DDH-1951-05

INDEX

 

La Guerre et la Paix!

par Paul Rassinier

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Ce texte est un article de Paul Rassinier, qui fut  publié dans la revue Défense de l’homme, n· 32, mai 1951, p.13-20.

 

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Par un singulier paradoxe, le mouvement pacifiste, qui s’insère si remarquablement dans les tendances générales de l’homme vers le destin social que le dix-neuvième siècle semble lui avoir assigné, a toujours été très vulnérable, par conséquent très faible.

Les raisons en sont multiples. A coup sûr, la principale est que, ni en France, ni en aucun autre pays, personne n’a jamais réussi, ni à coordonner ses divers tronçons épars dans un même effort, ni à l’asseoir sur une doctrine solide et cohérente qui enfonçât ses racines non plus indolemment et au hasard des circonstances dans la matière spongieuse du sentimentalisme, mais vigoureusement et profondément dans les réalités économiques.

Nombreux cependant sont ceux qui l’ont tenté et notamment dans les années qui ont immédiatement précédé la dernière guerre: non seulement ils ont échoué mais encore, ils furent voués aux gémonies, à la fois par leurs ennemis et par leurs amis. Tout récemment, le Mouvement des Citoyens du Monde, lancé à la poursuite de l’Assemblée Constituante Mondiale s’est essoufflé puis effrité pour s’être obstiné à confondre la fin avec les moyens.

Par cette fâcheuse propension à se réfugier dans les généralités inaccessibles ou anodines et souvent les deux, le mouvement pacifiste s’est lui-même condamné à rester un état d’âme vivotant en marge de l’actualité et n’étendant que de superficielles et fragiles ramifications dans une opinion qui l’accueille “comme faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre ouvrait la bouche seulement…”

Résultat: deux guerres viennent de le prendre au dépourvu dont la seconde ne lui aura permis de sauver l’honneur qu’en renouvelant le geste antique des Sabines, c’est-à-dire en se jetant à découvert et en rase campagne, entre le belligérants déjà aux prises, ce par quoi il ne fit que s’exposer gratuitement aux coups de l’un et de l’autre, successivement ou simultanément. Henri Jeanson, notre Louis Lecoin et un certain nombre d’autres, savent le prix auquel ils ont payé cette manière de procéder…

Sous cet angle, c’est Sébastien Faure qui avait raison lorsqu’il écrivait:

“Je ne comprends pas que des militants pacifistes discutent interminablement sur ce qu’il faudra faire en cas de guerre. Il faut qu’on sache et qu’on dise qu’étudier et discuter l’action de masse en cas de guerre, c’est gaspiller sa salive et son encre en bavardages stériles. La propagande à faire, l’action à mener, la bataille à livrer, bref, tout l’effort à accomplir, doivent précéder l’ouverture des hostilités et non la suivre. C’est avant qu’il faut agir, parce que, après, il n’y aura rien à faire, rien, RIEN.”

Or, à la veille d’un troisième conflit, nous en sommes malheureusement encore là, l’expérience ne nous a rien appris.

 

Le premier pas.

 

Les quelques articles que j’ai publiés sur cette question dans cette revue et le sens des considérations d’ordre économique auxquelles je me livre habituellement m’ont mis en contact par correspondance avec la plupart de ces nombreux îlots disséminés à travers la France et qui, au prix des plus extraordinaires difficultés dans tous les ordres d’idées, font profession de pacifisme avec un courage et une persévérance que j’admire. Les uns publient une revue ronéotypée qui paraît quand elle peut, d’autres sortent un tract coûteux de temps à autre, etc. Le thème de leurs écrits est le célèbre aphorisme de Bertrand Russel: “Aucun des maux qu’on prétend éviter par la guerre n’est aussi grand que la guerre elle-même.” Ils le dissèquent, le retournent, le présentent sous toutes ses faces, en démontrent et re-démontrent à perte de vue le bien-fondé.

