Léon BLUM

INDEX

Rassinier prend au pied de la lettre l’exigence d’ouvrir un “débat franc et clair” exprimée par Léon Blum dans une série de cinq articles parus dans Paris Soir entre le 27  septembre et le 5 octobre 1939 sur les motivations réelles de l’Angleterre dans sa déclaration de guerre à l’Allemagne.

« J’ai lu aussi, dans Paris soir un article de Léon Blum, tentant de démontrer que l’Angleterre n’était entrée dans la guerre que pour obéir à de nobles mobiles et non pour défendre des intérêts matériels. »
Rassinier à Paul Faure, 1939

Le rapprochement de deux textes de Paul Rassinier – un article probablement paru dans l’hebdomadaire Germinal et un brouillon de lettre, tous deux datés de 1939 – met en évidence un aspect de sa personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a échappé à ses prétendus biographes : une loyauté dans l’engagement politique qui ne trouve sa limite qu’à l’instant où ses convictions fondamentales risqueraient d’être trahies.

On a déjà pu apprécier les subtilités (ses adversaires diront la confusion, mais il leur incombe d’argumenter ce point) de ses prises de positions lorsqu’il donne dans le Territoire son opinion sur les Pivertistes. Ce positionnement qui le dessert sur les deux tableaux ne plaide par en faveur de la thèse d’une ambition personnelle démesurée. On pourra juger, en replaçant les articles publiés par Léon Blum dans Paris-Soir en septembre 1939 dans la perspective de la pensée socialiste sur la guerre et ses causes avant et depuis 1914-18, lequel des deux pourrait être en ces circonstances taxé d’opportunisme…

L’article de Germinal ne laisse, lui, place à aucune critique à l’encontre de Blum. Il s’agit – dans le combat – d’une défense inconditionnelle du Parti, attaqué en la personne d’un de ses dirigeants.

La lettre à Paul Faure, de la même époque, indique pourtant à quel point Paul Rassinier :

– n’a que peu en commun avec Blum, dont il méprise dans la forme la superficialité bourgeoise et sur le fond un socialisme sous influence, peu ancré dans l’expérience ouvrière.

– doit se faire violence pour continuer dans son action publique à soutenir un dirigeant dont les choix immédiats vont exactement à l’opposé des siens.

La lettre à Blum, dont on ignore si elle a été expédiée et lue par son destinataire, vient en contrepoint de celle écrite à Paul Faure et complète ce qu’on peut supposer du contenu des 3 lettres à Marcel Déat . Elles est rédigée à l’époque où, mobilisé en attente de la déclaration de guerre, Paul Rassinier réunit le matériau d’une étude sur les circonstances qui l’ont mené là : « Perspectives cavalières ou le point de vue de l’intéressé ». Jusqu’en fin 1940 il espère trouver un éditeur pour ce livre dont certaines pages seront en définitive publiées ou utilisées séparément, comme celles sur Péguy dans le Rouge et le Bleu. et d’autres dans Le Discours de la dernière chance.

 

Brouillon d’une lettre de Paul Rassinier à Léon Blum :

Belfort, le 5 octobre 1939

Camarade,

Je viens de lire, dans Paris-Soir, la série d’articles que vous avez consacrés à l’Angleterre. Vous y soutenez une thèse selon laquelle l’Angleterre ne serait pas entrée en guerre pour des intérêts matériels. Vous ne voyez pas, dites-vous, ce qu’elle peut y gagner : rien à conquérir en tous cas.

Rien à conquérir, c’est possible : il ne manquerait plus que cela ! Qu’après avoir retiré les marrons du feu à Versailles, que se trouvant nantie comme aucune autre nation européenne ne peut se vanter de l’être, l’Angleterre veuille encore conquérir qq chose contre qui que ce soit, voilà qui serait bien le comble !

Seulement, si elle n’a rien à conquérir, elle a peut-être quelque chose à conserver et c’est l’hypothèse que vous n’envisagez pas. La seule d’ailleurs qui soit à envisager. Cette guerre est la guerre du pétrole. Les marchands de Londres, comme vous dites, on perdu il y a qq temps le pétrole du Mexique. Celui de l’U.R.S.S. leur échappe. Quant à celui de l’Europe Centrale, Hitler le menace dangereusement… Hitler et aussi Staline. Sans être aussi versé que vous dans les questions économiques, je crois que c’est là, la raison pour laquelle l’Angleterre est entrée dans la guerre. Je puis me tromper, mais pour réfuter cette thèse qui ne vous est pas venue à l’esprit, un article complémentaire dans Paris-Soir ne serait pas du superflu.

Terminant votre série d’articles, vous vous écriez : « S’il existe des Français qui, dans leur for intérieur, pensent qu’en effet la France doit se dégager de l’Angleterre pour négocier une paix réaliste avec Hitler, qu’ils le disent, qu’ils aient le courage de le dire tout haut. »

Je suis de ceux qui pensent que la France doit faire comprendre à l’Angleterre que cette guerre n’a aucune raison de continuer et, si elle ne veut pas comprendre, se séparer d’elle. Seulement, je n’ai pas la latitude de le dire pour la raison bien simple que je suis mobilisé. Ce passage de votre conclusion s’adresse sans doute à des leaders politiques car pour ce qui est de ceux qui n’ont pas encore l’âge d’être leader, ils ont celui d’aller se faire casser la gueule comme moi. Vous semblez oublier qu’en France, pour avoir le droit de parler, maintenant, il faut avoir ou bien moins de vingt ans ou bien plus de cinquante et encore à la condition que la censure le permette. Dans quelques jours, il n’y aura plus que les malades, les cagneux, les mal-bâtis et les gâteux qui auront voix au chapitre de la chose publique. Tout le reste de la nation, c’est-à-dire tout ce qui est sain, est réduit au silence par la perspective du Conseil de guerre. Et cette partie saine de la nation au milieu de laquelle je vis, ne pense pas comme vous, vous pouvez m’en croire.

