DDH-41-43

INDEX

Textes de Défense de l’Homme, n° 41 à 43.

L’Économie politique à la petite semaine

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “L’Économie politique à la petite semaine” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n· 41, février 1952, p.25-26.

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L’échelle mobile

Les discussions sur l’échelle mobile, qui ont tourné en rond au début de ce mois, ont remis en question les rapports des salaires et des prix.

De très savants chroniqueurs en ont profité pour mettre en évidence que:

“D’après les indices du Ministère du travail, les taux horaires des salaires ont augmenté en moyenne de 29,3% entre le 1er janvier 1951 et le 1er octobre, et de 22,4% entre le 1er avril et le 1er octobre. Depuis cette date, il y a eu de nouvelles hausses. On est donc encore en avance sur l’indice des prix qui, entre janvier et décembre, est monté de 19,7% et, entre mars et décembre, de 15,6%”. (“Le Monde”, 27 janvier.)

Aucun mathématicien n’a encore pris la peine d’écrire au journal “Le Monde” que ces raisonnements sur des pourcentages n’étaient pas rigoureux et ne pouvaient pas l’être, les bases de calcul n’étant pas les mêmes dans l’un et l’autre cas. Avant l’augmentation du 8 septembre 1951, s’il y avait eu des salaires de 50 fr. à l’heure et qu’ils aient été portés à 100 fr., l’augmentation eût été de 100%. Et ils n’en seraient pas moins toujours insuffisants par rapport à la hausse des prix, même si elle n’est que de 19,7%.

Le grand malheur, c’est que, même dans les syndicats les plus agressifs, on semble admettre cette base de calcul et cette façon de raisonner.

Les indices eux-mêmes sont, au surplus, très discutables. J’ai sous les yeux une mercuriale donnée par un journal comme émanant de l’institut national de la statistique et produisant les prix comparés de diverses denrées, au 1er janvier 1951 et au 1er janvier 1952.

Voici ce que cela donne:

 Au kg. %  1951  1952

 %

 Boeuf

Plat de côtes

239

289

20,9

Bifteck

537

661

23,1

Veau
Poitrine

342

428

25,1

Quasi

583

699

20

Porc
Echine.

427

548

28,5

Jambon de Paris

912

994

9

 Cheval:

 Bifteck.

440

535

21,6

 Lapin.

356

463

30,3

 Poulet

524

705

34,5

 Colin.

600

875

45,8

 Maquereau

236

310

31,5

 Merlan.

149

320

115

 Raie

226

374

65,4

 Oeufs (pièce)

21

25

19

 Haricots secs

 127

168

32,2

Pois cassés

83

114

37,3

Carottes.

29

51

75

Choux

23

41

79

Choux-fleurs

66

73

11

Endives

95

123

29

Laitue

110

127

15,4

Oignons

30

49

63,3

Tomates.

158

167

6

Pommes de terre

17,4

17,2

Bananes

92

130

41

Oranges.

75

102

36

Noix

152

188

24

 Cigarettes (Gauloises)

 65

 80

23

 Pommes

 80

 105

 31,2

 Poires

124

121

 

 Châtaignes

97

118

21,9

 Vin (10 °)

53

59

11,8

 

On se demande comment, dans ces conditions, il peut être possible que l’augmentation moyenne du coût de la vie soit de 19,7%.

Sans doute en faisant intervenir des articles que les travailleurs n’achètent pas, les voyages qu’ils ne font pas, les vacances qu’ils ne prennent pas, les automobiles qu’ils regardent passer, etc.

Car, dans ce régime, l’augmentation du coût de la vie est toujours plus importante sur les produits que les travailleurs achètent que sur les autres.

Ceci dit et indépendamment de l’opinion qu’on peut avoir sur l’échelle mobile, il est savoureux que tous ceux qui vendent des richesses en bénéficient automatiquement et que ce soit précisément eux ou leurs mandataires que le sort a désigné pour la refuser à ceux qui les créent.

La baisse en question

L’industrie textile japonaise a tendance à envahir les marchés. a Hong-Kong, les filatures et les tissages se plaignent d’un chômage probable qui les menace. Ainsi que je le signalais dans le dernier numéro, en Angleterre on envisage déjà des mesures préventives. En France, les industriels du coton se sont tournés vers le gouvernement et ont obtenu que les produits textiles manufacturés au Japon soient frappés d’interdit à l’entrée.

Voilà une baisse contre laquelle nous sommes immunisés.

Et le gouvernement vient de promettre aux producteurs de vin et de lait qu’il allait s’occuper sérieusement de soutenir les prix à la production.

La production française

Calculé sur la base 100 en 1938, l’indice de la production pour l’année 1951 s’établit à 138 (en moyenne car il a atteint 143 en décembre) contre 123 pour l’année 1950.

Mais, tout le monde — et même M. Georges Villiers — est d’accord pour reconnaître que le pouvoir d’achat des salaires effectifs a diminué et c’est seulement sur le pourcentage de diminution que le désaccord subsiste.

Donc le profit a augmenté.

Diverses mesures sont envisagées pour élever encore le niveau de la production par le moyen des investissements et le culte de la productivité.

Tout en contenant les salaires, ainsi que le prouvent les discussions qui ont eu lieu autour de l’échelle mobile.

Ce qui fait qu’il y a encore de beaux jours pour le profit.

 

Un record

Le budget américain atteindra 86 milliards de dollars en 1952, soit 350 fois plus en francs. Dans ce chiffre, la défense nationale entre pour 76%, soit 65 milliards de dollars environ.

Ceci nécessite un certain nombre de mesures parmi lesquelles l’augmentation des impôts, – naturellement, – et plus particulièrement des impôts indirects. Cette augmentation, à elle seule, se chiffrera par 2.000 milliards de francs par rapport à 1951.

Non moins naturellement, le budget américain sera en déficit: 14 milliards de dollars, paraît-il, soit 5.600 milliards de francs, soit une fois et demie le budget total de la France.

Tout cela pour lutter contre le communisme.

Alors que…

Le cercle vicieux

Un exemple pris dans la politique française montrera l’inanité de la lutte ainsi conçue contre le communisme.

Répondant à l’interpellation de M. Mendès-France dont il a été question dans le dernier numéro de “Défense de l’Homme”, M. Pleven disait:

“Nous nous sommes efforcés de choisir, en chaque domaine, l’essentiel. Il nous faudrait construire chaque année 240.000 logements nouveaux; en inscrivant dans notre budget des crédits qui permettent d’en construire 57.000, nous faisons un choix: nous décidons que les crédits et la main-d’œuvre doivent être en priorité utilisés à construire des pistes d’envol ou des abris pour le matériel de nos divisions”.

Réuni à Noël, le bureau du Syndicat national des instituteurs de France traduisait: “l’application d’une véritable politique sociale est incompatible avec la poursuite de la guerre d’Indochine, la course effrénée aux armements et l’orientation systématique de l’économie vers des productions de guerre”.

Bien sûr, mais le Syndicat national des instituteurs reste modéré dans ses appréciations en ce qu’il ne se prononce pas sur les raisons du choix.

En effet, pendant que M. Pleven construit ses pistes d’envol et ses abris pour le matériel d’armements, les Français que cette politique intelligente condamnent à coucher sous les ponts ou à s’entasser dans les taudis, deviennent communistes.

Ne serait-ce pas que le régime fabrique lui-même et sciemment les communistes contre lesquels il a besoin de lutter pour survivre?

Si le communisme n’existait pas, comme le nazisme est mort et qu’il est difficile de ressusciter les morts, il faudrait l’inventer.

Pour sauver le profit!

