DDH-09,10,11-1950

INDEX

Trois articles de Défense de l’Homme, De l’Economie à la Prévarication, Discours aux nuages et Le Déficit budgétaire ou Théorie de l’Economie de guerre permanente.

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De l’économie politique à la prévarication, institution d’État

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par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 24, septembre 1950.

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Les progrès scientifiques s’imbriquent impitoyablement les uns dans les autres, multiplient leurs effets dans toutes les branches de l’activité sociale et condamnent les hommes à transformer avec de moins en moins d’efforts, des richesses naturelles de la terre. C’est la loi de la grande relève des hommes par la machine qui fournit son thème central au mouvement abondanciste de Jacques Duboin et dont les conséquences ne furent jamais mieux mises en évidence, au cours de l’Histoire, que par l’invention du métier à tisser. Si ce sont là vérités premières qu’il est devenu banal de réaffirmer, peut-être n’est-il pas indifférent de se pencher néanmoins sur les vérifications qu’elles continuent à trouver dans les faits.

Des statistiques récemment publiées dans l’apathie générale, établissent qu’en 1949, avec ce que la guerre a épargné d’un équipement industriel archaique, usé et rapetassé au hasard d’une inspiration souvent malheureuse, six millions de salariés français travaillant 40 à 44 heures par semaine ont produit plus de richesses échangeables (1,22 fois plus exactement) que huit millions et demi travaillant 48 heures par semaine en 1938, soit sensiblement autant qu’en 1929, année-record.

Avec une économie de main-d’œuvre de 35%, les détenteurs-propriétaires de l’outillage national ont donc réussi à augmenter la production de 22%, dans des conditions techniques très en retard par rapport au reste du monde.

La première constatation qui s’impose à l’esprit, c’est qu’il n’est mathématiquement pas vrai que les charges sociales, lesquelles s’élèvent approximativement et en forçant les chiffres à 33% du prix de la main-d’œuvre ont absorbé le profit. si le rapport prix-salaires était resté le même, le profit se trouverait augmenté des 2% non touchés sur les 35 avoués et des 22% nets d’augmentation de la production. (je ne tiens pas compte des capitaux investis dans l’outillage pour le remettre en état ou le moderniser parce qu’ils l’ont été par la collectivité au titre de la Reconstruction et sans aucun intérêt.) Mais le rapport prix-salaires n’est pas resté le même: avec la même quantité de richesses créées, c’est-à-dire dans la même conjoncture économique, les premiers ont été multipliés par 20 et les seconds par 13 seulement [note 1: Voir Défense de l’Homme, n. de mai.]. Les détenteurs des moyens de production vendent donc vingt fois plus cher, des marchandise qu’ils paient treize fois plus: ci, de nouveau, 33% d’économie sur la main d’œuvre. Un candidat au certificat d’études primaires établirait en un tournemain que, par rapport à l’avant-guerre, le profit capitaliste se trouve augmenté de la totalité des 22% d’accroissement de la production, plus 2%, plus 33% du prix de la main d’œuvre… De fait, il saute aux yeux que les vendeurs de marchandises, producteurs et distributeurs, n’ont jamais mené si grand train et ceci corrobore cela.

La deuxième constatation découle de la première et contient déjà implicitement un remède partiel. Elle porte sur les salaires et les prix eux-mêmes, auxquels il faut ajouter le volume de la circulation monétaire. Si les prix sont multipliés par 20 et les salaires par 13, il est clair que l’écoulement de la production sur le marché intérieur ne peut être que ralenti et qu’à moins de sérieux débouchés à l’extérieur, on ne peut que se créer des ennuis en obéissant aux impératifs du progrès en matière de production.

C’est le classique problème des robinets: si celui qui arrive dans la cuve débite plus que celui qui la vide, la cuve ne peut manquer de s’emplir. On n’a jamais établi rigoureusement le rapport qui existe entre le débit du robinet-production et celui du robinet-consommation mais, si on prend comme base le chiffre 1 pour le premier en 1938, on s’accorde à dire qu’il fallait prendre le chiffre 0,6 pour le second. Or, en 1949, tandis que le débit du premier est monté à 1,22, celui du second est descendu au niveau du pouvoir d’achat, au 13/20 de ce qu’il était, c’est-à-dire à 0,39 approximativement. La cuve-stock qui s’emplissait au rythme que l’on sait et que nous avons cruellement payé de 1939 à 1945, s’emplit maintenant à un rythme plus catastrophique encore. En cinq ans, de 1945 à 1950, on a obtenu le même résultat qu’en vingt ans, de 1918 à 1938: les producteurs ont rempli les vitrines sur ordre des industriels, les consommateurs les lèchent et les commerçants se morfondent derrière… Si l’on admet que les salariés et leurs familles représentent la moitié de la population et si l’on tient compte que le pays traîne derrière lui près de 5 millions d’économiquement faibles, nous sommes donc en présence d’une crise de sous-consommation qui atteint gravement les trois quarts des gens. Pour la résorber, il faut que les détenteurs des moyens de production consentent à distribuer une bien plus grande partie des richesse qu’ils libèrent, ce qui ne peut être obtenu que si les salaires sont portés au même coefficient d’augmentation que les prix et ce qui suppose une augmentation parallèle du volume de la circulation monétaire. Encore y a-t-il lieu de préciser qu’après avoir mis en circulation les 900 milliards de billets qui nous manquent pour réussir l’opération et nous placer dans une conjoncture économique en tous points identique à celle de 1938, le coup de fouet qui serait ainsi donné aux affaires n’aurait que des effets temporaires s’il ne s’accompagnait pas de la répartition équitable du revenu national, c’est-à-dire de la réforme complète du mode de circulation des marchandises. Au lieu de s’emplir au rythme de 1950, la cuve-stock s’emplirait à celui de 1938, un peu plus lentement donc, mais tout serait quand même à recommencer dès qu’elle serait pleine, c’est-à-dire assez rapidement.

Il y a une troisième constatation: devant un tel embouteillage sur le réseau de la circulation des richesses, il est impossible de ne pas se demander ce qui se serait produit si la guerre n’était pas intervenue à la fois pour freiner le progrès et pour détruire l’acquis et les moyens de le reconstituer. Il est clair que s’il reste vrai qu'”aucun des maux qu’on prétend éviter par la guerre, n’est aussi grand que la guerre elle-même”, c’est seulement sur le plan humain. Sur celui des classes, la guerre est un remède et non un mal pour les classes dirigeantes qui possèdent les moyens de production [note 2: Ce point de vue est défendu à peu près dans les mêmes termes par E. Servan-Schreiber, dans Les Échos du 8 août. Il est regrettable qu’un thème qui est implicitement contenu dans la doctrine socialiste soit admis par les écrivains et journalistes de droite et que ceux de gauche feignent de l’ignorer. En 1939 déjà, les plus chauvins étaient à gauche et à l’extrême-gauche…]. Elles en sortent intactes dans leurs personnes à l’exception près, parce qu’elles ne la font pas, et enrichies dans leurs biens que la société remplace gratuitement quand ils sont détruits. Si ces biens sont de l’outillage, ils sont remplacés en articles modernes, ce qui augmente leurs possibilités de créer du profit, ainsi qu’il est démontré ci-dessus. En outre, pendant la guerre, elles font travailler à plein rendement, créent des richesses d’un écoulement facile avec une main-d’œuvre réquisitionnée, c’est à dire à vil prix.

S’il n’y avait jamais de guerre, dans cet impensable régime, les classes dirigeantes seraient si rapidement à la tête d’une telle surproduction dans une telle misère collective qu’elles ne pourraient pas échapper à la grande nuit du 4 août, qui les mettrait au sort commun dans une société égalitaire par la force des choses.

Mais il y a la guerre, — périodiquement. Et dans l’intervalle des guerres, il y a l’État.

Le rôle de l’État.

La répétition est l’art d’enseigner.

