DDH-44-2 + 45

 

INDEX

 

Introduction à une doctrine de la paix

par Paul Rassinier

***************

 Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 44, mai 1952, p.30-38.

**********************************

 

A un âge où tous les espoirs de la vie sont reportés sur le Père Noël, dès leur premier contact avec l’école, les enfants des Français sont vite mis au fait: “Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule. Ses habitants se nommaient les Gaulois. La Gaule était un pays sauvage et couvert de forêts. Elle était divisée en un grand nombre de petites tribus ennemies les unes des autres et se faisant continuellement la guerre. Les Gaulois étaient, en effet, un peuple de barbares incultes, superstitieux et très querelleurs.”

On ne sait pas bien le but que poursuit cette invocation sur commande, aujourd’hui banalisée jusqu’à la corde grâce aux efforts inlassables et conjugués d’un certain Ernest Lavisse et d’une impressionnante théorie de ministres de l’Instruction publique. Il est cependant remarquable qu’après trois quarts de siècle de pratique gratuite et obligatoire, elle n’ait encore, de façon notoire, inspiré à personne le souci de se projeter dans l’avenir et d’imaginer qu’un jour, quelque nouveau Lavisse écrirait probablement:

“Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait l’Europe. Ses habitants se nommaient les Européens. L’Europe, défrichée, accédait seulement à la vie industrielle. Elle était divisée en un grand nombre de petits États ennemis les uns des autres et se faisant continuellement la guerre. Les Européens étaient, en effet, un peuple de civilisation élémentaire, encore superstitieux et toujours très querelleur.”

Dans quelques milliers d’années, les philosophes qui seront alors sans préjugés ne manqueront pas de s’étonner qu’au siècle de la bombe atomique, l’homme ait été à ce point inapte aux rapprochements et aux transpositions dans le temps. Sans doute diront-ils à sa décharge que, s’il n’avait plus peur que le ciel lui tombe sur la tête, il était encore écrasé par l’éternité et qu’étant donné le bilan de ses connaissances, les phénomènes qui la jalonnent ne pouvaient lui apparaître que dans des perspectives restreintes et très cavalières. Rajeunissant la théorie des infiniment grands et des infiniment petits, ils feront à leurs contemporains le portrait d’un ancêtre prisonnier de sa propre durée et dans l’esprit duquel, entre un passé et un futur également abstraits, le présent concret faisait une insurmontable solution de continuité. Bien entendu, ils parleront de lui avec la même condescendance dont nous avons la générosité ou l’immodestie de faire preuve à l’endroit des premiers chefs de lignée que nous nous sommes tout de même reconnus, du côté de Neandertal ou de Cro-magnon.

Les historiens rejoindront les philosophes. Descendant à portée d’entendement, ils traduiront en langage populaire leurs raisonnements et leurs supputations. Par exemple, ils parleront d’une échelle historique des événements et diront que si l’homme n’y reportait ni le passé ni le présent, c’était qu’il n’en soupçonnait pas l’existence. Soucieux de se faire bien comprendre, peut-être abrégeront-ils dans cette formule imagée le portrait qu’ils en feront: ne voyant pas le vaste écran sur lequel se déroule le film, à plus forte raison ne pouvait-il y distinguer les personnages et il était normal que le sens de la comédie lui échappât.

Dressant ce qui sera l’archéologie de notre époque, ou se penchant sur elle, les uns et les autres retiendront tous les documents qui leur seront parvenus et il ne leur viendra probablement plus à l’idée de les solliciter. Car il faut espérer qu’il n’y aura plus d’Histoire officielle et que la politique s’inspirera des faits au lieu d’en inspirer ou d’en imposer l’interprétation. Dans ce climat de recherche de la vérité pour elle-même, peut-être noteront-ils que Churchill avait perpétuellement un cigare aux lèvres, Hitler des moustaches à la Charlot, du cynisme et une grande envergure, Staline un couteau entre les dents, Mussolini la Petacci, Truman un magasin de bretelles et une fille, Herriot une pipe et la chrétienté une civilisation dite du Droit. Mais le monde ne sera plus en équilibre instable sur le bout du nez de Cléopâtre. Pour intéressantes qu’elles soient, ces précisions n’en iront pas moins au grand magasin de l’humour pour récréations enfantines, rejoindre le casque aux grandes ailes et le patriotisme de Vercingétorix, le cheval d’Attila, les prières de Sainte-Geneviève qui arrêtèrent les Huns, le vase de Soisson, Messieurs les Anglais tirez les premiers, les quarante siècles imprudemment juchés par l’autre au sommet des pyramides d’Égypte et vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. Dans cette réserve, la postérité des Perrault, Grimm, Andersen, Mark Twain et quelques autres, aura toujours la possibilité de puiser des sujets de contes qui, s’ils n’ont pas la saveur de ceux de ma mère l’Oie ou des Fabliaux de notre moyen âge, auront la même influence sur la vie publique.

Les problèmes sur lesquels sur lesquels on s’interrogera seront d’un autre ordre de grandeur. L’homme qu’on expliquera sera un être essentiellement social, inséparable de son milieu, lui-même inséparable de la planète et du cosmos. L’arbre ne cachera plus la forêt, l’intérêt qu’on portera au grain de sable ne détournera plus de la dune et du vent qui la provoque. On ne définira plus les imperfections des sociétés par celles des individus qui les composent, mais à l’inverse, celles des individus par celles des sociétés dont la morale sera, au surplus, fonction d’une tradition à la fois géographique et historique. Ceci veut dire que les noms de Montesquieu et de Rousseau, associés dans la même vénération, franchiront les millénaires.

Les médecins déjà, dans la plupart des maladies, accordent autant, sinon plus d’importance à l’état général du patient qu’à celui de l’organe affecté. Les philosophes et les historiens imiteront les médecins. Ils ausculteront les sociétés et, avant de se prononcer sur le cas de l’homme qui est leur organe affecté, ils dresseront le bilan de leur état général qui est la civilisation. Par quoi on voit qu’ils devront être en même temps des spécialistes de l’anatomie sociale, c’est-à-dire des économistes et des sociologues.

Les difficultés viendront de la civilisation elle-même. Il n’y a, en effet, pas plusieurs mais une seule civilisation qui essaime en se déplaçant dans le temps et dans l’espace. C’est cette unité qu’on aura le plus de peine à dégager. Fera sensation, le premier qui lui donnera pour symbole, couchés sur la boule ronde, les bois d’un grand Janus-cerf, poussant leurs cors dans les quatre directions et plus ou moins de part et d’autre de l’Équateur. Mais ce synopsis une fois admis, les choses seront plus simples. Confucius, Jésus-Christ et Karl Marx, le Grand Cyrus, Ramsès II, Napoléon et Hitler, Périclès et François 1er, Phidias et Picasso, les jardins suspendus de Babylone et ceux du Luxembourg, les abattoirs de chevaux de Solutré et ceux de porcs de Chicago, le Temple de Louqsor et l’Opéra, la Victoire de Samothrace et la statue de la Liberté, les cités lacustres de la Gaule, les buildings de New York, les grottes des Eyzies et les huttes de branchages des Polynésiens ou des nègres bantous de 1951, les tours de Notre-Dame et le clocher de mon pays, seront pêle-mêle rejetés dans une préhistoire dont les limites auront reculé sur nous à pas de géant et, dans tous les esprits, aussi contemporains les uns des autres que le sont, pour nous, l’ichtyosaure, l’iguanodon, le ptérodactyle et l’archéoptéryx.

Dans la civilisation ainsi comprise, sur les bois du cerf témoin, les cors, placés sous un éclairage nouveau, seront ce qui retiendra l’attention. A la naissance de chacun d’eux, les spécialistes des maladies sociales débrideront un immense phlegmon boursouflé de cadavres desséchés: ceux de tout un cycle de révolutions impuissantes et de guerres plus ou moins exutoires mais d’aussi peu de résultat. Ici, penseront-ils en refermant le premier phlegmon après en avoir tiré toute l’horrible substance, une civilisation est morte. En débridant le second, ils s’apercevront qu’elle était seulement tombée pour la première fois, qu’elle avait réussi à se relever, qu’elle était repartie clopin-clopant, à la recherche de cieux plus cléments, qu’elle avait cru les trouver, qu’elle avait refleuri, s’était épanouie puis, exténuée, était à nouveau tombée sous le fardeau du même cycle de révolutions impuissantes et de guerres plus ou moins exutoires, dans les mêmes circonstances et, très probablement, pour les mêmes raisons. Poursuivant leurs investigations, de cor en cor, ils reconstruiront, à l’échelle de la planète, un grand chemin de croix qui en fera le tour dans les deux sens.

La première évidence qui surgira de ces travaux, c’est que la civilisation, une dans sa conception, est cependant multiple et très diverse dans ses formes simultanées ou successives et que chacune d’entre elles, peut-être dans un instinctif et secret espoir de renaître ailleurs et à son gré, se résigne à mourir à l’endroit même où elle est née, par refus de se transformer, c’est-à-dire de se plier aux exigences conjuguées de la nature et du progrès.

