DDH-47-48

INDEX

L’Actualité économique

 

Le vin

problème type et symbole de l’impéritie capitaliste

par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 47, août 1952, p.18-21.

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La France traverse une crise viticole qui requiert l’attention, en termes chaque jour moins équivoques. Périodiquement, les journaux s’emplissent des doléances des vignerons dont les représentants au Parlement s’émeuvent et, non moins périodiquement, sous couvert de prendre les mesure qui s’imposent, le gouvernement fait procéder à la distillation de quelques millions d’hectolitres de vin.

Grâce à cet artifice, sans cesse renouvelé dans les mêmes conditions et suivant un processus désormais rituel, le vin reste à son prix ou augmente et quelques dizaines de milliers de petits producteurs, trop heureux d’échapper à la misère totale, peuvent continuer à vivoter dans une demi-misère sur quelques arpents de vigne. Reconnaissants à leurs députés et au gouvernement qui les “gâtent” ainsi, ils chanteront leurs louanges et voteront pour eux la prochaine fois, en espérant qu’ils feront toujours mieux dans le même sens.

On aboutit donc à ce premier résultat essentiellement moral que, sur la terre, il y a des hommes qui s’évertuent à créer des richesses en priant tous les saints qu’une fois créées, au lieu de les consommer, on veuille bien les détruire purement et simplement sous les yeux de ceux qui en ont besoin mais n’ont pas les moyens de se les procurer.

En face de ces quelques dizaines de milliers de malheureux, dans la même profession, il y a quelques priviligiés qui cultivent des centaines ou des milliers d’hectares de vignes, qui sont, de ce fait, autorisés à vendre leur vin à un prix très supérieur à son prix de revient et qui encaissent les bénéfices de l’opération par dizaines de millions.

Je ne parlerai pas du problème de la distribution conçu et agencé de telle sorte que toute une chaîne de margoulins arrivent à vendre 70 fr. le litre, au consommateur des villes – et parfois au vigneron qui le produit! – un vin acheté entre 25 et 30 fr. à la production.

Au deuxième stade, il y a le marché de l’alcool, alimenté déjà par les betteraves qu’il ne faut pas transformer en sucre pour n’en pas faire baisser le prix, le blé qu’il ne faut pas transformer en pain, les pommes de terre qu’il ne faut pas envoyer dans les villes, etc. Ce marché s’embouteille encore et ceci est trop connu pour que j’y insiste.

Au troisième stade, il y a l’État qui achète aux gros distillateurs, au prix de 85 fr. le litre un alcool que, faute de pouvoir l’incorporer en totalité dans l’essence, il vend en presque totalité sur les marchés extérieurs au prix de 31 fr. le litre.

Les gros distillateurs empochent la différence qui se chiffre par des milliards.

Et au quatrième stade, il y a le consommateur qui, pour combler le trou ainsi creusé dans les finances publiques, paie sous forme d’impôts – de préférence indirects pour que les plus pauvres paient le plus – un vin qu’il ne boit pas, un pain, un sucre, des pommes de terre et toute une liste jamais arrêtée, de produits consommables qu’il ne consomme point.

Il y a même un cinquième stade: celui des importations de vin italien, grec ou portugais, rendues nécessaires à certains moments, pour pallier les inconvénients des distillations trop massives. Ici, ce sont quelques gros importateurs qui se sucrent” en creusant par surcroît, dans la balance commerciale, un autre trou qu’il faut aussi combler par l’impôt sous forme de dévalutation de la monnaie.

Avant cette guerre, un homme d’État éminent comme ils le sont tous, s’était distingué en prescrivant l’arrachage des plants de vigne en prétendu surnombre. Tout dernièrement, un ministre de l’Agriculture avait lancé un ballon d’essai en faveur du retour à cette solution mais l’affaire a fait long feu parce qu’on a pas trouvé ce qu’on pourrait bien cultiver à la place de la vigne arrachée. Comme on ne pouvait pas non plus d’autorité transformer les petits vignerons en chômeurs ni les transplanter et les reclasser dans les professions artisanales ou industrielles elles-mêmes, toutes menacées par le chômage, on conserve les plants de vignes mais on en détruit le produit.