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La note suivante se trouve dans le même numéro de Défense de l’homme, à la page 39:

Paul RASSINIER

PASSAGE DE LA LIGNE

Témoignage

LE MENSONGE D’ULYSSE

Regard sur la littérature concentrationnaire

EN UN SEUL VOLUME

 

L’auteur et l’imprimeur s’étant pourvus devant la Cour de cassation et leur pourvoi étant suspensif, ces deux ouvrages ont toujours cours légal malgré l’arrêt de la Cour d’appel de Lyon. Les deux volumes, épuisés dans l’édition originale, sont réunis par Plon dans sa collection Les Îles d’Or, sous le titre Le Mensonge d’Ulysse. On est en conséquence prié d’envoyer toutes les commandes directement au service de distribution de la Maison Plon. Les amateurs de dédicaces pourront toujours continuer à s’adresser à l’auteur, à Mâcon, C.C.P. Lyon 724-98 (franco: 705 fr.)

Rappelons que notre ami Rassinier a été condamné à 15 jours de prison avec sursis, 100.000 fr. d’amende, 800.000 fr. de dommages et intérêts et que, s’il y a peu de chance que la Cour de cassation maintienne cette condamnation inique, les frais de sa défense — qu’il assume seul — sont considérables. Dans ces conditions, c’est presque un devoir pour nous tous de lui commander cette ré-édition de son œuvre courageuse.

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On a ouvert les vannes !

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “On a ouvert les vannes! ” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 42, mars 1952, p.2-5.

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En juillet dernier, commentant dans “Défense de l’Homme” les résultats du scrutin du 17 juin, j’écrivais: “Le sort de l’école laique étant réglé,… après une période plus ou moins longue de soutien accordé à une majorité qui tiendra les gaullistes à l’écart, l’opposition deviendra (pour le Parti socialiste) une nécessité à une majorité qui les englobera.”

La période a été courte: huit mois après, les socialistes se trouvent dans l’opposition et, comble de l’infortune, aux côtés des communistes avec lesquels ils avaient juré leurs grands Dieux qu’ils ne mélangeraient leurs bulletins.

Mais mon propos ne vise pas à tirer vanité d’un pronostic au demeurant facile à formuler en son temps et aujourd’hui vérifié. Pas davantage il ne vise à montrer comment, par le truchement des apparentements, le Parti socialiste faisant battre une soixantaine de députés de gauche et d’extrême-gauche pour en faire élire une soixantaine de droite et d’extrême-droite, a pratiquement choisi les verges avec lesquelles on le fouettera. Le stade de la démocratie parlementaire, laquelle ne s’est jamais survécue à elle-même que par les moyens de l’artifice et de l’escroquerie, est depuis longtemps dépassé. D’autre part, il serait très imprudent de se fier aux positions politiques aujourd’hui prises par les parlementaires et les partis: demain et sans plus de justifications elles peuvent être exactement le contraire de ce qu’elles sont, déterminer d’autres majorités et n’avoir ni moins ni plus d’importance sur l’évolution d’une situation dont elles sont seulement des caractéristiques. La seule chose qui soit certaine, c’est que la majorité parlementaire se déplace vers la droite et on peut aussi bien espérer du Parti socialiste une opposition qui se durcira progressivement qu’une participation à un ministère d’union nationale. Pour le reste, le parlement est maintenant complètement isolé de la vie sociale, il en méconnaît les soucis et n’en veut en aucun cas traduire les besoins et les aspirations. L’intérêt se situe ailleurs, c’est-à-dire où se trouvent les vrais problèmes.

La récente crise ministérielle a cependant tiré de l’oubli un certain nombre de vieux mythes auxquels il n’est peut-être pas inutile de s’arrêter un instant, ne serait-ce que pour avoir une idée de la valeur des hommes qui l’ont provisoirement dénouée et des conséquences probables de son dénouement.

Voici d’abord le chef de file: c’est un industriel de la Loire et il a une opinion très précise sur l’administration des entreprises privées. Interrogé par les journalistes, il leur a déclaré: “Quand mes clients boudent, je baisse mes prix.” Comme nous vivons en des temps où les clients boudent (sic) partout, parce qu’ils ont de moins en moins de pouvoir d’achat, le nouveau Président du Conseil pense que l’État doit faire, sur le plan national, ce que lui, fait dans son usine…

Une première remarque s’impose: quand les clients de M. Pinay ne boudent pas, il va sans dire qu’il remonte ses prix. Nous voici donc en présence d’une nouvelle et très originale manière de calculer les indices du coût de la vie ou d’établir les prix de revient: à la grimace du client. On en saurait avouer plus ingénument qu’on vit au ” coup de masse ” au client, c’est-à-dire du vol justifié par les circonstances et nous sommes rassurés sur la moralité du troisième personnage de la France républicaine. Nos destinées sont en de bonnes mains: celles d’un sous-Ducreux. Il faut toutefois convenir que la méthode a du bon: depuis la Libération, les tanneries Pinay de Saint-Chamond ont dû être assez souvent obligées de baisser leurs prix puisque les clients n’ont cessé de bouder — vous ne trouvez pas que l’expression est délicieuse ? — et, malgré cela, on n’a pas entendu dire qu’elles aient fait faillite ou se soient trouvées aux prises avec de sérieuses difficultés financières. Appliquées à la France, on verra ce qu’elle donnera.

Le plus beau dans cette histoire, c’est qu’à peine investi par l’Assemblée, notre Président-tanneur a confirmé qu’il ferait la politique extérieure de ses prédécesseurs, laquelle postule au bas mot 1400 milliards de dépenses au budget de la guerre. Cette politique fera monter les prix: M. Pinay n’en disconvient pas. Les clients ” bouderont ” de plus en plus: il ramènera le sourire sur leurs lèvres en bloquant les salaires. Si donc on vous dit qu’on a ouvert les vannes, la preuve est faite qu’on n’exagère rien.

La théorie du nouveau gouvernement est que les prix dépendent des salaires. Les expériences des années 1945 à 1948 n’ont servi de rien. Il ne me semble pas utile de répéter ici ce que tous les collaborateurs de cette revue ont toujours dit: la clé des prix est en Amérique où la politique de réarmement à outrance les fait monter sur le marché mondial et dans tous les pays du bloc atlantique acculés à l’alignement. Au regard de ce phénomène, les décisions de nos Présidents du Conseil, de nos ministres et de nos parlementaires seront toujours sans effet aucun. Et, bien plus que de leur impuissance à renverser la situation, c’est de n’en pas vouloir convenir qu’ils sont coupables.

Mais il y a mieux encore que l’ingénuité de M. Antoine Pinay.

L’invocation à Poincaré

Le 25 février dernier, il n’y avait plus de finances: l’État français était acculé à la suspension pure et simple des paiements publics, ce qui signifie qu’il n’y avait plus d’État. C’était la déconfiture complète.

Un malin s’est souvenu qu’en 1926 nous en étions à peu près au même point et qu’un dénommé Poincaré avait surgi avec cette phrase célèbre que tous les journaux ont saisi l’occasion de reproduire à nouveau:

” Faites une politique financière qui rende l’impôt juste, l’emprunt productif, la monnaie saine.”

Qui veut bien réfléchir ne mettra pas longtemps à se persuader que c’était proposer la quadrature du cercle. L’expérience Poincaré elle-même enlevait tout espoir: en 1934, les finances publiques étaient de nouveau dans le même état qu’en 1926 et en 1938, tout était encore à recommencer. La nature des choses n’est pas plus consolante: il n’y a pas d’emprunt possible quand il n’y a pas d’épargne et il n’y a pas d’épargne quand il n’y a pas de pouvoir d’achat. Quant à l’impôt juste, il ne se conçoit que par sa suppression et la notion de santé est inconciliable avec celle de la monnaie. Parler de monnaie saine, c’est un peu comme si l’on parlait de mort vivant ou de toute autre chose qui s’écrirait en deux mots dont l’un serait le contraire de l’autre.