J’ai déjà dit que l’État justifiait son intervention dans toutes les transactions par le souci de maintenir les prix au niveau du pouvoir d’achat et démontré que cette intervention se faisait toujours au bénéfice des vendeurs de marchandises [note 3: Défense de l’Homme, numéro d’avril.]. Il n’en peut être autrement, car il n’a que deux moyens à sa disposition: acheter, ce qu’il ne fait que pour empêcher les prix de baisser, ou légiférer, ce qu’il en fait que pour empêcher les salaires de monter. Par quoi se vérifie, dans la pratique, la théorie selon laquelle il est aux ordres des classes nanties à l’exclusion des autres.

Les incidents qui se sont produits à la fin du mois dernier et au début de celui-ci à propos de l’alcool de betterave, du blé, du pain et des matières grasses, ont encore illustré au delà de tout ce qu’on pouvait espérer, une manière de voir qui avait déjà trouvé d’amples justifications dans des affaires de textiles, de vin et de charbon.

Quand l’État légifère, il se borne à se retrancher derrière son autorité et il le fait durement. Quand il achète, il semble qu’il ait la conscience moins tranquille et son attitude est plus nuancée.

Georges Laserre, qui vient d’enregistrer la faillite du capitalisme concurrentiel [note 4: Ce Professeur de Faculté qui nous représente au Conseil économique, ne sait pas l’orthographe et ne craint pas de l’afficher dès le premier chapitre de ” Socialiser dans la liberté ” En passant: Littré ne parle que de concurrentiel qui se forme à partir de concurrent et non de concurrence. Il est vrai qu’on peut apprendre le droit économique sans passer par l’orthographe…] note cependant judicieusement:

“L’État, voilà un bon client, solvable, pas trop regardant, prêt à absorber des quantités immenses de produits et qui ne discute pas les prix d’une façon trop serrée! Dans les dernières années avant la guerre, la bonne combine dans les affaires, c’était de devenir fournisseur de l’État; la clientèle privée n’était plus intéressante.”

Et il ajoute, sur le ton de la sérénité: “C’est ainsi que l’Office de l’alcool industriel était devenu, en France, le grand exutoire providentiel de la surproduction agricole, l’exemple typique d’un débouché artificiel de remplacement. En effet, blé, fruits, vin pommes de terre, la plupart des produits agricoles sont susceptibles de donner de l’alcool. Alors, quand on ne pouvait les vendre dans de bonnes conditions, on les distillait et l’Office avait l’obligation d’acheter tous ces alcools à des prix avantageux pour les producteurs — quitte à les revendre ensuite à perte, aux frais de l’Etat. ” (Socialiser dans la liberté, p. 13)

Le malheur, dans cette histoire, c’est que l’État qui achète des marchandises à des prix qu’il ne discute pas, n’achète jamais la marchandise-travail qu’à des prix excessivement bas qu’il impose au moyen de ses flics. Quoi qu’il en soit, Georges Laserre conclut de tout cela:

“Ainsi, le capitalisme ayant secoué le joug de la concurrence (avec l’aide de l’État) a perdu tout régulateur, tout principe d’ordre, toute harmonie avec l’intérêt général. Il est en état d’insurrection contre le bien commun. Il est devenu l’ennemi public n. 1” (p. 65).

De quoi il faut déduire que tout rentrerait dans l’ordre si on rétablissait la concurrence dans ses effets illusoires, et que le capitalisme qui n’a pas toujours été l’ennemi public n. 1, ne le serait de nouveau plus.

Sous la plume d’un socialiste qui se dit, au surplus, marxiste, qui prétend mettre la doctrine au point par traité et qui la représente dans une assemblée délibérante, ce raisonnement est pour le moins inattendu. Il est vrai que, faisant probablement un peu trop confiance à Molière et acceptant sans barguigner que “les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris”, celui-ci avait déjà négligé d’apprendre l’orthographe avant de se lancer dans le droit et d’y faire carrière. En vertu sans doute de cette autre loi de ces temps vraiment surprenants et selon laquelle on peut ” s’essayer au plus sans se croire tenu de pouvoir le moins. “

En réalité, les choses sont à la fois beaucoup plus simples et beaucoup plus inquiétantes qu’un professeur de droit ne le peut imaginer et elles ne méritent pas la considération d’un traité d’économie politique.

On en va juger par l’histologie du scandale de la betterave.

Corruption, concussion, prévarication

A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, le sucre de canne commença de supplanter le sucre de betterave sur le marché français: il était moins cher et, tout aussitôt, une publicité adroite lui trouva un meilleur goût. Mais il était aux mains des sucriers anglais. Les sucriers français calculèrent qu’ils avaient intérêt à le leur acheter plutôt qu’à moderniser leurs installations et à continuer la transformation de la betterave, dont la culture fut délaissée: en ces temps de libéralisme littéral, on ne s’embarrassait pas pour si peu. Avec l’assentiment du gouvernement français, ils passèrent donc, avec les sucriers anglais, des accords à des prix qui leur assuraient une marge honnête et qui leur conférait l’exploitation d’un monopole de fait dans le cadre des frontières. A l’époque, le scandale fut grand et Caillaux, qui tenta de s’opposer à l’opération, en subit sa première défaite en matière de finances publiques: ces messieurs n’avaient-ils pas imaginé de faire figurer au nombre des accords l’engagement de ne pas développer nos raffineries ou pour le moins de n’en pas créer de nouvelles, ce qui nous mettait à la fois dans l’impossibilité d’exploiter la canne à sucre des Antilles françaises et à la merci de l’Angleterre pour tout ce qui touchait au marché du sucre? Bref: il fallut en passer par où ils voulurent et ils eurent le dernier mot contre Caillaux.

Les sucriers français se sucrèrent, mais le pays tout entier paya très cher cette première erreur: débarrassés de la concurrence française, les Anglais furent bientôt maîtres des prix, le déséquilibre de notre balance commerciale s’accentua et pendant les deux guerres du siècle il fallut avoir recours à la saccharine.

En sus, on n’était pas pour autant affranchi des betteraviers. Pendant l’autre guerre ils furent envahis et, avec un imperturbable esprit de logique, les Allemands les remirent en selle pour leur propre compte. Ils devinrent betteraviers-sucriers. La dernière guerre donna un nouveau coup de fouet à leur industrie que le Front Populaire avait déjà, quoi qu’assez discrètement, reprise en considération au moment du contrôle des changes. A la libération, ils étaient à peu près en état de faire face aux besoins de la nation en sucre, ou il ne s’en fallait guère.

Mais voilà: le Front Populaire avait généralisé les offices dont parle Georges Lasserre. Nos betteraviers-sucriers s’aperçurent qu’il y avait plus à gagner en distillant les betteraves pour en faire de l’alcool qu’à faire du sucre. Avec la quantité de betteraves qui donne un kilog de sucre à 105-110 francs (ces temps derniers), on pouvait, en effet, faire deux litres d’alcool à 85 fr. le litre. Pas d’hésitation: ils se mirent à faire de l’alcool. Et la France tout entière conserva un peu plus longtemps la carte de sucre et le marché noir afférent, tout en important annuellement 200 à 250.000 tonnes de sucre.

On peut [penser] que cette latitude laissée aux betteraviers-sucriers distillateurs cadrait mal avec le dirigisme qui était la règle générale, mais on ne peut pas encore prononcer avec assurance l’un quelconque des trois mots qui servent de sous-titre à ce paragraphe. Encore qu’il ait dû falloir un tout petit peu d’entregent pour réussir semblable opération quand on sait qu’à l’époque un petit artisan cordonnier ne pouvait pas se risquer à fabriquer des articles de sellerie sans s’attirer les foudres du contrôle économique, s’il n’avait pas une autorisation en règle que la Préfecture n’accordait jamais.

L’affaire se corse, à partir du moment où il est admis que l’alcool acheté 85 francs le litre aux betteraviers-sucriers-distillateurs, ne vaut que 35 francs sur le marché mondial. Ainsi l’Etat se porte acquéreur à 85 fr. d’une denrée qu’il ne peut revendre que 35 fr. On ne pourra jamais établir pièces en mains qu’il y a eu corruption de fonctionnaire et prévarication, — la science des dessous de table a fait de sérieux progrès sous l’occupation! — mais on ne fera jamais croire à personne qu’il peut en être autrement.