Il paraît que cela revient moins cher et c’est le dernier cri du malthusianisme économique.

Hormis les mauvais esprits dont les idées n’ont pas cours dans les cercles officiels, personne n’a jusqu’ici pensé qu’il y avait d’autres solutions à ce problème et que, pour se recommander d’impératifs plus humains sur le plan de la morale, ces solutions n’en étaient pas moins pertinentes sur celui de la politique et de l’économie.

 

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En avril dernier, le journal Le Monde, effrayé par les proportions que prenait la crise viticole dans le Midi de la France, dépêcha sur place un de ses envoyés spéciaux, M. André Leveuf.

A Montpellier, ce M. André Leveuf fut reçu “dans son hôtel particulier au patio semé de graviers blancs” par le plus gros producteur de vin de France et il s’entendit dire ceci:

“Sur le millier d’hectares que je possède ou que je gère, m’a-t-il dit, j’ai fabriqué l’an dernier 107.000 hectolitres de vin qui m’est revenu, tous frais déduits à 15 fr. 20 le litre. Si le statut viticole n’existait pas, si l’on ne m’avait pas contraint de distiller la moitié de ma récolte, si l’on ne m’avait pas obligé à vendre mon vin 20 francs le litre pour l’exportation et 34 francs le litre sur le marché intérieur, si l’État avait renoncé à percevoir des taxes excessives, j’aurais pu fournir aux Parisiens 10.700.000 litres d’excellent dix degrés qu’ils auraient payé au maximum 20 francs le litre chez leur détaillant.”

Il est donc possible de produire du vin à 15 fr. 20 le litre, pris à la production. En supprimant le luxueux hôtel, le patio, les cailloux blancs et la nombreuse domesticité qui va probablement de pair, il est certain qu’on pourrait améliorer encore sensiblement ce prix de revient. Si on veut se contenter de ces 15 fr. 20 et ne rien supprimer, il faut toutefois convenir que ce résultat ne peut être obtenu qu’en produisant le vin par millions de litres, c’est-à-dire en cultivant la vigne par milliers ou, au moins, par centaines d’hectares.

Or, je suppose que dans la région de Montpellier, l’envoyé spécial du Monde a observé les mêmes phénomènes que j’ai sous les yeux dans le Mâconnais et le Beaujolais: dans chaque village, des centaines de petits vignerons qui cultivent un ou deux hectares de vignes et produisent de 5.000 à 10.000 litres de vin font cortège à deux ou trois gros propriétaires fonciers qui roulent carrosse.

De toute évidence, on ne pourrait pas entretenir décemment une famille en vendant 15 fr. 20 le litre, 5.000 à 10.000 litres de vin par an: on ne peut déjà guère mieux en les vendant le double.

Ramené à l’échelle de ces petits vignerons, le problème pourrait être résolu en leur conseillant de cultiver autre chose. Mais, de toutes les cultures, c’est encore la vigne qui rend le plus à l’hectare et, d’autre part, le lopin de terre qu’ils possèdent est généralement impropre à toute autre culture que celle de la vigne. Encore resterait-il que, faisant baisser le prix des autres denrées agricoles, cette solution laisserait intact, à l’échelle nationale, le problème du prix du vin.

A un double point de vue, il faut donc chercher autre chose.

Chercher, n’est d’ailleurs pas le mot car la solution qui s’impose saute aux yeux et elle est dans le remembrement des terres vinicoles ainsi que l’indique très clairement la petite histoire rapportée par M. André Leveuf dans son journal.

Du moment qu’en cultivant la vigne par milliers ou par centaines d’hectares on peut obtenir du vin à 15 fr. 20 le litre, il semble qu’il n’y ait aucune raison de ne pas chercher à rassembler en une seule grande exploitation dans chaque localité, toutes les petites qui périclitent et seraient déjà mortes n’était l’aide que leur apporte plus ou moins directement l’Etat. Du moins ne devrait-il y en avoir aucune pour un gouvernement qui prétend pratiquer systématiquement la baisse des prix et qui devrait normalement se sentir gêné de faire ouvertement exception pour le vin et les autres denrées agricoles que ce raisonnement m’a conduit à citer par incidence.

