d’adhésion, il est loisible à tout participant à une union ou une association de la quitter, d’en changer, d’y revenir, de faire partie de plusieurs groupements en même temps.

*

Or, notre expérience nous a démontré (la mienne se prévaut de plus d’un demi-siècle) qu’aucun appel à la réalisation immédiate d’un programme analogue au schéma ci-dessus n’a éveillé d’écho dans ce qu’on appelle « les masses ». Sa présentation n’a suscité qu’indifférence, plus encore : « hostilité. Ce n’est pas à se gouverner soi-même qu’elles aspirent, les masses, mais à être gouvernées ; ce n’est pas de « volontaire » qu’elles sont férues, mais d’ « obligatoire » ; elles ne manifestent aucune intention de penser pour et par elles-mêmes, elles demandent qu’on leur épargne la peine de penser. Les masses sont serviles ; c’est un chef, une autorité, des meneurs, des prêtres, des législateurs, des conducteurs qu’il leur faut, qu’elles réclament à cor et à cri. On dirait que c’est inné en elles. Ceci étant constaté, nous n’y pouvons rien ; il ne nous reste qu’à en tirer les conséquences.

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Réagir, c’est-à-dire ne pas nous laisser aller au pessimisme. C’est bien ce que montre le tableau des « tendances de individualistes à notre façon » inséré dans chaque numéro de « l’Unique », ce qui nous permet de nous situer à l’égard de l’environnement social. Non seulement ce tableau sunthétise une attitude morale et intellectuelle à l’égard de ceux qui veulent savoir qui nous sommes, mais certaines parties de cet énuméré ont l’avantage d’être actuellement réalisables. Nos idées ne peuvent être assimilables que par des êtres sélectionnés. Notre propagande s’exerce en consséquence. Elle préfère la qualité à la quantité. Notre expérience (encore) nous a prouvé qu’en fin de compte les joutes oratoires ne donnent pas grand’ chose. Notre propagande s’adresse de personne à personne, se fait de bouche à oreille ; s’accuse en diffusant nos tracts, nos brochures, nos journaux partout où l’occasion se présente, où ils ont quelque chance d’être compris. Évidemment, les réunions individualistes ont toujours l’allure de réunions privées. Au fond, plus que les discours, nous apprécions l’amitié, la bonne camaraderie ; l’esprit de compréhension mutuelle, de participation aux vicissitudes que le sort réserve aux compagnons qui partagent nos idées. Tout cela semble assez modeste, mais n’implique pas que s’effrite le milieu individualiste an-archiste : là encore, l’expérience nous montre que d’une façon ou d’une autre les vides finissent par se combler.

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Paul Rassinier nous dit qu’on ne lui a jamais répondu de façon satisfaisante lorsqu’il a posé la question de l’influence du milieu sur l’individu. Il en a été de même pour moi lorsque j’ai rappelé ce passage d’Ugo Foscolo (dans les « Lettres de Jacoppo Ortis ») : « Mais les devoirs qu’exige de toi la Société ? – Les devoirs, en ai-je contracté envers elle, parce que, tiré du sein de la nature lorsque je n’avais ni la volonté d’y consentir, ni la raison de m’en défendre, ni la puissance de m’y opposer, elle m’a élevé au milieu de ses besoins et de ses préjugés ? ». On ne m’a jamais opposé de réponse irréfutable, et pour cause. Car ces devoirs, qu’il nous est impossible de discuter, et qui sont au fond de l’antinomie individu-société vont du paiement de l’impôt à la désagrégation thermo-nucléaire. Lorsqu’à une société qui nous IMPOSE des devoirs au sortir des entrailles de notre génitrice nous opposons une fin de non-recevoir, nous agissons logiquement et raisonnablement. Lorsque nous profitons des avantages plus ou moins réels que la société, comme à tous ceux auxquels elle s’impose, met à notre disposition, c’est un prêté pour un rendu.

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Examinons maintenant les gestes des masses lorsque leur situation économique s’est améliorée. Voici quelques pastiches de nouvelles qu’on pourrait lire dans les bourreurs de crânes quotidiens ; elles sont à peine maquillées :

PARIS. – Hier au stade Pigeon-vole, cent mille sportifs se pressaient pour assister au match de football qui opposait les Plongeurs polvèdes aux Blaireaux de Croissandeau-sur-Gymouille.

NEW-YORK. – On estime à vingt-cinq millions le nombre de postes de télévision vendus jusqu’ici sur le territoire des États-Unis (1).

LONDRES. – Depuis hier soir, une foule considérable s’est installée sur les trottoirs des rues que doit parcourir le cortège du couronnement du roi Arthur. Des familles entières ont amené des matelas pour y passer plus confortablement la nuit. D’avisés spectateurs louent jusqu’à mille livres sterling (un million de francs) une fenêtre placée sur le passage de la cavalcade.