Je regrette de vous dire ces choses, mais les fonctions de secrétaire fédéral que j’ai toujours remplies avec honneur et gloire pour le socialisme m’en font un devoir. Je ne sais pas si cette lettre vous arrivera, car en plus de la censure il y a votre entourage qui a été si néfaste au parti pendant la paix et qui sans doute n’est pas à la guerre.

Par acquit de conscience je vous l’adresse quand même.

Avec mes sentiments socialistes.

Paul Rassinier
Secrétaire fédéral
22, rue de Strasbourg, Belfort.

 

Le second texte de Rassinier que nous reproduisons ci-dessous, provient d’une reproduction non référencée mais classée par Rassinier dans le même dossier que le brouillon de lettre précédent. Il s’agit très probablement d’un article de l’hebdomadaire Germinal, organe de la S.F.I.O. du Territoire de Belfort. On peut le dater d’août ou de début septembre 1939. Le député radical-socialiste Edmond Miellet avait été élu avec les voies S.F.I.O.

 

LES DIFFAMATEURS DU SOCIALISME

On fait courir à Belfort le bruit que notre camarade Léon Blum veut la guerre.

Il n’est pas difficile de déceler l’origine de ce bruit.

Il y a d’abord les réactionnaires par haine traditionnelle du socialisme et par antisémitisme.

Mais il y en a d’autres…

Dimanche soir, j’ai rencontré M. Edmond Miellet, place Corbis. Comme il me parlait de la situation actuelle j’ai essayé de lui dire qu’il était vain de mobiliser, d’affoler les gens, de paralyser le commerce, l’industrie et l’agriculture puisqu’aussi bien on savait qu’on ne ferait pas la guerre…

Voici en substance que ce M. Miellet m’a répondu en présence de Félix, commerçant rue Thiers et Mercier des Anciens Combattants :

Si on mobilise, c’est Léon Blum qui l’a voulu… c’est ton chef !… Daladier ne voulait pas mobiliser, tu le sais bien puisqu’on a dit qu’il avait trahi… Mais Léon Blum a fait pression sur Daladier et Daladier sur Chamberlain… Et voilà pourquoi nous en sommes là !

Je répète que c’est Miellet lui-même qui m’a dit cela en présence de témoins.

Les réactionnaires c’est sûr sont dans leur rôle.

Mais M. Miellet, M. Miellet que nous avons élu !…

Après tout, s’il plaît à M. Miellet de participer aux immondes campagnes de la réaction contre le socialisme et les juifs, libre à lui.

Seulement, il a tort s’il croit que nous lui pardonnerons toujours tout.

On lui a déjà tant pardonné !

Paul RASSINIER

 

L’ANGLETERRE ET NOUS

par Léon Blum

 

Paris-Soir, 27 septembre 1939, page 2.

L’ANGLETERRE ET NOUS

La propagande allemande doit se convaincre que la Grande-Bretagne et la France resteront alliées bien au delà de la guerre

par Léon BLUM

En écrivant les quelques articles auxquels je remercie cordialement Paris-soir d’avoir accordé son hospitalité, je me suis proposé un objet bien déterminé et d’une extrême importance à mes yeux.

Je considère comme fort sérieuse la campagne de propagande inaugurée officiellement par le discours de Goering à Berlin, poursuivie par le discours d’Hitler à Dantzig, renouvelée et variée chaque jour par les psychiatres savants et cauteleux qui dirigent la radio allemande. La propagande ennemie tend visiblement à séparer l’opinion française de l’opinion britannique, ou plutôt, à infiltrer peu à peu dans l’opinion française un soupçon sur le désintéressement, la sincérité, la loyauté de la Grande-Bretagne.

Le premier mouvement est de hausser les épaules, – C’est trop bête… C’est cousu de fil blanc… de s’écrier :

L’opération est trop grossière. Nous sommes avertis depuis longtemps. Hitler lui-même a dit et répété vingt fois que la dissociation de la Grande-Bretagne et de la France était la condition de toute victoire allemande ; sur ce terrain comme sur tous les autres c’est son plan de mobilisation qui s’exécute.

Ces petites ripostes immédiates sont fort justes fort pertinentes, c’est entendu. Il ne faut pourtant pas hausser les épaules ; il ne faut pas prendre cette campagne à la légère. En reprenant son travail, tous les jours, sur tous les tons, en usant de toutes les occasions, en s’appliquant à toucher tour à tour tous les instincts de l’âme humaine, il n’y a guère de sentiment qu’une propagande habile et persévérante ne parvienne à insinuer dans une opinion. L’unique moyen d’empêcher ses ravages, c’est de l’attaquer avec la même persévérance, de l’étaler au grand jour, de la mettre à nu, de la soumettre à l’action toute-puissante de la réalité de la vérité, de la raison.

Je tiens à aller au bout de ma pensée. On ne doit pas craindre de sonder une plaie jusqu’au fond quand bien même la première réaction serait douloureuse. Je dirai donc que la campagne ennemie me paraît d’autant plus perfide qu’elle rencontre et qu’elle risque de ranimer, dans l’âme collective française, un vieux résidu de préjugé et de méfiance séculaires. La Grande-Bretagne et la France ont été longtemps, très longtemps, des puissances rivales. Toute l’histoire passée est remplie de leurs luttes. Les rapports des deux peuples, des deux sociétés, ont toujours été marqués par de singuliers contrastes : la France par exemple, a été presque constamment anglomane, et très rarement anglophile, L’idée légendaire qui s’est formée en nous de la Grande-Bretagne, ou plutôt que nous avons héritée de nos pères, est celle d’une nation de marchands et de manieurs d’argent guidée par des calculs égoïstes et durs, réglant sa conduite sur des intérêts purement matériels, ne faisant la paix ou la guerre qu’en fonction de ces mêmes intérêts, employant plus volontiers dans la lutte la force de sa ruse et de son or que le sang de ses soldats.