La seconde, c’est que, des hordes aux empires, pour autant qu’elle se soit nuancée ou diversifiée, il y a deux domaines au moins, dans lesquels la civilisation est restée rigoureusement semblable à elle-même: la structure des groupes humains dans ses justifications et les circonstances des révolutions et des guerres. On ne tiendra, en effet, pas pour une réforme fondamentale de l’institution le fait que la famille gauloise ait vécu dans la hutte égalitaire et la famille américaine dans le cottage et le gratte-ciel, ou que la famille islamique ait été polygame et la chrétienne monogame: de même qu’au temps de huttes gauloises il y avait des villas et des palais sur le bord oriental de la Méditerranée, de même au temps des cottages et des gratte-ciel, il y a, de part le vaste monde, des taudis ou des cases et des cahutes qui n’ont rien à envier aux huttes gauloises et, quant à la polygamie et à la monogamie, elles sont de tous les temps.

Pas davantage on ne retiendra la navigation à vapeur, les chemins de fer, l’automobile et l’aviation comme témoins de différences essentielles dans leur origine et leur nature, entre l’Etat de MM Roosevelt, Churchill, Hitler, Mussolini ou Staline, et celui de Napoléon, Catherine II, Richelieu, Charles-Quint, Charlemagne, Jules César, Ramsès II, Philippe de Macédoine, Alexandre, Cyrus, Lycurgue et Solon. La notion d’État qui aura traversé les âges – jusqu’à nous du moins – et qu’on retrouvera intacte sous toutes les latitudes, est un mélange étudié de Lycurgue et de Solon, à peine teinté de Platon.

Spartacus, les Jacqueries, la conjuration des Égaux, la guerre des paysans en Allemagne, la querelle séculaire des Wu et des Chang en Chine, la guerre de sécession en Amérique, seront des phénomènes identiques à des échelles différentes.

On admettra sans discussion que l’Empire grec, né de la guerre du Péloponèse, est mort des guerres médigues au profit de Rome. Les guerres puniques et la conquête des Gaules n’auront d’intérêt que dans la mesure où elles seront considérées comme ayant préparé le terrain à Constantin et à Charlemagne, lesquels s’effaceront, à leur tour, devant le Saint Empire romain et germanique. On dira que les guerres européennes du XVIIe et du XVIIIe siècle ont consacré la mort de ce Saint-Empire au profit du Commonwealth britannique, lequel sera mort au profit de Washington ou de Moscou, de toutes celles qui auront eu lieu depuis sur un signal donné par Napoléon.

Personne ne prétendra jamais plus que, dans ce microcosme qu’est la branche hellénistique de la civilisation, l’heure de Paris ou de Berlin pouvait sonner à l’horloge sidérale. Et personne non plus qu’élargie aux dimensions ou élevée au niveau de ses branches hindoustane, chinoise ou péruvienne, mais ramenée aux groupes humains, à leurs déplacements et à leur prolifération, elle n’apparaît pas comme un cancer géant greffé sur la nature et véhiculé par les guerres.

C’est dire que les guerres seront au centre de tous les débats dans lesquels l’homme des temps futurs se cherchera et essaiera de se représenter à lui même son devenir collectif au moyen de son passé.

La distance qui nous sépare de cet âge d’or de la pensée? Précisément, toute la question est là: avant toute chose, il importait donc de procéder à l’inventaire des éléments qui sont susceptibles de constituer une réponse.

***

A faire figurer au nombre des bons esprits qui se soient essayés à une explication de notre temps et qui l’aient fait avec quelque sérieux, ou du moins qui en aient conquis une notoriété d’assez bon aloi, on ne voit guère que MM. Gonzague de Reynold, Toynbee et Jacques Pirenne. Après eux, il n’y a plus que les marxistes dont la promotion reste incertaine, les spécialistes du lieu et du moment historiques, victimes de la déformation professionnelle et quelques dilettantes qu’on prend volontiers pour des polémologues mais qui ne sont peut-être que des polémistes au service des politiciens.

Pour réconfortante qu’elle soit quant à ses intentions, l’entreprise des trois premiers n’est cependant pas exempte de certaines réserves quant à sa formule et à ses résultats dans le domaine de l’acquis ou du probable. M. Gonzague de Reynold qui semble avoir eu l’intuition la plus sûre du proche avenir de l’humanité, semble bien aussi être trop influencé par le fait russe du XXe siècle pour que son crédit ne souffre pas de discussion. M. Toynbee, emporté par sa foi, ne conçoit, lui, que très peu de choses en dehors de la chrétienté. Et quant à M. Jacques Pirenne, s’il se propose de dégager les grands courants de l’Histoire universelle, il ne se laisse pas moins entraîner à un rétrécissement sensible et inattendu de ses horizons. Levant le rideau sur une fresque très bien venue qui va des Origines à l’Islam, dès son troisième tome, il ne voit plus que ce qui se situe entre les traités de Westphalie et la Révolution française. Au quatrième, il est refoulé entre la Révolution française et celle de 1830, c’est-à-dire dans des limites plus étroites encore. Parti du monde pour expliquer le monde, il a glissé insensiblement et probablement instinctivement sur la France qu’il a fini par prendre pour son centre. Or, dans l’humanité de demain, la France ne comptera pas plus, que dans celle d’aujourd’hui, la Franche-Comté, la Lombardie, l’Illinois ou les Cornouailles…

A des degrés divers, selon qu’il s’agit de l’un ou de l’autre, tous trois sont victimes de ne s’être que relativement affranchis des méthodes de l’Histoire historisante, d’avoir sacrifié aux notions depuis longtemps dépassées d’Etat, de Nation ou de Patrie, et de ce que la pureté des intentions, si elle est une circonstance atténuante, ne peut en aucun cas être considérée comme une vertu documentaire ou explicative.

Je passe sur les marxistes. Bourlingués entre leurs origines hégéliennes et leur destinée stalinienne, ils font commencer l’histoire du monde à Karl Marx et fixent sa fin à Lénine et à ses épigones. Ayant méconnu Bakounine, ils ont laissé Riazanov mourir en disgrâce à Moscou. Ils sont comme loups entre eux et leur conception commune de la dialectique est si capricieuse qu’il n’en est aucun chez lequel on ne puisse relever, sur les principes et les interprétations, des prises de position contradictoires à des intervalles qui varient entre vingt-quatre heures et une année. Qu’ils n’aient que peu de crédit s’explique très bien. Qu’il eût pu en être autrement n’est pas douteux et qu’il se puisse encore ne l’est pas moins: le jour où ils s’apercevront que Marx fut lui-même dominé par son temps et que, dans le fatras de ses écrits, la conception matérialiste de l’Histoire dont il ne fit que poser les jalons reste à dégager.

Je passe aussi sur les spécialistes du lieu et du moment historiques. Ils sont à l’Histoire ce que l’amateur de tulipes de La Bruyère était au jardinage. Hellénistes, latinistes ou égyptologues, passionnés de la reine Élisabeth ou de sa cousine Christine, de Charles XII, de la Révolution française, des Borgia, de Jeanne d’Arc ou de Napoléon, noyés dans les détails, isolés des réalités de leur temps, ils dressent dans l’ombre et le silence de leur cabinet de savantes et remarquables monographies qui isolent à leur tour les faits de leur contexte historique et en rendent imperceptibles le sens et la portée. Leurs travaux sont inscrits sous une cote à la Bibliothèque nationale. Le grand public les ignore déjà et, un jour, dans une France réduite aux dimensions d’une province du monde, notre Bibliothèque nationale n’aura, ni plus d’importance, ni plus d’intérêt que n’importe laquelle des bibliothèques de nos sociétés départementales d’émulation.

Restent les dilettantes.

A mon sens, ils ne sauraient être mieux représentés ici que par MM. Pierre Gaxotte et Raymond Aron.

M. Pierre Gaxotte nous vient d'” Action française “. Pendant des années, il récita la prière quotidienne des habitués de la maison: tout ce qui est national est nôtre. Il la récite toujours et cette fidélité est à son honneur. Mais il est visiblement incommodé par la signature de son auteur et les qualités dont il le faisait suivre: le duc de Guise, héritier des quarante rois qui, en mille ans, firent la France. Fussent-ils rois, quarante hommes échelonnés sur mille ans, M. Pierre Gaxotte a dû penser que ce n’était pas beaucoup pour mettre au point cette oeuvre d’art qu’à ses yeux reste la France. Peut-être même a-t-il attribué à la prétention de ces rois la responsabilité d’un livre qui parut il y a quelque quarante ans ” L’Histoire de France ” de Gustave Hervé. Pour répondre à l’un et pour donner aux autres une plus juste notion de leur importance historique, il a donc écrit l’histoire ” des français qui, tous ensemble, ont fait la France “. Mais Gustave Hervé est mort et plutôt deux fois qu’une. Quant à M. Maurras qui n’est pas mort et par qui, seulement, le duc de Guise exista, il n’en peut pas moins être considéré comme ayant donné toute sa mesure et beaucoup plus brillamment qu’efficacement. Cette double circonstance fait déjà que, si cette polémique a un objet, M. Pierre Gaxotte est seul à en connaître.

