Quand la terre renie les siens

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Deux versions manuscrites du texte transcrit ci-dessous (comportant des différences peu significatives) ont été conservées par Paul Rassinier dans un dossier de ses archives qui réunit un certain nombre d’articles sous la forme de coupures de presse.

Nous n’avons pas trouvé trace de sa publication et la conservation de deux copies plaide pour son caractère inédit.

L’importance du rapport à la terre et les blessures de son arrachement à la vie simple et rude de son enfance, rendues plus vives encore par l’histoire familiale, ne sont pas des thèmes habituels sous la plume d’un auteur qui s’est toujours imposé une grande réserve quant à ses propres sentiments.

Il est significatif que l’évocation de la nature et des conditions de la vie paysanne soit justement teintée chez Rassinier d’un sentimentalisme qu’on ne rencontre sous sa plume qu’à la rare évocation des ses amitiés vraies.

On pourrait même y lire un aveu et une élucidation de la distance qui le sépare des intellectuels socialistes de son temps, de la relativité de son adhésion à un quelconque planisme et de sa méfiance instinctive à l’égard des conventions de l’urbanité.

Quand la terre renie les siens

Un aspect méconnu de la désertion des campagnes

Mes grands-parents maternels exploitaient huit hectares de terre bien à eux. Ils avaient huit bêtes à l’étable et, au logis, trois enfants dont deux filles. Quelques poules dont ils vendaient tous les œufs et qu’ils mangeaient, de ci, de là, au tour de vieillesse ; deux ou trois lapins qui agrémentaient le menu des grands jours, une truie et un porc constamment à l’engrais. Une chenevière, trois brebis et une minuscule oseraie.

C’était vers 1880.

Ma mère m’a souvent conté sa jeunesse qui fut heureuse certes mais modeste et pauvre. En septembre-octobre, on encavait les provisions pour l’hiver : des pommes de terre en suffisance pour cinq personnes dont elles constituaient l’aliment essentiel, un tonneau de choucroute, des raves, des carottes et quelques autres légumes qu’on s’évertuait à conserver frais le plus longtemps possible. Au grenier, on montait, en même temps que les semences de printemps, la farine provenant du blé que mon grand-père avait fait moudre au moulin du village, – car ma grand-mère boulangeait elle-même tous les quinze jours le pain de la maisonnée – le son correspondant pour les porcs et des fruits secs et verts pour les repas du vendredi et les goûters des enfants. Le surplus des produits de la ferme, vendu, représentait quelques louis d’or – cinq, six, sept aux bonnes années, jamais dix – qu’on serrait précieusement sous la pile de draps de la grande armoire dans la chambre conjugale. À la Toussaint, on tuait un porc dont on mangeait le boudin en buvant le dernier verre de vin qui devait, en principe, paraître sur la table dans l’année. Et on s’enfonçait tranquillement dans l’hiver.

Pendant l’hiver, les jours se succédaient, ressemblant aux jours. Les enfants allaient à l’école, les deux filles chez la Sœur et le gars, mon oncle, chez le maître laïc nouvellement installé. Ma grand-mère entrait dans le rôle d’une maîtresse de maison dont la grande préoccupation était l’agencement économique, harmonieux et varié des menus. Au repas de midi, on servait tout doucement le porc en ayant bien soin de le faire durer jusqu’à Pâques : deux fois par semaine. Les jambons étaient affectés aux fêtes de Noël, du Mardi-gras et de Pâques. On les mangeait avec deux doigts de vin, quand il en restait dans le tonneau et en compagnie de quelque parent dont c’était le tour d’être exceptionnellement invité. Le vendredi, jour maigre, quartiers de pommes ou de poires avec des nouilles dont ma grand-mère disait avec orgueil qu’elle avait le secret. Le dimanche, bouilli de bœuf, quelque fois la poule qui menaçait de ne pas survivre à l’hiver. Les autres jours, les restes. Mais on tapait vigoureusement dans les légumes et le pain de ménage. Les repas du soir donnaient beaucoup moins de souci : café au lait avec pommes de terre en robe de chambre.