Au reste, cette périphrase de Poincaré visait à proposer une politique financière stable, c’est-à-dire comportant pour les classes dirigeantes un certain nombre de garanties sans contre-partie pour les classes dirigées. Il savait ce qu’il voulait, le bougre. A l’époque, les milieux syndicalistes et les partis politiques de gauche et d’extrême-gauche répondirent à Poincaré qu’aucune politique financière stable n’était concevable si, auparavant, on ne prenait pas la précaution de stabiliser la situation économique, c’est-à-dire d’établir des rapports vraiment normaux entre les individus sur le plan de la production, de la circulation et de la consommation des richesses.

C’était poser dans toutes ses données le problème des structures du régime.

Il n’y a pas d’autre réponse à faire aux parlementaires qui se sont regroupés autour de M. Pinay et aux journalistes qui ont encouragé son retour aux principes de Poincaré.

Un financier à la redresse

Pour éviter la fermeture des guichets publics, la Banque de France a prêté 25 milliards à l’Etat sous condition qu’ils soient remboursés le 21 mai. Bien entendu, ils ne le seront pas, mais ceci est une autre histoire.

Ce qui est sérieux, c’est qu’en remettant ces 25 milliards au ministre des finances, M. Baumgartner, gouverneur de la Banque de France, lui a en même temps remis une lettre à l’intention du Président du Conseil.

Voici ce qu’on peut lire dans cette lettre:

“C’est le sentiment profond du conseil général de la Banque de France que l’État comme les particuliers vivent au-dessus de leurs moyens. Les pouvoirs publics en prétendant assumer un ensemble de charges qu’ils ne peuvent couvrir intégralement par l’impôt ou par l’emprunt, les industriels et les commerçants en essayant d’obtenir des banques des ressources dépassant les limites raisonnables de leur crédit, les agriculteurs en voulant faire jouer à leur profit des systèmes de protection qui ne fonctionnent que dans le sens de la hausse des prix, les salariés en portant leurs revendications à des niveaux auxquels les satisfactions deviennent rapidement illusoires, tous sont à des titres divers responsables de la dégradation d’une monnaie que la Banque de France est contrainte d’émettre en quantité croissante au fur et à mesure qu’elle se déprécie.”

Grippeminaud le bon apôtre, mettait déjà les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre. On savourera donc cette diatribe qui partage équitablement les responsabilités de la quasi-faillite entre l’ajusteur de chez Renault qui atteint péniblement le minimum vital et l’industriel qui passe les trois-quarts de sa vie entre Deauville et Monaco et l’autre quart à Vichy pour se soigner. Et on trouvera naturel que MM. les membres du conseil général de la Banque de France dont la vie est assurée à un standing légèrement au-dessus du minimum vital par de substantiels jetons de présence, n’aient pas pensé qu’ils avaient, eux aussi, une petite part de responsabilité dans l’affaire.

Si nous avons bien compris, tout est responsable, sauf ce qui touche directement au profit dans l’acception la plus littérale du mot.

M. Baumgartner est très perspicace et, s’il manque de quelque chose, ce n’est pas d’à-propos.

Les dindons de la farce

Ce n’est pas le Parti socialiste qui joua le rôle le moins curieux dans cette crise et dans son dénouement provisoire.

Depuis le Front populaire, les dirigeants de ce parti ont perdu la tête. Leur passage au pouvoir les a tourneboulés. A force de vouloir être un parti de gouvernement, ils ont vidé leur doctrine de sa substance. Pacifistes par définition, ils ont été les plus chauds partisans de la guerre contre l’Allemagne en 1938 (congrès de Nantes) et en 1939 (congrès de Montrouge, à Noel). Internationalistes, ils ont été, à la libération, des nationalistes dans le sens le plus patriotard, voire le plus chauvin du terme. Avec la prétention de représenter les classes opprimées du régime, ils se sont associés dans une impressionnante suite de gouvernements, aux représentants des oppresseurs dont ils avaient au préalable accepté le programme réactionnaire. Un jour, ils ont défendu un amendement Capdeville refusant quelque 3 milliards de crédits militaires et, hier, ils en ont accordé 1400 à Edgar Faure sans barguigner. Dénonçant les supercheries de notre système de fiscalité, ils avaient voté 15 % d’augmentation des impôts. Après avoir été les piliers de l’unité d’action avec le Parti communiste, ils ont poussé l’anticommunisme réactionnaire et banal jusqu’à la loi électorale qui assura le triomphe de la réaction, le 17 juin dernier. Laïques, ils ont fait élire une majorité en faveur de l’école confessionnelle. Partisans des États-Unis d’Europe, ils n’en conçoivent la réalisation que par la préparation intensive à une guerre dont ils ne savent plus bien au nom de qui la justifier hormis au nom de la patrie et de l’État qui étaient, il n’y a pas bien longtemps, de dangereux truismes à leurs yeux.

Toutes ces contradictions déconcertent ceux que le communisme n’avait pas séduits, qui étaient l’aile marchante de l’antiréaction et qui, en désespoir de cause, finissent par se désintéresser des problèmes sociaux. Le parti socialiste se vide, le socialisme perd son sens et ceux qui le représentent aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec ceux qui l’ont vulgarisé autrefois.

Il n’en faut pas faire une maladie: c’est le sort des partis qui sont tous conçus de telle sorte que le parlementarisme a beau jeu de pourrir leur idéologie en les isolant des infrastructures économiques dans lesquelles ils prétendent puiser leurs justifications. En très peu de temps, les radicaux se sont trouvés très loin de Camille Pelletan et des propositions de leur congrès de Belleville (1864) A leur tour, les parlementaires socialistes – qui, au fond, sont à peu près tout ce qui reste du Parti – se trouvent très loin des impératifs de leur doctrine. Et le régime perdure: on ne modifie pas des structures en déplaçant des virgules dans des motions qui restent toujours lettres-mortes et en votant parallèlement des dispositions qui consolident les pouvoirs de la classe qui les détient.

Ni en favorisant ses entreprises jusques et y compris sur le terrain électoral comme ils l’ont fait, le 17 juin dernier, en risquant dans l’opération, ce qui restait de leur crédit.

 

Le bilan

Il ne nous intéresse de le dresser qu’en ce qui concerne la classe ouvrière. On trouvera ci-dessous un tableau comparatif des indices du pouvoir d’achat des salaires dans différents pays, en 1938 et en juin 1951:

 1938  1951
 U.S.A………………………………..

235

367

 France………………………………..

100

95

 Angleterre

168

203

 Belgique……………………………..

95

121

 Italie……………………………………

69

62

L’indice de base de ce tableau est celui de la France évalué à 100 en 1938 et tous les autres sont établis par rapport à lui.

 

Loin de moi l’idée de louer ce qui a été fait en Angleterre, en Belgique ou en Amérique, mais force est bien de reconnaître que la politique pratiquée étant mauvaise partout, il n’y a qu’en Italie que le niveau matériel de la vie des ouvriers ait baissé plus qu’en France, et qu’ailleurs il a néanmoins augmenté.

On peut discuter ce tableau. Je ne crois cependant pas qu’il soit récusable. S’il l’était, je dégage ma responsabilité personnelle: il a été établi par la Chambre de commerce de Paris – où il ne semble pas que la classe ouvrière ait beaucoup d’amis ! – sur les données de l’Institut national de la statistique.