Mais il y a plus: même si, un jour, ces Français qui ont fait la France ne pouvaient être ramenés aux proportions actuelles des Bourguignons qui ont fait la Bourgogne ou des Arvernes qui ont fait Gergovie, M. Pierre Gaxotte semble bien tenir pour nul qu’ils aient eux-mêmes été conçus par étapes et par des gens nés sur les bords du Gange ou de l’Indus, du Tigre et de l’Euphrate, du Nil, de l’Eurotas, de la Volga et de la Vistule, des oueds nord-africains, du Guadalquivir, du Tibre, du Rhin et du Danube, c’est-à-dire dont aucun n’était français. Enfin, de son livre, bien que mille critiques de détail soient d’une rare pertinence, rien ne se dégage qui pourrait conduire à supposer qu’après avoir fait la France, ces Français en réduction aient encore à être de ces Européens qui feront l’Europe, puis, de ces hommes tout court qui seront capables de s’abstraire de leur milieu et feront l’humanité. Sans doute parce qu’il pense que les Origines et le Devenir sont l’affaire de la providence, M. Pierre Gaxotte a cru pouvoir s’en tirer en les ignorant équitablement. Il était donc inévitable que le caractère essentiellement transitoire du phénomène francien ne lui tombât pas sous le sens. Et de là à lui donner des proportions démesurées, il n’y avait qu’un pas qu’il franchit aisément.

Visiblement, M. Raymond Aron avait d’autres ambitions: on ne jurerait pas qu’influencé par Burnham et hypnotisé par les lauriers de ce brillant théoricien de la révolution permanente que fut Trotsky, il n’ait eu la prétention de se hisser à son niveau et, à l’autre extrémité de l’horizon, d’être, lui, le théoricien de la guerre permanente.

Si on tient pour évident que la civilisation est arrivée au terme de son évolution, c’est-à-dire que la structure des sociétés modernes est définitive, il faut bien convenir que, sur cette planète qui a fait son plein d’États dont chacun endigue les besoins vitaux de ses voisins, la guerre est le seul palliatif ou le seul antidote de la révolution.

M. Raymond Aron ne dit certes pas les choses aussi crûment et, probablement ne les conçoit-il pas aussi clairement. Au centre de son système, si on peut appeler ainsi ce long monologue sur ” Les guerres en chaîne “, il n’y a pas la guerre en soi, envisagée comme résultante du jeu d’un certain nombre de facteurs politiques et économiques, moraux et sociaux, abstraction faite du désir ou de la volonté des hommes aveugles qui les font ou les laissent inconsciemment jouer dans un certain sens, mais la guerre qui vient ou plutôt qui risque chaque jour un peu plus redoutablement d’éclater entre le bloc atlantique et le bloc soviétique. Et, ce qui l’effraie, ce n’est pas tant ce conflit lui-même pris sous le feu des impératifs de la morale que, sur le plan pratique, la somme des horreurs dont il est gros. Si on pouvait le ramener aux dimensions de la guerre de 1870-71, M. Aron trouverait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais cela ne se peut: l’expérience prouve qu’en se répétant, la guerre élargit son champ de développement et multiplie l’horreur. Sous cet angle, le prochain conflit se situe donc dans la progression enregistrée de 1870 à 1914 et de 1914 à 1939: il sera le plus gigantesque que l’Histoire ait jamais connu, d’où la nécessité de l’éviter. Or, ceci ne paraît possible à M. Raymond Aron qu’à la condition, non pas d’arrêter la guerre froide à tout prix, car cette solution ne se conçoit pas, mais de la prolonger le plus possible et, si besoin était, jusqu’au-delà des limites du pensable.

On voit tout de suite que cette philosophie fait la part du feu, qu’elle est à base, non d’universalisme mais de circonstances, d’expédients et d’accommodements, non de principes ou de postulats, de recherche du moindre mal à un niveau arbitrairement fixé, non du mieux ou du bien.

La guerre froide, en effet, n’est autre que la guerre des deux blocs par personnes interposées. Elle relève des mêmes lois que la guerre tout court: aujourd’hui Corée et presque Indochine, elle peut être demain, Iran, Égypte, Yougoslavie, Grèce ou Turquie et tout cela ensemble. Il ne paraît toutefois pas qu’elle puisse déborder ces proportions sans se transformer en guerre chaude – et combien! – c’est-à-dire sans impliquer la participation directe de Moscou et de Washington.

M. Raymond Aron prend bien le soin de nous prévenir que sa guerre froide, aussi longtemps qu’on soit obligé de la prolonger, est tout de même essentiellement provisoire, le terme en étant, ainsi qu’il saute aux yeux, l’écroulement peut-être lointain mais fatal du régime soviétique. Mais c’est justement et surtout la formulation de ce pronostic relativement optimiste qui lui donne son caractère de permanence à l’échelle d’une génération au moins, si ce n’est de plusieurs. Car, si on peut tenir pour certain l’écroulement du régime soviétique, celui de ce puzzle mal ajusté qu’est le système atlantique, ne l’est pas moins. D’où la question: lequel s’écroulera le premier?

Au surplus, même si ce devait être le soviétique, la solution de M. Raymond Aron qui postule un désaccord irréductible sur la division politique et économique du monde, ouvre la voie à une autre qui serait le résultat d’un accord.

Contrairement à ce qu’un vain peuple semble penser, une telle éventualité n’est pas une pure construction de l’esprit. Dans la mesure où elle n’est pas réglementée, la guerre froide peut évoluer vers la guerre tout court au gré du hasard et, tout en jouant le jeu, chacun des deux adversaires garde licence de s’assurer sur l’autre, un avantage quelconque à l’occasion. Mais un avantage pour l’un, s’il était appréciable, ce serait la défaite assurée pour l’autre. Il y a donc une première question qui se pose: qui des deux aura le premier l’avantage qui lui permettra de supputer une issue victorieuse à son profit? Bien malin qui le dirait… Il y en a une autre: le vainqueur lui-même ne sortirait-il pas de l’épreuve dans un état tel qu’il impliquerait sa mort à brève échéance sur le cadavre du vaincu? L’expérience semble bien prouver que, pour survivre à sa victoire, le vainqueur n’a jamais eu le choix qu’entre deux moyens: modifier ses propres structures sociales ou préparer et faire une nouvelle guerre. Jusqu’à ce jour, il s’en est toujours tiré par le second. Les circonstances continueront-elles longtemps encore à se prêter au jeu? Et le jour n’est-il pas proche où il n’aura plus d’autre ressource que le premier, c’est-à-dire la mort des classes sociales privilégiées?

Dès lors que ces classes sociales se sentiraient de part et d’autre condamnées à une mort parallèle ou simultanée et que, réalisant les aléas de la guerre froide du type Raymond Aron, elles auraient aussi, dans un éclair, le sentiment qu’il leur est tout aussi impossible de revenir à la paix que d’affronter la guerre, il est raisonnable de penser qu’elles peuvent en venir à envisager une solution de ” sagesse ” moyenne: maintenir d’un commun accord les hostilités à un niveau d’horreur et de dévastation compris entre le minimum rêvé qui est la Corée ou l’Indochine ou les deux ensemble et le maximum redouté qui est l’embrasement de tout le Sud-Asiatique, de l’isthme qui relie l’Asie et l’Afrique et du cordon des Etats sud-européens.

Tant qu’à supposer un accord, autant le supposer parfait. Dans l’ombre traîtresse des repaires diplomatiques, donc, des ambassadeurs des parties pourraient, par exemple, se rencontrer et mettre au point la construction, au-dessus de la Méditerranée ou de l’Atlantique, d’une gigantesque esplanade qui s’inscrirait dans la tradition pharaonique et serait à la mesure de la Tour de Babel. On présenterait ce projet aux peuples émerveillés comme étant le fruit d’un brusque retour à des rapports humains entre le deux blocs et sous les espèces d’une sorte de pont destiné à les faciliter et à leur donner un caractère définitif. En admettant que les possibilités des hommes soient au niveau de leurs aspirations, l’entreprise serait menée à son terme dans la joie et l’enthousiasme de la fraternité retrouvée.

En fait, la réalisation de cet exploit poursuivrait des buts beaucoup moins nobles. Aménagés sous un prétexte quelconque à égale distance des deux rives, un ingénieux système télé-commandé de bascule permettrait de transformer à volonté le pont en déversoir. Deux trottoirs roulants aux dimensions y aboutiraient qui feraient s’y rencontrer pour le grand saut dans les abîmes, l’un venant de Moscou, les populations, l’autre de Washington, les richesses créées par le travail, soit les deux facteurs de perturbation que les impératifs du profit empêchent de se rencontrer sur les marchés pour la consommation.

Aux deux extrémités, la presse célébrerait la perfection des échanges culturels et commerciaux et mettrait en évidence, en même temps que leur étonnante rapidité, les beautés du voyage confirmées par des récits apocryphes. On se disputerait les places soit au titre de simple voyageur, soit à celui de convoyeur des marchandises. Il faudrait des millénaires pour que la tragique supercherie éclatât aux yeux des peuples abusés…

Sur la guerre froide de M. Raymond Aron dont elle n’est que la représentation la plus étudiée, cette solution qui n’est pas tellement impertinente, aurait cet avantage appréciable que, produisant les mêmes effets bienfaisants, elle les produirait plus proprement et moins bruyamment. Elle supprimerait en outre toutes les raisons de guerre – radicalement! – et elle garantirait la coexistence pacifique des deux systèmes dans le statu quo, sans qu’il soit possible à l’un de conquérir une quelconque suprématie sur l’autre.