On ne dépensait d’argent que pour le café, le sucre, l’huile et le savon. Outre ces modiques dépenses, il ne sortait de la maison sous la neige que la fumée. Les habits, on les taillait soi-même dans la toile que, chaque hiver, les Savoyards venaient faire avec le lin et le chanvre de la chenevière. Mon grand-père faisait les sabots qui servaient de chaussures à tout le monde ou bien il les échangeait au sabotier du village qui était en même temps vannier contre des paniers qu’il tirait de son oseraie et à la confection desquels il occupait les longues soirées d’hiver. Les lainages, ma grand-mère les filait et les tricotait elle-même dans la laine des brebis.

On s’apercevait chaque année que l’hiver était près de finir quand,à fin février, mon grand-père prenait sa cognée et s’en allait couper sur ses terres le bois nécessaire à l’hiver suivant. Dans le même temps ou à peu près, ma grand-mère remarquait que les provisions baissaient dans la cave. Alors, elle s’endimanchait, partait à pied à la ville, y commandait la pièce de vin nécessaire aux travaux de l’été et s’en revenait le soir avec une charge de légumes secs pour permettre la soudure avec la saison nouvelle. Parfois, quand l’année avait été bonne, elle emmenait avec elle ses trois enfants auxquels elle achetait soir une paire de souliers, soit une robe ou un pantalon, soit une casquette ou des chapeaux pour marquer dignement les fêtes de Pâques car elle avait sa fierté. Si l’année avait été excessivement bonne, elle poussait le luxe jusqu’à rapporter une blouse, un pardessus ou un pantalon de droguet à mon grand-père. Jamais elle n’acheta rien pour elle.

La veille de Pâques, on tuait un autre porc qui, joint à la pièce de vin, constituait la réserve des forces avec laquelle on affrontait crânement la fenaison, la moisson et la récolte des pommes de terre, des choux et des autres légumes.

À ce régime, en cinquante neuf ans de mariage, mes grands-parents maternels ont amassé, tout en conservant la ferme telle qu’on la leur a transmise, une fortune de cent louis d’or que la guerre de 1914 a transformés en un papier dont vous savez la valeur. Et encore, ce fut un miracle, car, en 1894, la sécheresse mangea le bénéfice de dis années et, en 1897, il avait fallu refaire presque complètement la grangerie ce qui nécessita, chez le notaire, un emprunt de quatre mille francs qu’on mit dix ans à rembourser, intérêts compris, en se tuant au travail et en vendant des bêtes.

*

Du côté paternel, on était un peu plus aisé. Le grand-père de mon grand-père – dont je raconterai quelque jour la merveilleuse histoire – était un officier des armées de Napoléon 1er que la Restauration mit, dans la force de l’âge, en demi-solde au taux de quarante francs par mois. Comme il y avait de la terre à ses souliers, il vint s’établir fermier dans un petit village, dont au bout de trente années de retraite dorée, il possédait le quart des maisons et le gros dixième de terres : les quarante francs mensuels avaient fait boule de neige. C’est ce qui explique qu’après de nombreux partages entre de nombreux petits-enfants, mes grands-parents paternels exploitaient encore vingt-trois hectares de terre et avaient vingt bêtes à l’étable. Ils possédaient en outre des lapins, des poules, des moutons, des chèvres. L’oseraie et la chenevrière étaient plus grands, la porcherie et le fumoir mieux achalandés.

Mais ils avaient cinq enfants, – quatre garçons et une fille.

De surcroît, le malheur a voulu que mon grand-père mourût jeune, l’aîné des enfants, mon père, ayant à peine dix-neuf ans, et la fille, la toute dernière, seulement huit ans. Les longues années de service militaire qui étaient de rigueur à l’époque s’en mêlant, ma grand-mère eut un mal de chien à sauver la ferme à peu près intégralement.

Je ne raconterai pas la vie telle qu’on la vivait chez mes grands-parents paternels : mon père et ma mère sont originaires, sinon du même village, du moins de la même paroisse et leur jeunesse se passa dans des conditions à peu près identiques, économiquement et socialement parlant. Familialement aussi, à un deuil près.

Mais, maintenant que vous savez tout, faites vous-même les partages…

En 1905, quand mon père et ma mère fondèrent un foyer, ils purent mettre en commun huit hectares de terre, sept bêtes, un lit, une armoire et trois louis d’or dont un fut gravement endommagé par le curé et les amis le jour même du mariage, un autre consacré à des frais très sommaires d’installation dans une maison qui ne leur appartenait pas, et, le troisième, précieusement mis de côté à toutes fins utiles.