Dans quelque temps, on demandera à ces messieurs de la Chambre de commerce de Paris de faire à nouveau le point.

Quant la politique de blocage des salaires de M. Pinay aura produit ses effets.

Et on verra ce que le pouvoir d’achat sera devenu par rapport à 1938.

 

Leur bonne foi

Un récent bulletin d’information des cercles d’études syndicalistes publiait une note patronale d’octobre 1951, émanant du groupe des industries métallurgiques et connexes de la région parisienne, relative aux rapports des salaires en 1938 et en 1951.

En voici la conclusion:

“Dans la métallurgie parisienne, le salaire horaire moyen est passé de 10 fr. 60, pour le deuxième semestre de 1938, à 150 fr. en septembre 1951, soit un coefficient d’augmentation de 14,15. Les charges sociales sont passées, pendant la même période, de 15 % à 43 %.”

Henri Aygueperse, l’ancien secrétaire du Syndicat national des instituteurs, l’interprétait en ces termes dans le dernier numéro de l'”Ecole libératrice”:

“Le coût de l’heure-travail est donc passé de 10 fr. 60 fois 1,15, soit 12 fr. 19 ; à 150 fr. fois 1,43, soit 214 fr., soit un coefficient d’augmentation de 17,69.

“En face, la hausse du coût de la vie représentée tant bien que mal par l’indice des 34 articles (l’indice actuel n’est, en effet, calculé que depuis septembre 1950) atteignait le coefficient 23,30.”

Ce que voyant, le groupe patronal chercha à réduire l’écart entre le coefficient de revalorisation des salaires (17,69) et celui de la hausse des prix (23,30) en prenant en considération non pas le coût de l’heure de travail, mais le coût de la paye hebdomadaire comprenant non pas les 40 heures de 1938 mais les 47 heures de 1951.

Et passez muscade !

M. Pinay est bien le Président du Conseil qu’il fallait à notre patronat.

 

Un singulier syndicaliste

Le 13 décembre 1951, le leader syndical américain Irving Brow, a prononcé devant l’American-Club de Bruxelles, un discours sur l’attitude que doit adopter le mouvement ouvrier français dans la défense de l’Europe occidentale. Ce discours a été qualifié “essentiel” par la presse syndicale anticommuniste française et le texte en a été reproduit très complaisamment.

Voici ce qu’on y peut lire (textuellement):

“Le gouvernement doit prendre des mesures en vue de mettre fin à l’octroi de faveurs, directes ou indirectes, à la C.G.T. et de restreindre sa puissance financière. En outre, de même qu’il fut nécessaire, en 1934, de recourir à la législation et au pouvoir du gouvernement pour mettre fin au règne des terroristes du grand Business dans les industries de production en série des Etats-Unis, de façon à permettre la dissolution de syndicats jaunes et l’organisation de syndicats libres, il faut aujourd’hui que des mesures similaires soient prises en France, particulièrement contre les groupes d’hommes de main du P.C. si l’on veut qu’un mouvement syndical libre puisse se développer et grandir.

“La loi de 1950 sur les syndicats devrait refuser l’octroi du “droit de représentation” à la C.G.T. en raison du fait qu’elle n’est pas “indépendante”, mais aux ordres d’une puissance étrangère. De plus, cette loi devrait également être révisée et prévoir des sanctions contre ceux qui ont trahi la France, pendant le pacte germano-soviétique de 1939-40.”

Autrement dit, c’est un appel à la répression contre un autre mouvement syndical critiquable, inféodé à Moscou et tout ce qu’on voudra, mais un mouvement syndical quand même.

Et, pour exercer cette répression, le dénommé Irving Brown n’hésiterait pas à passer un accord avec le gouvernement. Fût-ce celui de M. Pinay.

On demande maintenant comment le mouvement syndical qui passerait cet accord pourrait en même temps être considéré comme libre. A coup sûr, il serait inféodé au gouvernement, ce qui est aussi grave à nos yeux que de l’être à Moscou.

 

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Toute honte bue !

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “Toute honte bue!” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 42, mars 1952, p.25-28. La note rectificative est parue dans le numéro précédent, en février, p. 9.

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Au début de l’hiver 1939-40, un ange passa: le sort de la Pologne étant réglé, ses dépouilles opimes assez équitablement partagées entre l’Allemagne hitlérienne et la Russie bolchévique, on nota d’étranges dans les chancelleries, un certain flottement, des hésitations dans les milieux parlementaires français. Daladier lui-même semblait se rendre compte qu’ayant déclaré la guerre à l’Allemagne, il avait jeté le monde dans un guêpier. C’était l’époque où M. Summer Welles se promenait en Europe pour évaluer les possibilités d’une ultime conciliation et où Mgr Spellmann faisait des sondages dans les milieux catholiques.

Alors parut une singulière brochure: “Rapports d’Allemagne”, publié par le Comité du Parti social-démocrate réfugié à l’étranger. On y pouvait lire que le peuple allemand était sous la botte, ce que tout le monde savait, que l’éventualité d’une Révolution allemande était écartée pour longtemps, qu’il fallait, pour y songer à nouveau, “que la faim mette les nerfs à nu”. C’est-à-dire “que les puissances occidentales remportent des succès essentiels et occupent une partie de l’Allemagne”. En dehors de ces conditions, le Comité du Parti social-démocrate ne voyait aucune chance à un changement “radical” du régime. en d’autres termes, il nous mettait en garde contre une paix avec Hitler, qui, prématurée, eût compromis pour des lustres cette révolution allemande à laquelle il s’était dérobé vingt années durant et qu’il ne concevait plus que par la guerre.

“Rapports d’Allemagne” eut un succès fou dans toutes les salles de rédaction parisiennes. Les plus grands noms de la politique commentèrent cette brochure en éditorial et adjurèrent l’opinion d’entendre l’appel pathétique des sociaux-démocrates allemands. Ceux qui tentèrent de dire qu’ils nous chargeaient d’un travail qu’ils n’avaient pas voulu ou pas su faire, furent proprement étouffés. En décembre, à Montrouge, on parla de “capitulation impossible” au Congrès du Parti socialiste et Salomon Grumbach n’était pas des moins excités. Au printemps, Daladier, accusé de temporisation, fut remplacé par Paul Reynaud et… on “leur rentra dans le lard”. La suite on connaît.

Les grands événements de l’Histoire se répètent toujours deux fois, a dit quelque part Karl Marx: la première comme tragédie, la seconde comme farce. Effectivement, le succès remporté par “Rapports d’Allemagne” a dû tourner la tête au dernier descendant des Tsars de Russie, lequel a récemment tenu à Paris une conférence au cours de laquelle il a dit de la Russie bolchévique et de ses chances de lever l’hypothèque stalinienne, exactement ce que les sociaux-démocrates disaient jadis de l’Allemagne hitlérienne: faire tout de suite la guerre à Staline pour libérer la Russie, c’est-à-dire pour replacer le Grand Duc sur le trône de ses pères.

Les gens de bon sens hausseront les épaules. A tort: tous les journaux bien pensants ont répercuté dans tous les azimuths le point de vue de ce Nicolas.

Et avec le plus grand sérieux !

Mais il y a plus grave et il serait difficile d’assimiler ceci à une pantalonnade.

Oyez plutôt.

