JEAN PUISSANT

INDEX

Faubourgs, juillet 1951, Débats, Ulysse a-t-il menti ?

L’ouvrage de Paul Rassinier : LE MENSONGE D’ULYSSE que nous avons servi en Décembre 1950 aux abonnés des CAHIERS et que R.Proix présenta à nos lecteurs dans notre dernier numéro pose le problème d’une révision de la connaissance que nous avons de l’enfer concentrationnaire.

Nous avons demandé à notre ami Jean Puissant, qui a rapporté de Buchenwald une des premières et meilleures relations : LA COLLINE SANS OISEAUX, une opinion sincère sur l’oeuvre de Rassinier, Roger Pecheyrand (Ex-Rawa) et Henri Pouzol (ex-Dachau) ont aussi apporté le témoignage serein des victimes qui refusent de confondre Passion et Vérité

DEBATS

LA RECHERCHE DE LA VERITE

Par Jean Puissant

Les déportés se défendent.

Ils intentent un procès à deux écrivains : Albert Paraz et Paul Rassinier, qu’ils accusent de diffamer les Résistants et les Déportés.

En effet, en 1950, Paul Rassinier, ancien déporté à Buchenwald, ancien député socialiste, faisait paraître un livre intitulé « Le Mensonge d’Ulysse » dans lequel il examine principalement trois ouvrages parus sur les camps, celui de Kogon, celui de Louis Martin-Chauffier, et celui de David Rousset. Il prétend, en relevant, dans ces trois ouvrages des quantités d’erreurs et de mensonges, rétablir la vérité et dissiper les légendes.

« Le Mensonge d’Ulysse » est préfacé par Albert Paraz, et il convient avant tout de détacher quelques citations de la préface. Voici : « Il est prouvé maintenant que la Résistance officielle était composée de très basses fripouilles »… « Nos zèbres auraient peut-être assassiné quelques Français de plus, et c’est tout. Oh, pardon, liquidé quelques fascistes, excusez-moi, la langue m’a fourché. Quand il m’arrive de demander à un de ces extraordinaires « patriotes » ce qu’ils ont fait de vraiment utile pendant la guerre, je m’aperçois que j’en ai fait beaucoup plus qu’eux. Mais l’idée ne m’est jamais venue de le crier sir les toits pour me donner le droit d’occire les concurrents dont je convoitais la place. » … « Comme les voleurs et les assassins ne manqueront pas, emportés eux-mêmes par l’habitude d’invoquer la Résistance, c’est le principe de la Résistance qui sera discuté. Et l’on s’apercevra vite que ce principe est contraire aux loi de la guerre et de l’honneur. »…

Vous comprenez pourquoi les Déportés se sont portés partie civile. Mais passons. Examinons maintenant le contenu du livre de Rassinier.

L’ouvrage commence par l’examen de témoignages d’écrivains « mineurs », des éclésiastiques qui ont publié leurs souvenirs du camp. Rassinier épluche ces dépositions :

« Nous étions 125 dans le wagon » dit le frère Birin. – « Non, réplique Rassinier : 103 seulement ».

« Les S.S. Nous matraquent à la séance des coiffeurs, à l’arrivée au camp. » – Non, dit Rassinier, les S.S. n’étaient pas là. Les matraqueurs étaient des détenus. »

« On nous donna une veste et un pantalon seulement ». – « Plus une capote », rectifie Rassinier.

– « Nous touchions un litre de coupe, 200 à 250 gr. de pain, 20 gr. de margarine. » – « Pourquoi diable, s’étonne Rassinier, avoir oublié ou négligé de mentionner le demi-litre de café du matin et du soir et la rondelle de saucisson ou la cuillerée de fromage ou de confiture qui accompagnait régulièrement les 20 gr. de margarine ?…

Et ainsi de suite… Quand un autre témoin, l’abbé Ploton, signale la tâche de dégradation morale voulue par les S.S. et confiée à d’autres détenus, Rassinier rétorque que ce n’est pas spécial aux bagnes allemands, et il donne deux exemples français : celui de la prison de Riom en 1939 et celui des prisons de la « Libération ».

La longueur des appels n’était pas un moyen de torture inventé par les S.S. ; elle dépendait surtout de l’incapacité des détenus illettrés chargés d’établir les situations d’effectif.

Lorsque Rassinier examine, assez brièvement d’ailleurs, le livre de L. Martin-Chauffier, « L’homme et la bête », c’est pour en relever surtout une erreur : contrairement à ce que pense Martin-Chauffier, l’inhumanité du régime des camps n’est imputable ni aux S.S. ni au règlement, mais à l’état de guerre, et aux « altérations que, dans une administration hiérarchisée, tous les ordres subissent en descendant du sommet vers la base ».