Il n’en faut point trop tenir grief à M. Raymond Aron: formé, lui aussi, à l’école historisante, il ne peut que raisonner dans le cadre de ses principes et de ses méthodes. S’il en discute parfois les interprétations, ce n’est jamais que sur un détail et seulement pour en reporter l’insuffisance ou la médiocrité, non sur une théorie à remettre en cause, mais sur les hommes qui la représentent plus ou moins officiellement. Et s’il lui arrive de penser qu’il y a aussi une école sociologique, c’est encore par ses faiblesses sur un détail qu’il l’aborde, mais, cette fois, en les grossissant pour mieux en rejeter la conception en bloc. Ainsi peut-il se donner les apparences du non-conformisme tout en continuant de penser qu’il y a une solution d’équité dans la structure actuelle du monde; que cette équité, conçue au niveau des Etats et dans leurs rapports mutuels, se confond avec celle qu’on est en droit de rêver au niveau des individus; que les causes des guerres sont essentiellement d’ordre psychologique et relèvent du patriotisme mal compris, du sentiment national, de questions de dignité, d’honneur, voire de prestige, les problèmes économiques ou sociaux n’étant qu’accessoires; et que, par conséquent, dans ce domaine, tout est uniquement du ressort des chancelleries. Dans cette singulière philosophie, la guerre de 1914 est la suite logique de celle de 1870, laquelle avait déséquilibré l’Europe au profit de l’Allemagne avide et orgueilleuse, en humiliant injustement et à l’excès une France ” vêtue de probité candide et de lin blanc “. L’équilibre européen étant indispensable, on ne pouvait donc pas échapper à l’obligation de faire ou de soutenir cette guerre, le malheur étant seulement qu’on ne sut pas la terminer de telle sorte que celle de 1939 fût rendue impossible. Quant à cette dernière, bien que les raisons en fussent contenues dans le traité de Versailles, on eût pu l’éviter; on ne sut pas, mais cela n’est encore rien: ce qui est grave, c’est qu’on choisit mal son adversaire, qu’on la conduisit mal et qu’on manqua par deux fois l’occasion de bien la terminer, toutes choses qui créent les conditions du prochain conflit et rendent impérieuse la nécessité de prendre en considération la thèse de M. Raymond Aron. Comme on le voit, si la chaîne est courte, ses maillons sont relativement gros et ceci qui compense cela propose en même temps le remède qui n’est pas de la briser mais de la passer au laminoir et de l’étirer dans le fil continu de la guerre froide ou permanente.

Dans le cadre de ce raisonnement, il n’est peut-être pas discutable que M. Raymond Aron soit un non-conformiste, mais il l’est moins encore qu’il soit surtout le théoricien de la situation à usage exclusif de l’un des deux adversaires.

En face, il ne doit pas manquer de maîtres à penser à cette mesure pour saisir la balle au bond et la renvoyer à l’occasion.

***

Si on l’entend de cette façon il résulte assurément de cet inventaire que l’Histoire est impuissante à expliquer notre temps et à en projeter les institutions et les mœurs sur l’avenir. Souvent posée, la question fut souvent résolue dans ce sens. Un peu hâtivement, ont cependant pensé, en se demandant s’il n’y aurait pas lieu d’incriminer seulement la méthode, un certain nombre d’esprits qui, pour n’avoir point encore conquis la notoriété (dans ce monde étrange où elle n’est plus conférée que par la politique en fonction du service rendu) n’en pourraient pas moins être réputés bons. De même qu’il y a deux testaments, nous avons ainsi depuis quelque temps deux méthodes historiques.

L’une, ancienne, procède par larges fresques et poursuit la restitution de situations d’ensemble dont elle étudie le développement, qu’elle aligne ou juxtapose au long des siècles jusqu’à les faire s’expliquer les unes par les autres. Dans la situation du peintre paysagiste devant son chevalet, l’opérateur choisit les éléments de la composition et leur assigne une place, leur donne une importance et une couleur qui sont au gré de son inspiration, de son humeur ou de ses convictions. Avec les meilleurs intentions et de la meilleure foi, il ne peut jamais s’abstraire de son oeuvre et, par là-même, il lui donne un sens. Des impondérables seuls peuvent le déterminer à mettre en valeur, parfois à son insu, Danton plutôt que Robespierre, ou le petit Barra plutôt que Gracchus Baboeuf. Les faits sont à sa merci.

L’autre, au contraire, se place au-dessus de l’Histoire entendue comme une chronologie, une nomenclature ou une fresque. Elle choisit les phénomènes de notre temps qui ont été de tous les temps et, remontant le cours des âges, elle les étudie en les replaçant successivement dans tous leurs contextes historiques. Dans cette méthode, le choix étant résolu, ce sont les faits qui s’imposent à l’opérateur: ils le tiennent à tel point à leur merci qu’à peine d’être taxé d’insuffisance ou de forfaiture, il ne peut dissimuler ou négliger aucun de leurs aspects. On voit que, plus indépendante du facteur humain, elle offre plus de garanties, mais aussi qu’elle ne pourra bénéficier de tout le crédit qu’elle mérite qu’à partir du moment où la sociologie aura elle-même bénéficié d’une promotion sans réticence dans la branche des sciences.

Je ne pense pas qu’à ce jour, cette seconde méthode ait été mieux illustrée que par MM. Gaston Bouthoul et Albert Camus, lesquels ont précisément choisi comme centres d’intérêt, l’un la guerre et l’autre la révolte.

A l’actif de M. Gaston Bouthoul, on note, entre autres, des titres comme ” Huit mille traités de paix “, ” Cent millions de morts ” et, tout récemment, ” Les guerres ” avec, en sous-titre, ” Eléments de polémologie “. Ce sociologue consciencieux se soucie assez peu des bienfaits de la paix ou des horreurs de la guerre: célébrer les uns et faire du lyrisme sur les autres équivaut, selon lui, à remplacer les recherches médicales par des odes à la bonne santé et des lamentations. La guerre est un phénomène de laboratoire et il convient de l’examiner aussi froidement que, sur son patient, le médecin suit l’évolution d’une maladie. Prêchant d’exemple, il se livre lui-même à une étude de morphologie comparée des guerres, à la recherche de leurs éléments techniques, démographiques, économiques, politiques, psychologiques. De l’ensemble de ses manipulations, il ressort que la guerre est la conséquence de la structure interne des sociétés humaines, du déséquilibre que l’atrophie ou l’hypertrophie de l’un quelconque de ces éléments y introduit et des modifications qui en résultent inévitablement dans la nature de leurs rapports entre eux.

Bien qu’il la formule à peu près dans ces termes, cette conclusion importe peu: s’il pense par exemple que l’élément démographique est une cause essentielle de conflit, M. Gaston Bouthoul démonte si méticuleusement et si complètement le mécanisme social qu’il fournit lui-même au lecteur les moyens de penser que le rôle déterminant revient à n’importe lequel des autres – l’élément économique notamment, bien qu’il fasse à son sujet les plus expresses réserves – ou à tous ou à aucun. C’est l’avantage et l’honneur du procédé: tandis que la méthode historisante ne propose qu’implicitement, c’est-à-dire insidieusement et coupe court à toutes discussions autres que sur la matérialité des faits – et encore! – la méthode sociologique, au contraire, les appelle sur les problèmes qu’ils posent et peut se permettre de conclure explicitement. M. Gaston Bouthoul est si peu soucieux d’imposer ses interprétations qu’il réclame, depuis fort longtemps, la création d’un Institut de polémologie dont la mission serait d’étudier cette maladie du corps social qu’est la guerre comme on étudie d’ailleurs le cancer ou la tuberculose, maladies du corps humain. Dirai-je que la réalisation de ce voeu favoriserait singulièrement, chez l’homme, une prise de conscience claire de son destin et qu’elle serait la première chance réelle qui lui ait jamais été offerte?

Le cas de M. Albert Camus est un peu différent; sa voix a des résonances d’autant plus jeunes qu’on la sent muer dans des conditions qui sont celles d’un drame vraiment shakespearien. D’autant plus émouvantes, aussi. Peut-être serait-il injuste d’évoquer lady Macbeth à son propos, mais, ” Le rocher de Sisyphe “, il sait bien que c’est lui qui le remonte sans cesse au sommet de la montagne. Toute son oeuvre traduit une obsession: “Les Justes”, “L’Étranger”, “Caligula”… C’est qu’Albert Camus a été pris au dépourvu par les événements de la guerre et que, s’il sait que la leçon des exemples est seule valable, il sait aussi qu’il a été mêlé à ces événements dans une mesure et dans un sens qu’il ne peut porter à son crédit1. Comble de malheur, il n’a pas la désinvolture d’un Renan et il se sent incapable d’écrire tout de go que ” la foi qu’on a eue n’est jamais qu’une chaîne et [que] l’on est quitte envers elle lorsqu’on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les Dieux morts.” “La prière sur l’Acropole” n’est pas son genre: il a un autre sentiment de sa dignité et, surtout, de sa responsabilité. Qu’il s’en console, c’est là son honneur et son mérite. Sa chance aussi: au royaume de mon père, il y a toujours plus de place pour un pêcheur repenti que pour cent justes qui n’ont jamais pêché…

Si donc, Albert Camus, étudiant les réactions possibles de l’homme aux prises avec les structures sociales, conclut au devoir de la révolte, et s’il cherche en même temps à le concilier avec le refus du meurtre, on le conçoit aisément.

