Citoyen du Monde

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“Ce régime conçu pour l’exploitation de l’homme par l’homme et le profit jusques et y compris par la guerre sociale et internationale, n’a qu’un talon d’Achille : son portefeuille. C’est donc là, sur le plan du pacifisme comme sur tous les autres qu’il faut viser. Tout le reste n’est que littérature, n’affaiblit en rien, ni moralement, ni matériellement le pouvoir en la personne des classes qui le détiennent, et ne constitue aucune entrave à leurs desseins.”

Le jeune Pierre Bergé devait en frétiller d’aise!

Citoyen du Monde, 24 avril 1950

La mesure de notre Effort

Par Paul Rassinier

Ancien député à la Constituante
Déporté à Buchenwald-Dora
Délégué du Mouvement des Citoyens du Monde

 

Louis Lecoin a entièrement consacré le numéro de septembre 1949 de la revue mensuelle (1) qu’il anime à la commémoration de la déclaration de la guerre et à l’exaltation du Pacifisme. En d’autres temps, cette manifestation journalistique aurait atteint aux proportions d’un événements politique. Dans cette après-guerre qui semble se chercher en vain, où toutes les idées-forces sont estompées, voire submergées, par la vague de nationalisme qui déferle sur le monde, venant des horizons les plus divers et les plus inattendus, il [sic] n’a pas dépassé celles d’un acte méritoire.

Il reprenait cependant à son compte un certain nombre d’affirmations qu’au temps de ma jeunesse, au lendemain de l’autre guerre, on acceptait comme des vérités révélées, dans les milieux progressistes. Celle-ci, par exemple :

« Il n’y a pas de guerres défensives, il y a la guerre tout court. On peut la parer de toutes les vertus : la dénommer guerre du Droit, de la Justice, de la Liberté ; la déguiser en croisade de la Démocratie de l’Ouest, l’utiliser comme riposte du prolétariat étatisé de l’Est, elle n’en demeure pas moins la plus grande saloperie qui soit ».

Cette autre, signée d’Alain qui esquisse déjà un moyen de lutte :

« Tout pouvoir aime la guerre, la cherche, l’annonce et la prolonge par un instinct sûr et par une prédilection qui lui rendent toute sagesse odieuse. Autrefois, je voulais conclure trop vite qu’il faut être assuré de la Paix pour diminuer les pouvoirs. Maintenant, mieux instruit par l’expérience de l’esclave, je dis qu’il faut réduire énergiquement les pouvoirs de toutes espèces, quels que soient les inconvénients secondaires, si l’on veut la paix ».

Ou, cette autre encore, due à la plume perspicace de Sébastien Faure, qui nous avait galvanisés dans un effort désespéré en 1938-39 et qui garde toute sa valeur d’avertissement prophétique :

«  Je ne comprends pas que des militants pacifistes discutent interminablement sur ce qu’il faudra faire en cas de guerre. Il faut qu’on sache et qu’on dise qu’étudier et discuter l’action de masse en cas de guerre, c’est gaspiller sa salive et son encre en bavardages stériles. La propagande à faire, l’action à mener, la bataille à livrer, bref, tout l’effort à accomplir doit précéder l’ouverture des hostilités et non la suivre. C’est avant qu’il faut agir, parce que, après, il n’y aura rien à faire, rien, rien. »

Personne n’a fait écho.

Les arguments ne touchent plus, qui ne ressortissent à aucune chronique scandaleuse, à aucun gangstérisme social ou politique, qui ne sont ni de l’ordre, ni de la nature de la bombe atomique ou de la mitraillette. Le temps des purs semble révolu. Si je pouvais me résoudre à penser que nous sommes déjà d’un autre âge, je dirais qu’une nouvelle fois la guerre a marqué la séparation des générations. D’aucuns pourront le penser. Je préfère quant à moi rechercher dans d’autres directions les causes profondes de cette regrettable disposition d’esprit de l’opinion et de ses leaders.

*

Au départ, il faut tout de même convenir que la guerre a passé par là et qu’elle a porté un coup terrible au mouvement pacifiste.

Par un singulier paradoxe, le mouvement pacifiste qui bénéficie du préjugé favorable dans le cœur de tous les hommes a toujours été très vulnérable et très faible. La raison principale en est, à mes yeux, que ni en France, ni dans aucun pays du monde, personne n’a jamais réussi, ni à coordonner ses divers tronçons épars dans un même effort, ni à l’asseoir sur une doctrine solide dont les racines s’enfonceraient vigoureusement et profondément dans les réalités économiques et non plus seulement dans la matière spongieuse d’un sentimentalisme larmoyant ou naïvement fanfaron.

Crier «  À bas la guerre », ne signifie rien en soi.

S’en remettre à des proclamations du genre de celle-ci : « Dire non à la guerre, toujours non, la remettre à plus tard, toujours plus tard, voilà en attendant mieux, le devoir de tous les pacifistes, auquel nous ne faillirons point », n’accuse qu’une intention louable, mais uniquement utilisable à paver l’enfer.