 

La vérité sur le problème allemand

Avec Jacques Duboin et quelques revues syndicalistes d’un non-conformisme jugé outrancier, je crois bien que, dans tout ce qui se publie en France, nous avons été les seuls à proclamer que le danger bolchévique n’était ni la seule ni la plus importante raison du réarmement allemand. Bien entendu, ce point de vue ne trouva jamais qu’un mince crédit. Si quelquefois il en fut fait mention, ce fut pour le moquer. Un jour, M. Emile Servan-Schreiber le reprit dans “Les Echos” et il fut accusé des plus sombres desseins.

Or, à la date du 9 février 1952, voici ce que je lis dans la page économique du journal “Le Monde“:

“L’Allemagne évince la France et la Grande-Bretagne des marchés mondiaux et notamment des marchés européens: telle est la conclusion d’un rapport rendu public par une mission du Congrès américain à la suite d’un voyage dans la République fédérale.

” En 1949, écrivent les auteurs du rapport, les exportations allemandes de produits chimiques vers l’Europe occidentale ont représenté 67 % de celles de l’Angleterre ; en 1951 elles en représentaient 210 %”.

“Les exportations de produits métallurgiques se sont également accrues.

“La mission estime que l’absence de production militaire avantage considérablement l’industrie allemande. Elle conclut: “Tant que son industrie ne sera pas convertie à la production de défense la République fédérale se développera aux dépens des pays voisins.”

Nous avions donc raison. Même s’il n’y avait aucun danger de guerre, si le bolchévisme ne faisait peser aucune menace sur l’Occident, il faudrait que l’Allemagne fît des armes pour que sa production n’arrivât pas à des prix inférieurs à ceux des Anglais et des Français sur des marchés que ces derniers prétendent défendre les armes à la main.

Le raisonnement est le suivant: nous avons des produits que nous vendons très chers pour assurer un certain taux de profit à nos classes dirigeantes ; pour les protéger contre l’envahissement, faisons des armements ; et pour que nos concurrents soient encore plus mal placés que nous, contraignons-les, eux-aussi, à une économie de guerre, si possible encore plus lourde que la nôtre.

Qu’on ose écrire ces choses est déjà grave.

Mais qu’elles ne provoquent aucune réaction chez ceux qui feront les frais de cette politique est décevant au possible.

Un autre aveu

Celui-ci se situe dans un autre ordre d’idées, quoique relevant de la même politique.

Il s’agit du régime parlementaire.

Tout un chacun sait que nous ne sommes pas des fanatiques du régime parlementaire. A maintes reprises nous avons dénoncé ses turpitudes et ses insuffisances, l’escroquerie à la volonté populaire sur laquelle il reposait. Il nous est arrivé de lui opposer notre conception fédéraliste à base d’autonomie municipale ou régionale et d’indépendance des cellules ouvrières dans la solidarité coopérative. en conséquence de quoi, toute proposition oeuvrant dans ce sens est assurée de notre assentiment et de notre appui.

Or, depuis le 17 juin, le régime parlementaire est en cause devant l’opinion et il faut bien convenir que toutes les critiques qui lui sont adressées sont pleinement justifiées d’où qu’elles viennent: il y a belle lurette que, pour notre part, nous avons invité ce régime à signer son procès-verbal de carence !

Dans le numéro du “Monde” déjà cité, en première page, M. Jacques Fauvet l’y invite à son tour et en ces termes:

” Car nul ne peut contester qu’aucun pays ne peut entrer ou se maintenir dans une industrie de réarmement sans une certaine organisation, une certaine direction de l’économie, sans une certaine austérité, qui doit être également répartie. Ce qui est possible ailleurs, quel que soit le parti au pouvoir, ne l’est-il pas chez nous? Et surtout ce qui est possible en temps de guerre ne l’est-il pas en temps de paix?

Si l’on veut bien ne pas abaisser la discussion au niveau du chef-lieu de canton – comme cela a été le cas à la fin du débat d’hier – on peut se demander si l’on n’arrive pas au moment où le régime ne devra pas signer un procès-verbal de carence où serait officiellement constatée une incompatibilité entre le système parlementaire tel qu’il fonctionne en France et une politique de réarmement, entre la faiblesse de l’un et les charges que nous impose l’autre.

” Le fond du problème est là. Et l’on a bien le droit de l’y situer lorsqu’on assiste aux défaillances d’une Assemblée qui, s’étant refusée, il y a un mois à diminuer aucune dépense – certaines ont au contraire augmentées, – renâcle aujourd’hui devant le vote de la contre-partie nécessaire en recettes ; lorsqu’on constate, ce qui est plus grave, que cette même Assemblée semble se dérober devant les conséquences intérieures de l’attitude extérieure qu’elle a choisie.”

Ce langage est clair. En bref, voici ce qu’il signifie: pour pouvoir continuer la politique de réarmement à outrance, il faut supprimer le régime parlementaire et le remplacer par une dictature !

Ici, je ne puis m’empêcher de penser à mon vieux camarade de combat, Robert Louzon et à tous ceux dans l’esprit desquels il a mis cette idée que la politique des solutions militaires du conflit Russo-Mondial était compatible avec celle des progrès sociaux et de l’évolution du régime vers plus de démocratie: leurs partenaires eux-mêmes avouent cette impossibilité !

C’est avec des esclaves qu’on fait les guerres.

Et, après chaque guerre, les esclaves sont un peu plus esclaves.

Pour pouvoir déclarer la guerre en 1939, Daladier avait prorogé les Chambres en 1938. Ses émules d’aujourd’hui veulent les supprimer carrément et installer à leur place un quelconque traîneur de sabre. Justement, il y en a un qui attend dans la coulisse…

Mais ce n’est pas pour reprendre ce raisonnement, au fond très banal, que je signale la chose: c’est pour noter seulement que ceux qui préparent ce mauvais coup nous en préviennent ingénument.

Et que, chez ceux qui en seront les victimes, il n’y a pas plus de réactions que quand ils nous donnent les vrais raisons du réarmement de l’Allemagne et de toute leur politique de soi-disant défense atlantique.

 

Triste temps

Autrefois, et dans les pires mésaventures qui leur arrivaient, les politiciens les plus bornés et les plus malfaisants, tentaient de se justifier, au moins sur le plan de la spéculation intellectuelle. Ces temps sont révolus. Les politiciens d’aujourd’hui conviennent ouvertement que leur politique a tous les défauts et toutes les tares que nous dénoncions, qu’elle ne peut se justifier ni moralement, ni en droit, ni en fait, qu’elle conduit à toutes les catastrophes et à toutes les abominations, qu’elle est à base de sophisme, d’usurpation et d’escroquerie, et, dans le même temps, ils annoncent leur intention de la continuer.

Toute honte bue, dis-je. Mais au fond, il me faut bien convenir que nous sommes des candides.

Ils auraient, en effet, bien tort de se gêner.

Nous vivons une époque essentiellement caractérisée par la démission des élites et l’impossibilité à peu près totale d’en appeler au bon sens et à la raison.

Tout récemment, au cours d’un grand procès, on a vu un professeur de Faculté, depuis trente ans expert près les tribunaux pris en flagrant délit de falsifications de ses analyses, confondre du sang de boeuf avec du sang humain, doser de l’arsenic en fonction des désirs d’un vague juge d’instruction et, contraint d’avouer, prendre la chose de très haut par surcroît. Il n’y a pas bien longtemps, on avait vu un recteur de l’Université de Paris, pratiquer impudemment le trafic des devises. Des médecins refusent de soigner des malades sous prétexte qu’ils ne partagent pas leurs convictions politiques. Etc.