Je dis tout cela pêle-mêle pour me débarrasser d’un coup, pour me soulager d’un coup. Je le dis aussi pour montrer bien clairement que je n’entends pas ruser avec le problème que j’aborde. Dans ma profonde conviction, la Grande-Bretagne et la France seront unies et alliées fraternellement non seulement pour la guerre, mais bien au delà de la guerre.

Pour que cette alliance et cette union soient efficaces, fécondes, pour qu’elles deviennent le fondement en Europe d’un ordre possible, juste et libre, il faut que dans l’esprit de chaque Français soient mis à néant, non seulement les matériaux nouveaux que chaque jour la propagande ennemie y dépose, mais ces vieux décombres qu’un passé à jamais révolu y a laissés.

Il ne s’agit pas de savoir ce que furent l’Angleterre de Chatham vis-à-vis de la France de Choiseul, l’Angleterre de Pitt vis-à-vis de la France de Napoléon. Il ne s’agit même pas de savoir si, dans les premières années de ce siècle, la politique anglaise a ou non subi l’influence d’intérêts mercantiles. Un ami me disait, voici quelques jours :

J’étais en Angleterre en 1911 au moment d’Agadir. Ce qui occupait alors l’opinion était la crainte inspirée par les progrès économiques de l’Allemagne. On en venait presque à souhaiter la guerre comme le plus sûr moyen d’en finir avec la concurrence.

Il se peut que mon ami ait raison. J’étais moi-même à Londres en 1905, au moment d’Algésiras, et certains souvenirs du même ordre sont restés dans ma mémoire. Mais la question n’est pas là : c’est aujourd’hui une autre lutte ; c’est aujourd’hui un autre
temps
. Est-il vrai ou non, comme la propagande ennemie le répète à tout moment, qu’aujourd’hui la Grande-Bretagne pousse la France devant elle, comme un soldat mercenaire ? Qu’aujourd’hui des vies françaises soient sacrifiées aux combinaisons, aux calculs, aux profits des marchands de la Cité?

Voilà la question, la seule et unique question. L’objet de cette série d’articles est d’y répondre clairement, péremptoirement, de façon à ne pas laisser subsister la moindre équivoque et le moindre doute. Je prétends apporter la preuve décisive :

Que la guerre anglo-franco-hitlérienne ne correspond de la part de l’Angleterre à aucun dessein égoïste et mercantile ;

Que l’Angleterre n’avait à attendre de la guerre ni la suppression d’un compétiteur redoutable sur le marché international ni la conquête de débouchés nouveaux ;

Que, bien loin de servir les intérêts « marchands de Londres » et de la « Cité », la guerre ne pouvait que les menacer ou les léser ;

Que l’Angleterre n’est entrée dans la guerre que pour des « intérêts » d’un autre ordre et qui méritent un autre nom : la liberté de l’Europe, la civilisation humaine, sa propre sécurité.

 

********

 

Paris-Soir, jeudi 28 septembre 1939, page 2

L’ANGLETERRE ET NOUS (II)

La victoire ne se peut traduire par l’adjonction d’un seul arpent à la terre anglaise

Quant à la rivalité commerciale anglo-allemande, elle disparaissait peu à peu, d’elle-même

par Léon BLUM
ancien Président du Conseil

Nous publions aujourd’hui le second article de la série que M. Léon Blum consacre aux relations de la France et de l’Angleterre et aux raisons qui ont amené la Grande-Bretagne à prendre part au conflit actuel

*

La propagande ennemie s’applique à tous les instants et par tous les moyens à insinuer dans l’opinion français des thèmes destructeurs. « Prenez bien garde. L’Angleterre, une fois de plus, fait la guerre par personne interposée. L’Angleterre, une fois de plus, fait la guerre avec les poitrines d’un autre peuple. L’Angleterre, une fois de plus, fait la guerre par un calcul égoïste et cupide, pour servir les intérêts de ses marchands et de ses banquiers. »

L’antidote à ce poison est dans un débat franc et clair.

La propagande ennemie veut répandre en France le soupçon que l’Angleterre n’est entrée en guerre, ne nous a fait entrer avec elle dans la guerre, ne nous maintient avec elle dans la guerre que par intérêt. Il ne suffit pas de parler de l’« intérêt britannique », l’expression est vraiment un peu trop vague, un peu trop « floue ». Il faut expliquer, il faut préciser. Un « intérêt » britannique ? Lequel ?

*

Quels sont les mobiles « intéressés » qui peuvent déterminer une nation à entrer en guerre ?

La conquête d’abord, la rapine, le rapt de territoires ou de richesses, l’annexion de sujets qui deviendront ensuite des soldats. Les guerres faites pour « s’arrondir », pour s’enrichir, pour accroître son « potentiel » militaire, ce sont les guerres des temps passés. Dans notre temps à nous, il y a bien un État, il y a bien un homme, qui ont repris ces traditions nombreuses et sanglantes, qui ont fait, en quelque sorte, refluer l’histoire vers ce passé qui semblait à jamais révolu. Mais cet État, c’est le Reich hitlérien, mais cet homme c’est Hitler. Hitler, lui, a fait la guerre et fait encore la guerre pour prendre des terres, des mines, des puits de pétrole, des encaisses de banques, des hommes. Mais l’Angleterre ?

*

Même au lendemain d une victoire éclatante et totale, que pourrait-elle. s’ajouter, quelles conquêtes, quels accroissements pourrait-elle bien avoir en vue ?

En Europe ? Personne ne supposera que l’Angleterre veuille sortir de son île et redevenir, comme au XVIII” siècle, au temps où son roi était en même temps roi de Hanovre. Une puissance du continent ? Hors d’Europe ? Il n’y a plus beaucoup de terres libres, beaucoup de morceaux à prendre dans le monde, mais comment les prendrait-elle à l’Allemagne qui n’en possède plus un seul ? Il est complètement fou de penser que la victoire puisse se traduire par l’adjonction d’un seul arpent de plus à la terre anglaise, d’un seu1 citoyen de plus au peuple anglais. Et comme il n’est pas moins fou de supposer que l’Angleterre veuille vaincre Hitler pour s’approprier les caisses vides de la Reichsbank, comme l’a fait Hitler pour les caisses pleines des banques d’Autriche, et de Tchéco-slovaquie, voilà déjà un premier genre « d’intérêt », le plus commun pourtant, le plus aisément tangible, qu’il faut délibérément écarter.