“Heathcliff, dit-il, dans les “Hauts de Hurlevent”, tuerait la terre entière pour posséder Cathie, mais il n’aurait pas l’idée de dire que ce meurtre est raisonnable ou justifié par le système. Il l’accomplirait, là s’arrête toute sa croyance… Mais à partir du moment où, faute de caractère, on court se donner une doctrine, dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme.”

Or, le crime qui court se donner une doctrine et qui se raisonne, c’est la guerre, mais c’est aussi – hélas – la révolution. Expéditions punitives contre le crime et justifiées par lui, toutes deux deviennent très rapidement le crime qui légifère, si elles sont victorieuses et elles légitiment à leur tour d’autres guerres ou d’autres révolutions. Gandhi était sorti de ce cercle vicieux en élaborant la doctrine de la non-violence. Il se peut que M. Albert Camus s’oriente dans cette direction mais, s’il n’en était pas ainsi, il n’en resterait pas moins que “L’Homme révolté” a défini les principes d’une morale à l’intention de laquelle la création d’une chaire spéciale serait indiquée, à l’institut de polémologie de M. Gaston Bouthoul.

Peut-être le lecteur pensera-t-il qu’avec ces deux noms seulement, le palmarès de l’école sociologique est particulièrement défavorisé. Il en est d’autres qu’on pourrait y ajouter: Paul Louis, Jacques Duboin, Georges Lefranc, Jean Fourastié, Georges Friedman… Ils arrivent aux mêmes conclusions. Mais leurs raisonnements sont centrés sur des problèmes connexes: la condition ouvrière, le salariat, le pouvoir d’achat, les rapports de la production et de la circulation des richesses, le syndicalisme, la monnaie, etc. Et j’ai craint qu’ils n’apparussent point si probants à une opinion, – hélas! – peu familière de ces questions.

 

***

Le moment est maintenant venu de rappeler la mésaventure posthume qui arrive à Victor Hugo.

Commentant l’exposition universelle qui se tenait à Paris, en 1867, il écrivait en effet dans un ouvrage assez peu connu dont le titre était “Paris-Guide”:

“Au XXe siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. Elle s’étonnera de la gloire des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d’armée et un boucher; la pourpre de l’un ne lui semblera pas très distincte du rouge de l’autre. Une bataille entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain comme inutile. Elle n’éprouvera que médiocrement l’admiration d’un gros chiffre d’hommes tués. Le haussement d’épaules que nous avons devant l’inquisition, elle l’aura devant la guerre. Elle regardera le champ de bataille de Sadowa de l’air dont nous regardons le quemadero de Séville. Elle trouvera bête cette oscillation de la victoire aboutissant invariablement à de funèbres remises en équilibre et Austerlitz toujours soldé par Waterloo. Elle aura pour l’autorité à peu près le respect que nous avons pour l’orthodoxie, un procès de presse lui semblera ce que nous semblerait un procès d’hérésie, et elle ne comprendra pas plus Béranger en cellule que Galilée en prison…

“Unité de langue, unité de monnaie, unité de mètre, unité de méridien, unité de code: la circulation financière à son plus haut degré; une incalculable plus-value résultant de l’abolition des parasitismes; plus d’oisiveté l’arme au bras; la gigantesque dépense des guérites supprimée; les quatre milliards que coûtent annuellement les armées permanentes laissés dans la poche des citoyens; les quatre millions de jeunes travailleurs qu’annule honorablement l’uniforme restitués au commerce, à l’agriculture et à l’industrie; partout le fer disparu sous la forme de charrue; la paix, déesse à huit mamelles, majestueusement assise au milieu des hommes…

“Cette nation s’appellera l’Europe.”

Victor Hugo a péché par excès d’optimisme et, depuis, les hommes de bonne volonté qui ont vécu sur ce rêve en ont reporté la réalisation de lustre en lustre sans jamais cesser de la laisser supposer très proche. Même, ils ont accoutumé d’en élargir le champ aux dimensions du monde. Dans l’ombre, cependant, les autres ne cessaient d’en empêcher les conditions à mesure qu’elles se dessinaient.

Le dessein des seconds et leur jeu ont toujours été insoupçonnés des premiers et ce curieux paradoxe n’a encore commencé de frapper, ni dans ses données, ni dans ses effets. Ceci revient à dire qu’on ne saurait reporter les espoirs de Victor Hugo sur le XXIe siècle sans s’exposer à la même mésaventure.

Mais, les écarter à tout jamais serait aussi vain: en dépit qu’il soit assez peu encourageant, l’inventaire auquel je viens de me livrer n’en comporte pas moins des éléments qui les autorisent et les justifient. Bien entendu, il faut d’abord que les méthodes sociologiques d’investigation réussissent à s’imposer et qu’elles façonnent de nouvelles élites, ce qui est la seule chance de voir de nouvelles manières de penser et de nouvelles unités d’appréciation des gens et des choses s’introduire dans les usages.

Que cette condition reporte la matérialisation du rêve, assez loin dans l’avenir, est certain mais ne peut entrer en compte: l’homme qui se veut social doit savoir vivre historiquement. Or, vivre historiquement, c’est espérer et, très souvent, autant sinon plus, pour sa descendance que pour soi.

Autant que la raison, le devoir commande donc d’espérer. L’expérience aussi.

Dans les siècles, à très peu près indéchiffrés et toujours très obscurs qui ont précédé la naissance du christianisme, les rois mages de l’Orient messianique s’étaient forgés une conception de la vie dans laquelle ils plaçaient tous leurs espoirs et toutes leurs raisons de vivre. Leur préoccupation essentielle était la recherche des signes annonciateurs de son avènement. En ce temps-là, les signes étaient dans le ciel…

L’objet de cette étude est de montrer que si l’espoir est toujours dans les signes, les signes sont maintenant sur la terre.

Parmi nous, disait Ramuz.

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

 

Un neutraliste nous parle

par Paul Rassinier

***************

Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n . 45, juin 1952, p.33-35.

**********************************

On connaît notre position devant la guerre: nous sommes contre toutes les guerres dont aucune à nos yeux ne peut être justifiée sur le plan d’une morale qui serait vraiment humaine. Nous ne pensons pas qu’envisagées sous l’angle du nationalisme, il y ait des guerres d’agression à condamner et des guerres de défense à prévoir et à subir avec courage. Aussi imparfaitement délimitées qu’elles soient de nos jours, c’est sur le plan des classes sociales seulement qu’on peut spéculer sur ce problème. Séparées par des frontières artificielles, les classes dirigeantes de tous les pays se battent à fleuret moucheté pour la conquête des marchés et, quand leurs entreprises sortent du cadre de la concurrence traditionnelle, c’est-à-dire rendent caduques les règles archaïques de l’échangisme international, quand, de part et d’autre des frontières leurs intérêts s’opposent irréductiblement, elles tombent d’accord pour faire se battre à fleuret démoucheté les classes qu’elles oppriment. “On croit que les grands du monde se battent: erreur, ils s’entr’aident”, disait déjà Victor Hugo et j’aime à le répéter. Singulière coïncidence: dans ces cas, la guerre intervient presque toujours comme à point pour résoudre un problème de gouvernement, 1914 et 1939 en sont des exemples probants.

Cette position est de principe.

Elle n’a rien de commun avec celle des neutralistes, du moins telle qu’elle est actuellement développée par leurs leaders du moment. Quand je parle des neutralistes, tout le monde comprend qu’il s’agit de MM. Claude Bourdet, Beuve-Méry, etc. (dont la position est essentiellement de circonstance.)

MM. Beuve-Méry et Claude Bourdet sont d’origines sociales différentes et viennent, par conséquent, de deux points différents de l’horizon politique. La convergence de leurs idées n’en est que plus remarquable.

Ils ne sont pas contre la guerre par principe: ils sont contre celle qui vient, mais en 1939 ils n’étaient pas Munichois, ni pacifistes et il leur arrive encore de s’en flatter. Et, s’ils sont contre la guerre qui vient, c’est uniquement parce qu’ils ne voient pas l’Europe occidentale et plus particulièrement la France y jouer d’autre rôle que celui d’une nouvelle Corée: beaucoup de désastres dont nous ferions la plus grosse part des frais sans aucun espoir de compensation, le conflit terminé. D’où, chez l’un et chez l’autre, cette prise de position qu’ils croient être de sagesse: la neutralité. Nous avons tout à perdre et rien à gagner, n’y allons pas ce qui est, à leurs yeux, un moyen à peu près infaillible de déterminer les deux antagonistes à chercher un autre terrain pour l’accomplissement de leurs exploits, si, comme tout permet de le supposer, ils en viennent aux mains.

