Deux co-détenus

INDEX

Ce compte-rendu du « Passage de la Ligne » par un co-détenu de Paul Rassinier nous donne un aperçu de l’attitude de ce dernier lorsqu’il se trouva, au camp de Dora, dans une situation relativement privilégiée comme ordonnance d’un sous-officier S.S.

L’article parut sans grandes variantes dans le journal « Le Creusot » de novembre 1949 et la « Gazette Indépendante » d’Autun. C’est dans cette dernière qu’il porte la signature « P.B. – Dora 42.436 » permettant d’identifier l’auteur : Pierre-Victorin Bourguet, instituteur au Creusot, résistant-déporté.

À la suite du compte-rendu, quelques liens sont donnés sur l’auteur du compte-rendu ainsi que sur un autre compagnon d’infortune de Paul Rassinier : Léon Delarbre, résistant-déporté lui-aussi.

Les noms de ces deux amis sont cités dans le Mensonge d’Ulysse (extrait ci-dessous également)  pour appuyer un témoignage critique de Paul Rassinier quant à la diffusion parmi les détenus d’informations provenant des radios alliées.

À la vitrine du libraire

Le « Passage de la Ligne » par Paul RASSINIER (1)
Editions Bressanes – Bourg-en-Bresse.

C’est un ouvrage qui, comme tant d’autres, nous rapporte les souvenirs de la vie au Camp de concentration : Buchenwald Dora. Mais, à l’encontre de tant d’autres où l’imagination et une certaine passion, peut-être le besoin d’étonner le monde, ont franchi les limites du vrai, parfois du vraisemblable, à l’encontre de certaine conférence grandiloquente qui provoquait souvent les haussements d’épaules, ce livre se tient dans le champ strict de la vérité.

L’auteur a ceci d’attachant, dans sa page liminaire, qu’il veut « expliquer ces horreurs avec la plume froide, désintéressée, objective, à la fois impartiale et impitoyable, du chroniqueur-témoin, lui aussi, hélas ! – uniquement préoccupé de rétablir la vérité à l’intention des historiens et des sociologues de l’avenir. »

Et nous, qui comme lui, avons été témoin et victime, et, de surcroît son compagnon, pouvons attester que, déjà à Dora il fut l’élément pondérateur et modérateur, l’ami fidèle et délicat.

Le temps a passé, les passions sont apaisées, un jugement peut être porté sur les hommes et leurs actes, avec sérénité, mais aussi avec une profonde pitié pour l’Homme qui ne peut deviner l’abîme sans fond où sa malice l’entraîne : « Tout s’enchaîne, le mal appelle le mal, et quand on est pris dans l’engrenage des forces mauvaises… » (page 57)

Et cet Homme, hélas ! est celui de tous les temps, de toutes les races, de toutes les patries, avec quelque nuance dans l’ignominie.

Et c’est ainsi que le camp de concentration ne fut vraiment un enfer que du fait même des détenus.

Attachante aussi est la simplicité avec laquelle l’auteur nous conte son histoire, dans le langage de nous tous, simple, mais limpide et prenant, celui qui emporte tous les suffrages. C’est la simplicité de sa vie, la droiture de son âme qui transparaissent et nous assurent de la vérité de son témoignage.

RASSINIER eut la chance, ou la malchance – comment dire en cet enfer ? – de participer à tous les travaux durs ou légers, avec intervalles de séjours au Revier (hôpital), dans ce Revier qui était pour nous plus « l’antichambre de la mort » que l’asile où refaire une santé.

Ainsi son témoignage impartial et vrai, devient total.

À la page 23 de son livre, l’auteur nous offre en exergue une citation prise dans « Les jours de notre mort » de David ROUSSET : « ….. la leçon des camps, c’est la fraternité dans l’abjection….., il n’existe qu’une différence de rythme dans la décomposition des êtres ; la lenteur du rythme est l’apanage des grands caractères… »

J’ai peine, en revoyant RASSINIER, à souscrire à l’assertion de David ROUSSET ; avec lui, je le place, bien sûr, parmi les grands caractères, cependant je me fais difficilement à l’idée que, fatalement, le rythme l’eût amené un jour à la décomposition de son être moral.

C’était dans les trois derniers mois de notre captivité, les plus durs à cause de la faim atroce qui nous avait tous réduits à l’état de squelettes, conduits au seuil de la mort.

Son emploi auprès des S.S. lui procurait quelque supplément de ravitaillement : il le distribuait. Que de fois, avec mon ami D., au retour du travail, nous allions vers le Block où nous savions qu’il nous attendait avec son aimable sourire et le pain ou les pommes de terre qu’il nous gardait. Il fut pour nous lumière et vie. Ce geste fraternel n’est-il pas témoin du sentiment intact d’une âme forte qui eût reculé le terme du rythme de décomposition morale au delà de la mort, pour le briser victorieusement.

Et encore, à la barbe et au nez des S.S., dans leur baraque, il lui prenait audace d’écouter, sur leur poste de radio, les nouvelles du front, en langue française. Tel dimanche de mars, il nous rapportait l’annonce du franchissement du Rhin à Remagen et la phrase claironnante de victoire qui terminait le communiqué : « La guerre est virtuellement terminée ! » Et nos pauvres cœurs de se gonfler d’espoir vrai !

*

Il semblerait que cette vie au milieu de l’enfer eût pu éteindre en nos âmes tout sentiment de tendresse ; lisez plutôt la dernière page et voyez fondre comme neige au soleil cette carapace de dureté à quoi notre nature ne peut s’adapter.

