Ma génération

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Le Territoire n° 42, juin 1938, pp. 4 et 5

À ceux de ma génération

Chaque génération doit transmettre à celle qui la suit, accru et amélioré, le patrimoine d’idées et de richesses, qu’elle tient de toutes celles qui l’ont précédée.

Nous sommes maintenant des plus de trente ans…

Nous pensons, nous parlons, nous écrivons depuis un certain nombre d’années déjà.

Et quand nous regardons derrière nous, nous nous apercevons que nous n’avons rien produit.

Rien.

Ni dans les lettres, ni dans les arts, ni dans les sciences.

À plus forte raison en politique ou en matière sociale.

Dans le présent, notre influence est nulle. Au merveilleux domaine de la pensée, le haut du pavé est tenu par la génération qui nous a précédés. Nous, nous avons été les suiveurs…

Nous devions être les suiveurs : nos aînés revenus de la guerre avec l’auréole des anciens combattants devaient nous éclipser.

En suiveurs, nous avons partagé leurs enthousiasmes, bénéficié de leurs luttes victorieuses mais aussi, pâti de leurs erreurs qui ont été les nôtres.

Et pourtant !

Nous appartenons à cette génération que la guerre prit au sortir du berceau. L’atmosphère trouble des « Temps maudits » nous a créés. Elle nous a imprimé un amour immodéré des situations nettes et vite résolues, des idées généreuses et hardies, des formules à l’emporte-pièce. Nous voulions du grand, du beau, du bon. Ces temps horribles dans l’objet produisaient subjectivement leur contraste. De l’inédit, de l’original aussi. Le Socialisme devait nous séduire. Marx fut notre Dieu. Lénine son prophète et la Révolution russe l’annonce de l’Age d’or que nous rêvions et pour arriver à l’entrée duquel nous étions prêts à nous faire passer sur le corps. Ni par snobisme, ni par désœuvrement. Par conviction. Le geste du député Baudin sur les barricades de 51 et les grandiloquences du romantisme étaient toute notre philosophie.

Notre socialisme était quelque chose d’assez vague. Nous connaissions Marx, notre Dieu. Mais de nom seulement, ou guère mieux. Pas le marxisme. Les plus doctes d’entre nous en étaient à Proudhon. Peut-être serions-nous arrivés à une synthèse du socialisme et de la science, peut-être eussions-nous découvert Kautsky quand Lénine passa comme un éclair. Notre conscience des classes était une intuition, notre révolutionnarisme un sentiment. Mais notre besoin d’indépendance était absolu, notre crédulité à toute épreuve, notre confiance en nous-mêmes et dans le prolétariat – la seule notion claire que nous possédions ! – extraordinaire. Aux connaisseurs purement livresques, nous préférions la leçon des faits, à l’étude, le feu de l’action. Fruits d’une époque enfiévrée, tels nous étions.

Esprits légers et superficiels, peut-être…

Aimant la vie, nous nous sommes égarés – cruel paradoxe ! – dans les pires spéculations sur des idées dont le plus grand nombre ne valait pas grand’chose. Prompts à nous enthousiasmer, vite nous avons été la proie des charlatans que tout en nous reniait : les mots, les formules qui grisent, parfois qui domptent et emportent…

Le plus naturellement du monde, nous avons donné dans le bolchevisme et ses succédanés.

Je me souviens : c’était en 1922…

J’avais 16 ans. Je venais de découvrir Jean-Jacques Roussseau. René Naegelen rentrait de Russie. Belfort était à peine remis des émotions des grandes grèves. Personne encore, n’avait oublié la guerre. On devait élire quatre conseillers généraux.

Ce jour-là, j’étais en vaccances.

Dans la cuisine de la vieille maison paysanne qui m’a vu naître, René Rucklin expliquait à mon père la grandeur de la Révolution russe, lui détaillait les horizons magnifiques du socialisme et essayait de lui faire comprendre qu’il devait être, avec lui et deux autres, candidat du Parti.

Je buvais les paroles de Rucklin. Je voyais, comme on dit, l’Allemagne socialiste, la France socialiste – on disait communiste à l’époque, mais les deux mots avaient la même signification – l’Europe socialiste.

Mon père hésitait. À cause de nous qui faisions nos études…

Je n’avais rien à dire parce que je n’étais qu’un gosse. Mais, si on m’avait donné la parole, si j’avais osé la prendre, comme je l’aurais poussé dans la bataille !

