Nostalgie du réalisme

FIODOR DOSTOÏEVSKI

JOURNAL D’UN ÉCRIVAIN
Tome III

Traduit par Jean Cruzeville

Éditions Bossard, 1927
Page 316 (Septembre 1877, chapitre II)

LE MENSONGE SE SAUVE PAR UN MENSONGE

Un jour que Don Quichotte, l’illustre chevalier de la triste figure, le plus magnanime de tous les chevalier qui furent au monde, l’âme la plus ingénue et, quand au cœur, l’un des plus grands que la terre ait portés – un jour, dis-je que Don Quichotte errait à la poursuite d’aventures en compagnie de son féal Sancho Pança, il fut tout à coup étreint par une sorte de doute qui le fit longuement réfléchir. Voici quelle en était la cause. Les grands chevaliers du temps jadis, à commencer par Amadis de Gaule dont les histoires sont rapportées tout au long en ces livres parfaitement dignes de foi qu’on nomme romans de chevalerie (pour lesquels Don Quichotte n’avait pas hésité à vendre les meilleures acres de son petit patrimoine), les grands chevaliers, à l’époque de leurs glorieuses pérégrinations si fécondes pour l’humanité, rencontraient soudain, et sans qu’ils s’y attendissent, des armées comptant parfois jusqu’à cent mille guerriers dépêchées contre eux par les puissances du mal, par de méchants enchanteurs qui les jalousaient et voulaient les empêcher par tous les moyens d’accomplir leur mission et d’épouser enfin leurs Belles Dames. Il arrivait habituellement que le chevalier rencontrant cette prodigieuse et funeste armée, dégainait son glaive, appelait à sa rescousse les bons esprits au nom de sa Dame, puis se ruait seul au beau milieu de ses ennemis qu’il anéantissait tous jusqu’au dernier. La chose, à ce qu’il semble, aurait dû paraître fort simple ; or Don Quichotte devint pensif et voici pour quel motif. Il lui sembla tout à coup impossible qu’un seul chevalier, quelle que fut sa force et avec quelque vigueur qu’il maniât son victorieux glaive, pût à la fois étendre sur le sol cent mille ennemis au cours d’un seul combat. Pour tuer chaque ennemi pris à part, il faut tout de même un certain laps de temps – pour en tuer cent mille, cela nécessite beaucoup de temps, et vous avez beau faire des moulinets avec votre estoc, il n’est pas possible d’en venir à bout en quelques heures au cours d’un seul combat. Pourtant, il est conté dans ces livres de bonne foi que l’affaire était close en un seul combat. Comment cela ?

 
J’ai résolu cette énigme, ami Sancho – dit enfin Don Quichotte. Ces géants, ces mauvais enchanteurs, étant des puissance du mal, leur armée avait donc aussi ce caractère d’enchantement et de magie. Je suppose que ces armées se composaient d’individus pas tout à fait comme nous par exemple. Ces êtres n’étaient qu’une œuvre de sorcellerie et, selon toute vraisemblance leurs corps ne ressemblaient pas aux nôtres, mais devaient être analogues à ces corps que l’on voit aux mollusques, aux vers, aux araignées. De cette façon, le glaive solide et acéré que le chevalier tenait en sa puissante main, en s’abattant sur ces corps les traversait instantanément, presque sans obstacle, comme si c’eût été de l’air. S’il en est ainsi, rien de plus facile donc que de traverser trois ou quatre corps à la fois, et même dix pour peu qu’ils fussent groupés en tas. On comprend bien après cela que l’affaire ne traînait pas, et que le chevalier pouvait réellement en quelques heures exterminer toute une armée de ces larves et autres monstres… »

Nous voyons ici une des particularités les plus profondes et les plus mystérieuses de l’âme humaine indiquée par le grand poète psychologue. Ah ! C’est là un maître livre, bien différent de ceux qu’on écrit aujourd’hui. Des livres pareils, à peine en voit-on un seul en l’espace de plusieurs siècles. Or, c’est à chaque page de ce livre que vous faites de telles trouvailles. Ne serait-ce que Sancho, cette personnification du bon sens terre à terre, de la fourberie, de l’aurea mediocritas, devenu l’ami et le compagnon de l’homme le plus fol du monde : il fallait que ce fut lui précisément et nul autre ! Il ne cesse de tromper Don Quichotte, de s’en goberger comme d’un enfant ; mais, en même temps, il a une foi absolue en la supériorité d’intelligence de son maître, il est charmé jusqu’à la tendresse par ce grand cœur, il croit pour de bon à tous les rêves fantaisistes de son illustre chevalier ; et cependant pas une seule fois pendant tout ce temps-là, celui-ci ne conquiert enfin son île ! Combien il serait souhaitable que notre jeunesse fît connaissance d’un manière approfondie avec ces chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Je ne sais ce qu’on enseigne actuellement dans les cours de littérature, mais la connaissance de l’un des plus grands livres – et des plus tristes – qui aient été conçus par le génie de l’homme, élèverait à coup sûr l’âme du jeune homme, déposerait dans son cœur le germe d’une haute pensée et contribuerait à détourner son esprit de l’envie de sacrifier à l’éternelle et stupide idole de la médiocrité, du gros bon sens terre à terre et du vil amour propre toujours satisfait. Au jugement dernier, l’homme n’oubliera pas de prendre avec soi ce livre, le plus triste de tous. Il prendra ce livre, témoignage de ce qui fut le mystère le plus profond, le mystère fatal de l’homme et de l’humanité. Il montrera que la plus grande beauté de l’homme, la pureté la plus profonde, la chasteté, la candeur, la bénignité, le courage, et enfin la plus vaste intelligence – tout cela peut souvent (et même combien fréquemment!) ne porter aucun fruit pour le genre humain, voire être ridiculisé et bafoué par le genre humain, uniquement parce qu’à toutes ces vertus et mérites prestigieux dont souvent l’homme est gratifié, il n’aura manqué que ce don suprême : le génie, en vue d’administrer toute la richesse des autres dons, – en vue de diriger, d’orienter cette richesse du côté du juste et du vrai, et cela pour le plus grand bien de l’humanité, au lieu de l’aiguiller vers la fantasmagorie et la folie.

