Faubourgs

INDEX

À la suite du texte de Jean Puissant, voici le contexte de sa publication avec tout d’abord l’annonce et appel à contributions par Robert Proix dans le numéro de Faubourgs de janvier-février 1951 du débat à venir, puis les deux autres textes publiés (Roger Pecheyrand et Henri Pouzol).

Robert Pecheyrand étant un des rédacteurs habituels de Faubourgs et Henri Pouzol un proche de Fernand Henry ( l’animateur de la revue) on peut considérer que l’appel a contributions n’a pas été suivi.

La défense de Rassinier ne semble pas avoir été publiée, non plus que le point de vue de ses adversaires députés M.R.P.

Faubourgs, janvier-février 1951

Préface à un nouveau DEBAT

ULYSSE A-T-IL MENTI ?

Il était réjouissant d’écouter, le 4 novembre au soir, à la radio, M. Louis Martin-Chauffier donnant son opinion sur la « liberté » pour l’écrivain de dire des mensonges si cela doit servir telle ou telle cause réputés valable… ou tabou !… « Vous êtes orfèvre », lui eussions-nous glissé dans le tuyau de l’oreille s’il n’y avait eu entre nous le rempart des ondes. Car nous avions inévitablement à l’esprit certaine réfutation, intitulée « Le Mensonge d’ulysse », qu’un Huron nommé Paul Rassinier venait de nous soumettre et qui remet sérieusement en question les histoires quelque peu romancées publiées naguère par ledit Martin-Chauffier, et David Rousset, et Eugène Kogon, sur « l’univers concentrationnaire ».

Rassinier ne dispute évidemment point nos auteurs sur les souffrances des déportés de Buchenwald et de Dora, parmi lesquels il figura lui-même. Mais il les accuse « d’en rajouter », comme dit Marius, et de nous présenter les choses sous un jour pas tellement conforme à la vérité.

Il convient de lire « le Mensonge d’Ulysse » si l’on veut se faire une opinion sur les causes réelles du martyre et de la disparition d’un grand nombre de victimes des camps hitlériens. Car il apparaît bien, et Rassinier y apporte trop de précisions pour que nous en doutions, que la direction des camps par une certaine « élite » de déportés (la Häftlingsführung) valut à la population concentrationnaire un régime de brimades et de mauvais traitements que la S.S. elle-même n’eût pas désavoué. Doyens ou chefs de camps, chefs de kommandos, chefs de blocks rivalisaient de zèle, sous le prétexte de maintenir l’ordre et d’éloigner dans la plus large mesure possible le contrôle hitlérien. En réalité, ils s’assuraient des positions privilégiées et prélevaient leur dîme, et combien lourdement, sur la maigre pitance de la masse. Et le fait qu’ils se vantassent de protéger avec application quelques-uns de leurs co-détenus qu’ils considéraient comme les meilleurs et les plus dignes de survivre à ces temps infernaux ne saurait constituer une circonstance propre à les excuser de leur zèle…

« La S.S., dit Rassinier, n’avait plus besoin de frapper, puisque ceux auxquels elle avait délégué ses pouvoirs frappaient mieux qu’elle… La S.S. n’avait plus besoin de tuer pour faire respecter l’ordre, puisqu’on s’y employait à sa place et que l’ordre n’en était que plus rutilant. »

Que de telles déclarations soient préfacées par cet autre Huron qu’est Albert Paraz ne saurait nous surprendre. Et si Paraz, durant ces quelques pages aussi fulgurantes que de coutume, a le défaut de se répéter, nous ne lui en ferons nul grief, car la vérité est toujours bonne à dire et à redire, surtout à l’aide d’une plume pareillement acérée.

Que tous ceux qui partagent notre conviction ne manquent pas de lire et de faire lire ce livre.

R. PROIX

M. Paul Rassinier qui fut l’un des fondateurs du mouvement de résistance Libération-Nord, déporté, puis député S.F.I.O., vient de publier deux ouvrages appelés à un certain retentissement : Passage de la ligne, témoignage sur la vie dans les camps et Le Mensonge d’Ulysse, regard sur la littérature concentrationnaire. Ce dernier ouvrage a été préfacé par Albert Paraz. Révisant ou infirmant certains témoignages tels que ceux de David Rousset, Martin-Chauffier, Kogon, etc., il a provoqué ce qu’on appelle des mouvements divers et un honorable député M.R.P., intervenant en séance à la Chambre, a protesté avec quelque violence, contre cette publication. M. Rassinier nous a demandé de publier sa défense. Nous nous sommes volontiers mis à sa disposition, sous réserve que l’intervention de l’honorable député M.R.P. serait aussi publiée et qu’il soit fait appel au témoignage tant des accusés – s’ils veulent bien nous l’apporter – qu’à celui de plusieurs déportés de nos amis. C’est cet ensemble de pièces que nous publierons au prochain numéro sous le titre : Ulysse a-t-il menti ? Ci-contre, on trouvera en manière d’introduction le compte-rendu du « Mensonge d’Ulysse » par Robert Proix. D’autre part, nous distribuons cet ouvrage sous jaquette du Cahier n° 10 de « Faubourgs ». Nos souscripteurs pourront ainsi se prononcer en connaissance de cause (nous faisons particulièrement appel à ceux d’entre eux qui ont vécu en Allemagne pour qu’ils nous envoient leurs témoignages : il serait utile qu’on répondit clairement à la question posée par Rassinier : avez-vous vu une chambre à gaz ? – et avez-vous vu « gazer », qui ?, quand ? Où?)