L’année suivante, j’étais au parti communiste.

Depuis, hélas !

Les années ont passé. La classe ouvrière a enregistré défaites sur défaites. La Révolution russe qui m’avait tant enthousiasmé a tourné comme le lait au soleil d’été. La France successivement s’est prostituée à Tardieu, à Laval, à Doumergues. L’Allemagne…

Parallèlement, il fallait voir comme j’allais, comme nous allions, à quelques-uns, sillonnant les routes, multipliant les paroles et les écrits pour chanter les louanges de Staline, expliquer la mission historique du prolétariat, prôner la Révolution universelle. Plus le mouvement ouvrier régressait, plus nous étions sûrs d’être à deux doigts du grand soir.

En vain la génération qui nous précédait nous mettait en garde.

Nous rééditions la fable «  La Carpe et les carpillons ».

Pendant six ans, nous avons cru en dépit de toute espérance.

Et puis, un beau jour, nous nous sommes aperçus que nous parlions dans le désert et que notre génération même, ne nous suivait pas.

Notre génération, elle était aux sports, à la vie facile de l’immédiate après-guerre, au cinéma, au dancing, au patronage…

Candides, aveuglés par notre foi, nous ne nous en apercevions même pas.

Brusque descente des nuages sur la terre.

L’effet a été instantané.

Personnellement, ça m’a guéri à tout jamais de l’extrémisme en tant que mode d’action, de la doctrine, du principe sacro-saint, intangible, de la théorie abstraite et trop riche en postulats, en tant que méthode de pensée.

Passage du rêve à la réalité.

Rude épreuve, – douloureuse, déprimante, tragique.

Mais nous n’avons tout de même été que quelques-uns à la vivre. Car, vous ceux de ma génération, dans votre énorme majorité, c’est seulement en mai 1936 que vous avez découvert le socialisme, le syndicalisme, la question sociale.

Et vous ne vous faites encore qu’une idée assez vague de vos découvertes et des devoirs qu’elles vous ont créés.

Vous sentez confusément que vous aurez un jour de grands et graves problèmes à résoudre. Déjà la tâche vous rebute et vous verrez que ceux qui nous ont précédés auront encore à les résoudre pour nous…

Jusqu’à nous, toutes les générations ont connu, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences, en matière sociale, un idéal collectif qui a éclipsé tous les autres et qui a créé quelque chose, laissé trace de leur passage dans l’histoire.

La nôtre est divisée après avoir été quasi indifférente, prête à toutes les idéologies et à aucune ; indécise, changeante ; aucun courant généreux ne la traverse, aucune énergie ne la caractérise, aucune volonté ne la cristallise derrière un idéal commun, aucun esprit de corps ne l’amalgame dans un élan quelconque pour un effort dans un sens ou dans un autre.

Tout ce qui est action, tout ce qui est pensée est l’apanage de ceux d’avant-guerre. Dans les comités, les organisations politiques, les sociétés culturelles, les animateurs sont ceux d’avant-guerre… Ceux ‘avant-guerre partout. Nous, nous suivons ou nous ne suivons pas. Nous ne sommes, en tout cas et dans tous les domaines, que quelques-uns à nous intéresser activement à leur œuvre…

Voilà le jour sous lequel nous apparaissons.

Incapables de quoi que ce soit, prêts à tout subir, tels nous sommes.

Et nos aînés vieillissent et sentent venir les temps où ils devront passer la main à d’autres sans entrevoir de successeurs possibles pour continuer l’œuvre qu’ils ont entreprise, faire mûrir et récolter des moissons que, jusqu’à présent, ils semblent bien avoir semées en pure perte…

Tout le drame de notre époque est là, dans tous les pays du monde : il y a un trou entre nos prédécesseurs et ceux qui nous suivent…
Une génération qui n’a pas dit son mot, qui a donné sa démission, qui était communiste à vingt ans et qui est prête à subir le fascisme à quarante.

C’est la faute à la guerre, évidemment.

À la guerre qui, passant sur notre enfance, nous a enlevé le sens du précis, du profond, du solide, tout ce qui fait des êtres sérieux, posés, consistants, réfléchis.

Qui a fait de nous, une proie facile jetée en pâture à tous les extrêmes, dans notre âge d’hommes.

Mais dites-moi, ceux de ma génération, n’allons-nous pas prendre enfin nettement conscience de nous-mêmes et de notre mission ?

Paul Rassinier

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