« Car la question de la guerre ou de la paix prime maintenant tous les autres problèmes. Elle les conditionne même, elle les subordonne », ne fait que mettre en évidence la facilité avec laquelle les esprits les plus clairvoyants renversent l’ordre des facteurs. Ce n’est, en effet, pas la guerre qui conditionne et subordonne tous les autres problèmes, c’est la solution qu’on apporte à tous ces autres problèmes qui rend la guerre possible ou non en dépit de tout ce qu’on peut dire ou écrire et même de l’importance du barrage des poitrines offertes et de la pertinence des principes qu’on peut ou qu’on pourrait lui [o]pposer. Si on obtient une élévation sensible du standard de vie de la classe ouvrière, une meilleure répartition du revenu national, une réforme du régime des échanges ou quoi que ce soit dans le sens de l’égalité en matière économique et sociale, on affaiblit le pouvoir et on diminue par là-même les possibilités, c’est-à-dire les chances de guerre. Si au contraire, les inégalités subsistent ou s’aggravent on les laisse en l’état ou on les augmente. Ce régime conçu pour l’exploitation de l’homme par l’homme et le profit jusques et y compris par la guerre sociale et internationale, n’a qu’un talon d’Achille : son portefeuille. C’est donc là, sur le plan du pacifisme comme sur tous les autres qu’il faut viser. Tout le reste n’est que littérature, n’affaiblit en rien, ni moralement, ni matériellement le pouvoir en la personne des classes qui le détiennent, et ne constitue aucune entrave à leurs desseins.

Pour avoir par trop méconnu cette vérité à laquelle, sortant des limites de la bienséance et de la modestie, je me permets de donner un caractère absolu d’évidence dans la forme, nous avons subi la guerre, nous pacifistes, nous l’avons faite comme les autres, nous sommes allés dans les camps de concentration, etc. et nous avons permis au régime de renaître de ses cendres.

Chose plus grave : quand nous ouvrons la bouche seulement pour dire qu’il est possible d’empêcher la guerre à condition de s’y prendre à temps et d’employer la bonne manière, de toutes parts on nous regarde avec scepticisme et on ne nous croit plus : nous avons déjà laissé passer le cyclone meurtrier tant de fois, et, après coup, nous avons déjà tant de fois recommencé les mêmes discours comme en nous gardant bien de passer aux actes !

*

À cette raison principale et principielle qui est comme un aveu d’impuissance et qui sème la désespérance, s’en ajoute un autre.

Depuis 1939 et jusqu’à Garry Davis, le Pacifisme a été absent des débats publics. Sous l’occupation, et depuis la libération, trop peu de pacifistes ont eu le courage de dire que cette guerre n’était pas leur affaire, qu’elle était, comme toutes les autres, un épisode de la concentration capitaliste à l’échelle internationale et, sur le plan moral aussi bien que sur le plan matériel, la plus grande dans l’espace et dans le temps, défaite que l’homme ait essuyé. Beaucoup trop, par contre, qui s’étaient, à bon droit, refusés à s’enrôler dans la guerre contre l’Allemagne ont cru rester fidèles à eux-mêmes en se mettant, sous une forme ou sous une autre, au service du clan adverse. Tel qui ne voulait pas « mourir pour Dantzig » accepta délibérément de combattre pour Beyrouth ou l’Europe nouvelle conçue dans les anti-chambres de Vichy ou de la Wilhelmstrasse. Ceux-là ont comme dévalorisé notre idéal, et en tout cas, lourdement handicapé les survivants que nous sommes : je sais ce qu’il en coûte d’affronter l’opinion publique en lui déclarant que, si je n’avais pas signé le le tract «  Paix immédiate » c’était uniquement parce qu’étant en voyage on n’avait pu me toucher à temps, et combien il est pénible de s’entendre reprocher Déat, lequel n’était venu à nous que pour nous utiliser dans un but bassement politique, ou même ce pauvre mais sincère Gérin auquel je garde toute mon estime…

Aujourd’hui, la voix de Louis Lecoin n’a été qu’à peine entendue et Garry Davis, accusé de pusillanimité, est très discuté. Des hommes dont la plume est notoire, comme Jean-Paul Sartre, André Breton, Albert Camus, etc… ont fait des réserves sur son action « plus spectaculaire qu’efficiente » après avoir donné leur adhésion au mouvement né de son geste courageux.

Pour un peu, on jetterait le manche après la cognée et on décréterait qu’il n’y a plus rien à faire contre la guerre, que la Si vis pacem para bellum, a définitivement triomphé et qu’il n’y a plus qu’à laisser le monde aller au destin que le Pacte oriental et le Pacte atlantique étrangement associés dans la même et aveugle volonté de destruction, lui prévalent.

*

Une toute petite voix cependant, tout au fond de soi, balbutie que tout n’est pas perdu. Si elle n’a pas l’enthousiasme d’il y a dix ou vingt ans, elle a pour elle de se référer à l’expérience. Quand elle dit qu’il faut repenser de bout en bout les problèmes de la Paix et de la Guerre ou faire prendre corps à l’entreprise à laquelle nous ont conviés Garry Davis et Louis Lecoin, elle a soin de nous prévenir que les choses n’iront pas d’elles-mêmes.