Au lieu d’orienter les recherches dans ce sens, on vient de décider que les 3.000.000 d’hectolitres d’alcool dont on ne sait que faire seraient incorporés à l’essence. Et on a délégué un petit imbécile à la radio pour expliquer à l’opinion en émoi:

1. Que la surproduction d’alcool était une conséquence de l’assolement biennal, lequel veut qu’un pays de blé soit aussi un pays de betteraves puisque la betterave est la culture complémentaire du blé;
2. Que les carburants binaires et ternaires comprenant de l’alcool étaient excellents pour les moteurs;
3. Que nous étions parés du côté distilleries alors que tout ou presque était à faire du côté raffineries;
4. Que l’art de gouverner impliquait l’achat au prix de 85 fr. d’un produit revendu 35 francs.

Cette déclaration innocente sans doute beaucoup de monde, mais les arguments ne valent que ce qu’ils valent car:

1. Si l’assolement y était pour quelque chose, il faudrait admettre que ce n’est pas le Nord de la France qui produit la betterave sucrière, mais la Beauce, la Brie et la Limagne où le blé fait fureur, et que l’Allemagne, qui est un gros producteur de betterave à sucre, est en même temps un gros producteur de blé, ce qui suppose la révision d’un certain nombre de notions géographiques jusqu’ici communément admises, notamment en ce qui concerne l’Amérique, l’Argentine et le Canada où l’on devrait observer le phénomène inverse;
2. Si les nouveaux carburants étaient excellents pour les moteurs, les techniciens de toutes les marques d’automobiles n’auraient peut-être pas emboîté le pas à ceux de chez Peugeot, qui prétendent déjà que cette opération consacrera la ruine de notre parc automobile;
3. Si nous ne sommes pas parés du côté raffineries, c’est parce que nous avons vendu le marché du sucre aux anglais;
4. Si nous étions parés du côté distilleries, il n’y aurait pas de raison de ne pas obtenir de l’alcool dans les mêmes conditions de prix de revient que tous les autres pays du monde qui, eux, sont sûrement moins bien outillés que nous pour ce genre de sport.

Toutes choses qu’on peut répéter jusqu’à la fin des siècles sans aucun espoir d’être entendu.

Il reste qu’on continuera la culture de la betterave et qu’au besoin on l’intensifiera ne serait-ce, outre ces menus inconvénients, que pour bien faire entrer dans la tête des récalcitrants et des râleurs qu’un produit quelconque est d’autant plus cher sur le marché qu’on le trouve en plus grande abondance et que la loi de l’offre et de la demande au nom de laquelle on vient d’expliquer toutes les avanies de la période de pénurie est une joyeuseté d’un autre siècle. ” Nous avons changé tout cela “, disaient les médecins de Molière, auquel il en faut toujours revenir.

Il reste aussi que, pour nous priver de sucre, déséquilibrer notre balance commerciale et détruire notre parc automobile, la classe ouvrière devra suer 22 milliards d’impôts supplémentaires qu’un ministre complaisant distribuera aux betteraviers-sucriers-distillateurs, alors qu’il n’avait pas pu trouver 4 milliards pour remplir ses engagements vis-à-vis des fonctionnaires [note 1: Ce même ministre n’avait déjà pas pu trouver quelques centaines de milliards pour reconstruire les maisons détruites par la guerre, mais il vient de s’engager à en trouver 2.000 pour détruire celles qui ont été épargnées!…] .

Autres exemples

En avril dernier, M. Bocquet, député M.R.P., a démontré, chiffres en main, à la tribune de la Chambre que la surproduction betteravière était une catastrophe plus grande que les incendies de forêt des Landes. Ce brave homme voulait sans doute dire que le Trésor public devrait débourser plus de milliards pour faire face aux bienfaits de la première que pour réparer les dégâts de la seconde. Et, en fait, il a eu raison: les incendies des Landes n’ont coûté qu’un milliard.

Je ne sais pas s’il faut généraliser et multiplier les processions de rogations pour obtenir du ciel qu’il nous envoie des orages en nombre suffisant pour annihiler les générosités de la nature. Mais il me paraît certain que le vin a augmenté l’année dernière parce que nous en avions trop: il a augmenté des frais de blocage de 30% de la récolte répartis sur les 70% laissés sur le marché. Si un orage avait détruit les 30% bloqués, le vin serait resté à son prix, disent les malicieux. Erreur: il aurait augmenté des indemnités qu’il aurait fallu verser aux sinistrés!

Rien à faire pour échapper au mouvement ascensionnel des prix! Si on était sûr que le saccage des récoltes coûte moins cher que l’abondance, il y aurait peut-être un moyen de choisir l’un plutôt que l’autre.

Mais voilà, il faudrait beaucoup de Bocquet qu’on mettrait à l’étude à dessein de nous fixer.

Au début de ce mois, le pain a augmenté parce que la récolte de blé était trop belle. En prévision des quantités qu’il faudra dénaturer pour le donner aux cochons et qu’on se refusera à transformer en pain pour tant de petits d’hommes qui ont faim.

En cours d’année, on a commencé à envisager la fermeture de certaines mines pour maintenir le charbon à son prix. Personne non plus n’a pensé que si on recherchait ce résultat, on pouvait tout aussi bien l’obtenir en distribuant, fut-ce gratuitement, le charbon en trop à 40% des français qui vivent dans des maisons insuffisamment chauffées, voire sans feu, tous les hivers. Et que cette façon de procéder, pour idiote qu’elle eût été, aurait néanmoins économisé quelque 25.000 allocations journalières de chômage et réservé un avenir incertain — s’il y a la guerre… — quant aux moyens de chauffage.

On n’en finirait pas de citer tous les contre-sens économiques. Mais à quoi bon?

Il y en a un encore, auquel je voudrais m’arrêter: tout récemment, le beurre a augmenté, et il a fallu en importer 5.000 tonnes de Hollande et du Danemark (où évidemment, le beurre comme tout le reste est moins cher qu’en France!) pour freiner la hausse. Or, avant la guerre, la France était un pays exporteur de beurre. Notre cheptel étant reconstitué, il n’y a plus de raison qu’il ne soit pas de nouveau ainsi. Or, il n’en est pas ainsi: pour éviter la baisse du prix du lait, l’Etat achète tous les ans des quantités variables de lait qu’il transforme en poudre à toutes fins utiles. Un jour on apprendra que nous avons trop de lait en poudre et, comme on ne pourra pas l’incorporer à l’essence, on en fera des tourteaux pour engraisser les veaux. En attendant, à chaque soudure saisonnière, il faut importer du beurre pour empêcher les prix de monter après avoir acheté du lait pour les empêcher de baisser. En attendant aussi, il y a, dans toutes les villes de France, des parents qui ne peuvent pas acheter à leurs enfants autant de lait qu’ils voudraient parce qu’il est trop cher et qui se privent totalement de beurre.

Une histoire de savon.

A la fin de 1947, alors que le contingentement existait encore, le gouvernement taxa, par arrêté, une variété de savon de Marseille à 190 francs le kilo en gros. Au moment de l’affaire de Corée, tous les détaillants avaient oublié cet arrêté parce que, depuis plus de deux ans, ils s’approvisionnaient couramment en ce savon à des prix qui tournaient autour de 100, 110 francs le kilo. En juillet, ils ne purent s’en procurer qu’à 160 francs et encore, en s’entendant rappeler l’arrêté en question.

Pendant deux ans donc, les fabricants de savon ont vendu 110 francs une marchandise dont ils avaient réussi à démontrer à l’État — sans aucun pot-de-vin, bien entendu! — qu’ils ne pouvaient la vendre que 190 francs, et encore en faisant des sacrifices.

Ceci qui correspond à 42% de rabais, sans que rien ait été changé ni aux salaires, ni aux charges sociales, sauf en légère augmentation.

Personne n’a souligné ce scandale qui donne une idée du sérieux avec lequel les prix de revient sont établis et de la compétence de l’État.

Je ne cite moi-même le fait, en une sorte de post-scriptum à un article déjà trop long, que pour la beauté du coup.