Plus loin, ils ne vont généralement pas. Aussi ne sont-ils qu’à peine écoutés et pas suivis: tout le monde sait aujourd’hui, pour en avoir subi la démonstration à deux reprises, que la guerre est le pire des maux. Ce que l’opinion attend, ce n’est pas qu’on établisse sur le plan spéculatif, une vérité à laquelle les faits ont si douloureusement donné le caractère d’une lapalissade, mais bien qu’on lui dise COMMENT on peut efficacement empêcher de se produire le phénomène contre lequel on s’insurge. Le POURQUOI des choses, c’était bon en 1900, quand les foules n’avaient d’autre idée de la guerre que celle qu’elles avaient acquise sur les bancs de l’école à travers les récits que des manuels scolaires outrageusement patriotards, revanchards et bellicistes faisaient des campagnes de Napoléon 1er et du petit incident de 1870. Depuis, l’Histoire a fait des pas de géant et il faut se mettre à son diapason en tenant compte que, si au début du siècle, seuls quelques vieux avaient vécu une guerre, il n’en est pas de même aujourd’hui où on peut considérer que, sur notre vieux continent, il n’est pas un être vivant qui ne garde le cuisant souvenir de deux ou, au minimum, d’une.

Sur le plan donc des suggestions à dessein d’éviter un nouveau drame, les petits brûlots auxquels je fais allusion sont muets. Si, par hasard, l’un d’entre eux se risque dans le domaine constructif il n’est pas rare qu’il prête à sourire: le même jour, j’ai reçu la liste complète des aliments dont il faut se garder comme de la peste si on ne veut pas voir la plus sanglante des guerres éclater entre la Russie et les E.U. et une poignée de tracts, démontrant péremptoirement que seule la prière pouvait être de quelque secours. Évidemment, il ne s’agit que de cas extrêmes, mais quand d’autres m’ont, à leur tour, adressé de longues proclamations qui faisaient, les unes de l’initiation sexuelle, les autres de l’objection de conscience, d’autres encore de la méthode Coué, des panacées universelles, je n’ai pas davantage été mis en confiance et j’imagine facilement que bon nombre de ceux qui les ont reçues ont eu les mêmes réactions que moi.

La réalité qu’il faut d’abord mettre en évidence, c’est que, dans un siècle où personne ne peut prétendre à l’universalité, toute action isolée dans laquelle chacun s’obstinant à ignorer son voisin a sa marotte ou son cheval de bataille, ne peut être que parcellaire et d’une portée limitée quand elle ne va pas à l’encontre du but qu’elle poursuit.

Ce premier pas étant fait, il faut rechercher les idées-forces susceptibles d’agréer dans un effort collectif efficace, tous les francs-tireurs du pacifisme.

 

Le pouvoir, voilà l’ennemi!

 

Ici, je crois que, de tous ceux qui ont écrit sur le sujet, Alain est celui qui l’a fait, à la fois avec le minimum de mots et le maximum de pertinence:

“Tout pouvoir aime la guerre, la cherche, l’annonce et la prolonge par un instinct sûr et par une prédilection qui lui rendent toute sagesse odieuse. Autrefois, je voulais conclure trop vite qu’il faut être assuré de la paix pour diminuer les pouvoirs. Maintenant, mieux instruit par l’expérience de l’esclave, je dis qu’il faut réduire énergiquement les pouvoirs de toutes espèces quels que soient les inconvénients secondaires, si on veux la paix.”

Tout est là, en effet.

Si on obtient une élévation sensible du standard de vie de la classe ouvrière, une meilleure répartition du revenu national, une réforme du régime des échanges, ou quoi que ce soit dans le sens de l’égalité en matière économique et sociale, on affaiblit le pouvoir et on diminue par là même les chances de guerre. Si, au contraire, les inégalités subsistent ou s’aggravent, on laisse ces chances en l’état ou on les augmente. Ce régime conçu pour l’exploitation de l’homme par l’homme, jusques et y compris par la guerre sociale et internationale, n’a qu’un talon d’Achille: le portefeuille des classes qui le dirigent. Sur le plan du pacifisme comme sur tous les autres, c’est donc là qu’il faut frapper. Tout le reste n’est que littérature et n’affaiblit en rien, ni moralement, ni matériellement, le pouvoir en la personne des classes qui le détiennent et ne constitue aucune entrave à leurs desseins.

Qu’on n’aille surtout pas croire qu’on puisse procéder dans l’ordre inverse et conquérir le pouvoir d’ABORD pour transformer le régime ENSUITE: depuis 1917, la Russie n’existe que comme un vivant reproche aux tenants de cette manière de voir que 1936 et les diverses expériences gouvernementales d’après la libération n’ont pas renfloué.