En premier lieu, nous avons à nous dégager de l’ambiance. Sans doute faudra-t-il attendre un très long temps avant que le nombre des morts de la dernière guerre, les 375 milliards de dollars-or qu’elle a coûtés et tout ce qu’on aurait pu faire avec puissent de nouveau être utilisés comme arguments ayant quelque chance d’être pris en considération. Un très long temps aussi avant qu’on nous croie quand nous dirons que, comme celle de 1914-18, celle de 1939-45 n’était qu’une querelle dans laquelle les classes dirigeantes de France, d’Angleterre, de Russie, d’Allemagne, d’Amérique, etc… se disputant des marchés, ont réussi à jeter les unes contre les autres, les classes laborieuses, lesquelles avaient, au préalable, [?sué] dans chaque clan les moyens financiers et autres de la lutte. Un très long temps encore avant qu’un sort soit fait au mythe de la guerre préventive « juste » des démocraties contre la dictature, et que « le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » n’en soit plus un. Nous pourrons considérer que nous nous trouvons à l’aube des temps nouveaux dans lesquels le Pacifisme aura conquis son indiscutable « Droit de Cité », le jour où il sera possible de dire et d’écrire sans éveiller la suspicion et sans soulever des tempêtes et des protestations, que c’est la France et l’Angleterre qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne après l’avoir rendue inévitable en laissant inconsciemment Hitler au pouvoir, et que cinq années de misères, de souffrances et de meurtre n’ont fait que déplacer la question en arrachant Dantzig, la Pologne, les Pays Baltes, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Bulgarie au contrôle allemand seulement pour les placer sous celui des Russes. Les conditions optima seront réunies si on peut ajouter par surcroît – ce qui pourtant est d’évidence ! – que pour toutes les classes de la société et en particulier pour celles qui travaillent, tout va beaucoup plus mal cinq ans après que huit jours avant de commencer…

Victimes de l’ambiance dans nos écrits et dans nos discours sur la guerre passée, nous le sommes aussi dans ceux que nous commettrons sur la guerre future. Et c’est pourquoi, en second lieu, il est indispensable de bien pénétrer et de rendre sensible à l’opinion le « jeu » des adversaires en présence, qui se rendent compte clairement, et avec précision que, dans le cadre d’un régime qui forme un tout de part et d’autre de la ligne des nuances qui les sépare sur le plan des principes, la guerre entre eux est inévitable à temps ? Qu’elle est déjà déclarée et bat son plein sur le terrain économique ? Qu’elle ne peut manquer de surgir sur le terrain militaire si, de part et d’autre de cette ligne, on n’arrive pas à modifier sensiblement la structure du régime ? Pour l’instant, les Russes ayant réussi à intégrer la plus grande partie de l’Europe et la Chine dans la zone rouble, les Américains, pour ne pas être en reste, intègrent l’Europe occidentale dans la zone dollar. Ayant conquis, chacun de leur côté, des positions spatiales et économiques, les deux antagonistes cherchent, chacun de leur côté aussi, à les consolider et à les rendre stratégiquement utilisables dans l’éventualité. L’essor industriel de la Russie étant subordonné à son extension territoriale et aux ressources qui en sont le complément et le but, le jeu américain ne peut consister, sinon qu’à empêcher, du moins qu’à limiter cette extension par tous les moyens à peine de mort économique à échéance plus ou moins lointaine. Ainsi s’explique cette tentative d’encerclement du régime soviétique à l’intérieur d’une ligne qui part du Rideau de fer et court jusqu’à Bao-Daï en passant par le Pandit Nehru et Tito. Un cordon semblable a été établi autour de l’Allemagne en 1939, la guerre n’en est pas moins survenue : les mêmes causes produisant les mêmes effets…

En troisième lieu, nous aurons à surmonter nos propres sentiments et ce ne sera pas le moindre.

*

Au temps de sa jeunesse courageuse, Bertrand Russel lança, il y aura maintenant bientôt cinquante ans, cet aphorisme qui réalisa l’unanimité dans les milieux pacifistes : « Aucun des maux qu’on prétend éviter par la guerre n’est aussi grand que la guerre elle-même ».

Depuis, nous n’avons pas progressé, nous en sommes toujours là. Quelque trois cents groupements pacifistes qui partent tous de cette constatation se disputent la faveur de l’opinion dans le labyrinthe des problèmes économiques et politiques dont l’évolution et le développement aboutissent à la guerre.

Le temps cependant a marché.

À la grande horloge, l’heure a sonné d’une grande unanimité. Dans son numéro 18, le Citoyen du Monde a publié un programme en lui donnant le caractère d’une base de discussion.

Il est urgent, tout en en précisant les contours, d’en dégager les lignes essentielles, autrement dit de forger l’axe autour duquel se développera notre action contre la guerre.

Ainsi – et ainsi seulement – notre effort ayant pris tout son sens, pourra donner toute sa mesure.

Paul Rassinier

(1) Défense de l’Homme, 73, rue Camille-Peletan, Antony (Seine).

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