Ces articles publiés par Paul Rassinier dans la revue Défense de l’Homme sont repris d’un site Internet censuré par la plupart des fournisseurs d’accès.

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Discours au nuages

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par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 25, octobre 1950, p.11-15.

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Dans le dernier numéro de cette revue, parlant incidemment de la guerre comme d’une nécessité vitale pour le régime capitaliste, je faisais allusion à un article récemment paru d’Émile Servan-Schreiber. Voici ce que j’en disais:

Ce point de vue est défendu, à peu près dans les mêmes termes, par E. Servan-Schreiber, dans Les Échos du 8 août. Il est regrettable qu’un thème qui est implicitement contenu dans la doctrine socialiste soit admis par des écrivains et journalistes de droite et que ceux de gauche feignent de l’ignorer ou l’aient sincèrement oublié. En 1939 déjà, les plus chauvins étaient à gauche et à l’extrême-gauche…

Des lecteurs m’ont écrit pour me demander de préciser à la fois mes sources et le parallèle que je me bornais seulement à esquisser.

Voici donc d’abord, le passage essentiel de l’article d’Émile Servan-Schreiber:

Dans un temps toujours plus rapide — quarante-quatre ans entre 1870 et 114, vingt-cinq ans entre 1914 et 1939, cinq ans entre 1945 et 1950 — le monde se dérobe au régime de l’abondance qui détruirait ses conceptions traditionnelles. La surproduction marquerait la fin du capitalisme (qu’il soit privé ou qu’il soit d’Etat) et le nouveau régime serait contraire aux lois de l’échangisme. La sous-consommation, au contraire, permet de reconstituer artificiellement, grâce à la guerre, le rythme d’activité classique d’avant le machinisme.
La guerre supprime les chômeurs qui redeviendront ouvriers ou soldats. Elle fait tourner au maximum la plupart des usines, supprime la mévente et la concurrence. Elle permet de créer en masse, des produits destructeurs sans doute, mais dont la répartition gratuite assure de futures commandes pour reconstruire et se réapprovisionner. La guerre est, en somme, la cantharide de l’économie mondiale. Peu importe que, terminée, elle laisse les peuples, après d’abominables souffrances, plus malheureux et plus démunis qu’avant. La règle du jeu est sauvée.
Tous les régimes actuellement existants, individualistes ou collectivistes, préfèrent, fût-ce inconsciemment, la guerre à l’abondance, parce que l’abondance aboutirait à la distribution gratuite…

On peut comparer ces lignes avec tout ce que les collaborateurs de cette revue ont écrit chaque fois qu’ils ont touché au sujet: pas la moindre dissonance.

On peut aussi les comparer à la déclaration par laquelle Robert Louzon a fait sa… Révolution de Juillet:

Donc pas d’illusions possibles! Il faut se soumettre ou se battre. Se livrer pieds et poings liés au totalitarisme russe, accepter le régime de l’esclavage et des travaux forcés, ou bien le combattre les armes à la main. Prétendre échapper à ce dilemme n’est que littérature.

Alors on est frappé par l’inconsistance du propos de ce côté-ci de la barricade.

Si maintenant on les place au regard des échos que cette déclaration a trouvés dans le public ouvrier, on atteint au burlesque. Un secrétaire d’une section syndicale des métaux à Pauillac, écrit en effet:

Il est normal de prévoir dès maintenant que nous serons amenés à une sorte d’union sacrée… en accordant un préjugé favorable aux E.-U. pour le gouvernement mondial, je ne vois que profit pour la classe ouvrière… Mieux vaut encore ces affreux bourgeois que l’infâme bolchevisme… (La Révolution Prolétarienne, août 1950.)

Un autre, qui est secrétaire d’une Union départementale F.O. (de la Loire inférieure), enchérit encore:

Il faudra se battre désespérément, avec le sentiment que TOUT est préférable à une victoire du stalinisme. Je dis bien tout, y compris les épouvantables conséquences d’une guerre sans merci.
La question reste posée de savoir comment nous nous battrons. Et bien! quand on se bat, un seul critère (sic) mérite d’être et est généralement obtenu (resic) l’efficacité.
Si nous nous battons contre les Russes, nous devrons employer tous les moyens, conclure toutes les alliances qui seront nécessaire pour les vaincre. A la condition, toutefois, que ces alliances n’aboutissent pas à l’instauration d’un régime identique au stalinisme et dont la couleur du drapeau différerait — fascisme, par exemple [note 1: A l’ingénu qui préfère l’affreux à l’infâme (cf. ci-dessus), succède celui qui prétend faire la guerre sans réduire le niveau de la classe ouvrière et sans accroître l’autorité de l’Etat, c’est-à-dire sans restreindre ou supprimer les libertés essentielles.].
A mon avis, tout le reste n’est que verbiage. Et certains ” militants révolutionnaires ” [note 2: Merci pour les guillemets: on essaiera de se transformer en soldats révolutionnaires: rien que l’habit déjà, c’est plus distingué!], au lieu de prendre des mines de pucelles effarouchées, lorsque Louzon s’attaque courageusement à certains tabous, feraient bien mieux de regarder la vérité en face et… d’en tirer les conclusions qui s’imposent.
Cette réalité est actuellement la suivante: entre le stalinisme et nous, aucun compromis n’est possible. Nous le tuerons ou il nous tuera.
De plus, les données du problème sont telles qu’il ne sera même pas possible de s’esquiver. On sera pour ou contre. Tant pis pour ceux qui chient dans leurs culottes [note 3: Car ce langage n’est bien entendu pas celui de quelqu’un qui “chie” dans sa culotte devant le bolchevisme.]. (Révolution Prolétarienne, septembre 1950.)

C’est du délire.

Je renonce à citer ce qu’on trouve quotidiennement dans l’Humanité, sous la plume de Pierre Courtade et sous celle de Salomon Grumbach, son pendant du Populaire: l’un et l’autre sont classés — le second depuis fort longtemps.

Paradoxes en chaîne

Ainsi donc, tandis que les bourgeois réfléchissent et que leurs journalistes, reprenant à leur compte la doctrine des socialistes d’avant 1914 et des années 20, se demandent consciencieusement s’il n’y a vraiment pas d’autre moyen que la guerre pour sortir de l’impasse, des militants ouvriers dont il est manifeste qu’ils n’ont absolument pas la moindre idée du problème social et qu’ils ne possèdent pas les plus élémentaires notions d’économie politique, brandissent des titres de secrétaires de ceci ou de cela — faute de grives, leurs mandants ont probablement dû se rabattre sur les merles — et essaient de les justifier par de gauches effets de phrases à base d’injures grossières destinées à leurs camarades de combat.

C’est dans les journaux qui se réclament de la classe ouvrière que la guerre et la paix sont maintenant des problèmes de Patrie, de Nation, de Droit et de Civilisation et il faut lire ceux qu’on dit de droite pour avoir quelque chance de tomber, de temps à autres, sur des raisonnements qui en font avec pertinence une question de régime et de structure économique.

En 1939, il en était déjà un peu ainsi et c’est pourquoi nous avons eu la guerre: au moment où il pouvait considérer qu’il avait conquis la majeure partie de l’opinion à sa manière de voir, le mouvement ouvrier socialiste fit volte-face et, en même temps, pencher la balance en faveur des solutions militaires qu’il avait toujours combattues. Même en 1914, et ceci peut être tenu pour assuré, il n’était entré dans la guerre qu’à la dernière minute, devant le fait accompli, à contre-cœur et sans rien abandonner de ses principes – à quelques olibrius près. En 1950, il prend une part active à la préparation de la guerre, partie pour le compte de Moscou, partie pour le compte de New-York, et le dernier carré de ses fidèles, intact encore en 1939, sérieusement ébranlé dans ses convictions, s’amenuise de jour en jour. Périodiquement, on brandit encore les noms de Jaurès, de Rosa Luxembourg, de Karl Liebknecht et d’Auguste Bebel, mais, sournoisement, c’est Gustave Hervé deuxième manière qui fait école.