Pour avoir par trop méconnu ces vérités élémentaires auxquelles, sortant des limites de la bienséance et de la modestie, je me permets de donner un caractère absolu d’évidence dans la forme, nous avons subi la guerre, nous, les pacifistes, nous l’avons faite comme les autres à quelques courageuses exceptions près, nous sommes allés dans les camps de concentration de l’un ou l’autre des deux clans en présence, etc.

Et surtout, nous avons permis au régime de renaître de ses cendres.

Telle est, du moins, mon opinion personnelle.

 

Écueils.

 

De ce qui précède, il résulte que la meilleure arme dont la classe ouvrière puisse disposer pour affaiblir le pouvoir est un mouvement syndical puissant et solidement amarré à ses revendications, notamment à l’élévation de son niveau matériel de vie.

Las! Ici aussi nous sommes en 1951…

Le pouvoir a pressenti l’immense parti qu’il pouvait tirer du syndicalisme. En Russie, il a réussi à l’asservir complètement et à en faire le plus précieux auxiliaire de l’effroyable régime qu’il fait peser sur la classe ouvrière. En France et dans le monde occidental où les jeux de la dictature de classe sont plus subtils, il l’a divisé et chacune des équipes qui l’exercent tour à tour ou en collaboration, dispose d’un de ses tronçons dans lequel on discute de tout, en fonction, non plus des revendications ouvrières proprement dites, mais des crises ministérielles et des changements possibles ou probables d’équipe. La C.G.T. est inféodée au Parti communiste, la C.F.T.C. au M.R.P., le Parti socialiste dispose de F.O. et le R.P.F. de la C.T.I.

Le résultat le plus clair et le plus grave de cette situation est que toute prise de position sur des revendications est interdite à la classe ouvrière sous peine de se voir accuser par les uns de faire le jeu du Parti communiste si elle menace de passer à l’action, par les autres de faire celui du gaullisme et de toutes les entreprises factieuses si elle reste indifférente à son sort ou si elle s’en remet à ceux qui se sont improvisés ses mandants à la faveur de la désaffection générale et qui, moyennant d’honnêtes rétributions jouent les entremetteurs dans la coulisse. Il s’ensuit que les mesures proposées en fonction de considérations qui n’ont rien à voir avec la condition ouvrière, ne sont jamais prises qu’en fonction des besoins du pouvoir et des possibilités minimisées des classes qu’il représente. Naturellement, elles sont toujours des cotes mal taillées qui ne changent rien aux rapports économiques et sociaux. Nous en sommes au règne du courtier en compromis qui prolifère sur la résignation et le dégoût et qui résout tout sur le plan politique, c’est-à-dire dans l’ombre.

Cette disposition d’esprit a fait tache d’huile et le syndicalisme n’est pas sa seule victime: il est maintenant devenu impossible à un honnête homme de prendre position sur quelque problème que ce soit sans être accusé par les uns ou par les autres et très souvent par les deux, des plus noirs desseins. Les choses en elles-mêmes ont fini par perdre le caractère qu’elles tenaient d’elles-mêmes et par n’avoir plus d’importance qu’eu égard à ce qu’en pensent Staline ou Truman, Thorez ou de Gaulle, Bidault ou Jules Moch, Frachon ou Jouhaux.

Il n’est par exemple pas permis de protester contre l’arrestation de 2.500 personnes par 10.000 flics sur les Champs-Élysées, contre la guerre d’Indochine, la politique de réarmement, etc., autrement qu’en risquant l’accusation de stalinisme. Si, au contraire, vous vous avisez de prétendre que n’importe quel soudard russe pourrait venir se faire acclamer par le Parti communiste en plein Paris, qu’Ho Chi Minh agit pour le compte du nationalisme russe et Mao Tsé Toung itou, que la Pologne, la Tchécoslovaquie ou la Hongrie sont sous la botte, alors, vous devenez un valet de Truman. Ne touchez pas aux camps de concentration allemands autrement que pour avaliser ce qui en a été dit par leurs historiographes officiels, sans quoi vous réaliserez contre vous l’unanimité des quatre grands courants politiques agréés, reconnus et dûment estampillés: j’en sais quelque chose. Et si vous vous déclarez pacifiste intégral, ce sera le comble…

Eh bien non!

Il faut en finir avec ces procédés de discussion qui condamnent tout le monde au silence et à l’inaction et qui font successivement le lit, non pas de tous les imposteurs car ils sont toujours les mêmes, mais de toutes les impostures.