 

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Faubourgs, juillet 1951

L’opinion de Henri Pouzol

Henri Pouzol, qui fut déporté à Dachau, nous a écrit à propos de l’ouvrage de Rassinier ce qui suit :

« … Je vais répondre aux questions directes que tu me poses. Je vais t’y répondre par mon expérience personnelle.

1) OUI, la S.S. a confié la gestion des camps (des grands camps) aux détenus eux-mêmes. J’ai vu

– à Sachsenhausen-Heinkel, les triangles verts (droits commun) avoir les rênes dans la proportion des 4/5.

– à Dachau, grand camp, répartition à peu près égale entre vert rouges.

– à Ausbourg, commando de Dachau, 1.500 déportés sont en contact direct avec les S.S. qui interviennent dans la vie du commando pour rendre plus dévastateur le rôle des triangles verts.

2) Une aggravation du sort de la masse est née, oui, du gouvernement de la masse par une élite choisie par la S.S.

3) Je n’ai, quant à moi, dans les camps suivants : Sachsenhausen-Heinkel, Augsbourg (commando), jamais pu me rendre compte que cette élite ait favorisé les uns plus que les autres. J’étais de la masse. J’étais ce « musulman » accroché au mur et couleur de mur. Je n’ai jamais été favorisé (encore que j’aie sans doute passé alors pour communiste) et j’ai endossé les pires corvées dans les pires commandos.

À Dachau, il n’a jamais été question de favoritisme communiste, à ma connaissance. Un seul individu faisait la nuit et le jour : c’était Michelet (ex-épicier, puis ministre), encore, autant qu’il m’en souvienne, le déporté français était-il unanimement exécré. À Dachau, où j’étais à la libération, le 29 avril, dans un état il est vrai peu propice à la perspicacité, je ne me suis pas aperçu que le camp ait été libéré par cette Élite. Au contraire, j’ai vu quelques-uns des caïds écharpés par la masse après l’occupation des Américains, sans aucune aide de qui que ce soit, puis fusillés par les alliés ou les internés eux-mêmes. Si vraiment ces membres de l’Elite avaient agi en faveur de quelques-uns, ces quelques-uns n’auraient-il pas fait l’impossible ?

À mon avis donc, Buchenwald fut une exception où l’élite communiste put agir pour la libération par des moyens divers.

4) Si j’avais vu GAZER, je ne pourrais le dire, car le témoin de ce fait était un gazé en puissance, ou un fonctionnaire du lieu et condamné par avance pour s’assurer de son silence, ET CECI EST VRAI.

Je n’ai donc pas vu gazer. J’ai vu la chambre à gaz de Dachau après la libération du camp, accolée au crématoire et communiquant avec lui par une double porte et un couloir. Il m’a semblé logique qu’elle ait fonctionné. Ce n’était pas une salle de douche, car le séchoir voisin était un peu trop poussé quant à la chaleur…

CE QUE J’AI VU AUSSI, ce sont les ossements calcinés mêlés aux cendres du crématoire, juxtaposé à la chambre à gaz. Quant au sort des disparus, hors de la chambre à gaz, j’ai, à ta disposition, quelques indications VUES et VERIFIEES :

– LES COUPS : coups de planche sur les malades, coups de goumi sur les travailleurs, coups de pied dans le ventre et sur la tête, coups de crosse des S.S.

– Les morsures de chiens.

– Les maladies : dissenterie de 44-45, typhus le plus souvent inoculé (ce fut mon cas), tuberculose, abcès généralisés.

– Les piqûres destinées à finir rapidement les inutiles (invalides) (vu le 18 mars 1945 lors de mon transfert d’Ausbourg à Dachau).

– Les pendaisons.

– Mais surtout la sous-alimentation forcenée liée à toutes les dégradations possibles : coups, vermine, maladies non soignées, travail forcé, nuits coupées d’appels ou de marches dans la neige ou la boue ou la pluie, vols, brimades.

– Mais surtout aussi, hypocritement arrangés par la S.S., la cohabitation d’hommes que tout séparait (même la raison de leur présence en ce lieu), l’affrontement constant des caractères, des races, des orgueils, des contraires, l’art de choisir ceux qui gouvernent (l’élite) en sachant pertinemment que, quel qu’il soit, dans la majorité des cas l’homme au pouvoir sera un loup pour l’homme et ce d’autant plus que la lutte pour la vie sera l’enjeu.