MOSCOU. – Le nième anniversaire de la révolution a été célébré hier. Une foule immense acclamait au cri de « vive la paix, à bas la guerre » l’interminable défilé de troupes, d’engins mécaniques, de matériel de toute espèce, défilant sur la Place Rouge. Des nuées d’avions évoluaient dans le ciel, interceptant la lumière de l’astre du jour.

Dans un article très fourni de « Défense de l’Homme » (octobre 1954), Robert Gaillard indiquait, se basant sur des statistiques contrôlées, que 300.000 Parisiens, en moyenne, vont chaque jour consulter une voyante ou une cartomancienne. Paris abrite 50.000 devins, diseuses de bonne aventure et autres charlatans munis de patentes régulières… On évalue à 300 milliards le chiffre total d’affaires atteint par l’occultisme dans ses différentes branches pour l’ensemble du pays… À noter que la clientèle des occultistes ne se compose pas que de personnes incultes. Et à noter encore que ce phénomène est universel.

Or, P. Rassinier nous reproche de ne nous intéresser à la marche des événements qu’à « titre documentaire ». Parle-t-il sérieusement ? Les faits et gestes de ces agités, de ces pantins, valent-ils la peine d’être mentionnés autrement que pour nous en garer ? Et c’est ce comportement démentiel qui s’arroge le droit de nous IMPOSER des devoirs. Voyez-vous ça !…

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Mes affinitaires et moi-même nous ne pensons pas que le fait économique ait été le seul moteur de l’évolution historique. Nous sommes d’opinion que la religion, la politique, le patriotisme, etc., ont eu autant de part que l’économique au déroulement de l’histoire. Ce que nous n’ignorons pas c’est qu’aujourd’hui on n’ébranle pas les masses en faisant luire à leurs yeux l’intérêt économique (exclusivement, du moins). Jadis on a pu mettre en mouvement des hordes barbares en leur montrant qu’au delà de tel fleuve, de telle chaîne de montagnes, de telle mer, il existait des contrées fertiles où elles pourraient se procurer des terres et piller tout à leur aise. Bonarparte, sans doute, a pu stimuler ses troupes déguenillées en leur vantant la richesse de la plaine lombarde, mais de nos jours on n’agit pas de cette façon. Même les soldats de l’an II, III, etc., étaient censés partir à la conquête de l’Europe en portant la Déclaration des Droits de l’Homme fichée à la pointe de leurs baïonnettes : ils ignoraient tout des tripotages de l’arrière.

On ne dit pas aujourd’hui en précipitant les unes contre les autres les armées populaires que tel conflit a pour but de permettre à la banque Smith and Brown Ltd., de Wall Street, de servir à ses actionnaires de formidables dividendes ou aux usines d’armement Fritzwaffen de réaliser des bénéfices colossaux. Ou d’assurer définitivement la suprémacie du clan Azow sur le plan Bézeff, ou de préparer le retour au pouvoir du parti des gros-boutiens sur celui des petits-boutiens, ou vice-versa. Non, à ces masses qui vont s’entre-détruire, on raconte qu’il s’agit de défendre le monde libre, la civilisation judéo-gréco-latino-chrétienne, de préserver les valeurs spirituelles ou spiritueuses, on ne sait plus bien, – ou de la grandeur de la patrie, ou de la mise à sa place véritable d’un peuple élu, ou de l’anéantissement du capitalisme infâme ou de la disparition de l’infect totalitarisme. Et les masses marchent, marchent, marchent jusqu’à ce que leurs os ne soient plus que poudre, alors que c’est immobiles que succombent ceux demeurés à l’arrière.

Évidemment si on savait ce qui se passe derrière cette accumulation de mensonges, on ne marcherait pas. Mais EST-CE BIEN SUR ? That is the question.