Autre paradoxe: en 1914, Poincaré triompha successivement et simultanément de Delcassé, Caillaux, Jaurès sur le plan politique et d’un mouvement syndical puissant. L’effort d’armement de la France se poursuivit jusqu’au drame, sans discontinuité. En 1939, après s’être livré, pendant une bonne quinzaine d’années, à une campagne pacifiste qui réussit à peu près à désarmer la France, le mouvement ouvrier socialiste, dans sa majorité, se déclara prêt à faire la guerre à l’Allemagne hitlérienne. Ainsi dressa-t-il contre lui, à la fois les nationalistes de toutes nuances qui lui reprochèrent son manque de perspicacité et les pacifistes internationalistes découragés par son manque de foi et son incohérence. Aujourd’hui encore, il paie son attitude et d’autant plus qu’il la souligne par une autre de même ordre dans sa politique à l’égard de l’Allemagne.

Ici, il faut faire un distinguo. Quand les communistes disent qu’il ne faut pas réarmer l’Allemagne, ils ne précisent pas que ce n’est pas dans un but pacifiste, mais seulement pour affaiblir le capitalisme occidental, et, par cette omission, ils mettent la logique de leur côté aux yeux de l’opinion. Quand ils s’insurgent contre la politique de préparation à la guerre du gouvernement, ils sont encore logiques avec eux-mêmes puisqu’ils ne veulent pas se battre contre la Russie. Etant contre une seule guerre, ils ont l’habileté de faire croire qu’ils sont contre toutes.

Mais quand Salomon Grumbach ou Jules Moch se déclarent prêts à résister au bolchévisme, les armes à la main et, en même temps, hostiles au réarmement de l’Allemagne, c’est une sottise politique dont il n’est pas besoin de faire la démonstration et c’est une sottise économique en ce sens qu’étant donnée la structure du régime, elle alourdit l’économie française de l’allégement qu’elle apporte à l’économie allemande. Or l’opinion publique, facile à prendre au piège sur le fond des problèmes qu’on lui propose, aime pourtant la logique ou son apparence. Assez indulgente pour l’erreur après coup, elle ne l’est pas du tout pour l’incohérence flagrante et pour les sots.

Il y a un troisième paradoxe. Toute la politique française est, depuis 1870, dirigée contre le militarisme allemand. Voici qu’en 1950, le militarisme allemand est anéanti et que le pays, occupé à relever ses ruines, s’en trouve très bien. Le but est atteint, le danger éliminé. C’est le moment qu’on choisit pour expliquer aux Allemands que, contrairement à ce qu’on leur a dit jusqu’ici, ils doivent reconstruire une armée puissante pour participer aux ” réjouissances ” collectives prochaines. Les socialistes français ont cru faire preuve d’originalité en nuançant leur pensée de cette restriction: pas tout de suite et pas tant, ce par quoi ils ont seulement prouvé qu’ils n’avaient pas retrouvé le sens du ridicule. Quant aux socialistes allemands, qu’une réalité hurlante semble, quoique un peu tardivement, inciter au retour à l’antique en matière de guerre et de paix, ils cherchent en vain un terrain d’entente avec leurs camarades de parti de France et d’Angleterre qui mènent le jeu.

On aurait tort de croire que ces paradoxes sont de peu d’importance: ils sèment le désarroi dans l’opinion et plus particulièrement dans la classe ouvrière, qu’ils poussent à désespérer de tout.

Penser que le mal n’est que passager, serait également une erreur. Depuis 1939, un démon malin a encore renversé l’ordre ou le rapport des propositions, sur un autre plan: les Munichois les plus farouches ou les plus notoires devant le nazisme, sont les plus excités contre le bolchévisme.

Anticommunisme aveugle ou souci de se faire pardonner?

Les deux sans doute.

Le triomphe de l’argutie

Je suis bien persuadé que les arguments des partisans de la solution militaire, que ce soit en désespoir de cause ou à titre préventif — il n’y a qu’un pas de l’un à l’autre — n’ont pas une très grande valeur. S’ils sont nocifs, c’est surtout par leur origine ou les voies qu’ils empruntent et c’est pourquoi il faudrait leur répondre par le détail.

Ceci m’amène à dire que si on voulait s’en prendre au secrétaire de l’U.D. des syndicats F.O. de la Loire-Inférieure, ou à son collègue des métaux de Pauillac, il faudrait adopter le même ton et on sombrerait bien vite dans une de ces polémiques mesquines qui font le succès des feuilles de sous-préfecture. Au surplus, on atteindrait surtout la revue qui a si généreusement hospitalisé leurs élucubrations et qui est, malgré tout, une revue sérieuse. Qu’il me suffise donc de dire à l’un et à l’autre que leurs déclarations justifient jusqu’à la lettre tout ce qu’on a rassemblé en vérités vraies ou inventées, dans l’expression ” atrocités allemandes”…

Louzon, c’est autre chose [note 1: “Souvent aussi, la main qu’on aime, – Effleurant le cœur, le meurtrit…”]. En juillet dernier, j’avais commencé une lettre à son intention. Après lui avoir fait part de mon étonnement de le voir aussi allégrement brûler ce qu’il avait adoré et prendre le contre-pied de son passé, je me suis surpris à lui confier que, dans sa soixante-cinquième année et au moment de mourir, mon père, dont la vie entière fut un exemple d’athéisme, avait fait venir un prêtre; que je connaissais pas mal de libres-penseurs des banquets traditionnels du Vendredi-Saint qui en avaient fait autant; et que cela était probablement dû au fait qu’un certain âge de la vie était incompatible avec un certain standing intellectuel:


Qu’on est digne d’envie, Lorsqu’en perdant la force, on perd aussi la vie, Et qu’un long âge apprête, aux hommes généreux, au bout de leur carrière, un destin malheureux…

Arrivé là, j’ai tout de même réalisé que Louzon ne méritait pas cette insolence et rengainé mon stylo. Si je le reprenais aujourd’hui, sans doute atténuerais-je ma pensée, mais il me faudrait ajouter que, si une idée vaut par ceux qui la défendent, celle qu’il a pris fantaisie, à un des plus rationnels économistes de ce temps, de cautionner soudain, est condamnée sans appel par la misère des propos qui lui font écho.

Ce que je ferais en bénissant le hasard qui a voulu que Louzon ne soit que le père spirituel de la Révolution Prolétarienne et pas le président des États-Unis, par exemple. Parce que, dans ce cas, il se pourrait aussi que M. Acheson fût remplacé par un secrétaire d’U.D. des syndicats F.O. de la Loire-Inférieure et Mac Arthur par un secrétaire des Métaux de Pauillac.

Alors, il ne serait plus question de discuter avec M. Mallik: enfoncés jusqu’à l’os, les Coréens du Nord, Delenda Mao Tse Toungo, sac au dos pour Moscou et… nous serions tout de suite bons pour la riflette!

Il y a lieu de préciser que ce hasard n’est d’ailleurs que partiellement heureux: le conflit de Corée a été localisé comme il fallait le prévoir, l’affaire tourne court: les deux adversaires se retrancheront sur leurs positions respectives où, toutes griffes dehors, ils attendront la prochaine occasion, en continuant, non seulement à se méfier l’un de l’autre, mais encore à se menacer et à essayer des prises, l’un sur l’autre. Ce qui est magnifique, c’est qu’ils pourront se livrer à ce jeu en invoquant Louzon et ses fidèles, tous deux avec autant de pertinence. Les Russes brandiront son article et ses échos comme preuve indiscutable qu’ils sont menacés d’agression par les démocraties bourgeoises, encouragées en cela par un mouvement ouvrier perverti, et les autres, comme justification de leur politique intensive d’armement.

On demande un arbitre.

Le fond du problème

Un autre des fidèles de Louzon écrit:

J’approuve pleinement l’article de Louzon, ainsi que les commentaires dont il a entouré l’insertion des réponses qu’il a reçues. Je n’ai donc pas besoin d’envelopper cette approbation d’un long discours. Je me bornerai à constater combien peu de personnes savent voir et reconnaître la réalité et la vérité en ” réaliste “. Se gargariser de mots, s’exciter sur des textes et des motions, s’extasier ou s’indigner sur de savantes théories philosophiques leur paraît le fin du fin et fait très intellectuel. C’est du snobisme ou du rêve aussi dangereux l’un que l’autre au réveil. Mais combien y a-t-il de révolutionnaires et de pacifistes de ce genre? (J.-M. Deperrier, Révolution Prolétarienne, septembre 1950.)