Mais le génie est, hélas ! Départi aux races et aux peuples dans un bien faible proportion. Une féroce ironie voue trop souvent l’activité de certains d’entre les plus ardents apôtres du genre humain aux sifflets, au sarcasme, à la lapidation uniquement parce que ceux-ci n’ont pas su au moment fatal discerner le vrai sens des choses et trouver le mot qu’il eût fallu. Aussi le spectacle de la disparition en pure perte de tant de forces admirables peut vraiment pousser au désespoir plus d’un apôtre du genre humain, susciter en lui non plus le rire, mais des larmes amères, et faire que le doute empoisonne à jamais un cœur jusque-là si pur et si fervent…

 
Du reste je voulais seulement signaler celle-ci parmi des centaines d’autres observations que Cervantès a notées et relevées dans le cœur humain. Le plus fantasque des hommes, celui qui dans sa folie a conçu le rêve le plus fantaisiste qu’il soit possible d’imaginer, finit tout à coup par tomber dans un doute, une hésitation qui risque d’ébranler sa foi. Et le plus curieux, ce qui a réussi à la faire chanceler, ce n’est point l’absurdité résultant de son état mental, l’absurdité de sa foi en l’existence des chevaliers errants, l’absurdité de ces prodiges dont il est parlé « aux livres de bonne foi », non, c’est au contraire une circonstance toute secondaire, accessoire et d’un intérêt relatif. L’homme fantasque a soudain éprouvé la nostalgie du réalisme ! Ce n’est pas ce fait d’une apparition d’armées fantômales qui le trouble : cela ne saurait faire l’objet d’un doute. Comment ces grands et beaux chevaliers pourraient-ils montrer leur valeur, s’ils n’étaient soumis à de pareilles épreuves, s’ils n’étaient en butte aux géants furieux et aux enchanteurs maléfiques ? L’idéal du chevalier errant est si élevé, si beau, si fécond, il a si bien charmé le cœur du noble Don Quichotte, qu’il lui est désormais impossible d’y renoncer, que cela équivaudrait pour lui à trahir son idéal, son devoir, l’amour envers sa Dulcinée et envers le genre humain. (Lorsqu’il eut abdiqué, lorsqu’il fut guéri de sa folie et devenu raisonnable, au retour de sa seconde expédition où il avait été vaincu par le barbier Carasco, négateur et satirique, aussitôt il mourut, sereinement, avec un triste sourire sur les lèvres, consolant Sancho en larmes, son grand cœur tout plein d’un immense amour pour le monde, et comprenant enfin qu’il ne lui restait plus rien à faire ici-bas). – Non, ce qui le troublait à ce moment-là, ce n’était en somme que cette considération mathématiquement évidente, que, quelle que fût la dextérité avec laquelle un chevalier maniât son glaive, et si fort qu’il fût, il ne lui était cependant pas possible de vaincre une armée de cent mille hommes en un couple d’heures, voire en une journée, en les exterminant tous jusqu’au dernier. Pourtant, ce n’en était pas moins consigné en des livres véridiques. Donc, il y avait mensonge. Et s’il y avait mensonge sur ce point, tout était mensonge. Comment sauver la vérité ? C’est alors que, pour sauver la vérité, il forge un autre rêve et deux fois, trois fois plus fantaisiste, plus grotesque et plus absurde que le premier ; il imagine des centaines de milliers d’êtres enchantés, aux corps inconsistants, à travers lesquels le glaive acéré du chevalier peut pénétrer dix fois plus aisément qu’à travers les corps d’individus ordinaires. Ainsi le réalisme est satisfait, la vérité sauvée, et l’on peut désormais sans hésitation croire à son rêve initial, principal – cela, encore une fois, grâce uniquement à un second rêve bien plus absurde, imaginé tout exprès pour sauver le réalisme du premier.

Demandez-vous à vous-mêmes s’il ne vous est pas arrivé peut-être cent fois de vous trouver en des circonstances analogues. Vous vous êtes épris de quelque chimère, de quelque idée ; une conviction, un fait extérieur quelconque, une femme enfin vous a charmé. De toutes les forces de votre âme vous tendez vers cet objet de votre amour. En vérité, si aveugle que vous soyez, si suborné et séduit que soit votre cœur, si cet objet de votre amour contient un mensonge, une chimère, quelque chose que vous ayez vous-même exagéré ou déformé dans les premiers transports de votre passion – uniquement pour en faire une idole et pouvoir l’adorer – il est bien certain que vous ressentez cela au fond de vous-mêmes ; le doute vous obsède, votre esprit en est irrité, cela s’insinue en votre âme et vous empêche de vivre en repos avec votre rêve. Dites-moi, est-ce que vous ne vous rappelez pas comment vous vous êtes alors consolé ? Allons, ne l’avouerez-vous pas, fût-ce dans le secret de vous-même ? N’avez-vous pas imaginé un autre rêve, un nouveau mensonge, peut-être encore bien plus ridicule que le premier, mais auquel vous vous êtes bien empressé de croire avec ferveur, puisqu’il vous apportait la solution de votre premier doute ?

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