Quand l’Université qui a la charge et le lourd honneur de définir les valeurs morales et de les préserver, en est là, il n’y a pas lieu de s’étonner que, si M. Marcel Aymé, par exemple, étale sur une scène parisienne toute la pourriture du régime, tous les journalistes accrédités n’aient que cette réaction: M. Marcel Aymé voit bien les choses, mais il a tort de les dire. Car les journalistes accrédités sont pour la plupart des élèves de nos universités.

Il n’y a pas lieu non plus de s’étonner que le monde de la politique soit lui aussi tombé si bas. Que M. Edouard Herriot, — qui fut professeur de Faculté ! — soit amené à compromettre sa réputation de fin lettré dans l’éloge funèbre d’un vulgaire et bas escroc est ainsi tout naturel: ce n’est, en tout cas, pas plus grave que de déclarer sang humain du sang de bœuf ou de doser l’arsenic sur les injonctions d’un juge d’instruction, ou encore, de trafiquer sur des devises. M. Édouard Herriot, descendant de la tribune où il avait prononcé l’éloge funèbre du faux Ducreux aurait même répondu à quelqu’un qui lui faisait remarquer qu’il s’était un peu aventuré:

— Je sais, mais il y en a encore un autre dans cette Assemblée.

Un? Tout le monde conviendra que le Président de l’Assemblée Nationale est bien modeste: si on fait le compte de tous les scandales qui ont défrayé la chronique depuis la fin de la guerre, des trafics sur les bons matières aux scandales du vin et des généraux, et si on met en regard la liste des noms des parlementaires qui ont pu être accusés de concussion à leur occasion, il est clair qu’il y en a plus d’un. (Même s’il n’y en avait qu’un, il n’en resterait pas moins que celui-là on ne le cherche pas, — qu’il faudra les efforts conjugués du verglas et de la Maison Citroen pour qu’un jour se déchire le Manteau de Noé qu’on a si complaisamment jeté sur lui). Et si l’on évoque les conditions dans lesquelles a été minutieusement réglé le scénario de l’escroquerie à la confiance populaire du 17 juin 1951, il est difficile de ne pas penser qu’ils ne sont pas loin d’être tous des Ducreux.

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PRÉCISION

Un abonné nous écrit:

“Je relève une grosse contradiction dans l’article signé P.R. et intitulé ” Confusion des termes”, n. 40.

“Au haut de la page 33, dans le tableau comparatif mettant en valeur l’heure de travail par rapport à certains aliments, il y est dit qu’en U.R.S.S., il faut au travailleur moyen 0 heure 21 minutes de son travail pour 1 kg. de pain.

“A la page 34, il y a un autre tableau qui dit pour l’U.R.S.S.: pain blanc, 3 roubles 4 ; quantité pour le mois 190 kg.

“A première vue, et avec un peu d’attention, il semble qu’il n’y a pas concordance.

“En approfondissant davantage ; en U.R.S.S., où il ne doit pas y avoir de chômage, que la semaine doit être de 48 heures, à quatre semaines dans le mois, cela fait environ 192 heures pour le mois. Si l’on divise ce chiffre par 21 minutes, valeur du temps-travail pour 1 kg. de pain, comme cela est indiqué page 33, on arrive au total de 436 pains de 1 kilo. Ce qui n’a plus aucun équivalent avec les 190 kilos par mois du tableau de la page 34.”

Sans penser que la confrontation possible des deux tableaux la rendait indispensable, j’avais en effet cru pouvoir me dispenser de donner la précision suivante: en Russie, il y a deux sortes de pain: le blanc qui vaut 3 roubles 40 au kilo et le bis qui vaut 1 rouble 80.

Si ce dernier ne figure pas au deuxième tableau c’est parce qu’il n’a pas son correspondant en France. Au premier tableau, il ne s’agit que de lui.

La contradiction relevée par notre camarade n’est donc qu’apparente, quand bien même elle s’autorise d’une négligence de ma part dont je m’excuse.

La précision étant donnée, le salaire mensuel moyen s’établissant autour de 650 roubles en Russie, on peut s’y procurer 190 kg. de pain blanc à 3 r. 40 le kg. ou environ 360 kg. de pain bis à 1 r. 80. Réserve faite du contingentement, bien entendu.

En transposant les calculs sur le plan des temps nécessaires, il reste qu’en 21 minutes le travailleur russe au salaire moyen, peut se procurer 1 kilo de pain bis tandis qu’en 14 minutes l’ouvrier français peut se procurer 1 kilo de pain blanc qu’il trouve à volonté dans toutes les boulangeries. –

 

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Équilibre et vieilles dentelles

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “Équilibre et vieilles dentelles” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 43, avril 1952, p.35-39.

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A chacun son rôle, fût-il ingrat: le mien semble bien être — et il faut que je m’en fasse une raison — de dégager les faits de la fantaisie dans laquelle une certaine presse se plaît à les enrober. Je vais donc encore infliger aux lecteurs de cette revue un de ces articles ennuyeux dont, de tous ses collaborateurs, je crois bien être le seul à posséder le triste secret.

Les choses dont je vais parler comportent cependant un côté fort divertissant: le budget de M. Pinay, ou plutôt, les circonstances dans lesquelles il fut élaboré puis finalement voté par l’Assemblée nationale.

Avant d’être celui de M. Pinay, ce budget fur celui de M. Pleven qui l’avait arrêté, en décembre dernier, à 3.400 et quelques milliards de dépenses dont 1200 à titre militaire. Pour l’équilibrer, M. Pleven n’avait vu d’autres moyens qu’une augmentation générale de 10% des impôts, ce qui provoqua sa chute. M. Edgar Faure qui lui succéda s’en alla, courant janvier, faire un petit tour à Lisbonne d’où il rapporta 400 milliards supplémentaires de dépenses militaires. En foi de quoi il put annoncer que les dépenses totales de l’État se trouveraient portées à 3.600 (sic) et quelques milliards. Pour les couvrir, il lui fallait, cette fois, non plus 10% mais 15% d’augmentation générale des impôts. A son tour, il chuta.

Vint M. Pinay. A celui-ci, on n’en remontre point. Tout de suite il vit que les dépenses étaient trop chargées de 205 milliards. Il retrancha ces 205 milliards du total. Très spectaculairement. Et sans toucher aux 1600 milliards de dépenses militaires, bien entendu. Puis il présenta au public un budget équilibré à… 3.679 milliards!

Les règles traditionnelles de l’addition et de la soustraction souffrirent un peu des résultats obtenus mais personne ne sembla y attacher beaucoup d’importance. En matière de finances publiques, il y a beau temps que deux et deux ne font plus quatre. Nous avons changé tout cela, dirait Molière.

Nous voici donc dotés d’un budget qui postule 3.679 milliards de dépenses dont 1600 intouchables, soit 43% pour la préparation à la guerre.

Pour que ce chiffre ne subisse aucune modification en cours d’exercice, il faut que soient réalisés 110 milliards d’économies sur les dépenses civiles et 95 milliards en sus sur celles de la reconstruction. Il faut en outre que divers emprunts émis dans différents secteurs de l’économie étatisée pour un montant total d’environ 150 milliards soient bien accueillis par le public. Après quoi, il restera encore 580 milliards à trouver: la confiance étant revenue grâce à la politique de baisse des prix, M. Pinay affirme qu’il se les procurera par la mise en vente des bons du Trésor pour un montant égal.