Techniquement, rien ne s’y oppose: la grande culture avec des moyens modernes est depuis fort longtemps de règle aux États-Unis et dans un certain nombre d’autres pays.

Mais cette solution suppose un équipement rural ad hoc et, donc, des investissements massifs. Or, dites-moi, que deviendrait le budget de la guerre si, tout à coup, on se mettait à procéder à ces investissements?

J’entends bien que, chez les petits vignerons, le vent ne souffle pas en direction du remembrement. Mais à qui la faute si, malgré l’esclavage dans lequel il les tient, le sentiment de la propriété est si tenace chez eux et s’ils envisagent non comme une planche de salut mais comme une menace contre leurs maigres moyens d’existence, toute mesure qui serait prise dans ce sens? A qui la faute, sinon à cette société dont ils savent bien qu’elle se soucierait assez peu de reclasser ailleurs ceux d’entre eux que l’introduction du machinisme dans la viticulture écarterait de la vigne et arracherait à leurs pitoyables occupations actuelles?

Aussi bien d’ailleurs, même si les petits vignerons sont contre le remembrement, l’argument est sans valeur: si, par miracle leur état d’esprit échappait à l’orientation qu’on lui imprime et s’ils devenaient soudain sensibles aux avantages de l’opération, le gouvernement freinerait aussitôt leurs aspirations.

Le gouvernement est le mandataire du gros producteur qui, quoi qu’il en dise, a intérêt à voir aligner le prix de revient de son vin sur celui qui est fixé par décret à la petite production. Il est le mandataire des gros distillateurs-exportateurs et, comme je le soulignais déjà dans un précédent article, des petits bourgeois parvenus qui vivent sur le circuit de la distribution, dont le pourcentage, à tous les échelons, est directement proportionnel au prix de revient. Il est enfin le mandataire des marchands de mort subite qui peuvent d’autant mieux vivre que le montant des taxes prélevées sur la distribution est plus élevé ce qui signifie qu’il recherche les effets de la baisse beaucoup plus en paroles qu’en actes car, – et l’expérience Pinay le prouve, – le rendement des taxes est d’autant plus bas que les prix de revient le sont eux-mêmes.

Pour que tous ces gens puissent continuer à vivre princièrement “dans de luxueux hôtels particuliers aux patios semés de cailloux blancs avec une nombreuse domesticité à leur service” il faut qu’il y ait de petits producteurs de vin qui servent de pilotes dans l’établissement des prix.

Et il faut que tout le monde paie au double ou au triple de son prix, non seulement le vin qui se boit, mais encore celui qui ne se boit pas.

Pas question, donc, du remembrement des terres vinicoles assorti de l’Association libre des travailleurs de ce secteur, les deux mesures qui supprimeraient radicalement les deux causes principales du vin cher: la petite exploitation et le gros producteur parasite.

Et qui conduirait à la refonte complète du système de distribution, par surcroît.

 

* * *

J’ai dit que cette histoire du vin rassemblait les données d’un problème-type et se présentait comme un symbole de l’impéritie capitaliste. Prenez les journaux: pas de jour qu’on ne l’y trouve, sur le mode inquiet, dans un de ses aspects. Ecoutez les discours de nos hommes politiques: pas un seul qui n’y fasse allusion. Il n’est donc pas étonnant que je sacrifie moi-même à cette sorte de mode et me complaise à la citer souvent aux lecteurs de cette revue.

Mais il n’y a pas que le vin: dans ce régime, tout ce qui se produit circule ou ne circule pas, se vend ou ne se vend pas se consomme ou est détruit dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons: le vin, mais aussi le blé et le pain, la betterave et le sucre, les pommes de terre, le lait et le beurre, les fruits et les légumes, les poissons qu’on pêche, le charbon, le fer et leurs dérivés, etc.

Qu’il s’agisse de produits agricoles ou de produits industriels, on peut faire le même raisonnement à propos de chacun d’entre eux et, sur le circuit qui les conduit à la consommation ou les en retranche, relever les mêmes incohérences toujours payantes pour les maîtres du jeu et toujours considérablement onéreuses pour le travailleur-consommateur.

Au vin qu’on distille correspond le poisson qu’on rejette à la mer, le lait dont on fait de la poudre pour nourrir les cochons, les mines de charbon qu’on ferme, etc.