« Sur le chemin du retour sa pensée se porte en hâte vers la maison fleurie, la courette où joue un bambin, son petit Jean-Paul : ”Comment t’appelles-tu ? Où est ta maman ?

Et il pleura. »

P.B. – Dora 42.436

[Pierre-Victorin Bourguet, Le Creusot]

 

Léon Delarbre était peintre et conservateur au musée de Belfort, déporté et ami de Paul Rassinier. Une biographie lui a été consacrée par Renée Billot : « Léon Delarbre,le peintre déporté » aux éditions de l’Est) et ses croquis de déportation ont été publiés en 1945 sous le titre « Auschwitz, Buchenwald, Bergen, Dora, série de croquis clandestins de l’auteur. » Un de ses dessins (Doc. 2. « 29 pendus à Dora, 21 mars 1945 ») figure en illustration sur cette page :
http://www.fondationresistance.org/documents/cnrd/Doc00172.pdf

Il rédigea pour le Bulletin de l’Académie François Bourbon n°3 de janvier 2002 une notice biographique sur Pierre-Victorin Bourguet (pp.25 à 32) :
http://www.afbourdon.com/Telechargement/Bulletin_3_2002.pdf

 

Extrait du Mensonge d’Ulysse :

J’ai passé sous silence un certain nombre d’histoires invraisemblables et
tous les artifices de style.

Au nombre des premières, il faut faire figurer la plus grande partie de ce qui concerne l’écoute des radios étrangères : je n’ai jamais cru qu’il fût possible de monter et d’utiliser un poste clandestin à l’intérieur d’un camp de concentration. Si la voix de l’Amérique, de l’Angleterre ou de la France libre y pénétrèrent parfois, ce fut avec l’assentiment de la S. S., et seuls un très petit nombre de détenus privilégiés en purent profiter dans des circonstances qui relèvent exclusivement du hasard. Ainsi, cela m’est personnellement arrivé à Dora pendant la courte période durant laquelle j’ai occupé les nobles fonctions de Schwung (ordonnance) auprès de L’Oberscharführer (adjudant, je crois)commandant le Hundesstaffel (compagnie ou section des chiens).

Mon travail consistait à entretenir en état de propreté tout un Block de S. S. plus ou moins gradés, à cirer leurs bottes, à faire leurs lits, à nettoyer leurs gamelles, etc., toutes choses que je faisais le plus humblement et le plus consciencieusement du monde. Dans chacune des pièces de ce Block, il y avait un poste de T. S. F. : pour tout l’or du monde, jamais je ne me serais permis de tourner le bouton, même quand j’avais la certitude absolue d’être parfaitement seul. Par contre, vers huit heures du matin, quand tous ses subordonnés étaient partis pour le travail, il est arrivé deux ou trois fois à mon Oberscharfuhrer de m’ appeler dans sa chambre, de brancher le poste sur la B.B.C. en français et de me demander de lui traduire ce que j’entendais en sourdine.

Le soir, de retour au camp, je le communiquais à voix basse à mes amis Delarbre (de Belfort) et Bourguet (du Creusot) en leur recommandant bien, ou de le
garder pour eux, ou de ne le transmettre qu’à des camarades très sûrs, et encore, dans une forme assez étudiée pour ne pas attirer l’attention et pour ne pas permettre de remonter aux sources.

Il ne nous est rien arrivé (1). Mais, dans le même temps, il y eut dans le camp une affaire d’écoute de radios étrangères à laquelle, je crois, fut mêlé Debeaumarché. Je n’ai jamais su de quoi il s’agissait exactement : un des membres de ce groupe m’avait abordé un jour en me racontant qu’il y avait un poste clandestin dans le camp, qu’un mouvement politique y recevait des ordres des Anglais, etc., et il avait corroboré ses dires en me donnant des nouvelles que j’avais entendues le matin même ou la veille chez mon Oberscharführer. J’avais avoué mon scepticisme en des termes tels qu’il ne me considéra plus que comme quelqu’un dont il fallait se méfier. Bien m’en prit : quelques jours après, il y eut des arrestations massives dans le camp, dont l’intéressé et Debeaumarché lui-même. Tout cela se termina par quelques pendaisons. Vraisemblablement, il s’agissait, à l’origine, d’un détenu dans mon cas qui avait trop parlé et dont les propos s’étaient imprudemment répercutés jusqu’au Sicherheitsdienst (service de la police secrète des S. S.) en passant par un mouchard de la Häfttingsführung.

Quand Eugen Kogon écrit :

« J’ai passé bien des nuits avec quelques rares initiés devant un poste à 5 lampes que j’avais pris au S. S. Docteur Ding-Schuller « pour le faire réparer dans le camp ». J’écoutais la voix de l’Amérique en Europe ainsi que le Soldatsender (2) et je sténographiais les nouvelles d’importance. » (Page 283)

Je le crois volontiers. Encore que je sois plus enclin à penser qu’il a surtout écouté les émissions en question en compagnie du Docteur Ding-Schuller. Mais, tout le reste n’est qu’une façon de corser le tableau, d’une part pour faire croire à un comportement révolutionnaire de ceux qui détenaient le pouvoir, de l’autre pour mieux excuser leurs monstrueuses exactions.
Note (1) : Nous n’avions pas constitué un « comité » et, ni l’un ni l’autre nous ne disions à tout venant que nous étions en relations avec les Alliés.

(2) Poste américain de langue allemande.

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