Le parlement sera en vacances jusqu’à la fin du mois de mai. D’ici là, M. Pinay n’aura donc pas de comptes à rendre sur les effets de sa politique. Le premier obstacle sérieux ne surgira probablement pas avant les échéances de juillet que peut-être il doublera (?) au moyen d’artifices de même valeur à reporter sur la discussion du budget additionnel. Mais qu’il en soit ainsi ou non, les finances publiques seront emprisonnées dans les dispositions votées. On peut donc, d’ores et déjà, prévoir

1. Les 205 milliards d’économies n’ayant pas été mis en circulation se retrouveront en manque à gagner dans les rentrées d’impôts;

2. Les emprunts prévus au titre de l’Électricité de France, de la reconstruction, des P.T.T., etc. ne produiront pas les sommes prévues;

3. Pour ce qui est des 500 milliards de bons du Trésor, on n’aurait jamais vu cela: il faut tenir compte que les emprunts émis dans les mêmes conditions pour équilibrer les budgets précédents n’ont jamais produit plus de cent milliards.

Sans tenir compte des imprévus qui peuvent surgir dans les comptes spéciaux du Trésor concernant la balance du commerce extérieur, la S.N.C.F., la sécurité sociale, etc. tout cela fait déjà un déficit budgétaire de l’ordre de 500 milliards à prévoir sur l’exercice en cours.

Ceci revient à dire que pour avoir voulu revenir aux temps irrémédiablement révolus de la politique demprunt et de baisse des prix dans le respect des structures, M. Pinay aura battu tous les records.

La politique de lemprunt

D’une manière générale, l’emprunt augmente la dette publique de l’intérêt des sommes empruntées. Mais, le déficit budgétaire qui en découle se trouve reporté sur l’exercice suivant, ce qui le rend moins apparent. En principe donc, et pratiquement, cette politique n’est qu’un artifice.

Pour l’Etat, cet artifice est sans danger: le rythme continu de la dévaluation de la monnaie comble, et au-delà, les trous qu’il creuse dans les budgets. Qu’on songe aux sommes qui ont été empruntées par l’Etat vers 1875, au moment de la naissance de la IIIe République, au pouvoir d’achat qu’elles représentaient alors et à celui qu’aujourd’hui l’Etat offre de rembourser ou pour lequel il propose de continuer à servir des intérêts… Cette évolution de la situation financière caractérisée par des faillites successives et indéfiniment répétées a fini par tuer la confiance des prêteurs et fait dériver les liquidités provenant de l’épargne et du profit vers les placements fonciers. Elle s’aggrave d’une circonstance particulière à notre temps.

Les deux sources d’emprunts n’ont jamais été en effet que l’épargne et le profit, la première représentant les liquidités péniblement amassées par ceux qui travaillent, le second celles de ceux qui font travailler les autres.

Or, au cours des 77 années de ce régime républicain, on a tellement rogné sur le pouvoir d’achat qu’il n’y a plus d’épargne. Pour la source la plus importante de la politique d’emprunt, il est donc vain de parler de résurrection de la confiance: même si elle revenait, on n’en tirerait rien pour la raison que la génération spontanée est aussi impensable en matière de capitaux que dans tous les autres domaines.

Reste le profit. Ici on s’adresse à la bourgeoisie qui le détient: historiquement, on n’a jamais vu un bourgeois digne du nom prêter à l’Etat. Quelques dégénérés de la classe l’ont fait: ils en ont été ruinés. Il est de tradition que les bourgeois ont toujours investi leurs profits dans le foncier. Ils ne vont pas changer leur manière de faire maintenant que l’expérience a confirmé de façon éclatante leurs appréhensions instinctives.

Le gouvernement de M. Pinay fait donc appel à deux sources dont l’une est inexistante et dont l’autre se refuse à l’alimenter.

Quelqu’un a suggéré l’emprunt indexé. A ma grande surprise, j’ai trouvé cette suggestion dans un journal syndicaliste pourtant sérieux.

Le malheur est que l’artifice de l’emprunt indexé, c’est-à-dire avec garantie or est, lui aussi coulé dans l’esprit public: Poincaré y a eu recours en 1926, mais, en 1934, Laval a procédé en grand à une conversion des rentes amorcées en 1932 déjà. En 1936, il y a eu les emprunts avec garantie de change. Or, les garanties or ou de change ont été enlevées: une loi les avait données, une loi les a enlevées. Contrairement à ce que prétend le proverbe, on a pris deux fois l’oiseau sur le même nid: on ne l’y prendra pas trois. Et d’autant plus que ces discours ne s’adressent qu’à des bourgeois maintenant fort avisés.

Il va sans dire que l’emprunt indexé, s’il réussissait au stade de l’émission et si, pour une fois l’État tenait ses engagements à celui du remboursement, serait une catastrophe budgétaire comme on n’en vit jamais: qu’on songe un peu à ce que seraient aujourd’hui la dette publique et le déficit budgétaire de 1952, si tous les emprunts du passé avaient été indexés! Dans l’esprit de l’État, l’emprunt ne se conçoit qu’accompagné de la dévaluation, c’est-à-dire que comme un ultime moyen de voler le contribuable qu’on ne peut plus imposer.

En dernière analyse, M. Pinay pourrait prétendre qu’en maintenant les salaires à leur niveau actuel et en faisant baisser les prix, il pourrait redonner à la classe ouvrière les possibilités d’épargne qu’elle n’a plus, puis rafler les sommes épargnées.

Bien sûr. Mais le niveau de vie de la classe ouvrière française est actuellement si bas que seuls les bureaucrates russes et les jongleurs capitalistes italiens ont battu les records des nôtres. Il faudrait donc que la baisse escomptée soit considérable.

Il faudrait aussi que la classe ouvrière n’ait pas conscience de l’opération qu’on médite de faire sur son dos.

Et, dans l’un et l’autre cas, le gouvernement de M. Pinay joue perdant à cent contre un.

 

La politique de la baisse

Depuis deux mois, le brain-trust du Président du Conseil claironne dans tous les azimuts ses résultats remarquables. En réalité, pour le consommateur, rien ou à peu près n’a baissé. Tout au plus peut-on dire que les variations saisonnières des prix se sont inscrites dans l’indice général du coût de la vie et encore n’est-ce, au moment où j’écris, que pour moins de deux points: le lait, les pommes de terre nouvelles et quelques légumes. De toutes façons, cela ne tient pas à la politique du gouvernement.

Est-ce à dire que rien n’aurait pu baisser?

Toujours pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les prétentions du brain-trust, des variations très sensibles auraient bel et bien pu être enregistrées dans les prix depuis fort longtemps.

Dans le dernier numéro, je disais que la clé des prix se trouvait en Amérique. Les statistiques publiées depuis confirment encore ce point de vue. En Amérique, il vient de se produire ce qu’on appelle un renversement de la tendance: d’acheteurs à n’importe quels prix, les Américains sont subitement devenus vendeurs grâce à la tournure prise par les événements de Corée vers le milieu de l’année 1951. Évidemment, on est toujours en état de guerre en Corée mais les choses s’y passent un peu comme dans ” Le rivage des Syrtes ” de M. Julien Gracq: il semble qu’on veuille surtout réserver l’avenir et les possibilités de reprendre les combats dès qu’un nouvel incident international en aura créé les conditions. De toutes façons, on ne casse plus grand chose et les stocks constitués par les Américains en prévision d’une guerre totale dépassent largement les possibilités découlement proposées par ce qui est devenu ” une petite guerre de rien du tout “. Que la volonté de prolonger cette situation de fait soit une honte sur les plan humain est une autre histoire.