Les livres de David Rousset, « L’Univers concentrationnaire » et «  Les jours de notre mort », sont plus longuement analysés. Le grand reproche que leur fait Rassinier, c’est d’avoir tenté de justifier les détenus chargés de la direction des affaires du camp. Ceux-ci, dit en substance David Rousset, étaient obligés de choisir : ou de rendre la vie supportable à la masse des détenus, ou de sacrifier la masse pour sauver l’élite des révolutionnaires. C’est cette seconde solution qu’ils ont prise, et ils ont eu raison. Et je cite Rassinier (p.113) : « Martin-Chauffier justifiant le médecin qui veut sauver le plus grand nombre possible de détenus en faisant porter ses efforts sur certains malades d’abord, David Rousset justifiant la politique qui veut sauver la qualité et non le nombre, cela fait beaucoup d’arguments, et non des moindres, qui s’acharnent sur la masse anonyme des concentrationnaires. Et si, à propos de l’un et l’autre cas, on parle un jour d’imposture philosophique, il n’y aura là rien d’étonnant. »

Suit une longue discussion concernant l’existence des chambres à gaz, d’où il ressort qu’on a toujours affirmé sans preuves et qu’il faut reconsidérer la question, et l’on passe à un autre ouvrage considérable pour la connaissance du monde concentrationnaire, « L’Enfer organisé » de l’Allemand Eugen Kogon. Kogon, journaliste autrichien, démocrate chrétien, passa cinq ans à Buchenwald et, soumis au début aux pires conditions, parvint à obtenir un poste de détenu privilégié où il était à même de pénétrer et d’analyser le fonctionnement administratif du camp et les réactions des différents groupes de bagnards. Car, et c’est là le grand drame, les S.S. n’assuraient pas eux-mêmes l’organisation de la vie des centaines de milliers de malheureux qu’ils avaient à garder. Ils se déchargeaient de ce soin sur une hiérarchie de prisonniers qui tenaient ainsi les leviers de commande et qui jouissaient de nombreux privilèges. Au fond, tout le libre de Rassinier n’est qu’une mise en accusation véhémente de cette caste dirigeante de prisonniers qui, pour conserver leurs places, se faisaient les valets des S.S. et, renchérissant sur la brutalité des nazis, volaient, assommaient, torturaient, et envoyaient à la mort (car ils en avaient les moyens) la masse de leurs camarades moins favorisés.

En particulier, (et c’est moi qui fait cette remarque), un cas des plus dramatiques se posait assez souvent : la direction S.S. du camp demandait pour tel jour tant d’hommes pour un transport qu’on savait mortel. C’était aux fonctionnaires prisonniers du camp de composer les listes. Qui choisir ? Qui épargner ? Évidemment, on épargnait les amis et les camarades, on désignait les ennemis ou les anonymes, et ceux-ci s’en allaient vers des lieux d’où l’on ne revenait pas… Si bien qu’à la libération, les membres de l’état-major des détenus pouvaient faire état des services qu’ils avaient rendus : « J’ai sauvé un tel, tel autre me doit la vie… » Bien sûr, mais à leur place deux autres victimes étaient parties…

*

Rassinier, pour des fins philosophiques et politiques pose brutalement avec la violence et la partialité du polémiste, un problème qui, à ma connaissance, n’avait jamais été posé (quoiqu’esquissé déjà dans un étrange journal de déporté nommé « La Chaîne ») : celui de la part et de la responsabilité de l’aristocratie des prisonniers dans l’inhumanité effroyable des conditions de vie des camps.

Comme dans toute thèse, même si l’on considère la plus outrancière et la plus paradoxale, il y a dans ses affirmations une part de vérité. Rassinier a raison d’être sévère pour ceux qui brodent, qui romancent, qui en ajoutent : la vérité suffit sans qu’on la sollicite, et elle n’en est que plus frappante.