Je réclame pour moi-même le droit de rechercher ma vérité et de la dire sans me soucier de savoir si Truman ou Staline et leurs hommes liges respectifs dans cette partie du monde y trouvent ou non leur compte.

Ce problème se pose d’ailleurs dans les mêmes termes devant la conscience de tous les pacifistes: s’ils ne réagissent pas collectivement contre la prétention qu’on a de les enfermer dans l’alternative Truman-Staline; s’ils ne mettent pas rapidement au point l’ensemble des règles de propagande et d’action par lesquelles ils entendent affaiblir le pouvoir, partout où ils se trouvent, indépendamment de toutes autres considérations; s’ils ne réussissent pas à accréditer dans l’opinion que l’ennemi du dehors n’existe que dans la mesure où celui du dedans l’a créé pour ses besoins, que les notions d’agresseur, de légitimité de la guerre défensive, de force au service du droit, etc., ne s’entendent que parce qu’elles prennent pour unité d’appréciation d’autres notions tout aussi superficielles comme le Nation, la Patrie, l’État, la Famille, la Démocratie purement formelle, etc., il leur sera de nouveau impossible de faire prévaloir une solution humaine sur le plan humain quand les événements seront là.

Parce que tous ces éléments n’ont pas encore été intégrés dans la doctrine et dans le dispositif d’action de l’ensemble des pacifistes, il leur est, maintenant déjà, impossible de produire une interprétation valable des événements de Corée.

Et pourtant!

Les événements de Corée.

 

S’il ne peut être question de les faire intervenir par le menu dans ce raisonnement, du moins est-il indispensable d’en dégager les quelques idées qui paraissent déjà destinées à être un jour communément admises en ce qui concerne leurs causes et le cours qu’ils ont suivi. Il ne sera, par ailleurs, pas inutile de se livrer à quelques supputations — évidement gratuites! — sur leur développement ultérieur et le comportement qu’il commandera selon le cas.

Seuls les esprits bornés et les profiteurs du drame — à mon encontre: cela fait déjà pas mal de monde hélas! — s’obstinent encore à ne pas admettre que la guerre de Corée n’est que le premier “incident” militaire de la lutte que, depuis la Libération, se livrent:

— Le bloc atlantique poussé par la nécessité de garder ou de conquérir des débouchés à l’énorme quantité de richesses libérées qu’il s’entête à ne pas distribuer, dans la mesure de leurs besoins, à ceux qui les produisent dans son sein;

— et le bloc soviétique poussé par la nécessité contraire dans laquelle il se trouve d’obtenir que lui soient concédées les matières premières indispensables à son essor industriel.

En d’autres termes, les États-Unis ont besoin de vendre et la Russie d’acheter — ou tout au moins, dans chacun de deux blocs, les classes qui les dirigent. Sur le plan du bon sens populaire, le problème est facilement soluble: que les Américanos-Européens vendent aux Russes, que les seconds achètent aux premiers et tout sera dit. Évidemment, mais c’est précisément là que l’affaire se complique.

Par principe, les Américains hésitent à vendre aux Russes: la peur de consolider leur régime et de le porter, petit à petit, à un tel degré de développement économique, qu’il sera impossible de l’empêcher de gagner toute la planète. Alors, ils préfèrent, ou détruire leurs “surplus” ou les donner gratuitement — plan Marshall — aux ennemis des Russes. Parallèlement ils proclament qu’ils accepteraient sous certaines conditions:

— de prix pour garantir le profit de la classe au pouvoir;

— de limitation des zones d’influence pour se protéger contre la subversion, — de zones d’influence aux frontières desquelles un nombre impressionnant de soldats armés jusqu’aux dents monteraient une garde vigilante.

Naturellement, les Russes n’acceptent pas ces conditions, ni de prix parce que leur économie n’est pas en état de les supporter, ni de limitation de zones d’influence parce qu’elles leur feraient une situation défavorisée, les Américains ayant la prétention de se réserver le contrôle commercial des trois quarts au moins de la surface du globe.