Ici, nous sommes peut-être des snobs, des révolutionnaires et des pacifistes d’un genre assez méprisable, comme ce clairon de 4e classe ne nous l’envoie pas dire. Nous ne lui en demanderons pas moins si la conclusion à laquelle Louzon arrive en mai dernier (Etudes matérialistes), à savoir, la justification de la participation de la France à la guerre de Crimée — guerre juste, s’il vous plaît! — est autre chose que le résultat d’une spéculation intellectuelle, mal conduite par surcroît. Et si lui-même n’a pas l’impression qu’il se prononce uniquement sur le vu de textes triés sur le volet.

Car enfin, la réalité à laquelle on nous invite à nous cantonner et dont nous n’avons pas l’impression de nous écarter, la voici: Louzon condamne les Russes qui ont envahi la Corée du Sud, soi-disant pour y porter la liberté à la pointe de leurs baionnettes, mais il se range derrière les Américains qui leur ont fourni le prétexte en imposant à ladite Corée du Sud un gouvernement dont elle venait de dire qu’elle ne voulait pas et dont tout le monde s’accorde à écrire qu’il était quelque chose de plus abominable encore que la dictature de Franco.

Nous avouons humblement que cette logique nous échappe et que nous serions bien étonnés si elle n’échappait point aussi à un certain Louzon (Robert), qui partit jadis en Espagne, barbe blanche au vent, pour s’y battre, les armes à la main, dans le but d’y rétablir l’autorité du suffrage universel bafoué par Franco…

Nous autres, ” snobs, révolutionnaires et pacifistes de ce genre “, avec le peu de jugeote qui nous caractérise, nous nous bornons à condamner les Russes:

1. Parce que rien ne les désigne spécialement pour balayer devant la porte des autres;
2. Parce que le balais employé, qui est comme imbibé de pétrole et traîne des flammes, a déjà été voué à la réprobation de l’Éternité par Robespierre, en des termes que nous jugeons définitifs.

Et les Américains, parce qu’ils cherchent ce qui arrive.

En d’autres termes, nous sommes persuadés:

1. Qu’à un moment donné, le feu sera irrémédiablement mis aux poudres quelque part, si on ne procède pas à une répartition équitable des richesses libérées du globe entre les groupes humains et à de profondes réformes de structure à l’intérieur même de ces groupes;
2. Que la politique d’armement intensif, uniquement pratiquée pour échapper à ces mesures de justice sociale, consolide les positions communistes dans tous les E tats et crispe la Russie sur ses positions politiques comme jadis elle crispa l’Allemagne.

En conséquence de quoi, aucune politique ne peut avoir notre approbation, si elle ne se propose pas d’abord d’enlever aux Russes leurs prétextes et aux Américains, les moyens de leur arrogance.

Ceci me ramène à Émile Servan-Schreiber dont je voudrais encore dire un mot. J’ai interrompu la citation que je faisais de lui au moment où il prenait son élan pour conclure:

… parce que l’abondance aboutirait à la distribution gratuite, donc à un régime qui n’a jamais été essayé et qui est contraire aux instincts ataviques. L’homme est ainsi fait qu’il préfère risquer sa vie et ses biens pour détruire, sous prétexte de divergences idéologiques, ceux du voisin, que de partager avec lui, sans compensation financière, leur commune et surabondante production, ce qui est contraire à ses réflexes ancestraux. Il préfère se laisser retomber dans l’ornière habituelle de la guerre.

L’homme petit-bourgeois d’aujourd’hui, sans aucun doute. Mais l’homme bourgeois de 1830 et de 1848 qui réussit à reculer la guerre avec l’Allemagne jusqu’en 1870, contre un empire despotique et qui fonda la si imparfaite IIIe République, était tout de même indiscutablement beaucoup plus généreux que sa descendance abâtardie. Et l’homme tout court, qui vit de son travail et sait le prix de sa peine, est au-dessus de cette accusation qui affaiblit malencontreusement un article, par ailleurs d’une noble inspiration et d’une très haute portée.

Ces articles publiés par Paul Rassinier dans la revue Défense de l’Homme sont repris d’un site Internet censuré par la plupart des fournisseurs d’accès.

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Le déficit budgétaire

ou théorie de l’économie de guerre permanente

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par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’Homme, n. 26, novembre 1950, p. 13-17.

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Le budget de l’Etat est en déficit. Ce n’est pas une nouveauté. Depuis qu’il y a un budget, il y a un déficit. L’un ne va pas sans l’autre: les deux phénomènes sont indissociables jusque dans la notion qu’on en a. C’est un problème de structure économique du régime actuel, qui est posé depuis sa naissance et dont la solution ne se conçoit pas dans le cadre de son existence.

Sans doute, cette condamnation du budget national à un déficit de principe étonnera-t-elle. A première vue, elle s’inscrit en faux contre la vérité historique: au bon vieux temps du capitalisme libéral il ne semble pas que les budgets aient été déficitaires, ni avec un tel éclat, ni avec une telle régularité…

Sans doute aussi, paraîtra-t-elle formulée en des termes un peu trop catégoriques.

Elle n’en est pas moins sans appel.

D’une part, on ne sait généralement pas qu’avant 1914, l’équilibre n’était qu’apparent et qu’il était obtenu sans que l’opinion y voie autre chose que du feu par un procédé de comptabilisation que l’État était seul à employer et qui n’a rien de commun avec les règles de la comptabilité commune. De l’autre, dans leur grande majorité, les Français en sont encore à la théorie de l’économie familiale dont ils pensent qu’il n’est que de la transposer sur le plan national.

En réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées. Le salaire du père de famille ou du couple de travailleurs, s’il est variable sur le plan du pouvoir d’achat est cependant numériquement fixe. Et, pour douloureuse que soit l’opération étant donné le taux excessivement bas de ce salaire, il est tout de même relativement facile de faire cadrer les dépenses familiales avec les recettes. Dans le cas de l’État, les recettes sont variables numériquement et en pouvoir d’achat. Elles sont aussi fonction de ses dépenses, si paradoxal que cela puisse paraître. Enfin, elles sont fonction de la consommation, ce qui n’arrange pas les choses, parce que tout le monde, du dernier des administrés au plus éminent des administrateurs, croit dur comme fer qu’elles dépendent de la production.

L’objet de cet article est de montrer comment ces différents facteurs, jouant entre eux et répercutant leurs conséquences les uns sur les autres, nous précipitent assez harmonieusement et le plus simplement du monde, de déficit budgétaire en déficit budgétaire, c’est-à-dire de catastrophe financière en catastrophe financière et – au bout du fossé la culbute – dans la guerre.

Les ressources de l’État.

On peut, comme Bakounine, prétendre que l’État est une superstructure sociale parasitaire dont les classes dirigeantes ont fait un instrument d’asservissement des autres, et entreprendre une lutte systématique pour sa destruction. La suppression radicale de l’État entraîne évidemment la solution du problème de ses ressources. Mais alors, il faut s’engager résolument dans les voies de la décentralisation et du fédéralisme que Fourrier et Proudhon ont respectivement et successivement balisées en des termes auxquels le recul confère une remarquable précision.

Si, au contraire, on considère comme Marx que la vie en société est inséparable de la notion d’État et que celui-ci n’est nocif que parce qu’il est aux mains de l’adversaire, il faut entreprendre la lutte pour sa conquête. A en juger par ce qui s’est passé en Russie où l’État est finalement tombé dans des mains amies, on est plutôt porté à penser que cette théorie n’est pas très convaincante. Mais ce n’est pas la question. A partir du moment où on admet la nécessité de l’État, sous quelque régime que ce soit, il faut lui procurer des ressources.