*

Alors, quel calcul plus subtil prête-on aux « marchands de Londres.» et aux, banquiers de la City ? Je. vais le dire bien clairement, bien franchement. comme le reste. Au XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne avait entrepris ses grandes guerres pontre la France pour la conquête des grands débouchés coloniaux : je viens de montrer en deux mots, mais sans réplique possible, pourquoi cette catégorie de mobiles ne pouvait plus entrer en ligne aujourd’hui. Au début au XXe siècle, sa grande rivale, dans le commerce international, n’a plus été la France, mais bien l’Allemagne. Alors ne peut-on pas supposer que les rusés « marchands de Londres » et les profonds banquiers de la City n’aient comploté d’abattre l’Allemagne en tant que puissance politique pour ruiner en elle un concurrent commercial. ? Et, comme pour abattre l’Allemagne il faut bien à l’Angleterre « un soldat sur le continent », n’est-ce pas dans cette direction qu’il faudrait chercher la cause vraie de l’alliance anglo-française, la véritable raison pour laquelle « l’Angleterre nous a entraînés dans la guer-re et nous maintient dans la guerre » ? Tel est, en effet, l’argument honteux de lui-même qui ne s’énonce pas ouvertement, mais qu’on sent traîner au fond de certaines pensées, de certains propos, et qu’il suffit, je crois, de tirer au grand jour pour qu’il s’y décompose.

*

Il se peut qu’il y a vingt, vingt-cinq ou trente-cinq ans, au moment d’Algésiras et d’Agadir, à la veille de la guerre de 1914, les dirigeants de l’économie anglaise aient envisagé avec quelque complaisance l’éventualité d’une guerre continentale avec l’Allemagne, pour la raison que cette guerre leur permettrait de « liquider » un concurrent devenu plus redoutable d’année en année. Je n’ai pas à rechercher ici dans quelle mesure cette conjecture, en tant que conjecture historique, est exacte ou inexacte. Mais j’affirme qu’elle est dépourvue de toute application possible à la réalité présente. Fondée ou non en ce qui concerne les rapports de l’Angleterre avec l’Empire de Guillaume II, dont toute l’activité économique était, en effet, tournée vers le dehors, elle devient absurde en ce qui concerne les rapports de l’Angleterre avec le Reich hitlérien, dont toute l’activité économique était tournée vers le dedans.

Si l’on veut prendre la peine de raisonner en considérant la réalité présente, en sortant des cadres routiniers, en faisant abstraction des souvenirs périmés et des formules toutes faites, on arrive forcément à conclure que :

Cette nouvelle tentative pour saisir « l’intérêt » anglais, le calcul égoïste et mercantile reste aussi vaine que la précédente. Les « marchands de Londres » et les banquiers de la City n’avaient nul intérêt à entrer en guerre pour briser l’Allemagne , en tant que concurrent commercial. Car, sur le plan commercial, le Reich autarcique de Hitler n’était aucunement un concurrent redoutable pour la Grande-Bretagne. Au contraire, sa concurrence devenait moins redoutable d’année en année et même elle était en train de s’éliminer toute seule.

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[BIENTOT P.-E. Flandin]

 

 

Paris-Soir, 3 octobre 1939, page 2

L’ANGLETERRE et NOUS (III)

GUILLAUME et HITLER

L’empereur rêvait de conquérir des territoires coloniaux
C’est l’Europe que convoite son successeur
par
Léon BLUM
Ancien président du Conseil

Nous reprenons, aujourd’hui, la suite de la remarquable étude de M. Léon Blum sur les rapports de la France et de l’Angleterre.

QUICONQUE veut se faire une idée droite et juste de la situation actuelle doit à tout prix dissiper la confusion qui traîne au fond de tout esprit et qu’entretient la propagande ennemie. Il est certain que l’Allemagne impériale était pour l’Angleterre un concurrent redoutable et qui devenait plus redoutable d’année en année. Mais il est également certain que l’Allemagne hitlérienne était pour l’Angleterre un concurrent peu redoutable et qui devenait moins redoutable d’année en année. Les « marchands de Londres » et les banquiers de la « City » pouvaient envisager l’une avec inquiétude, et parfois même avec envie ; ils n’avaient absolument rien à craindre de l’autre.

Pourquoi ? La formule condensée dont je me suis servi dans mon dernier article fournit l’explication évidente. L’empire de Guillaume tournait vers le dehors toute sa force ; le Reich hitlérien la tourne vers le dedans.

Voilà les devises contradictoires des deux régimes.

GUILLAUME II avait proclamé : « L’avenir de l’Allemagne est sur l’eau. » Il avait poussé avec la même activité fébrile le développement de sa flotte de commerce et de sa flotte de guerre. L’hégémonie terrienne conquise par Bismarck et Moltke ne lui suffisant plus, il avait conçu la grande ambition de disputer à l’Angleterre l’empire des mers. Son Allemagne à lui se posait vraiment en rivale de l’Angleterre. Les entreprises allemandes et le commerce allemand pénétraient l’Asie musulmane, l’Extrême-Orient, les deux Amériques.

Une double supériorité lui assurait l’avantage sur tous les marchés internationaux : supériorité de l’organisation scientifique et technique au départ, supériorité de l’organisation de vente à l’arrivée ; le savant allemand à une extrémité de la filière, le commis-voyageur allemand à l’autre.