*

Il n’est pas exact d’affirmer que l’État ou l’autorité locale se sont systématiquement opposés à l’existence des « colonies », « communautés » ou « milieux de vie en commun ». C’est ainsi qu’on peut évaluer à peut-être cinq cents le nombre des expériences de ce genre qui se sont déroulées aux États-Unis à l’époque de ce qu’on appelait le « socialisme utopique ». Il y avait les communautés « sectaires » (c’est-à-dire à base religieuse) qui se trouvaient là depuis le 18e siècle. Il y eut ensuite (1825) les colonies owenistes, auxquelles succédèrent les « phalanges » fouriéristes, ensuite les colonies « icariennes », enfin et parallèlement, une foule d’autres, dont certaines fort curieuses, dont l’existence, pour quelques-unes, se prolongea jusqu’au début du 20e siècle et le dépassa. Certaines de ces colonies possédaient leur imprimerie et publiaient des journaux ; elles cessèrent lorsque, pour un motif ou un autre, elles se trouvèrent à bout de souffle. L’État n’est intervenu qu’en de rares occasions dans leur fonctionnement et encore est-ce sous la pression de l’opinion publique. (questions de non conformisme sexuel par exemple. Paradoxalement, on a vu de ces communautés, en proie à des dissensions intestines, se tourner vers les autorités pour la résolution de leurs conflits internes.
Actuellement, aux États-Unis, au Canada et peut-être dans le nord du Mexique, il existe de ces communautés (surtout « sectaires ») qui évoluent et prospèrent, sans que l’État s’occupe d’elles, il ne leur demande rien que le paiement de l’impôt sur le revenu ; mieux encore, les membres de celle à base religieuse se voient d’emblée admis comme objecteurs de conscience. On a même vu l’autorité locale salarier l’instituteur d’une école fréquentée par les enfants d’une communauté de ce genre, le dit instituteur en faisant lui-même partie.

Le cas des Doukhobors est une autre histoire. Une minorité est extrémiste, le reste ne l’est pas. Les extrémistes ne s’entendent pas davantage avec le gouvernement canadien qu’avec les autres Doukhobors, que personne ne trouble et qui font paraître un hebdomadaire, l’ “Iskra” (L’Étincelle).

Il existe à Hilliers, dans l’île de Vancouver (Colombie britannique) une colonie de Doukhobors dissidents qui s’intitule « la communauté spirituelle du Christ ». À un moment donné, ils avaient conçu entre eux un système de relations sexuelles qui laissait les enfants dans l’ignorance de leur père. Le gouvernement n’est pas intervenu.

Je ne pense pas, s’ils veulent adopter une forme coopérative, que de ce côté du « rideau de fer », l’État se mêle beaucoup de l’existence de colonies paisibles et ne se faisant pas remarquer. Il en existe en Grande-Bretagne et probablement ailleurs… Le tout est de savoir s’y prendre (2).

Bien entendu, il ne s’agit que d’une tolérance et non d’une solution du problème individu-société. Je ne me fais aucune illusion.

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Je ne comprends pas très bien l’agression de P. Rassinier contre l’œuvre de Max Stirner. Je connais fort bien cet ouvrage que j’ai lu plusieurs fois dans le texte et qui ne se veut pas infaillible, somme toute. Que m’a-t-il, que nous a-t-il enseigné, une fois enlevées les scories ? À débarrasser notre cerveau de toutes les entités qu’y avaient accumulées des siècles d’ignorance et d’hypocrisie bourgeoise. Il m’a montré que les dieux, les religions, la patrie, la société, la morale, le droit, le devoir, le christianisme, l’altruisme, le bien, le mal, le vrai, le faux, la foi, le libéralisme et tout ce que j’avais stocké sans le passer au crible de ma critique personnelle n’étaient que des fantômes inconsistants ; que me sacrifier pour l’une ou l’autre de ces ombres ne reposait sur aucune base solide ; qu’il importait que je jette bas tout ce fatras pour me retrouver, l’unique, au naturel, dégagé de l’artificiel, réédifiant alors mon individualité, non sur des nuées, mais sur des réalités. Si je m’associe, ce n’est pas parce que je considère l’association comme un principe sacré, sacro-saint, mais parce que j’y réalise mon intérêt bien entendu à condition de ne pas y enterrer ma personnalité (je puis même, tel Proudhon, considérer l’association comme un pis aller). D’ailleurs, je puis également récuser l’association. Bref, qu’ayant banni de mon cerveau principes consacrés et idées préconçues, j’élabore une conception de vie individuelle donnant la première place à la bonté, la bienveillance, la compassion, la pratique de la réciprocité, de la camaraderie, à l’esprit de compréhensivité, à la recherche de la sympathie, au plaisir de rendre service, etc., – c’est MON affaire. Je ne me sacrifie pas ; ces valeurs, c’est MOI qui les ai créées ; je ne suis sous l’empire d’aucun devoir, d’aucune obligation…

