Le monde où l’on s’ennuie…

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Ce texte publié dans le Territoire, n° 25 de janvier 1937 est signé “Le Paysan de la Vallée de la Douce”. Dans Candasse, Paul Rassinier en a assumé la paternité tout en laissant entendre qu’il fut à l’origine du conflit avec Gabrielle Géhant, femme de son ami Emile Géhant qui avait ses œuvres de bienfaisance. Ce conflit qui finira par s’envenimer eut de lourdes conséquences pour Rassinier pendant et après l’occupation allemande.

Le monde où l’on s’ennuie…

Conte de Noël

 

Antique erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien… qui se croit quitte envers tous ses frères par le plus misérable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d’une meilleure répartition des richesses.

Anatole France
(Monsieur Bergeret à Paris)

 

« Voici venu l’hiver tueur de pauvres gens… »

Voici le froid, le travail plus rare, la faim. D’humbles logis sont sans oain, sans feu, sans souliers pour les gosses : de vieilles hardes percées pour le jour, de vieilles couvertures pour s’enrouler la nuit et, sur la table, ce qu’on peut resquiller à droite et à gauche, ce qu’on peut se procurer aux soupes populaires ou ailleurs.

La société se préoccupe très peu des déshérités. Le problème d’une juste répartition des richesses n’est pas encore résolu. Les bureaux de bienfaisance et tous les organismes officiels qui distribuent des secours sont d’une insuffisance qui désespère.

Qui nous désespère, car d’autres y trouvent leur compte.

Il est dans les villes – à Belfort – toute une catégorie de gens que l’hiver ne dérange pas. Ils n’ont rien à faire ou vivent facilement d’occupations lucratives et peu absorbantes. L’été, ils se reposent de la chaleur du soleil dans quelque agréable séjour de vacances. L’hiver, ils sont à leur poste et promènent leur désœuvrement de salon en salon. Les difficultés de l’existence leur sont inconnues et la monotone répétition des devoirs mondains finit par leur devenir une cause d’ennui…

La troisième république, en maintenant les inégalités sociales, en cultivant le paupérisme, leur fournit une occasion d’être utiles à quelque chose. Un snobisme a gagné le monde où l’on s’ennuie : faire l’aumône…

C’est à qui a fera le mieux, à qui la fera le plus !

À côté des œuvres sociales qui sont des institutions républicaines et qui conduisent petit à petit le régime vers l’idéal socialiste, sont nés toutes sortes de comités qui défraient la chronique mondaine : comité de secours pour ceci, comité de secours pour cela… La présidence en revient à Madame, qui s’en fait un blason, tandis que Monsieur les regarde d’un œil bienveillant, sûr qu’il est de pouvoir les utiliser un jour comme levier électoral. L’un et l’autre s’en font une gloire en attendant de s’en faire un marchepied. Quant aux secours répartis, ils sont adroitement extraits des poches des bonnes bouilles… De celle du petit fonctionnaire quotidiennement assailli par une légion de dames quêteuses ; du petit commerçant auquel la publicité qu’on pourrait faire autour d’un refus éventuel porterait tort ; du facteur, de l’employé de bureau, du rédacteur à la mairie qui n’ose pas refuser parce que le mari de la Présidente est quelque chose à l’Hôtel de ville ; du rédacteur à la Préfecture parce que le Préfet pourrait le savoir, etc, etc… De l’ouvrier – et c’est là le scandale ! – qui gagne péniblement sa vie et se croit dans l’obligation d’acheter un billet de tombola qu’on lui présente à domicile !

L’expérience prouve que ce sont les gros sous des petites gens qui alimentent les caisses de secours. Quant au bourgeois, il est persuadé qu’il faut faire l’aumône, qu’il faut soulager la misère. Mais jamais il n’a pensé que l’abolition totale du paupérisme ne dépend que de son égoïsme et de l’acharnement avec lequel il défend ses privilèges. Il est tranquille avec sa conscience, il en a bien assez fait, quand il a donné cent sous ou cent francs, collé sa femme à la présidence d’un comité, et distribué quelques paires de chaussures, quelques morceaux de pain avec… l’argent des autres !