Économiquement, voici ce qu’ont été les indices des prix de gros avant et pendant les rafles de matières premières que les Américains ont opérées sur le marché mondial et ce qu’ils sont depuis qu’ils ne raflent plus:

 1950
Début de la guerre de Corée
1951 Cours le Plus haut 1952
3 avril
 Laine suint NY (Cents par lb). 152 357  132,5 (1)
 Coton NY (Cents par lb)  30,70  46,06  42,70
 Coton Sao Paulo (Cruzeiros par balle).. 223 468 269
 Etain comptant Londres (liv. st. par tonne).. 591 1615 964
 Caoutchouc Londres (Pence par lb)…..  23  72,5 32 3/4
 Blé Chicago (Cents par boisseau)…….. 212 268 1/2 249 5/8
 Mais Chicago (Cents par boisseau)…… 147 194 3/8 183 8/4
 Coprah Philippine-N. York (Dollars par tonnes) 170 285 122,50 (1)
 Café New-York (Cents par lb.)………….. 49,10 51,15 53,33
 Cacao NY (Cents par lb.) 29,65 98,87 85,75
 Sucre NY (Cents par lb.). 5,80 8,05 4,40 (1)
 Cuivre NY (Cents par lb.) 18 5/8 24 5/8  24, 5/8

note (1): Cours inférieur à celui de 1950

On peut certes dire que, sauf pour la laine, le coprah et le sucre, les cours sont encore supérieurs à ce qu’ils étaient au début de la guerre de Corée. Mais pour des matières essentielles comme le coton, le caoutchouc, l’étain, le blé, ils le sont à peine. Au détail, cependant, les prix qui se sont alignés quasi automatiquement sur le cours de gros le plus élevé y restent.

On peut donc en inférer que, quand les prix de gros montent, ceux du détail les suivent dans le jour même — ou quelquefois les précèdent! — mais que, quand ils baissent, un an après, ceux du détail n’ont pas encore suivi.

Depuis le 25 février, on peut même ajouter qu’en deux mois d’exercice du pouvoir, M. Pinay n’a pas réussi à aligner les prix de détail sur ceux de gros.

Et calculer approximativement les bénéfices réalisés par tout ce qui fait profession de manipuler et vendre les richesses créées par le travail des hommes quand de telles moeurs sont d’un usage toléré, voire encouragé.

Une tactique

Il est de fait que tout ce qui fait profession de manipuler et vendre les richesses créées par le travail des hommes s’est retrouvé derrière M. Pinay pour le soutenir et a frénétiquement applaudi à ses élucubrations.

Il est impossible de ne pas remarquer que le renversement de la tendance accusé par la statistique précitée produisant ses effets depuis près d’une année, le monde du commerce et de l’industrie soutenait encore, le 20 février dernier, qu’une baisse des prix au détail était inconcevable. Et qu’il a suffi de l’arrivée au pouvoir de M. Pinay pour que ce même monde trouvât soudain la baisse générale très concevable. Il n’est que de comparer les discours de MM. Georges Villiers, Gingembre et Drugbert avant et après M. Pinay. On ne saurait mieux avouer qu’il s’agit d’une opération politique: le patronat français, la bourgeoisie et le petit commerce ont un président du conseil sinon de leurs rêves, du moins qui ouvre la voie à celui de leurs rêves, et ils lui facilitent la tâche, au moins en paroles. En retour, il facilitera, en fait, leurs petites opérations financières.

Or, au premier plan des préoccupations du patronat, de la bourgeoisie et du petit commerce, il y a deux choses également importantes: les impôts et les salaires. Les petits commerçants pratiqueront la baisse par affiche, c’est-à-dire en paroles et leurs marges bénéficiaires n’en souffriront pas. Quant au patronat, il fera état des baisses proclamées par les petits commerçants pour obtenir du gouvernement le blocage des salaires et son profit sera une fois de plus sauvé.

Passez muscade!

Mais nous recommencerons à parler de tout ceci dans trois mois.

Un exemple de baisse

On pense peut-être que j’exagère.

Alors voici un exemple qui résulte, lui, non pas du renversement de la tendance sur le marché mondial mais de la baisse saisonnière: il s’agit du lait.

Au 15 mars, le prix du lait a baissé de 4 fr. par litre. Les producteurs et surtout les ramasseurs ont un peu protesté mais la baisse a eu lieu quand même. Celle-là, elle est réelle et personne ne peut la contester.

Normalement, les prix des fromages et celui du beurre auraient dû s’aligner sur celui du lait.

Il est admis qu’en moyenne, avec 100 litres de lait on peut faire 4 kg. 500 de beurre ou 12 kg. de fromage type Munster.

Faites les calculs: la matière première entrant dans la fabrication de 4 kg. 500 de beurre ou de 12 kg. de fromage ayant baissé de 400 fr., tous les autres éléments du prix de revient restant les mêmes, le kilo de beurre aurait dû baisser de

400 fr.: 4,5 =88 fr.

et celui du kilo de fromage type Munster de:

400 fr.: 12 =33 fr.

Or, le beurre et le fromage d’origine française n’avaient pas baissé au moment où j’écris cet article. Mieux, le gouvernement impuissant devant la confédération des industriels du lait, était obligé de décréter une baisse de 65 fr. par kilo sur le beurre d’importation pour obtenir la baisse de l’autre par le moyen de la concurrence! [note 2: En passant: le beurre français est le plus cher du monde. Ainsi au début de l’année, au moment où le prix de gros du beurre était de 238 francs à Londres, de 308 francs à Dublin, de 280 francs à Copenhague, il atteignait à Paris 620 francs, ce qui le [le beurre étranger] rendait importable malgré sa profusion (20% supérieure à celle de 1938). Mieux: le gouvernement le stocke pour le faire monter, puis il en achète au Danemark pour le faire baisser. Incroyable mais rigoureusement vrai.]

Je pourrais citer d’autres exemples. Ils abondent: le vin, les cuirs, l’huile d’olive, les savons, etc.

Mais à quoi bon?

Tout le monde est maintenant fixé: la baisse des prix, dans la mesure où elle dépasse le cadre saisonnier, ne frappera que le ” rossignol “, c’est-à-dire les soldes et restera virtuelle.

Mais le blocage des salaires justifié par cette supercherie sera, lui, très réel.

Et quand il sera obtenu, les prix recommenceront à monter.

Au cœur du débat

J’ai délibérément passé sous silence l’article le plus délicat des projets financiers de M. Pinay: l’amnistie fiscale.

Rassurez-vous: cette disposition ne vise pas le petit contribuable qui n’arrive pas à prélever l’impôt qu’on lui réclame sur son minimum vital: pour celui-là, pas de quartier, la contrainte!

C’est le gros financier qui a des capitaux et revenus non déclarés à l’étranger qui fait l’objet de la bienveillance de M. Pinay.

Celui-là n’a pas payé d’impôts depuis 1945.

On passera l’éponge sur le passé à condition qu’il fasse des déclarations régulières et sincères pour l’avenir.

Il rapatriera ses capitaux, les investira dans ses affaires et redonnera un coup de fouet à l’économie nationale étouffée, dit M. Pinay. Le sourire aux lèvres, l’autre chantonnera seulement un de ces vieux airs du folklore français: ” La pénitence est douce, nous recommencerons, ron ron! “

Et l’économie nationale continuera d’étouffer.

Car c’est un autre problème qui se pose devant notre économie nationale, dans le cadre des structures traditionnelles: exporter ou périr.

Exporter, mais où?

Le monde entier est vendeur de tout, sauf la Russie et ses satellites!

Et à des prix qui sont aux prix français ce que leur sont les prix du beurre!

Il faut donc trouver le moyen d’exporter dans le monde oriental sans renforcer le bolchévisme.

Ou passer à l’économie distributive, c’est-à-dire sortir de l’échangisme étroit.

Comme on le voit, ceci est aussi une autre histoire.

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