Tel est le fond du problème et sur ce fond, le devoir des pacifistes est clair: de ce côté-ci du rideau de fer, obliger les classes dirigeantes à vendre aux Russes à des prix abordables et sans autre condition, tout ce qui n’est pas nécessaire pour porter à un niveau décent le standing de la classe ouvrière. Je suppose que Gaston Lacarce pensait à cela lorsqu’il écrivait en tête du remarquable article qu’on a pu lire dans un des derniers numéros de cette revue: “Le syndicalisme doit contribuer encore à sauver le monde.” Car, ici, tout est du ressort du syndicalisme — d’un syndicalisme qui aurait conscience de son rôle, qui saurait ce qu’il veut et où il doit aller… Si une action parallèle pouvait naître de l’autre côté du rideau de fer dans le dessein d’obliger la classe des bureaucrates à acheter aux Américains à n’importe quel prix, plutôt que de s’en remettre à la fortune des armes, il n’en vaudrait que mieux, mais… Il faut, en tout cas se pénétrer de cette idée que, de toutes façons, les victoires que nous remporterons contre nos propres exploiteurs, sont notre seule chance de voir cette action naître un jour là-bas. Ceci est élémentaire.

Où l’affaire se corse, c’est dans l’accomplissement de ce devoir. Pour clair qu’il soit, il n’en est pas moins délicat: les pacifistes mêlés à l’action de classe ne pourront en effet pas esquiver, chemin faisant, une prise de position nette et catégorique en ce qui concerne les responsabilités d’une situation dont la guerre de Corée n’est qu’un des éléments caractéristiques.

Voici donc comment je vois les choses.

 

L’Histoire et le moment historique.

 

On peut évidemment limiter l’investigation aux événements de Corée, les isoler du reste dans l’espace et dans le temps, et dire: “En juin 1950, les Coréens du Nord inspirés par Staline ont envahi la Corée du Sud, ils sont donc les agresseurs et ils ont pris la responsabilité totale de déclencher une guerre dans laquelle l’O.N.U. n’intervient que pour rétablir une situation de droit résultant d’une convention par traité.”

Sur le plan du moment historique, cette thèse qui a du reste la faveur de l’opinion n’est pas discutable.

Mais on peut à l’inverse: “La convention par traité dont il est question, établie sans consultation du peuple coréen et probablement contre son gré, n’est que la résultante d’un rapport de force entre les deux parties en cause, elle consacre une situation de fait et non une situation de droit, ce qui lui enlève toute valeur morale, et, comme ce sont les plus forts, c’est-à-dire les États majoritaires sur le plan des délibérations à l’O.N.U. et sur celui des armes dans le clan des “vainqueurs” qui l’ont imposée, toute la responsabilité leur en incombe unilatéralement.”

Cette thèse non plus n’est pas discutable dans sa pertinence, mais, pas plus que l’autre elle ne s’élève au-dessus du moment historique.

On pourrait ainsi remonter le cours de l’Histoire de moment historique en moment historique et, passant par une suite de responsabilités unilatérales qui se contredisent, établir que le problème ainsi posé est sans issue.

Fort heureusement, on en peut transposer les données dans l’espace et dans le temps, ce qui est la seule façon de le dégager de l’argutie et de lui donner quelque signification.

Dans l’espace, on arrive à ceci:

Pour un nombre sensiblement égal d’habitants, les occidentaux et les orientaux disposent du contrôle des richesses libérées du globe dans les proportions approchantes suivantes: 4/5 aux premiers, 1/5 aux seconds. Il ne saurait être question de soutenir que cette répartition est juste, ni que les occidentaux n’en sont pas les seuls responsables. A vouloir à toute force maintenir le statut quo pour de misérables raisons de profit, en même temps qu’ils obligeaient la République de Weimar à céder la place à Hitler, les dits occidentaux permettaient à une clique de pseudo-communistes, de détourner la Révolution russe de son sens et de lui donner l’horrible figure que nous lui connaissons aujourd’hui. Tout ceci indépendamment des réserves qu’on peut faire relativement à la conduite des opérations sur le plan diplomatique car, de même qu’ils s’étaient révélés d’une extraordinaire faiblesse en ce domaine devant les entreprises du national-socialisme, de même ils perdent coup sur coup la face devant celles du bolchévisme en Corée: le franchissement du 38· parallèle par le butor MacArthur, les résultats du vote condamnant la Chine comme agresseur, la position prise par le pandit Nehru et les pays arabes, les hésitations de la France et de l’Angleterre, etc., sont autant de cuisants échecs — pas volés! — et démontrent que la diplomatie russe a réussi à dissocier la coalition adverse en excipant de son droit incontestable à une plus équitable répartition des richesses.