C’était tout ce que leurs parents avaient pu faire pour eux et c’était énorme.

Où je veux en venir ? À ceci : mon père et ma mère eurent trois enfants, trois garçons.

*

Dès le premier jour de leur vie en commun, mes parents se sont aperçus avec terreur qu’ils ne pourraient pas vivre dans la même atmosphère de tranquillité pastorale qui fit le bonheur de leurs parents à eux et qui restera le meilleur et le plus beau souvenir de leur jeunesse.

Les conditions de travail dans l’agriculture changèrent brusquement et du tout au tout : l’amélioration des communications inter-européennes et intercontinentales mit la France en danger sur le marché agricole mondial, bien avant 1914, déjà. Les produits fermiers se mirent à baisser. Pour vivre, il fallut produire plus. Pour produire plus, il fallut des terres, des machines pour les exploiter, de l’argent pour acheter les terres et les machines. La production s’accroissant fit encore baisser les prix. Mon père et ma mère se trouvèrent donc, aux environs de 1910, pris dans un cercle infernal et vicieux avec une ferme à monter et trois enfants, trois garçons sur les bras.

C’est la guerre de 1914 qui les tira de ce mauvais pas et leur permit, par les dévaluations monétaires successives qui en furent la conséquence, d’arrondir assez rapidement le patrimoine. Aujourd’hui, après trente-sept années de mariage qui furent trente-sept années de labeur acharné, la maison qui est une vieille bicoque leur appartient, ils ont une dizaine de bêtes à l’étable et autant d’hectares de terre au soleil. Grâce à la guerre de 1914, grâce à une catastrophe…

Mais, dès 1919, la question de l’avenir des enfants – dont l’aîné qui vous parle avait une douzaine d’années – se posa.

Mon père évalua les possibilités.

Si nous restions tous trois à la terre, il pourrait à peu près sûrement nous donner à chacun trois hectares de terre et trois bêtes car, après les achats faits en cours de route, la réparation inévitable et coûteuse de la maison, un jour ou l’autre, il ne pourrait certainement pas être question de nous nantir par surcroît, d’argent papier en si petite quantité que ce soit. En admettant que nous trouvions chacun une femme qui en apportât autant – nous ne pouvions pas espérer plus riche que nous ! – dans sa corbeille de noces, nous ne serions pas armés pour entrer dans cette course à l’argent pour avoir des terres et des machines, aux terres et aux machines pour avoir de l’argent. La vie de nos grands-parents n’était plus possible pour nous et, si elle l’avait été, si même nous en avions accepté une plus modeste encore car nous n’avions, Dieu merci, pas d’ambitions intellectuelles ou autres, qu’aurions-nous à notre tour donné en partage à nos enfants au moment de leur entrée dans la mêlée ?

De tous temps les paysans ont obvié à cet inconvénient des partages à l’infini qui sont la conséquence inévitable des familles nombreuses et qui conduisent infailliblement les plus grands patrimoines à la ruine au bout de trois ou quatre générations, par des artifices souvent inhumains : il y a dans nos campagnes des milliers de vieux garçons et de vieilles filles qui vivent en se faisant tout petits au foyer du frère ou du neveu et dont le célibat n’a pas d’autre explication. Je connais aussi pas mal de moines, de prêtres, de nonnes et de soldats dont la vocation a été déterminée surtout par le souci de ne pas diviser le fonds paternel.

Mon père ne voulut cela pour aucun de nous. Conscient des responsabilités qu’il plaçait très haut dans ses devoirs de chef de famille, il choisit la seule solution susceptible de mettre ses trois fils à pied d’égalité dans son affection : il fit faire des études à deux de ses fils pour que le troisième pût, en se mariant avec une fille ayant autant que lui, vivre honorablement de l’agriculture et, petit à petit, désintéresser les deux autres.

Il remit à plus tard la réparation de la maison, il se saigna un peu plus.

Le brave homme n’avait pas prévu la guerre de 39 et les conditions nouvelles mais sans aucun doute passagères dans lesquelles elle placerait les paysans.

Mais que voulez-vous qu’il fit ?

Et au nom de quoi m’accusez-vous d’une désertion – que vous employez de grands mots ! – dont, par ailleurs, il est douteux qu’elle ait porté le moindre tort à l’agriculture nationale ?

Paul Rassinier

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