Or, l’État est incapable de pourvoir lui-même à ses besoins. Il appartient à cette catégorie de facteurs sociaux qu’on nomme improductifs. Il en est même le ramassis et il les pousse à la prolifération avec un imperturbable esprit de système. Dès lors qu’il ne produit rien, il est bien obligé de prélever sur la production collective et c’est l’origine de l’impôt.

Dans une société rationnelle, ce prélèvement pourrait être équitable. Par exemple, on pourrait évaluer le revenu national, faire la part de l’État et répartir le reste selon les règles de la justice, entre tous les membres de la collectivité. Ce serait une solution. Elle serait relativement facile. En France, pour un revenu national évalué à 7.500 milliards de francs, les dépenses de l’État figurent au grand livre pour environ 1.850 milliards – comme on n’a pas discuté de la loi des vies et moyens, il est impossible de donner le chiffre exact – soit en gros, 20% au titre de l’année 1950. On aurait pu prendre ces 20% en bloc à la production ce qui aurait eu en outre l’avantage insigne d’entraîner ipso facto, la suppression radicale de tout un système fiscal – désuet, compliqué et qui empoisonne la vie publique – tout en rendant inutiles les neuf dixièmes au moins des agents qui ont la charge de le faire fonctionner.

Mais une société rationnelle ne serait plus capitaliste. Notre système fiscal protège en les masquant toutes les petites sources du profit individuel dans l’industrie et le commerce qui sont, comme on le sait, les deux mamelles du pouvoir. En le supprimant, on tue le profit, c’est-à-dire le régime. C’est pourquoi, bien que digne des temps où l’humanité vivait à tâtons, il perdure en dépit des plus pertinentes offensives du bon sens quelles que soient leur amplitude et leur fréquence.

Arrivera-t-on jamais à donner à la classe ouvrière qui fait les frais de cette non-opération une juste idée de ce qu’il lui en coûte?

L’impôt.

Il y a un engrenage des concessions. En suivant Marx de préférence à Bakounine sur le principe de l’État, dans sa majorité, le mouvement socialiste a cédé devant le capitalisme en matière d’inégalité sociale, état de fait auquel il a donné un garde vigilant et puissant. Par voie de conséquence, il a du céder aussi sur le principe de l’impôt.

Le prélèvement étant écarté dans la forme collective à la production même, du moins pouvait-il espérer, sous la forme individuelle, un mode de calcul et de perception des impôts qui tînt compte de la part du revenu national distribué à chacun et fût basé sur la règle de la proportionnalité. Il se berça de cette illusion, ce par quoi il fit seulement la preuve qu’il n’avait pas la moindre connaissance de la psychologie du pouvoir. Là encore, il fallut céder.

Trois quarts de siècles après ce débat historique mémorable, non seulement l’inégalité des conditions sociales subsiste aggravée, mais encore, l’impôt n’est pas proportionnel au revenu. Il se trouve même que ceux sur lesquels il pèse le plus lourdement sont ceux auxquels la société distribue le moins de revenu.

Ce résultat est obtenu par un artifice d’une très grande simplicité: on a créé deux sortes d’impôts, le direct et l’indirect. Résultat: en France, les dépenses de l’État sont couvertes dans la proportion d’un quart ou d’un cinquième par l’impôt direct proportionnellement au revenu et des trois quarts ou des quatre cinquièmes par les impôts indirects payés à part égale par le riche et par le pauvre. Je ne pense pas qu’il soit besoin de souligner pour les lecteurs de cette revue la criante injustice que constituent les impôts indirects qu’on subit en achetant le pain, le vin, la viande, le sel, les chaussures, les vêtements, etc., toutes choses dont l’ouvrier qui gagne 15.000 francs par mois, a autant de besoin que le parasite qui dispose de 50.000 ou de 100.000 fr. de rente par jour.

Malgré cette criante injustice, chaque fois que l’État est en déficit, c’est aux impôts indirects qu’il fait appel. Il y a près d’un demi-siècle, un homme d’État essaya de renverser la vapeur en augmentant la part de l’impôt direct de préférence parce que plus juste: Caillaux. Il y perdit jusqu’à son honneur d’homme… En 1924, le cartel des gauches essaya d’atteindre le revenu par le moyen de l’impôt sur le capital: quoique avec moins d’éclat, il échoua de même…

Tableau synoptique

J’ai déjà dit [note 1: Défense de l’Homme, n. 20 (mai 1950, p. 9)] que sur les 42 millions d’habitants que compte la France, il y avait approximativement 12 millions de salariés représentant 23 millions de personnes, 16 millions de paysans et 2 ou 3 millions de privilégiés de la fortune.

Aux premiers, on distribue 3.500 milliards de salaires qui sont entièrement dépensés — il n’y a plus d’épargne possible! — et qui subissent de ce fait une amputation de quelques 800 milliards au titre de l’impôt indirect ou de 200 à 250 milliards au titre de l’impôt direct.

Aux seconds, on ne distribue presque rien: ils se servent eux-mêmes sur leur propre production. Et, sur les 2.000 milliards dont ils disposent, on réussit à grand’peine à prélever 150 à 200 milliards pour les deux catégories d’impôts, parce qu’ils n’entrent que pour une faible part dans le circuit commercial.

Quant aux derniers, ils gardent par devers eux 2.000 milliards qu’ils ne consomment que dans la proportion de 50 à 60% ce qui ne les assujettit qu’à 200 milliards environ d’impôts indirects et 200 milliards d’impôts directs.

Il ressort de ceci que la moitié du revenu national, celle qui est distribuée aux gens qui travaillent, sous forme de salaire, supporte à elle seule les trois quarts des dépenses de l’Etat tandis que l’autre moitié, beaucoup moins nombreuse mais bien mieux nantie, n’en supporte que le quart.

Si on supprimait les impôts indirects et si on les remplaçait par un impôt sur le revenu, proportionnel et, dans certains cas progressif, la situation serait exactement renversée.

Mais alors, dites-moi, à qui et à quoi serviraient Enghien, Deauville, La Baule, Biarritz et la Riviéra?

Où le bât blesse.

Une réforme de la fiscalité dans ce sens que nous ne sommes, heureusement, plus seuls à préconiser, outre qu’elle constituerait une simplification et une mesure de justice sociale, comporterait un certain nombre d’autres avantages dont il serait bien difficile d’endiguer le développement en chaîne.

D’abord, sur le plan psychologique, elle dissiperait une équivoque: les commerçants – cette catégorie sociale d’improductifs par excellence – qui empoisonnent l’atmosphère en brandissant les feuilles d’impôt qu’ils reçoivent, seraient automatiquement condamnés au silence ou à convenir que Jaurès avait raison quand il prétendit, au début de ce siècle, dans un discours qui fit sensation, qu’ils ne payaient absolument pas d’impôts. Depuis ce discours qui leur prédisait en outre une mort sociale certaine parce qu’ils étaient coincés entre les entreprises tentaculaires du grand commerce et l’envahissement du mouvement coopératif, aucun membre de la représentation nationale n’a plus jamais interrompre leurs criailleries en leur faisant remarquer qu’ils incluaient leurs impôts dans le prix des articles qu’ils vendaient ce qui était une façon élégante de les faire payer à leurs clients. Aucun non plus ne leur a dit que le système des impôts indirects, pratiquement incontrôlable, avait élevé la fraude fiscale à la hauteur d’une institution, qu’ils étaient devenus les principaux bénéficiaires de ses menus avantages [note 2: Le commerçant ” avisé ” se rembourse plusieurs fois par la fraude, des sommes qu’il paie au titre de l’impôt direct.] et qu’il y avait là, une des raisons et non la moindre, du déficit budgétaire. Jaurès d’ailleurs, a eu tort de les prévenir: ils ont passé un accord avec le grand commerce et ils ont tué le mouvement coopératif, ce qui leur a permis de proliférer au delà de toute espérance.

Ensuite, la réforme permettrait de donner à l’opinion publique une satisfaction substantielle sous la forme de la suppression d’un nombre considérable de fonctionnaires dont chacun sait que le département des finances est celui qui en utilise proportionnellement le plus.