A y regarder de plus près, on trouverait, certes, entre eux des divergences assez substantielles, notamment dans leurs conceptions respectives des solutions à apporter au problème social. Cherchant à l’humaniser, chacun à sa manière, il ne fait pas de doute que M. Claude Bourdet irait plus loin, envisagerait des mesures plus radicales que M. Beuve-Méry. Mais, comme ni l’un ni l’autre ne pense à une refonte complète du régime et n’établit de rapports très rigoureux entre le problème social et la guerre, ceci n’est pas très important.

On sait par ailleurs que tous deux sont accusés de crypto-communisme. Pour ma part, je ne sais pas dans quelle mesure cette accusation est fondée. Il m’est personnellement arrivé d’être accusé de crypto-communisme par les gens bien pensants qui, comme nul n’en ignore, sont tous dans le clan américain, tandis que les communistes m’accusaient d’américanophilie. De plus en plus les esprits libres sont appelés à recevoir des coups des deux côtés. Il peut toutefois être considéré comme symptomatique que MM. Beuve-Méry et Claude Bourget n’en reçoivent que d’un côté. Et, quand je les vois l’un et l’autre écrire que Staline ne désire pas la guerre, il me faut bien convenir que, si ce n’est pas une vue enfantine c’est, à coup sûr, une déclaration de vassalité sous la forme d’un préjugé favorable.

Pour la plupart des gens avertis de ces questions, la guerre ou la paix ne relèvent pas du désir d’un chef d’Etat. Il est par trop simpliste de dire que Staline et Truman veulent ou ne veulent pas la guerre. La forme supérieure de la diplomatie moderne tient dans cette règle générale que l’adversaire s’inclinera devant la force. Ca n’a jamais réussi: il est toujours arrivé un moment où l’adversaire ne s’est pas incliné parce qu’il ne pouvait le faire qu’en acceptant de mourir. Or, les chefs d’Etats ne se suicident qu’à la dernière extrémité, exemple, Hitler. Malgré quoi, la règle ne change pas: dans les sphères diplomatiques, on n’en est pas encore à penser que les différents internationaux puissent se résoudre à l’écart des rapports de forces. Ce serait la mort des classes sociales distinguées. Or, les classes sociales distinguées ne se suicident pas plus que les chefs d’Etats. Il se peut que MM. Beuve-Méry et Claude Bourdet parlent de ces questions sans en être exactement avertis, mais

Ceci dit, il n’est cependant pas mauvais que M. Beuve-Méry ait publié dans Le Monde le rapport attribué à tort ou à raison à l’amiral Fechteler et que M. Claude Bourget lui ait fait écho dans L’Observateur. Il n’est pas mauvais que, dans Le Monde du 11 juin, M. Beuve-Méry soit revenu à la charge avec son article intitulé “Vers la troisième?” Et il n’est pas mauvais qu’il conserve la possibilité de le faire encore quand la fantaisie le prendra. Pour incohérente qu’elle soit, et forcément tendancieuse – il ne serait en effet pas difficile de monter une doctrine neutraliste en avançant avec aussi peu de raisons que c’est l’Amérique et non la Russie qui ne veut pas la guerre – la position de MM. Beuve-Méry et Claude Bourdet, recoupe le pacifisme de principe qui est le nôtre en bien des points, particulièrement dans l’analyse objective des situations à laquelle elle ne peut totalement échapper. Et si les recoupements qui sont toujours publics n’ont qu’une valeur relative quand ils se font dans L’Observateur à tirage restreint, ils en ont une très grande et indiscutable quand ils se font dans Le Monde, journal à grand tirage.

Quand M. Beuve-Méry écrit:

“La guerre peut être prévue avec une quasi certitude, à partir du moment où la course aux armements atteint un certain rythme, où ses incidences deviennent si insupportables qu’on s’accoutume de part et d’autre à l’idée d’en finir.”

Nous nous demanderons, certes, ce qu’il entend par incidences insupportables et nous ne sommes pas sûrs qu’il voit la course aux armements partir des mêmes causes que nous, mais nous sommes d’accord sur le processus et son aboutissement.

Et nous avons, sinon les mêmes craintes, du moins des craintes de même nature, s’il poursuit:

“Champion des libertés démocratiques, les Etats-Unis doivent enrôler sous leur bannière en Asie Syngman Rhee, Tchiang Kai-Chek et Bao Dai. En Europe, ce sont les nazis, les fascistes, les phalangistes, les miliciens, qui se flattent au nom d’un antibolchevisme éprouvé d’être demain les plus sûrs soutiens de l’Occident. Si bien que l’Européen moyen, celui qui devrait reconstruire un monde habitable pour lui sur les ruines sanglantes des fascismes, ne cache pas son désarroi. Il sent, il comprend que les moyens mis en jeu menacent au moins autant qu’ils l’assurent la fin qu’on se propose, qu’une profonde réconciliation franco-allemande est rendue plus difficile, que l’Europe se défait plus qu’elle ne se fait. Si les combattants de la liberté et de la justice ne peuvent plus croire ni à la liberté ni à la justice, ne serait-ce pas que l’institution démocratique est d’ores et déjà condamnée?”

Ce que nous n’acceptons pas, c’est le dilemme qui ressort de ces deux propositions juxtaposées que nous trouvons sous sa plume dans le même article:

1. “Si l’agression menace réellement, si le front européen est vraiment un secteur du front commun qui vaut bien celui de Corée et qui doit être défendu à tout prix, ce sont trente ou quarante divisions que les Américains devraient envoyer en Europe.”

2 . “Une Europe qui aurait ou voudrait se donner le moral des Finlandais ou des Norvégiens, le civisme des Anglais, l’armement des Suédois ou des Suisses, n’aurait vraisemblablement rien à redouter pendant longtemps de la part des Russes. A plus forte raison s’il était bien entendu qu’une agression de leur part déclencherait la garantie américaine et la guerre mondiale.”

Dans le premier cas, c’est la Fédération atlantique avec toutes ses conséquences, c’est-à-dire la guerre; dans le second, il ne s’agit pas d’un problème moral, mais d’un problème de structures et les termes mêmes dans lesquels M. Beuve-Méry le propose impliquent la guerre encore, en fin de compte.

Le cercle est vicieux.

Il l’est au point que, pour en sortir, M. Beuve-Méry ne voit d’autre moyen que de revenir à l’Allemagne et de proposer pour elle un statut analogue à celui de l’Autriche. Si on ne veut pas en arriver là, conclut-il, mieux valait faire un Munich complet en 1939, car:

” Mieux valait ménager l’Allemagne bien qu’elle fût hitlérienne et quel que fût le prix demandé, puisqu’elle devait tôt ou tard entrer en lutte avec Moscou. Lui résister, l’affaiblir, c’est fortifier le bolchevisme. “

Les neutralistes peuvent peut-être s’accommoder d’un choix entre deux genres d’asservissement, encore que ce soit difficilement concevable. Tout en appréciant l’effort d’analyse objective du plus écouté des tenants du neutralisme, les pacifistes, eux, ne peuvent se satisfaire d’une politique de paix qui prétend sauver les structures traditionnelles et réussir en se bardant d’horizons bouchés et de regrets à la fois stériles et sans grandeur.

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

TRANSFERT DU POUVOIR

par Paul Rassinier

***************

Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 45, juin 1952, p.29-33.

**********************************

On dit communément que la Révolution de 1789 a porté la bourgeoisie au pouvoir. Très peu de gens par contre, — et aussi bien parmi ceux qui utilisent ce thème rêvé pour discours pseudo-révolutionnaires que parmi ceux à qui on l’inflige à répétition — se représentent exactement ce que cela signifie.

La lecture de l’Histoire de France officielle incline plutôt à voir des foules qui descendent dans la rue, s’imposent par la violence et, finalement, par l’entremise d’institutions de fortune instinctivement conçues au niveau de la justice et pérennisées dans la suite, guillotinent un roi devenu impossible par ses excès ajoutés à ceux de son entourage privilégié. Ramené à ces proportions, l’événement court sur quelques mois aux yeux des mieux avisés. Quant à ses effets, on confond volontiers la mort de ce roi avec celle du régime dont il était le symbole du moment. On dit en effet: la Révolution de 1789, l’ancien et le nouveau régime, etc. En ce qui concerne plus particulièrement ces deux dernières expressions, pour peu qu’on les juxtapose en y mettant le ton qui convient, on arrive à leur faire signifier un contraste frappant, des oppositions fondamentales, en tout cas, des différences considérables.

Telle est la vertu de l’image d’Épinal dont le but est, non de forcer les esprits à la réflexion mais de les exalter, ce pour quoi elle est le procédé par excellence de l’Histoire officielle.

Assez confusément, je veux dire dans un langage à prétentions technico-littéraires difficilement accessible, Marx et, à sa suite, les marxistes, ont essayé de nous donner une autre vision des choses et, plus spécialement de nous représenter la Révolution française comme une longue suite de transformations dans les rapports économiques des classes sociales entre elles et dont les années 89-93 furent seulement le couronnement. Dans cette perspective, l’événement courait sur plusieurs siècles, il était une fin (provisoire, il est vrai) non un commencement. La bourgeoisie avait, certes, pris le pouvoir en 1789, mais il ne s’agissait plus que du pouvoir politique: l’autre, l’économique, elle le détenait depuis fort longtemps si elle ne l’exerçait que très discrètement, c’est-à-dire d’une façon essentiellement occulte.