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Dans un des dictionnaires les plus récents (1951), le « Nuttall’s Standard Dictionary » le mot ANARCHY (anarchie) est défini ainsi : « état de société où n’existe, en fait, et ne peut avoir d’effet aucun pouvoir gouvernemental » – d’où il ressort qu’un individualiste an-archiste ne peut s’accomplir que là où a disparu tout pouvoir gouvernemental. C’est un concept d’ordre politique et il le reste, qu’on le veuille ou non. Que le mot « anarchie » ait varié dans son contenu est autre chose. Que Jo Labadie, notre collaborateur du temps de « l’en dehors » – dans « Anarchism, what it is and what it is not » – en ait donné cette définition : « Anarchisme est synonyme de liberté, indépendance, autonomie, non-interventionnisme, laissez-faire, auto-gouvernement, anti-autoritarisme, occupez-vous de vos affaires et ne vous mêlez pas de celles du voisin », nous en disconvenons si peu que nous faisons également nôtre cette explication, mais qu’on le considère simplement au point de vue politique, comme il l’est originellement, ou qu’on lui donne un sens plus étendu, an-archisme s’avère nécessairement anti-conformisme, synonyme de non-conformisme social, puisque les divers types de société que nous subissons reposent sur l’ARCHISME (État, Gouvernement, contrainte sociale ; institutions, obligations et sanctions imposées).

Les mots anti-social, in-sociable, etc., sont des qualificatifs très relatifs. Qui était plus sociable qu’un Clément Duval, qu’un Alexandre Jacob, par exemple ?

Pour en revenir aux non-conformistes, il n’est pas inutile de rappeler ici ces réflexions d’Edward Carpenter qu’ils accomplissent avec beaucoup de loyauté les lois qu’ils se sont volontairement données, alors que les légalistes, qui encensent la loi et lui attribuent une valeur morale, font tout ce qui est en leur pouvoir pour la tourner. Ils fraudent, ils finassent, ils mettent tout en œuvre pour éluder les clauses des contrats qu’ils ont passés devant les gardiens du Code. Il n’y a pas de pires hors-la-loi que les légalistes, pas de pires non-conformistes que les conformistes déclarés. Pour résumer, l’individualiste an-archiste ne peut être que non-conformiste par rapport à toute société archiste.

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On a trouvé surprenant parfois que « l’Unique » (à l’instar de « par delà la mêlée », « hors du troupeau », « les Réfractaires », « l’en dehors ») ait toujours donné le pas à l’individuel sur le social, à la construction du MOI sur les questions économiques. Il est facile de répondre qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’est aucune raison pour que les périodiques que j’ai animés fassent double emploi avec les publications qui se réclament de l’anarchisme et donnent plus d’importance que nous le faisons aux sujets d’ordre économique. Puisque présentéistes, NOUS NE POUVONS PAS REALISER l’humanité où nous évoluerions à l’aise, nous pouvons toujours nous intéresser à l’éthique et à l’esthétique individuelles, à la vie intérieure de l’unique aux rapports et accords de l’individualiste à notre façon avec ses compagnons d’idées et de route – à sa résistance à ce que lui impose l’agrégat social, à son attitude devant les obligations que font peser sur lui les troupeaux humains et leurs bergers. Nous pouvons, « à titre documentaire », lui fournir certaines informations d’ordre courant qui l’aident à éviter d’être tout autant le complice que la dupe de l’incohérence humaine organisée. Ni un martyr irréfléchi. Il faut nous prendre comme nous sommes si l’on veut quelque peu s’aventurer dans notre monde, ou nous accompagner un peu de temps sur notre route.

Emile Armand

NOTES :

(1) D’ailleurs ce chiffre est à peu près exact.

(2) Quelles que soient, pour un certain nombre d’entre elles, leurs erreurs, leur manque de prévoyance, leur absence de méthode, il demeure que les « colonies » ou « communautés » ont été la seule tentative de traduire dans la pratique les plans de vie sociale, immobilisés dans les livres des théoriciens. Les socialistes scientifiques les ont ridiculisés et ce fut injuste. Nous savons qu’en général l’Etat ne s’est pas préoccupé de leur évolution (ne pas oublier qu’au Paraguay, les émigrants huttérites ont pu obtenir du Gouvernement, pour leurs communautés, l’exemption du service militaire). D’autre part, il n’est pas exact d’attribuer à des causes économiques la dissolution des « colonies ». Les raisons morales y ont joué un grand rôle : dissensions intérieures de tous genres, dissentiments entre les « colons » et ceux qui extérieurement avaient facilité leur initiative, impossibilité de résoudre certains problèmes soulevés par la vie en commun, telles les questions posées par la sexualité, etc. (Par exemple, à Oneïda, les éléments jeunes ne voulurent plus entendre parler du « mariage complexe », préférant revenir au couple). Il n’a pas été fait jusqu’ici d’examen impartial, documenté, sur les motifs qui ont amené, en général, la dissolution de ces entreprises ; si elle était faite on verrait que les difficultés économiques sont loin d’y avoir eu le rôle qu’on leur attribue.

N.B. Nous n’avons appliqué que la seconde des modifications rajoutées par Paul Rassinier sur son exemplaire de l’article publié, l’autre ne semblant pas pouvoir s’appliquer sans d’autres modifications du contexte.

Sur L’Unique : La Presse Anarchiste

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