En Chine, en Afrique, un empire colonial allemand s’édifiait à vue d’oeil. Combien de fois avons-nous entendu, rappeler, il y a vingt-cinq ans : «  Pourquoi ce fou de Guillaume II s’est-il jeté dans l’aventure militaire ? S’il avait laissé les choses suivre tranquillement leur train, c’est par la maîtrise économique que l’Allemagne aurait établi, sans risques, son hégémonie sur. l’Europe. »

Si l’Allemagne d’à présent était encore cette Allemagne-là, celle “dont le tableau le plus vivant et le plus saisissant est fourni par les Mémoires du chancelier de Bulow, alors – on pourrait trouver quelque aliment de vraisemblance à la propagande ennemie. Mais, de cette Allemagne-là, il ne subsiste rien dans l’Allemagne, actuelle, et, pour s’en convaincre, on n’aura qu’à ouvrir un autre livre, qui est tout bonnement le Mein Kampf de Hitler.

Le Führer s’attaque à la politique impériale avec le mélange de rage et de mépris qui lui est habituel. Il dénonce tout à la fois la bassesse et la fausseté des conceptions mercantiles. Conquérir des marchés extérieurs, conquérir des colonies, tel n’était pas le but d’une vraie politique allemande : l’Allemagne doit conquérir des terres en Europe. Le reproche le plus amer qu’Hitler adresse à Guillaume II est précisément d’avoir fait ombrage à l’Angleterre par ses plans d’expansion extérieure au lieu de se la concilier pour un plan d’annexions territoriales.

Telle est la théorie hitlérienne, et la pratique y a exactement répondu. Pour conquérir des terres, il faut une armée. Dans l’Allemagne hitlérienne tout l’effort industriel, toute la puissance économique ont été appliqués aux fabrications de guerre. Le plan de quatre ans n’a eu d’autre objet que de fournir à l’Allemagne, par un travail purement intérieur, l’équivalent des matières premières indispensables à la guerre et qu’elle était obligée jusque-là d’importer : pétrole, caoutchouc, etc.

L’Allemagne hitlérienne s’est enfermée en elle-même ; c’est en elle-même qu’elle a voulu élaborer sa propre force, et c’est cet état qu’on désigne par le mot d’autarcie. Il est visible qu’aux yeux d’Hitler la revendication coloniale elle-même, si importante pour des hommes comme le Dr Schacht, ne présentait qu’un intérêt tout à fait subsidiaire. La fabrication des avions, des tanks, des canons, la production industrielle des matières premières industrielles, la construction des autostrades, l’aménagement intérieur de cette immense garnison qu’est devenu le peuple allemand, voilà à quoi Hitler a employé l’outillage, la main-d’œuvre, les capitaux, l’effort de recherche scientifique et d’organisation technique que l’Allemagne impériale avait appliqués avant tout à la conquête des marchés étrangers.

Qu’on pense ce qu’on voudra de cette Allemagne autarcique, ce qui est sûr, c’est qu’elle avait cessé
d’être une concurrente pour l’Angleterre, elle avait cessé d’être une rivale.

Je n’ignore pas que l’Allemagne hitlérienne avait cependant continué d’être une puissance exportatrice. Mais elle l’était dans la mesure strictement nécessaire. Elle était obligée d’exporter dans la mesure où elle restait obligée d’importer. Qu’on m’entende bien. Ne possédant plus de réserves d’or ni de devises, l’Allemagne ne pouvait régler ses achats au dehors qu’avec le produit de ses ventes. Or, malgré la rigueur de son « autarcie », elle n’était pas parvenue à se suffire complètement à elle-même.Il lui fallait importer des produits alimentaires, en quantité décroissante; il lui fallait importer, en quantité croissante, les « matières premières de guerre » dont les industries d’ « ersatz » ne fournissaient encore l’équivalent que dans une faible proportion. Elle exportait donc pour payer des importations indispensables. Mais elle exportait de moins en moins. Depuis un an et demi, sa balance commerciale était même devenue déficitaire. Pour fixer les idées par quatre chiffres — car je ne veux pas m’embarrasser ici de données statistiques — l’exportation allemande d’objets fabriqués, la seule qui pût intéresser une « concurrente », une « rivale », était tombée, entre 1929 et 1938, de 9 milliards 800 millions de marks à 4 milliards 200 millions en valeur et de 90.000 quintaux à 52.000, comme poids. Un déchet de plus de moitié en valeur et de près de moitié comme poids Si l’on veut bien y réfléchir sincèrement, ces quatre chiffres tranchent la question.

Ajoutons à cela que, parmi les exportations allemandes; une fraction de plus en plus considérable avait pris la forme de « trocs » en nature qui ne devaient pu exciter particulièrement la jalousie des « marchands de Londres » et des banquiers de la City. Ajoutons que l’industrie de guerre et ses dérivés y figurent pour une part considérable. Mais ajoutons surtout ceci, que je pourrais prouver par de multiples témoignages : sous l’effet combiné de causes très diverses : caractère nouveau imprimé à l’éducation de la jeunesse, proscription de savants et de techniciens, vices propres des organisations soumises au commandement absolu, l’Allemagne hitlérienne perdait de jour en jour sur les marchés extérieurs ses principaux avantages d’autrefois : la « qualité » de ses produits et la modicité de ses « prix de revient ».

Concluons donc sur ce point : formidable à tant d’égards, l’Allemagne hitlérienne n’était nullement un rival redoutable sur le plan de la concurrence économique. Si elle ne l’était pas, c’est qu’elle n’avait pas voulu l’être, j’en conviens ; mais le fait est qu’elle ne l’était pas. Elle l’était de moins en moins.

Le système autarcique donnait des signes de plus en plus évidents d’usure et d’épuisement. De même qu’on avait dit en 1914 que, sans la guerre, l’Allemagne aurait remporté sa victoire économique, de même l’Angleterre et la France pouvaient se dire il y a un mois : « Sans la guerre, la ruine économique de l’Allemagne viendra toute seule. » Alors, je renouvelle mon interrogation : Où est le mobile d’intérêt, d’égoïsme mercantile, de cupidité, qui aurait déterminé l’Angleterre à entrer en guerre ? Pas plus la chute d’un rival que l’accroissement de sa propre puissance, pas plus la conquête de marchés nouveaux que la conquête de possessions nouvelles. Quel autre sentiment « intéressé » peut-on lui prêter ? Je cherche et je ne trouve pas. (à suivre…)

 

Paris-Soir, 4 octobre 1939, page 2.