Dans l’esprit des marxistes, pour expliquer ce phénomène, il fallait remonter jusqu’aux Jacqueries, aux chartes d’affranchissement accordées par les seigneurs, à la découverte de l’Amérique, au développement des relations commerciales entre l’Ancien et le Nouveau Monde, etc. A l’occasion de ces faits, un transfert de la richesse nationale s’était opéré au long du temps, des classes sociales privilégiées qui étaient alors la noblesse et le clergé, à une autre qui était née dans leur ombre, qui s’était développée en faisant tout bêtement sa petite pelote à ramasser leurs dépouilles et qui en était arrivée progressivement à prendre en mains tous les leviers de commandes d’une vie économique essentiellement commerciale, artisanale et agricole. Bien avant 1789, la royauté avait dû compter avec les marchands de Paris et il est de notoriété que Colbert assit son autorité sur les artisans et les commerçants. A l’échelon inférieur, la plupart des membres de la noblesse et du clergé n’étaient plus des privilégiés que politiquement: économiquement, ils étaient tous plus ou moins dans la dépendance du marchand auquel ils avaient vendu leurs terres et, souvent, emprunté de l’argent. On se demande parfois pourquoi Necker et Turgot n’ont pu renouveler l’opération qui avait si bien réussi à Colbert: c’est qu’ils n’avaient plus rien à offrir en contre-partie à des gens qui, possédant la presque totalité des richesses, ne désiraient plus que commander, c’est-à-dire en disposer à leur gré. C’est toujours ainsi: qui paie veut commander et si possible officiellement, l’Amérique de nos jours en offre un exemple assez probant.

Mais, abandonnant pour une fois les impératifs absolus de leur dialectique, les marxistes ont fait un raisonnement par analogie en ce sens qu’ils ont imaginé que, dans une suite d’événements similaires, le prolétariat serait quasi fatalement amené à conquérir sur la bourgeoisie la pouvoir qu’elle avait conquis sur la noblesse et le clergé. Aujourd’hui, on voit très clairement que ce raisonnement était un peu simpliste: à l’époque, il n’était pas facile de le déceler. Il faut d’ailleurs convenir que tout militait en faveur de leur thèse: la Révolution qui ne laissait en présence que deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat, les progrès techniques et le développement industriel de la première moitié du XIXe siècle qui devaient accentuer les oppositions d’intérêts entre ces deux classes, etc. La bourgeoisie s’installant dans les mœurs des classes qu’elle supplantait, on pouvait supposer que le transfert de la richesse et, par suite, du pouvoir s’opérerait directement d’elle au prolétariat. D’où une théorie de la lutte des classes conçue comme un moteur de l’Histoire et érigée en un système qui devait, sinon accélérer le transfert, du moins éviter les faux-pas.

En réalité, de même que la bourgeoisie était née à la fin du moyen âge entre les classes privilégiées et une population agricole de condition serve, une troisième classe aux contours mal définis s’est taillée une place entre la bourgeoisie et le prolétariat: la classe dite moyenne.

Et ce phénomène a faussé toutes les perspectives du marxisme qui ne l’avait pas prévu.

Car, s’il est exact que la bourgeoisie n’a cessé de décliner, sinon depuis son accession au pouvoir politique, du moins depuis la naissance du capitalisme industriel, s’il est exact qu’un transfert de ses revenus et de sa richesse s’est opéré de façon continue en direction du prolétariat, il ne l’est pas moins que tout cela s’est fait sans que le prolétariat prenne conscience de la mission historique qui lui était assignée par le marxisme. Les bénéficiaires du transfert ont réagi individuellement en changeant de classe, en s’installant dans cette classe moyenne – qui n’est autre qu’une petite bourgeoisie – et en oubliant leurs origines. Mais on n’a enregistré aucune réaction de classe: les autres sont restés le prolétariat et s’ils ont eu conscience de quelque chose, c’est que leur classe se vidant par en haut, il leur était possible de la remplir par en bas au moyen de la repopulation. En quoi, d’ailleurs, ils n’ont fait que donner dans le piège grossier qui leur était tendu.

On peut supputer à l’infini sur le transfert de la richesse et du pouvoir dans le cadre d’un régime dont les assises morales et les structures sont, quoi qu’on en dise, multi-millénaires à quelques faibles nuances près. L’objet de ce propos est seulement d’en signaler quelques aspects généraux et de les ramener à l’échelle de l’actualité.

 

Transfert de la richesse

Il ne peut être question, en effet, d’examiner dans le détail les circonstances qui ont provoqué la naissance et le développement de la classe moyenne. On voit bien assez s’en dessiner les conditions générales: une vie sociale conçue de telle sorte que le producteur étant frustré d’une partie des fruits de son travail, il est nécessaire qu’entre ceux qui détiennent les moyens de production et ceux qui la consomment, pour sauver le profit quitte à le partager, s’interpose le distributeur qui mesure à chacun ce qui lui revient d’après les règles d’un code préétabli de la hiérarchie non des besoins mais des valeurs individuelles. Au fur et à mesure que les progrès scientifiques ont perfectionné les formes de la production et en ont augmenté le rendement, le nombre des distributeurs est allé en s’accroissant. Et dans les périodes de crise, pour conserver leur emprise sur leurs salariés, les propriétaires des moyens de production ont dû souvent leur faire des concessions, notamment leur abandonner une plus grande part du profit. Ainsi le distributeur n’a cessé de proliférer et de s’enrichir au détriment du propriétaire industriel. Le même phénomène a pu être observé dans le monde paysan où les grands propriétaires fonciers vivant bourgeoisement n’ont cessé de s’appauvrir au profit de leurs fermiers, ce qui, avec l’héritage, est à l’origine du morcellement de la propriété à l’infini en un temps où tout commanderait un processus inverse. Dans le monde industriel, tout s’est passé comme si les distributeurs avaient été les fermiers du patronat en matière d’acheminement de la production vers la consommation.

Sous l’angle du rapport des forces, la bourgeoisie d’aujourd’hui est au prolétariat ce qu’étaient, autrefois, le clergé et la noblesse à la paysannerie: entre les deux principaux antagonistes, c’est la petite bourgeoisie ou classe moyenne qui joue le rôle d’écran jadis tenu par la bourgeoisie. Ce qu’on a pris pour une révolution n’était qu’un décalage…

Or, ce décalage est bien près d’arriver à son terme si on en juge par les quelques observations qu’on peut faire sur les formes dans lesquelles il continue de s’accomplir. Pour s’en rendre compte, il n’est que de se demander où passent les revenus et, en premier lieu, la part prélevée sur eux pour être affectée au paiement des salaires.

Pour toutes sortes de raisons que cette revue ne cesse d’exposer sous tous leurs aspects, la masse actuelle des salaires est en presque totalité employée à satisfaire des besoins alimentaires contre lesquels on ne peut rien. C’est pour cela qu’il n’y a plus d’épargne. Sur ce point tout le monde est d’accord, y compris M. Pinay qui fonde la réussite de son expérience sur un appel au profit et plus spécialement au profit illicite. (Comme s’il pouvait y avoir un profit licite!)

A partir de cette constatation, si on remonte le circuit parcouru par l’argent affecté aux besoins alimentaires, on s’aperçoit qu’il passe chez le distributeur qui en garde une bonne part, le reste allant chez le producteur de denrées de consommation, c’est-à-dire le paysan. Et si on veut établir la proportion qui revient à l’un et à l’autre, l’exemple du vin peut servir de témoin: sur un litre vendu 69 fr. à Paris, 28 fr. et souvent 25 seulement vont au viticulteur, 13 à l’Etat et le reste, c’est-à-dire la plus grosse part, au (x) distributeur (s). Bien entendu, la répartition du revenu varie avec les denrées, mais il est rare que le distributeur ne soit pas celui à qui revient la plus grosse part. C’est donc lui qui s’enrichit le plus et, après lui, le producteur paysan chez lequel ce qui reste du prix des marchandises qui se vendent par la force des choses fait fin de circuit.

A un degré moindre, on observe le même phénomène dans le domaine de la marchandise industrielle qui se vend moins, surtout dans la masse des salariés: on se prive d’une paire de chaussures, d’une robe, d’un manteau, d’une cuisinière, etc. pour acheter du pain, du lait, de la viande, etc. Mais ce marché si difficilement accessible aux travailleurs l’est ou plutôt le reste très facilement à ceux qui vivent du profit. Là encore, on peut affirmer sans crainte que la plus grosse part du prix de n’importe quelle marchandise reste dans la caisse du distributeur: il est courant qu’un article de ménage vendu 600 fr. au détail ait été acheté 400 fr. par le distributeur et souvent moins (les marges peuvent atteindre 40%). J’entends bien que sur sa marge, ce dernier doit payer différentes taxes à l’Etat mais, sur ce qui lui revient, le producteur doit payer la matière première, les salaires, les charges sociales et des impôts aussi, ce qui est, en définitive, autrement important.