Le malheur veut — hélas! — que pour conquérir leur part, les Russes emploient les mêmes moyens que les autres pour la leur refuser et que, s’ils y arrivaient, tout permette d’affirmer, premièrement qu’ils ne s’en satisferaient pas, deuxièmement qu’ils en feraient le même usage sur le plan de la distribution interne.

Ici, nous entrons dans le temps et abordons à l’Histoire.

Ce fut un enfantillage de laisser s’accréditer cette légende selon laquelle il y aurait d’un côté des capitalistes et de l’autre des hommes en train de placer un sixième du globe sur les voies qui conduisent au communisme: le capitalisme est UN et, sous des formes variées ou simplement nuancées, il étend sa domination sur toute la surface du globe. Il est seulement compartimenté politiquement parlant, et ceci est à l’origine des antagonismes économiques entre ses divers compartiments ou États. Libéral en Amérique, il l’est un peu moins en France, un peu moins encore en Angleterre, un peu moins toujours en Allemagne, en Italie et dans l’Europe balkanique, jusqu’à devenir la plus odieuse des dictatures en Espagne et en Argentine, en Russie et en Chine. Cette dégradation du moins au plus mauvais suit la courbe des possibilités techniques de libération des richesses du globe par le travail dont la conséquence est une situation plus ou moins favorable sur le marché mondial. Force est bien de reconnaître que partout les formes de la propriété, le mode de production, de circulation et de distribution des richesses, l’accumulation par le profit, les institutions, etc., sont exactement semblables dans le principe et reposent sur la division des sociétés en classes et le recours à la guerre sociale ou internationale. A l’échelle mondiale, l’homme qui bénéficie de l’erreur de Marx quant à l’État ou au régime transitoire et à la dictature du prolétariat, exploite l’homme qui en pâtit. Que cette exploitation soit plus ou moins supportable n’est pas discutable, mais elle n’en est pas moins une exploitation et pas moins condamnable.

Il y a seulement une Histoire du capitalisme lequel, comme la terre et comme l’humanité, a passé par différents âges: l’expérience a prouvé qu’à son âge bolchévique — et russe par accident — l’homme était le plus malheureux, et ceci élève les responsabilités des disciples de Marx, de Lénine et de Staline au même degré que celle des disciples plus ou moins attardés de M. de Malestroit.

Avec cette circonstance aggravante qu’ayant trahi notre foi, après avoir condamné le mouvement ouvrier à passer de l’offensive à la défensive dans tous les pays du monde, ils ont fini par le jeter dans la plus tragique des impasses.

Dès lors, quel choix est possible?

 

Supputations.

 

Il reste à essayer de se représenter le cours que peuvent prendre les événements à partir du point où ils en sont. Si le bon sens populaire devenait subitement le code du parfait chef de peuple, tout rentrerait dans l’ordre comme par enchantement: de part et d’autre du 38· parallèle, Américains et Soviétiques feraient marche arrière et réintégreraient leurs pays d’origine, laissant au peuple coréen le soin de prendre en mains ses propres affaires.

Mais alors, imaginez la catastrophe économique qu’une telle décision constituerait pour chacun des deux blocs en présence.

Pour les États-Unis dont tous les entrepôts sont pleins à craquer d’une inimaginable quantité de richesses qu’ils ne veulent ni vendre aux seuls acheteurs possibles, ni distribuer intégralement à ceux qui les produisent, cela équivaudrait à renoncer au profit et à condamner à mort leur classe dirigeante en tant que telle.

Pour les Russo-Asiates, ce serait consentir à une situation d’infériorité économique, au ralentissement dans le processus de développement industriel qui, faute des matières indispensables en serait la conséquence, aux remous sociaux qui en résulteraient, à un changement probable de régime.

Il est clair que ni la bureaucratie stalinienne, ni la bourgeoisie occidentale ne peuvent s’en remettre à des solutions de ce genre.

D’autre part, le conflit coréen est trop limité, à la fois pour permettre au bloc atlantique d’écouler tous ses trop pleins artificiels et aux Russo-Asiates de mettre la main sur des quantités suffisantes de matières premières.