L’ANGLETERRE et NOUS (IV)

Ni l’intérêt matériel ni la haine, ni la vengeance n’ont inspiré les Anglais

par Léon BLUM , Ancien président du Conseil

Nous publions aujourd’hui la suite de la remarquable étude de M. Léon Blum sur les rapports de la France et de l’Angleterre, dont nos lecteurs lirons, demain, la conclusion.

Au point de ma démonstration où j’en suis parvenu, j’ai fait comprendre qu’aucun mobile d’intérêt matériel, ni l’envie de s’enrichir, n-i le désir de s’agrandir .ou de s’accroître, ni le besoin de conquérir de nouveaux débouchés, ni la nécessité d’arrêter dans son progrès un concurrent heureux — n’avait pu déterminer la Grande-Bretagne à entrer dans la guerre, ni par conséquent à nous y entraîner et à nous y maintenir, ainsi que l’insinue, chaque jour, la propagande ennemie.

J’aurais pu appuyer ma preuve de tout un appareil documentaire, par exemple en ce qui concerne l’abaissement continu de la qualité de la production allemande et l’élévation continue des prix de revient. Mais les arguments dont j’ai usé étaient si évidents par eux-mêmes, si peu contestables, qu’il me suffisait presque de les énoncer.

Il faut donc écarter une fois pour toutes les intérêts d’ordre matériel, quels qu’ils soient. Alors, continuons notre recherche, notre revue des causes possibles.

Il existe dans la vie des peuples, tout comme dans la vie des hommes, des mobiles qui tiennent le milieu, si je puis dire, entre le désintéressement et l’intérêt, car ils ne répondent à rien de matériel ou de mercantile, à aucun gain, à aucun profit, et cependant ils conservent un caractère égoïste. Ce sont les mobiles d’ordre personnel comme la haine, le désir de la vengeance. Un peuple peut en haïr un autre, il peut vouloir se venger d’un autre. Ces passions collectives ont généralement pour origine des guerres anciennes, c’est-à-dire des conquêtes subies, des souffrances et des humiliations endurées ; mais elles se dissocient de leurs origines avec le temps et prennent une force indépendante. Est-ce dans cette voie que nous devons chercher l’explication qui jusqu’à présent nous échappe.

Une partie tout au moins du peuple allemand nourrissait une haine collective contre la France : le Mein Kampf de Hitler en porte témoignage. Existait-il dans le peuple anglais une passion collective de nature analogue ? L’Angleterre haïssait-elle le peuple allemand ? Est-elle entrée en guerre pour assouvir cette haine ?

Ici encore l’évidence des choses est si puissante qu’il suffit de poser la question avec clarté, avec franchise pour entraîner aussitôt la conviction. L’Angleterre ne détestait pas l’Allemagne ; tout le monde doit en convenir vis-à-vis de soi-même. L’Angleterre n’avait à exercer contre l’Allemagne aucune revanche historique. Elle n’avait pas détesté l’Allemagne d’après l’autre guerre. Combien de fois au contraire, ne nous sommes-nous pas plaints discrètement, nous Français, qu’elle marquât plus d’intérêt, plus de sollicitude à son ancienne ennemie qu’à son alliée de la veille. Qu’on se rappelle les divergences de toute nature, sentimentales autant que politiques, qui se sont marquées entre l’Angleterre et la France, sur les problèmes relatifs à l’exécution du traité de Versailles ; question des réparations, affaire de la Ruhr, etc. Quelle que fût sa répugnance, pour toutes les formes de dictature, l’Angleterre ne détestait même pas l’Allemagne du Troisième Reich. et il s’agit ici de faits si récents qu’ils reviennent aussitôt à la mémoire.

Depuis la prise du pouvoir par Hitler, l’Angleterre, bien loin de se poser en ennemie, a recherché avec une persévérance infatigable l’établissement d’un statut de « coexistence possible » avec la dictature raciste. Aucune contradiction n’est possible sur ce point. Elle a signé un accord naval avec Hitler. Elle a accepté « le fait accompli » au moment de la « militarisation » de la Rhénanie et de l’occupation de l’Autriche. Elle a multiplié les tentatives pour conduire l’affaire des Sudètes vers un règlement, pacifique sans doute, mais impliquant d’importants abandons [à?] la thèse de Hitler. Il y a un an, presque jour pour jour, M. Neville Chamberlain signait, non seulement les accords de Munich concernant la Tchécoslovaquie, mais un pacte anglo-allemand de confiance mutuelle. Je ne recherche pas si en cela l’Angleterre a eu tort ou raison, si elle a été bien ou mal avisée, prudente ou imprudente. Plus on lui adresserait de critiques rétrospectives, plus on abonderait dans la thèse que je soutiens, à savoir Qu’il n’existait de sa part, contre l’Allemagne, fût-ce contre l’Allemagne hitlérienne, aucun parti pris d’animosité, aucun préjugé ni aucun ressentiment de haine.

Si d’ailleurs on procédait au même examen de l’autre côté, c’est-à-dire du côté de l’Allemagne, en aboutirait exactement aux mêmes résultats. Ne nous laissons pas duper par la tactique du jour.

La radio allemande répète aujourd’hui sur tous les tons, selon sa perfide consigne :

« Messieurs, amis de tout le monde. L’Angleterre est notre unique ennemie, et vous êtes tous sa dupe. »

Mais il suffit de lire Mein Kampf, il suffit de suivre la ligne continue de la politique allemande depuis bientôt sept ans, pour se persuader que Hitler, qui n’a jamais souhaité une entente durable avec la France, qui ne l’a jamais crue possible, a constamment recherché une entente durable avec l’Angleterre.