Oui, d’accord avec Rassinier : j’ai souffert dans ma chair et des S.S. Et des CAÏDS qu’il avaient choisis surtout, mais je tiens pour responsables les S.S. D’ABORD et derrière eux la grimaçante figure de l’ETAT NAZI.

Constater comme l’ont fait Rousset, Kogon, Martin-Chauffier puis Rassinier, ne peut que nous donner raison, à nous, chair de déportés et à vous chair de déportés en puissance quand nous accusons l’ETAT TOTALITAIRE, quel qu’il soit, qui fait de l’homme un robot maniaque et cruel, à son image…

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Les Camps de concentration nazis et les P.G.

Par Roger Pecheyrand

DAVID ROUSSET a-t-il exagéré ?

Frère Birin, l’abbé Ploton, Louis-Martin-Chauffier, Eugen Kogon ont-ils chargé les S.S. d’un témoignage partial, ont-ils enveloppé d’une cruauté hors série, l’univers concentrationnaire allemand ?

Les Universitaires de Strasbourg ont-ils dépassé la vérité en stylisant la bestialité des nazis et des S.S. ?

J’ai connu l’univers concentrationnaire P.G. ! Eh ! oui, monsieur le ministre ! Eh ! oui, chère madame, il en existait un ! Rawa-Ruska, Lemberg, Stryj, Tarnopol n’étaient point des résidences d’été ! Les six premiers mois furent odieux.

Là, le nazi qui était tueur sans être S.S. vous expédiait proprement au-delà de cet univers d’une simple balle après vous avoir roué de coups !

Là, le nazi qui était sadique sans être S.S. ouvrait une heure par jour, un petit robinet d’eau pour dix-huit mille matricules !

Là, le nazi qui était raffiné sans être S.S. vous laissait dehors sous la neige par – 48 degrés !

Là, le nazi qui était humain sans être S.S. vous tirait dessus si vous dérobiez un rutabaga dans la voiture qui les amenait au camp et vous laissait crever de faim le reste du temps !

Là encore le nazi qui n’était pas S.S. mais qui avait un sens élevé de la justice, abattait tout évadé qu’il capturait, si bon lui semblait ! (cas Poutrel et Coulon).

J’ai connu les wagons à bestiaux de 70 hommes, les charges dans la cour du camp, les fouilles en pleine nuit… Quel beau régime vraiment qui employait S.S. et sous-S.S. à exploiter la misère des captifs !

Paul Rassinier semble atténuer la responsabilité S.S. dans la constitution de l’immense charnier, dans l’horrible confession de la somme des douleurs humaines, dans la terrible peine des concentrationnaires. Il la rejette en partie sur les planqués, les lèche-culs, les « crevards » pris au sein des déportés qui, ayant obtenu une place dans cet univers maudit en profitaient pour léser leurs compagnons de misère et s’engraisser sous le prétexte vraiment merveilleux de conserver une élite ! Mais alors, les concentrationnaires moyens, la masse anonyme, sans caractère, était donc sans importance pour ces messieurs ? Tout le drame est là !

Et il existait ! Je sais qu’à de rares exceptions près, quand les valets remplaçaient les maîtres, le sort du plus grand nombre ne faisait qu’empirer ! Des gangs se formaient ! Il y en eut, à Rawa, comme ailleurs, plus que dans les camps normaux de P.G. sans doute ! Qu’est-ce à dire ? Que les Allemands étaient ravis de trouver les lâches pour les remplacer avantageusement dans leur sale besogne ! Oui !

Mais, il n’y a là, pour les nazis, aucune excuse ! Ils ont créé l’univers concentrationnaire. Ils l’ont établi, intelligemment, monstrueusement… Ils sont à la base… Ils sont les démons ! Et ce ne sont point les gnomes asservis qui dégagent leur propre responsabilité ! Ils la complètent ! Les créateurs des camps de la mort ne méritent aucune indulgence. Et le lyrisme macabre, exagéré de ceux qui ont vu, qui ont souffert, n’est à mon avis qu’une étape dans la reconnaissance des responsabilités des sadiques d’Outre-Rhin.

Rassinier s’était écarté volontairement de cette « élite » des déportés. Il a eu raison ! Son attitude lui permet le jugement qu’il porte aujourd’hui sur le passé assez peu reluisant de certains concentrationnaires.

L’écueil, c’est de quitter la genèse, le nœud initial de cet enfer… Et de s’égarer dans un labyrinthe de témoignages pas tout à fait exacts ! Il y a eu Nuremberg ! Un grand guignol !

Ceci dit, je précise en toute liberté les points suivants :

Je n’ai pas vu de chambre à gaz.

Je n’ai pas vu de piscine électrique.

J’ai vu massacrer le peuple juif et flamber le ghetto à Lemberg.

J’ai vu les S.S. se conduire de façon ignoble avec les civils polonais.

J’ai vu les molosses lancés sur les P.G. évadés et les soldats allemands rire à perdre haleine !

Enfin, dans l’univers concentrationnaire P.G., j’ai trouvé des hommes sans la moindre fissure parmi les internés ! Cela aussi, il fallait le dire !

Roger PECHEYRAND

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