Deux solutions sont donc possibles:

— ou bien la Chine de Mao Tsé Toung se dissociera de la Russie et l’immense marché qu’elle constitue pourra jouer pendant un certain temps le rôle de soupape de sécurité pour la production atlantique, mais les Russes se jetteront sur l’Europe occidentale pour faire compensation et échapper à l’asphyxie, et ce sera la guerre;

— ou bien cette dissociation est exclue, mais, dans ce cas, toute l’Asie finira par entrer de gré ou de force dans le bloc soviétique et ce sera encore la guerre — une guerre dès le début de laquelle l’Europe occidentale ne pourra pas davantage échapper à l’invasion.

Dans les deux cas, le résultat sera le même et ce n’est qu’une question de temps.

Dès lors, la dernière question qui puisse se poser aux yeux des pacifistes fermement décidés à aller jusqu’au bout de leur logique et à laquelle ils doivent dès maintenant répondre est de savoir quelle attitude ils recommanderaient s’ils ne réussissaient pas à affaiblir assez le pouvoir pour l’empêcher de nous jeter dans l’aventure à corps perdu, si la guerre arrivait néanmoins et si un jour ils se trouvaient comme tout pousse à le redouter, en présence des armées en marche, entrant musique en tête dans la dernière farandole de ce bal macabre.

A ce propos, Alfred Rosmer a rappelé quelque part qu’à Trotsky qui lui posait la question dans les mêmes termes au sujet de la guerre de 1914, le socialiste belge Huysmans, alors pacifiste intégral, répondit aux environs de 1913:

“Ce que nous ferons si la guerre éclate néanmoins entre la France et l’Allemagne et si les armées allemandes manifestaient l’intention de passer par la Belgique pour se porter à la rencontre de leurs adversaires? Mais… un petit couloir pour les laisser passer!”

Évidemment ce n’était qu’une boutade: Huysmans voulait seulement dire qu’à ses yeux, l’invasion valait mieux que la guerre.

Et il avait raison.

Dans le cas qui nous occupe, il ne s’agit pas seulement d’une invasion, mais d’une double invasion. Car s’il est vain d’espérer que, dans le drame qui se prépare, des pays qui peuvent constituer soit un débouché pour l’économie américaine, soit une source de matières premières pour les Russes, soit des positions stratégiques pour les deux, puissent être respectés dans leur intégrité territoriale par les belligérants, il l’est aussi de penser que, destinés à être envahis par les uns nous ne le sommes pas à être reconquis par les autres.

Coréens de la farce de toutes façons, quelle peut alors être la valeur de notre participation hormis aggraver le désastre sur le plan matériel et perdre l’honneur sur le plan moral en l’accordant?

 

Les pacifistes par le biais.

 

Ces considérations sont à l’origine d’un courant de pensée qui s’est plus particulièrement développé au cours des trois derniers mois: le neutralisme qui, ne s’embarrassant d’aucuns principes doctrinaux les a directement et uniquement rattachés aux rapports des forces en présence.

La piètre diplomatie des Occidentaux a mieux mis en évidence encore que, hormis dans le domaine de la bombe atomique, les Orientaux étaient infiniment supérieurs sur le plan militaire. Ils ont en effet à leur disposition un inépuisable réservoir d’hommes, un matériel techniquement aussi poussé que celui des Américains mais beaucoup plus important, une organisation défensive mieux étudiée, mieux entraînée, plus cohérente et, par rapport aux points névralgiques possibles ou probables, ils occupent une position stratégique beaucoup plus favorable.

Ceci n’a échappé à personne dans les officines où l’on s’occupe, soit d’entretenir le moral, soit de mettre en place le dispositif idéologique de combat, et y a semé le désarroi. En politique, la France est le pays du marécage, Robespierre l’avait déjà fort bien discerné: s’il y a des gens qui définissent leur attitude par référence à des principes, plus nombreux sont ceux qui pratiquent la politique des résultats, volent au secours de la victoire, sont collaborateurs sous l’occupation et résistants à la Libération. Surtout — hélas! — parmi les leaders intéressés de l’opinion…

Or, les résultats obtenus en Corée par les Américains ne sont de toute évidence pas encourageants.

S’ils n’avaient eu d’effets que sur les bateleurs auxquels je fais allusion (Beuve-Méry dit Syrius [Sirius], du Monde, par exemple) il n’y aurait pas de quoi s’en féliciter. Mais et c’est en ceci qu’ils sont intéressants, ils ont aussi détourné des gens de cape et d’épée, toute cette partie saine de l’opinion qui croyait très sincèrement qu’il était possible d’influencer Staline, de l’intimider et de le faire reculer — en dépit que la même méthode ait lamentablement échoué avec Hitler! — et qui sont maintenant convaincus que la politique de force conduit sûrement à la guerre, par le canal de la misère et de la dictature de classe.

