Ambivalente girouette

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« Aujourd’hui, à Paris, le Théâtre, le grand, le vrai, le Théâtre d’Idées est, qui pourrait le nier, non seulement d’une telle élévation de pensée mais encore d’une si scabreuse et si audacieuse, bien que fort édifiante, ambiguïté qu’il ne nous était guère possible de ne pas, ici même, à la Fontaine des Quatre-Saisons, relever le flambeau, de ne pas laisser tourner, à notre tour, l’ambivalente girouette de la fatalité dans les vents et les nuées et les raz de marée des ouragans secrets cachés et inavoués de la futilité. » Jacques Prévert, La pluie et le beau temps, 1955.

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Lettre de Albert Paraz à MM. ENOCH etCie, 14-02-48
Éditeurs de musique
27, Bld des Italiens

Messieurs,

En main votre honorée du 9 courant où vous me dites avoir besoin de ma signature pour que PRÉVERT puisse toucher des droits. Je pourrais vous répondre : Prévert, connais pas. Pour serrer mes souvenirs de plus près, je vous dirais que j’ai connu un grand nombre de Préverts, dont aucun ne semble être celui auquel vous vous intéressez.

Avant la guerre, un Prévert pacifiste intégral, un ami. En 40, un Prévert troufion qui avait réussi à se faire réformer en se faisant pousser un goitre à force d’indignation, son plus bel exploit.

En 41, j’ai connu un Jacques Prévert admirateur très éloquent du Maréchal Pétain.

En 42, un Prévert qui m’exprimait sa conviction que le pacifisme le plus pur pouvait aller de pair avec l’usage d’armes de guerre, à condition qu’on ne porte pas de képi.

En 43, un Prévert adulé, projeté aux nues par toute la presse, monté à Paris et présentant ses meilleures œuvres à un public très brillant.

En 44, un Prévert qui, au Chant du Départ, versait des pleurs d’enthousiasme à la vue du Général de Gaulle, des drapeaux et de nos braves petits fifis.

En 45, un Prévert vêtu de riches étoffes, adoré des étudiants, considéré par une compétition radiophonique comme le plus grand poète français, après M. Aragon.

En 46, un Prévert coucou s’introduisant dans le film d’un de ses amis couché dans un sana, sans daigner l’informer.

T.S.V.P…

En 47, un Prévert diminué au point de vue jugeotte, s’attaquant à moi alors que je l’avais amicalement prévenu que j’avais le mauvais œil. (A ce moment-là, personne n’avait vu les « Portes de la nuit ») Je lui avais écrit, à ce Prévert-là, qu’il était au sommet de sa courbe, que l’Arche serait son dernier film s’il ne venait à résipiscence.

J’ai prévenu Mlle Arletty, alors en pleine euphorie d’argent que son film de Prévert (Ile des enfants perdus) ne serait jamais tourné.

Elle au moins avait compris puisque, pour conjurer le sort et rétablir la justice, elle avait proposé à M. Vondas de faire revoir par moi les dialogues de Prévert. J’ai refusé, pour ne pas copier l’esprit que je veux détruire. Et puis le repentir doit venir de Prévert lui-même.

En 1948, un Prévert encore plus bas me fait passer partout pour un « fasciste ami de Céline » en s’imaginant que cela peut me nuire.

En tous cas, aucun de ces Préverts ne m’a jamais informé qu’il avait l’intention de tirer un film de mon œuvre. J’ai entendu dire qu’il existait un film, l’Arche de Noé, mais je ne l’ai pas vu, allant très peu au cinéma.

Je ne puis donc vous donner la signature que vous me demandez.

Bien sincèrement.

Paraz, toujours taquin mais pas rancunier, sera heureux de le croiser à Saint-Paul de Vence en 1949 comme il le raconte dans Valsez Saucisses.

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