Il a raison aussi de dire que parfois (et c’est ce « parfois » qu’il ne faut pas omettre, car il est essentiel, mais ne l’omet-il pas lui, en intention, ou tout au moins ne le minimise-t-il pas?) le fonctionnement de Buchenwald permettait des conditions de vie matérielle pas tellement désagréables : au grand camp, un certain nombre de bâtiments étaient en dur, avec un aspect de casernes, et même les baraquements de bois étaient bien disposés, (dortoir, réfectoire, W.C., lavabos), tenus très proprement, chauffés, et les détenus qui avaient la chance d’avoir un travail assez doux y vivaient sans trop de peine : les repriseurs de chaussettes, les ramasseurs de menu bois du Holzhof, les ouvriers des usines DAW, par exemple, n’étaient pas trop à plaindre. Mais à côté d’eux, dans le même bâtiment, ceux qui étaient employés à « la terrasse », au « chemin de fer » etc., menaient une existence terrible. Et puis, pour tous, il y avait toujours : la faim qui tenaillait le ventre ; la durée indéterminée d’une réclusion sans espoir ; l’instabilité d’un sort qui pouvait changer d’un instant à l’autre et une seule éventualité, la mort, pour ce changement…

Rassinier a raison enfin d’accuser les fonctionnaires-prisonniers d’être la cause de la torture et de la mort de dizaines de milliers de nos camarades.

*

Mais qui veut trop prouver ne prouve rien. Car, emporté par son ardeur combative, Rassinier, pour mieux accuser les déportés privilégiés, tente d’innocenter les S.S. (voir plus haut), et là, il faut réagir.

Bien sûr, les S.S. Étaient aidés, avec quel zèle odieux, par tous les kapos, lagerschuts, chefs de block, stubendients, qui assuraient l’ordre et la « diziplin » à coups de bottes et de gummi.

Mais tout de même, ils étaient là, les S.S., à la descente des convois, pour accueillir ces malheureux abrutis par trente heures de voyage entassés à cent par wagon à bestiaux, pour leur marteler la face de coups de crosse, pour lâcher sur eux des molosses dévorants. Il étaient là à la carrière, s’amusant à torturer avec de grands éclats de rire des squelettes exténués ; ils étaient là au « Scheize Kommando », avec leurs gourdins, ils étaient là au Revier, à ces visites médicales d’ensemble où nous allions en frissonnant d’angoisse, ils étaient là aux bastonnades et aux pendaisons, ils étaient là dans l’allée du grand camp, frappant, giflant, hurlant. Ils étaient là partout où l’on pouvait souffrir, où l’on pouvait mourir, et la tête de mort de leur coiffure n’était pas un vain symbole.

Et cet avilissement auquel était condamné le déporté, qui devait peu à peu perdre sa dignité d’homme et se transformer en une bête affamée au regard traqué… Nous fûmes des mois à nous demander : « Mais pourquoi ?… » Nous sentions nettement que toute l’organisation du camp tendait à ce résultat. Combien de conversations n’avons-nous pas eues à ce sujet ! Et je pense encore que la Race Supérieure voulait faire de ses esclaves une Race inférieure et visiblement avilie, afin de se prouver à soi-même la vérité du dogme de sa supériorité.

Un fait doit aussi être relevé contre la S.S., un fait épouvantable. C’est le souci froidement accusé, et même avoué par certains S.S. qui le formulaient nettement, de supprimer radicalement ceux qu’ils traitaient d’asociaux, en particulier les Juifs et les Tsiganes. « Tu mourras, et tu mourra assez lentement pour t’en rendre compte. » Les « Sélections » d’Auschwitz participaient du même souci. Nous nous trouvions en présence d’un système de civilisation qui balayait toutes les conquêtes morales de l’occident, et qui accusait une régression de plus de 20 siècles : la Race Supérieure dominait le monde : les esclaves travaillaient à la schlague : les inutiles étaient exterminés.

Enfin, et ceci est un trait qui n’est pas particulier aux S.S., ni aux nazis, mais qui s’applique, je crois aux Allemands dans leur généralité : une des énormités du fonctionnement des camps, c’était ce contraste qui contribuait tant à créer cette sensation d’inhumanité et d’enfer : cette énorme machine, cette méthode, ces classifications ; tout ce gigantesque et monstrueux appareil scientifique tournant à vide au milieu d’un désordre atteignant le chaos.

*

Des explications ? Il n’est pas temps encore. Bien des documents doivent s’entasser, bien des réflexions doivent se décanter, bien des idées doivent s’échanger, avant qu’on puisse savoir nettement, en ce qui concerne les camps de concentration, si les S.S. ont voulu cela, s’ils ont laissé faire par indifférence, s’ils ont été impuissants à tenir en mains la machine qu’ils avaient lancé.

La vérité se découvrira peu à peu, quand les passions seront calmées, quand les témoins ne seront plus aussi des juges, quand de « pour » et des « contre » exagérés auront fini de se balancer dans des mouvements trop violents et de trop grande amplitude.

Le livre de Rassinier est à l’une des extrémités du balancier. En tant que tel, il aura son utilité dans la recherche de la vérité…

J.PUISSANT

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