Par un effort concerté et méthodique, il serait, je crois, relativement facile de les amener à faire le tout petit pas qui les conduirait du neutralisme ou pacifisme d’opportunité au pacifisme de principe.

Ils ont réfléchi, ils se sont interrogés et tout permet de supposer qu’ils sont disponibles pour cette idée selon laquelle la seule chance de salut du monde réside dans une transformation profonde de sa structure économique.

Et, bien que nourrissant un certain nombre d’illusions quant aux possibilités de tenir à l’écart du conflit un pays qui serait de quelque utilité stratégique ou économique pour les adversaires en présence, leur comportement étant identique au nôtre, ils peuvent très efficacement renforcer notre propagande et notre action.

Ce qui n’est pas négligeable si nous voulons bien réaliser que nous sommes nous aussi contraints de pratiquer dans une très grande mesure, la politique des résultats.

 

Et maintenant?

 

Le terrain étant ainsi déblayé et l’opinion prévenue sur le sens possible de l’action pacifiste, il importe de passer à la partie constructive du débat, c’est-à-dire à l’examen des formes et des moyens.

Notre première préoccupation doit être de rassembler dans un exposé succinct et catégorique qui pourrait servir de programme d’action immédiate, toutes les idées dont la propagation et la mise en pratique seraient de nature à affaiblir notablement le pouvoir. Dans ce sens, la tendance dite de l’Ecole émancipée au sein de la Fédération de l’éducation nationale a fait le premier effort sérieux, en présentant, au dernier congrès de cette fédération, une motion qu’il est de notre devoir de populariser au maximum.

La seconde doit consister à agglomérer dans un mouvement solide tous ceux qui se rallieront à ces idées. Ici, c’est encore un membre de l’Enseignement, le secrétaire-adjoint du Syndicat National des Instituteurs de la Dordogne, Cousteil, qui vient d’adresser au bureau de sa fédération nationale, une lettre qu’on mit au panier, mais qu’il a quand même trouvé le moyen de rendre publique:

 

“Que l’on rassemble, dit-il notamment, toutes les fractions de la gauche française, que l’on prenne contact avec tous ceux qui peuvent nous comprendre, et ils sont nombreux, avec tous ceux qui ont adhéré aux Citoyens du Monde, avec les libres penseurs, les libertaires, les socialistes authentiques, le Mouvement de Libération du Peuple, les chrétiens de gauche et cette foule de petites organisations étouffées par les moyens des grands mouvements.

 

Ce front humain constitué pourra établir des relations internationales avec toute la gauche européenne, le Congrès des Peuples et les pays asiatiques groupés autour de l’Inde qui a joué un si grand rôle ces derniers jours.”

 

( Ecole émancipée, 20 janvier 1951.)

Depuis un certain temps, Le Libertaire et la Fédération anarchiste poursuivent le même but sous les espèces de la constitution du Troisième front révolutionnaire.

Là est la voie.

Mais je suis pour LE FRONT HUMAIN qui sonne mieux et qui tient de son caractère plus universaliste une plus grande puissance d’attraction.

De toutes façons, il faut sauter sur l’idée, et la pousser activement dans le champ des réalisations pratiques: quand nous n’en serons plus qu’au baptême, les parrains auront tôt fait de se mettre d’accord sur le nom.

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Le même numéro comportait en page 48 le placard suivant:

 

JUSTICE EST FAITE!

 

 

Les associations de déportés et de résistants qui avaient assigné notre ami Paul Rassinier en 3 millions de dommages et intérêts, en saisie et en destruction de son ouvrage Le Mensonge d’Ulysse, ont été déboutées et condamnées aux dépens par le tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse.

Le moindre commentaire serait trop cruel pour ceux qui avaient monté ce procès ridicule.

Le Mensonge d’Ulysse a donc droit de cité.

La première édition étant épuisée, une seconde est en cours, qui paraîtra incessamment. Vous pouvez dès maintenant retenir votre exemplaire chez votre libraire habituel ou chez l’auteur, à Mâcon, C.C.P. Lyon 724-98. Franco: 400 francs.

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