La condition essentielle de cette entente était, bien entendu, la pleine liberté d’action laissée au Reich dans le centre et dans l’est de l’Europe, partout où il était possible de capturer des sujets de race allemande, partout où il était possible d’ajouter des terres neuves au domaine allemand. Mais Hitler avait la profonde conviction que cette condition n’était pas irréalisable.

Le reproche le plus amer qu’il adresse à Guillaume II, ainsi que je l’ai rappelé, est de n’avoir pas travaillé à sa réalisation, de n’avoir pas payé la complaisance anglaise en matière territoriale par
un désintéressement allemand en matière maritime, coloniale, commerciale. Hitler s’est appliqué tenacement à réussir ce qu’il reprochait à l’Allemagne impériale d’avoir manqué. Non seulement l’Angleterre c’était pas à ses yeux l’ennemie héréditaire, ou l’ennemie nécessaire, mais son vœu ardent était qu’elle devînt pour lui une associée, et. à vrai dire, le succès de son système politique était à ce prix.

Ainsi, dans l’ordre de ce que j’ai appelé les mobiles passionnels, l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne ne s’explique pas plus par la haine qu’elle aurait suscitée que par la haine qu’elle aurait éprouvée. De tels éléments de décision, qui seraient concevables entre l’Allemagne et la France, n’ont pu jouer aucun rôle entre l’Angleterre et l’Allemagne.

À la question que j’ai posée dès le départ : « On nous répète que la France ne fait la guerre que dans l’intérêt anglais, mais cet intérêt, quel est-il ? », la réponse manque encore.

 

Paris-Soir, 5 octobre 1939, page 2.

L’ANGLETERRE et NOUS (Fin)
par Léon BLUM, ancien président du Conseil

Nous publions aujourd’hui la conclusion à la remarquable étude de M. Léon Blum, sur les rapports de l’Angleterre et de la France.

À la propagande ennemie qui répète sans se lasser son refrain perfide : « Peuple français, prends garde : tu es dupe, tu te bats pour le capitalisme anglais, pour les marchands de Londres, pour les banquiers de la City. », j’ai répondu par une interrogation simple et directe :

– Vous prétendez que l’Angleterre est entrée dans la guerre pour servir les intérêts de son capitalisme, qu’elle nous a entraînes et nous maintient dans la guerre, nous Français, pour le profit des banquiers de la City et des marchands de Londres. De quels intérêts parlez-vous ? À quels profits pensez-vous ? Montrez-les, précisez-les, définissez-les. »

J’ai cherché moi-même dans toutes les directions. J’ai fait le tour des intérêts et des profits possibles. Je n’ai rien découvert. Ni l’Angleterre capitaliste ni l’Angleterre n’ont rien à gagner, au sens matériel du mot gain, d’une victoire sur l’Allemagne, ni dans l’ordre de la richesse, ni dans l’ordre de la puissance territoriale, ni dans l’ordre de la primauté commerciale. Elle ne peut même pas y gagner cette satisfaction, cette joie presque animale que procure l’assouvissement d’une haine longuement amassée.

Elle n’agit, nous répète la propagande ennemie, qu’en vertu d’un calcul positif de ses intérêts. Or, dans la balance de ses intérêts positifs, le plateau des bénéfices est vide. Mais, en .revanche, comme le plateau des pertes, des sacrifices est lourdement chargé ! Combien de milliards lui aura coûtés la guerre ?

Combien de vaisseaux de sa flotte marchande ! Dans quel, état une guerre, même pleinement victorieuse, laissera-t-elle ses finances, sa monnaie déjà affaiblie par l’effort de réarmement, son commerce international ? L’expérience de 1914-1918 l’a montré assez clairement. C’est aux neutres, non pas aux vainqueurs, que revient le bénéfice économique de la guerre et l’avantage des neutres croit avec la distance qui les sépare du théâtre des opérations. La guerre actuelle consommera sans doute l’œuvre de la guerre précédente ; elle transférera pour longtemps, peut-être pour toujours, en Amérique ou même en Asie l’hégémonie économique et commerciale que l’Europe, et spécialement l’Angleterre, ont détenue durant tant de siècles. Et puis – j’ai presque honte d’ajouter cet argument – les vies humaines ne sont pas seulement des valeurs sentimentales et morales, elles sont aussi des valeurs matérielles. Une nation s’appauvrit à mesure, qu’elle se dépeuple. Or l’Angleterre a jeté dans la lutte la vie de millions de ses enfants. Elle ne se bat pas par personnes interposées comme au temps des coalitions formées à coups de subsides contre l’Empire napoléonien. Elle se bat elle-même. Elle se bat sur mer, elle se bat sur terre. Elle a institué la conscription pour la première fois dans son histoire, et à côté des « poitrines françaises », comme dit la propagande ennemie, des millions de poitrines anglaises viendront s’aligner à leur tour. Répétons-le donc une fois de plus : rien à gagner, tout à perdre.

Mais alors, pourquoi la Grande-Bretagne est-elle entrée dans la guerre ? Pourquoi y est-elle entrée avec cette détermination froide et inexorable qui est celle d’un peuple tout entier. Car, à cet égard, il n’existe pas une discordance, on ce constate pas une fissure dans l’unanimité du peuple anglais, et le fait est notable, car il serait assez étrange que les millions d’ouvriers groupés dans le Labour Party et dans les Trade Unions prennent une part si résolue, si énergique à une guerre qui serait celle du capitalisme anglais, des marchands de Londres et des banquiers de la City.

Il n’y a effet sans cause dans l’histoire ; il n’y a pas d’acte qui n’ait sa « raison suffisante », comme disent les philosophes. Quelle est la cause ?

Quelle est la raison ? Si nous n’avons pu savoir aucune cause, aucune raison concevables dans l’ordre des mobiles d’intérêt matériel, ou même d’intérêt passionnel, c’est qu’il faut les chercher dans une autre zone, c’est que les vraies causes, les vraies raisons n’ont rien de matériel, rien de. Positif, rien de mercantile, et telle est, en effet, la vérité.