Absorbant la plus grosse part de la masse des salaires et la plus grosse aussi de la masse des profits, le distributeur joue donc et gagne sur tous les tableaux. C’est ce qui explique que si on voit encore de grand bourgeois et même de très grands, on en voit tout de même de moins en moins.

Si maintenant, on recherche par quel côté on aborde ce problème du transfert de la richesse, de l’authentique et grand bourgeois au petit qui la reçoit avec la mentalité du parvenu, on s’aperçoit que toutes les discussions tournent, non pas autour de la prolifération de ce dernier, mais de la part prélevée par l’Etat au titre de l’impôt. Le distributeur compte beaucoup plus sur la force du nombre qu’il peut opposer aux mesures qui le menaceraient, que sur la valeur intrinsèque des arguments qu’il avance: c’est là une des manifestations de l’instinct de conservation d’une classe qui est née, qui prend conscience de ses intérêts et qui veut s’affirmer. Le distributeur-petit-bourgeois-parvenu s’assigne une mission historique à sa mesure et ne dédaigne pas d’emprunter ses méthodes au syndicalisme ouvrier qu’il réprouve pour arriver à ses fins.

C’est donc par le biais de l’impôt, assise de circonstance d’un faux antiétatisme, qu’il s’évertue à nous faire examiner tous les problèmes de la vie sociale. Son thème favori est: trop d’impôts, car, imitant en cela les fermiers généraux d’avant la révolution de 1789, les impôts, il veut bien les percevoir chez le consommateur, mais il se refuse à le reverser dans les caisses de l’Etat. A l’impôt, il préfère l’emprunt: M. Antoine Pinay a donc pensé qu’il le déciderait à souscrire à l’emprunt s’il passait l’éponge sur les fraudes antérieures à une date donnée et le dispensait de certains impôts. Cette erreur de perspective ne tombera sous le sens de tout le monde qu’au moment de la discussion du prochain budget: ne payant pas l’impôt qu’il perçoit, le distributeur-petit-bourgeois-parvenu ne souscrira pas davantage à l’emprunt car, la seule chose qui l’intéresse, c’est le foncier ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le dire.

 

Le transfert du pouvoir

Tout ceci revient à vouer l’expérience Pinay à un échec certain. Sur le simple plan technique, d’ailleurs, elle présente de nombreuses failles.

Il me semble avoir entendu dire que, pour assurer l’équilibre du budget, il était nécessaire que l’emprunt produisit 580 milliards. En admettant qu’on les trouve, ce qui est très aléatoire, tous les bulletins de victoire jusqu’ici brandis attestent que parmi les sommes recensées ne figurent que 50% d’argent frais. Les autres 50% sont constitués par des titres (3% et 5%) cotés en Bourse à une vingtaine de francs au-dessous du pair. Il en résulte que, chaque fois que l’Etat croit emprunter 80 fr. qu’il paie 100 fr. et qu’il s’engage à rembourser au cours de l’or, non seulement il n’encaisse rien, mais encore, il dépense en réalité 20 fr. A ce rythme, le mieux qui puisse arriver à M. Pinay, c’est une récolte de 280 milliards d’argent frais (moitié titres-moitié argent frais) sur lesquels il faudra prélever environ 20% pour payer le rachat des titres. Encore doit-on faire les plus expresses réserves sur le temps qu’il mettra pour arriver à ce résultat: il ne peut avoir échappé à personne qu’aucun des bulletins de victoire publiés n’a fait état du total recueilli pour la France entière. Au moment où j’écris, des journaux parlent de 2 milliards par jour, titres et argent frais réunis. Dans la période de lancement, c’est-à-dire la plus favorable! Si, par improbable cette cadence inégalée dans l’après-guerre se maintenait, il faudrait tout de même 290 jours, soit près de 10 mois pour réunir les 580 milliards nécessaires. Je pense n’étonner personne en disant que, dans 10 mois, M. Antoine Pinay, emporté, sinon par une échéance difficile ou un problème politique épineux, du moins par le déficit budgétaire qu’il faudra discuter bien avant, ne sera plus qu’un souvenir. Dès lors, la question qui se posera sera la suivante: quelles sont les causes de l’échec?

La réponse à une telle question est claire: l’amnistie fiscale et quelques dégrèvements d’impôts à peine sensibles n’auront pas paru suffisants au distributeur-petit-bourgeois-parvenu en ce sens que, tirant un trait sur le passé, ces aménagements ne constituaient qu’une garantie très hypothétique de l’avenir. Les fils et petits-fils de commerçants d’avant 1914 se souviennent que leurs pères et leurs grands-pères disposaient eux aussi d’une marge de 30 à 40% sur les marchandises qu’ils manipulaient et que cette marge, exonérée de toute une série de taxes était tout bénéfice pour eux. C’est à cela qu’ils veulent revenir. Entre tous, avec quelques grands bourgeois de la grosse industrie, ils disposent de la plus grosse part de la richesse nationale. Ils sont donc les seuls à pouvoir venir en aide à un Etat dont les caisses sont perpétuellement vides et ils ne prêteront qu’à celui qui leur apportera cela… Pour la réalisation de ce but, on les voit rechercher le soutient de l’artisanat en une période qui s’oriente techniquement et de plus en plus vers la production de série et de la petite paysannerie (quand les circonstances commandent de plus en plus impérieusement le rassemblement des terres et l’agriculture intensive).

En fait, ils disposent déjà de la puissance occulte: la défense du petit commerce, de l’artisanat et de la petite paysannerie a été l’article clé de la politique de tous les gouvernement depuis la fin de la guerre de 1914. Au lendemain de celle-ci, on a organisé une bonne demi-douzaine de foires électorales: aucun des partis qui y ont pris part n’a jamais osé traiter de ces problèmes objectivement, c’est-à-dire dans la perspective dessinée par la découverte de l’énergie nucléaire, – les partis dits socialistes et communistes moins encore que les autres.

Ainsi mûrissent les temps où le transfert de la richesse étant totalement opéré, le transfert du pouvoir politique qui en est le corollaire pourra se faire officiellement et à son tour.

Dans quelles conditions, c’est une autre histoire.

Nous sommes à l’ère des organisateurs, à dit quelque part James Burnham.

Des distributeurs serait plus exact.

 

Dernière minute (18 juin). – A ce jour, aucun communiqué officiel n’a encore informé l’opinion des résultats de l’opération “Emprunt”. Le 7 juin, un communiqué officieux dont le gouvernement n’a pas pris la responsabilité, lançait un bruit selon lequel l’emprunt serait probablement clos à fin juin et que les techniciens des finances espéraient avoir recueilli, à cette date, environ 500 milliards dont 300 d’argent frais. Mais, le 12, un communiqué tout aussi officieux ne parlait plus que de 100 milliards dont la moitié en argent frais! Au 24e jour de l’emprunt, on n’a pas encore entendu dire que les 100 milliards, moitié-moitié, aient été atteints. Par contre, dans un échange de lettres entre M. Barrachin et le président du conseil, il est déjà question d’une dévaluation de la monnaie, ce qui constitue le premier aveu de l’échec pour le total. On parle, aujourd’hui, d’une moyenne de 1/2 milliard d’argent frais par département!

L’emprunt n’ayant pas réussi, le budget reste en déséquilibre et il y a peu de chances qu’en novembre prochain, quand il faudra l’équilibrer, on ne revienne pas à la solution de l’impôt, c’est-à-dire à une reprise de la politique de hausse des prix dans des proportions aujourd’hui insoupçonnables.

Quant à l’opération “baisse”, à Beaune et à Strasbourg, M. Pinay lui-même a déclaré:

1. “Les libéraux doivent accepter à la fois les avantages et les inconvénients du libéralisme”, ce qui donne une certaine autorité au raisonnement qu’on a lu ci-dessus en ce qui concerne le distributeur-petit-bourgeois-parvenu: les avantages du libéralisme, il les veut bien, mais les inconvénients…

2 . “Je sais, pour les avoir contrôlées, que des baisses importantes ont été réalisées à la production, mais elles ne se sont traduites par aucune baisse sensible au stade du détail”, ce qui prouve que la politique de la baisse ne réussit pas mieux que celle de l’emprunt.

Dans ce dernier domaine, le seul argument du brain-trust du président du conseil est le suivant: d’avril à mai 1952, les indices du coût de la vie ont baissé de 3 points, ce qui est probablement vrai, alors que, dans la même période de 1951, ils avaient augmenté de 13 points. De son côté, le louis d’or reste au-dessous de 4.000 fr. alors qu’il avait atteint 4.500 fr.

A ce sujet, on peut faire remarquer que, dans la même période en 1950, le louis d’or était passé de plus de 6.000 fr. à moins de 5.000 et que les indices du coût de la vie avaient baissé de près de 10 points, ce qui est au moins aussi important comme résultat.

Et ceci sans l’intervention de M. Pinay!

Si donc nous nous permettons de penser que la stabilisation provisoire des prix est la conséquence de la situation internationale actuelle et, dans une certaine mesure de la saison, plutôt que de la politique de M. Pinay, on conviendra que nous avons quelques raisons sérieuses. – P.R.

 

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

 

Advertisements