Enfin, écartant la fraude à peu près totalement, elle écarterait aussi certaines erreurs de calcul. Notamment, elle soustrairait automatiquement les rentrées d’impôt à leur caractère hypothétique en changeant à la fois leur base de calcul et le mode de perception.

Sur ce point, les discours des hommes d’État sont d’une ennuyeuse uniformité et d’un manque d’imagination déconcertant. Tout récemment, M. Petsche nous a informés que pour boucler le budget de 1950 il lui manquait encore 170 milliards sur les 300 dont il avait besoin il y a trois mois. En veine de confidences, il a ajouté que, pour boucler le budget de 1951, il lui faudrait en outre, 500 milliards de plus qu’en 1950. Naturellement, il nous a proposé son remède: augmenter la production.

Or l’expérience prouve que, depuis la libération, la production n’a cessé d’augmenter et le déficit parallèlement. Par principe, il n’en peut être autrement: l’essentiel de l’impôt étant perçu sur le volume de la consommation qui, elle, va sans cesse en diminuant de volume, l’augmentation de la production ne fait qu’augmenter le déficit budgétaire de l’intérêt des capitaux immobilisés dans des stocks qui ne s’écoulent pas.

Mais allez faire comprendre à un ministre des Finances qu’il ne suffit pas de produire mais qu’encore, il faut vendre ce qu’on produit!

Le renversement de la conjoncture.

Au bon vieux temps du capitalisme libéral, le problème de l’écoulement de la production ne se posait pas: plus la France produisait, plus elle écoulait. Il en était de même de tous les pays du vieux continent. Parce que les marchés extérieurs n’étaient pas saturés, le marché intérieur augmentait sans cesse ses possibilités d’achat. Il s’ensuivait une certaine stabilité financière dans une ambiance d’inégalité sociale pleine de promesses d’atténuation. Le budget de l’État, certes, était en déficit comme aujourd’hui et pour les mêmes raisons. Mais la balance commerciale était en notre faveur et la plus-value qu’elle apportait s’ajoutait à d’indiscutables possibilités d’épargne individuelle. Les emprunts étaient possibles eux aussi. L’État les contractait sans peine: il les comptabilisait en recettes et le déficit budgétaire s’en trouvait comblé. Ce tour de passe-passe se répétait annuellement dans l’euphorie d’une opinion qui ne prévoyait pas qu’un jour, non seulement elle ne pourrait plus prêter, mais encore qu’elle demanderait le remboursement des sommes qu’elle avait prêtées. Le capitalisme pensait pouvoir se permettre d’être libéral et il ne l’était que pour cette raison.

Aujourd’hui, les temps ont changé. Les marchés extérieurs sont saturés et nos acheteurs, notamment l’Amérique et même nos colonies, arrivés à maturité, sont à leur tour devenus vendeurs. Ils nous ont pris des clients: l’Asie, une partie de l’Afrique, l’Europe centrale. Il n’est pas jusqu’à la Russie qui n’ait abandonné notre marché et ne soit arrivé à en constituer un, – et quel! Le marché intérieur s’est saturé lui aussi, par voie de conséquence et dans la mesure où le pouvoir d’achat s’amenuisait. L’épargne a en partie disparu et avec elle les possibilités d’emprunt. De libéral, le capitalisme, condamné à se replier en ordre dispersé dans le cadre des frontières nationales, est devenu autarcique, mais, sauf en Allemagne, il n’en a pas pour autant changé ses méthodes. Encore convient-il d’ajouter qu’en Allemagne, il le fit de telle sorte sur le plan moral qu’il fournit aux autres groupes nationaux, ses rivaux, des raisons idéologiques de lui déclarer une guerre qu’ils cherchaient précisément à lui faire pour des raisons économiques.

Tant et si bien qu’en France, voici où nous en sommes:

1. Privé de l’Épargne et de l’emprunt, l’État ne peut plus dissimuler le déficit budgétaire;
2. Privé des marchés extérieurs, il ne peut plus écouler sa production que sur le marché intérieur;
3. L’écoulement sur le marché intérieur suppose l’augmentation de la part du revenu national attribuée à ceux qui le produisent et ne peut être pratiqué qu’en prenant sur le profit, à peine de s’enfermer définitivement dans le cycle infernal des salaires et des prix et d’accroître le déficit budgétaire;
4. Pour rendre à plein, cette mesure doit être accompagnée de la refonte complète du système fiscal dans ses principes et dans son mécanisme.

Mais cela, ce serait la mort du capitalisme. Or le capitalisme ne veut pas mourir.

Une économie de guerre.

Parce qu’il refuse de se réformer selon les règles de la justice sociale, le régime capitaliste se trouve donc coincé entre: le ralentissement de la production — ce qui n’est de nature à augmenter ni le volume de la consommation, ni par conséquent celui des impôts, et ce qui laisse entier le problème du déficit budgétaire tout en élevant le chômage, lui aussi, à la hauteur d’une institution — et la production d’une quantité industrielle de marchandises qu’il ne peut vendre ni sur les marchés extérieurs, ni sur le marché intérieur.

Ainsi, dans tous les États se trouve posé le problème de ce que d’aucuns appellent la distribution gratuite et qui n’est en réalité que l’éventualité de la suppression totale ou partielle du profit sous une autre qualification.

Mais, des deux termes de l’alternative dans laquelle le régime s’enferme, il en est un qui s’écarte de lui-même: le chômage qu’il ne peut supporter au delà d’une certaine limite. Il se trouve donc condamné à produire et tant qu’à faire que de produire, autant que ce soit de moyens susceptibles de lui assurer par la force la possibilité de conquérir de haute lutte sur les marchés extérieurs les sources de profit qui ne viennent pas naturellement à lui et qui peuvent, seules, compenser celles qu’il a perdues sur le marché intérieur.

Dans le désordre et la confusion qu’il entretient sciemment, malgré sa cécité et son imprévoyance à court terme dans un certain nombre de domaines, il y a une porte de sortie que le régime capitaliste s’est réservée de façon précise à plus ou moins long terme: la possibilité de changer à tout moment l’orientation de la production.

Avec une extrême rapidité et une remarquable souplesse, il vient de procéder à ce changement d’orientation: au lieu de construire des maisons, de fabriquer des machines agricoles, de confectionner des vêtements, etc., on construira des fortifications, on fabriquera des tanks, des armes, des munitions, on confectionnera des habits de soldats.

Cela, évidemment, ne peut pas non plus durer éternellement. Mais, dans le cadre de ses frontières nationales, chaque État a pris le soin de désigner un ennemi éventuel à son opinion publique et il serait bien rare qu’il n’ait pas réussi à la convaincre qu’il y a lieu d’utiliser toute cette production avant que la crise ne soit irrémédiable.

Et puis, si les avantages de l’opération sont incertains à échéance lointaine dans l’esprit des hommes de bonne volonté, dans celui de l’État, ils ne dépendent que d’une question de force qu’il se croit en mesure de résoudre favorablement et, dans l’immédiat, ils sont indiscutables:

1. Il n’en coûtera pour ainsi dire rien aux deux ou trois millions de privilégiés, maîtres de la production nationale, puisqu’on demandera aux impôts indirects de couvrir les dépenses occasionnées;
2. Pour une période plus ou moins longue, le budget de l’État y retrouvera un équilibre factice;
3. Sur le plan psychologique, on aura réussi une fois de plus ce tour de force qui consiste à obtenir de ceux auxquels on se propose de faire casser la gueule, non seulement la construction des outils au moyen desquels ils se l’entre-casseront, mais encore qu’ils les paient eux-mêmes, [ce qui ne peut manquer de faire la joie (ligne décalée dans le paragraphe suivant)] des amateurs de sadisme.

Au fait, il y a tellement longtemps qu’on n’a pas vu de têtes se promener au bout des piques dans les rues, que les tenants du régime, s’ils n’ont pas la nostalgie des incidents historiques de ce genre peuvent espérer qu’on ne les verra plus jamais.

Ces articles publiés par Paul Rassinier dans la revue Défense de l’Homme sont repris d’un site Internet censuré par la plupart des fournisseurs d’accès.

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