Dans un livre écrit il y a quatre-vingts ans, un homme d’État français, dont l’esprit était plus grand que le caractère, luttant déjà contre des lieux communs analogues à ceux qu’exploite la propagande ennemie, essayait de faire toucher à ses contemporains la vérité, la réalité de l’âme anglaise.

« Oui, disait Guizot, il est vrai que l’égoïsme national tient une grande place dans l’histoire de l’Angleterre ; il est vrai que le peuple anglais sait démêler et poursuivre, avec une sagacité froide et même dure, tout ce qui peut servir sa prospérité et sa puissance. »

Mais, ajoutait-il aussitôt, « pour le juger incapable d’agir sous l’effet de mobiles d’une tout autre nature, il faut bien de l’ignorance et bien de la frivolité. Quand une idée générale, une conviction morale s’est établie au fond de son âme, il en accepte sans hésiter les conséquences onéreuses, en recherche le succès avec une passion persévérante et peut faire pour l’obtenir les plus grands sacrifices. Ce trait caractéristique de l’Angleterre éclate dans l’histoire de ses croyances religieuses et de ses institutions politiques. Il n’y a point de peuple plus attaché à son intérêt quand son intérêt le préoccupe, plus dévoué à sa foi quand il a une foi. »

Toute l’explication réside dans le passage que je viens de citer, en particulier dans les phrases que j’ai soulignées. un simple effort de mémoire suffira à mes lecteurs pour s’en convaincre. Quand donc a commencé, en Angleterre, le revirement politique qui a conduit à la situation actuelle ?

Exactement le 15 mars dernier, quand Hitler, violant à la fois les accords de Munich et le « pacte de confiance » anglo-allemand, a fait entrer son armée en Bohême. Un voile alors s’est déchiré ; quelque chose s’est révélé brusquement, quelque chose « s’est établi au fond de l’âme du peuple anglais. » Plus il avait cru à la paix possible avec l’Allemagne, plus il l’avait voulue, plus il avait fait de sacrifices pour la préserver, plus sa révolte a été profonde et violente. Il s’est senti brusquement enveloppé par une atmosphère moralement irrespirable, moralement intolérable. Attaché comme il l’est à l’idée de la solidarité européenne – car nulle part au monde la notion de la S. D. N. n’a été aussi populaire qu’en Angleterre – , pénétré comme il l’est d’un respect quasi religieux pour la liberté, pour la dignité civique, pour tous les principes moraux sur lesquels la civilisation politique repose, il voyait tout à coup les contrats rompus, les serments violés, l’Europe livrée aux vilenies du mensonge et aux brutalités de la force.

Il n’a pas pensé à son intérêt ; ce n’est certes pas son intérêt qui le préoccupait pendant cette crise de conscience. Mais « une foi » s’est élaborée en lui, une foi qui s’est exprimée par des formules aussi simples que celles-ci : « Cela ne peut plus durer. Il faut en finir. L’Europe ne peut plus vivre ainsi, sous la menace permanente de la violence et de la guerre. Je remplirai cette tâche de délivrance, je ne reculerai devant aucun sacrifice pour l’accomplir. »

Voilà tout simplement pourquoi et comment l’Angleterre est entrée en guerre. Elle n’y a pas entraîné la France. La France y est entrée comme elle, en même temps qu’elle, et pour les mêmes raisons. L’Angleterre et la France ont dit ensemble : « Il faut en finir ».

Elles ont, ensemble, accordé leur garantie à la Pologne pour bien marquer une fin à la conquête hitlérienne. Elles ont, ensemble, signifié qu’en s’attaquant à la Pologne, Hitler s’attaquerait à elles. Dirai-je toute ma pensée ? La France était, en un sens, la plus intéressée des deux puisqu’elle était la plus immédiatement exposée. Bien plus que l’Angleterre, elle était l’objet de l’animosité de Hitler, bien moins que l’Angleterre, elle pouvait se dégager des affaires de l’Europe orientale. L’hégémonie hitlérienne aurait fini par s’attaquer à l’Angleterre, même après l’avoir longtemps ménagée ; mais l’Angleterre était la moins exposée, la plus malaisée à atteindre. Sur le plan de la logique, de la hiérarchie des intérêts, de l’ordre d’imminence entre les dangers, c’est plutôt la France qui aurait dû entraîner l’Angleterre.

Tout cela est simple, tout cela est clair, tout cela est certain. La campagne menée aujourd’hui par la propagande ennemie contre la solidarité de cœur anglo-française est, en réalité, une campagne destinée à détacher la France de la conception « idéologique » de la guerre, à lui faire écarter en tant que but de guerre, ce qui est en effet le but de guerre du peuple anglais, c’est-à-dire la rupture de l’hitlérisme et la libération de l’Europe, à la conduire ainsi, peu à peu, vers l’acceptation d’une paix « réaliste » qui serait son isolement, sa honte et sa perte. S’il existe des Français qui, dans leur for intérieur, pensent qu’en effet la France doit se dégager de l’Angleterre pour négocier une « paix réaliste »avec Hitler, qu’ils le disent ; qu’ils aient le courage de le dire tout haut. Mais ce qu’ils n’auraient pas le droit de faire, au service de leur thèse, à mes yeux pernicieuse, c’est de dénaturer, de falsifier l’attitude anglaise. Je n’ai pas eu d’autre désir, quant à moi, que de la rétablir dans sa vérité devant l’opinion de mon pays.

(Reproduction, même partielle, rigoureusement interdite.)

Paris-Soir sur Gallica, année 1939.

 

En conclusion, rappelons que Léon Blum reçut de Rassinier (fin 1949-début 50) un service du « Passage de la ligne » dont il accusa réception par un bristol de la chambre des députés reproduit dans Le Retour de Paul Rassinier, et portant le texte suivant  :

« avec les remerciements émus de Léon Blum »

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