Et puis, la plupart du temps, ce n’est pas son cœur qui parle mais, sous le couvert de l’altruisme, un besoin d’exhibitionnisme qui le pousse… La charité qu’il fait sous cette forme est celle qui lui coûte le moins. En revanche, il a son nom dans les journaux qui disent le plus grand bien de lui, de Madame, du bal qui est organisé, de la tombola qui a du succès, de la quête qui pourra soulager tant de maux, etc… et qui se taisent sur les efforts bien plus méritoires de tous ceux qui, s’associant plus obscurément que lui à l’entreprise, ont fait autant que lui, et le laissent en retirer tous les honneurs.

Il y a pourtant, dans tout cela, un juste retour des choses : malgré tout, on ne croit plus à la générosité du bourgeois. L’organisation de la charité publique est devenue une véritable industrie et l’opinion ne se trompe plus ni sur le but de ceux qui s’y consacrent ni sur la nature de leurs sentiments : on sait bien qu’ils ne vont vers les pauvres que pour se faire pardonner leur opulence et s’en servir pour grimper vers les sommets de la hiérarchie sociale ou mondaine auxquels ils n’ont pas d’autre moyen d’accéder… Passez en revue toutes les « œuvres » et dites-nous laquelle n’a pas un mandat électif à conserver ou à conquérir, une distinction honorifique à mériter ou quoi que ce soit à faire valoir. Pour sûr que le bon sens populaire n’est pas en défaut qui prétend qu’hors l’abandon total des privilèges sociaux, il n’y a pas de charité bien intentionnée et que, lorsque le cœur des riches et des grands parlera réellement, il n’y aura plus d’inégalités sociales, plus besoin de charité !

S’il fallait faire la preuve de ces vérités évidentes, je dirais qu’elle l’a été tout récemment par la conférence de M. Tabart-Robert à la Maison du Peuple, au profit de la caisse de chômage. Rien à reprocher au conférencier : le sujet était d’actualité, il devait intéresser. Par ailleurs, il fut habilement traité… Malheureusement, le caractère donné à la conférence en éloigna le public : à part le personnel de la Préfecture, les chefs des services départementaux, le lycée, l’école supérieure, les organisateurs de la conférence et leurs proche entourage, il n’y avait personne… Quatre cent auditeurs dont trois cent sur commande ou par politesse dans une salle qui en pouvait contenir douze cents au minimum… Le bon public était absent, la conférence appartenait bien au monde où l’on s’ennuie… Maintenant, on peut faire une expérience qui sera concluante : que M. le Préfet fasse éditer sa conférence et qu’on la porte à domicile comme les billets de tombola… Elle se vendra. Tous les comités en prendront. Une sorte d’émulation flagorneuse gagnera toutes les Présidentes, une légion de dames quêteuses se constituera spontanément et ce sera à qui en placera le plus…

D’autres exemples abondent qui seraient tout aussi significatifs. Écoutez la rumeur publique : légion sont ceux qui se plaignent, souvent à juste titre, de n’avoir par eu la paire de chaussures, le chandail, le vieux pardessus, le non moins vieux veston dont le voisin pas plus malheureux qu’eux a bénéficié. Légion aussi ceux qui attendent toujours leur admission au sanatorium, tandis qu’un malade moins sérieusement atteint, mais au mieux avec la Maison Viellard, y est déjà quoi qu’ayant fait sa demande plus tard. Légion encore les pauvres gosses qui sont revenus déçus de l’arbre de Noël des H.B.M. de la Pépinière, du Mont, etc…

Juste retour des choses, disons-nous…

Mais laissons là ces mesquineries de bourgeois en mal de publicité qui jouent avec la misère publique et qui s’en jouent. La route qui conduira le monde vers d’autres destinées ne passe pas par les arbres de Noël, les comités de patronage des écoles, du timbre antituberculeux et autres fariboles dans lesquelles le monde où l’on s’ennuie cherche des distractions, assouvit son besoin de gloriole, se donne en spectacle…

Elle s’en détourne dédaigneuse…

Même quand vient l’hiver, tueur de pauvre gens !

Le Paysan de la Vallée de la Douce.

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