Nous vivons sous le signe de la raréfaction artificielle et de la misère généralisée par décret qui produisent des millions et parfois des milliards très réels pour les privilégiés.

Le discours dominical qui promet l’amélioration générale des conditions de vie par la baisse des prix compense les actes du ministre qui la rend impossible, dore la pillule et fait passer la muscade.

A la longue, ces choses sont devenues des truismes et il est aussi pénible de les ressasser que de se faire une raison et d’enregistrer cette sorte d’amorphisme des masses qui consacre l’accord tacite des victimes de ce sinistre jeu avec les maîtres sans scrupules qui le conduisent.

 

N. B – La toute dernière. — Avant de partir à Aix-les-Bains pour quinze jours ou trois semaines, M. Antoine Pinay a tenu à prendre deux mesures économiques d’extrême urgence: la distillation d’une partie des ” excédents ” de vin (six millions d’hl. sur les 20 millions qui sont en stock!) et la fixation du prix du lait jusqu’au 1er octobre.

On a tant fait de lait en poudre que, maintenant, on en manque et qu’il faut en importer. Par ailleurs, on ne peut pas arrêter de faire du lait en poudre car les ” Bons lait ” et autres ” France-lait ” seraient acculés à la faillite et leurs ouvriers au chômage: on importe donc du lait pour le transformer en poudre.

Enfin, pour compenser les pertes résultant de la fièvre aphteuse, les petits producteurs de lait ont demandé une augmentation dont les gros profiteront dans la même mesure que les gros producteurs de vin: 3 fr. par litre en août et en septembre. Mais cette augmentation ne sera pas répercutée à la consommation: cris d’orfraie des ramasseurs, collecteurs, centralisateurs, distributeurs, etc. quand ils ont appris la nouvelle.

Astuce de M. Pinay: les centralisateurs récupéreront ces trois francs par litre en écrémant le lait à 12% (plus exactement: en ramenant sa teneur en matières grasses de 34 gr. à 30 gr. par litre) et vendront le beurre ainsi obtenu [note 1: Le lecteur doit savoir que pour ramener la teneur du lait en matières grasses de 34 gr. à 30 gr par litre, il y a un moyen plus économique que l’écrémage: ajouter un litre d’eau à 8 litres de lait pur. Les collecteurs-centralisateurs, etc. préféreront sûrement cette seconde solution. Et le mouilleur de lait jusqu’ici traqué par les tribunaux correctionnels, sera un personnage officiel de la IVe République.].

Toute la France au lait écrémé pour que le distributeur-petit-bourgeois-parvenu ne perde pas sa situation!

Quand on ne peut pas maintenir ou faire baisser le prix d’une denrée, on en sert, au même prix, une ration moindre ou de moindre qualité: demain on nous vendra le pain noir au prix du pain blanc et 800 gr. de rosbif pour 1 kg!

Et on pourra amplifier le bla-bla-bla autour des indices officiels qui resteront stationnaires à défaut de baisser.

Il fallait y penser.

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Le même numéro de Défense de l’Homme, n. 47, août 1952, comprend deux brèves notes signées P.R. en p. 8 et en p. 40. Nous les donnons ici successivement:

 

Dont acte

Aux semaines sociales de Dijon qui viennent de se dérouler sous les auspices de notre sainte mère l’Église, quelques chiffres symptomatiques ou significatifs ont été produits, empruntés aux statistiques officielles.

Il paraîtrait que, d’après les calculs de la commission économique de l’O.N.U., autre alma mater des gens d’esprits, 10% de la population mondiale disposeraient de 81% du revenu général. Par voie de conséquence, 90% de la population s’entredéchirent pour se partager aussi inégalement que possible, 19% de ce même revenu général.

En Chine, on estime que 100 millions de personnes sont mortes de faim au cours du XIXe siècle. Comme ce rythme menaçait de s’atténuer au cours du XXe siècle, les 10% de la population privilégiée du globe en ont fait mourir à peu près autant dans la guerre. Au Brésil, 80% de la population manquent de tant de choses que 5% d’entre eux meurent d’inanition ou d’épidémie avant l’âge de 30 ans.

En France, au cours de l’année 1950, 25% des salariés du secteur industriel et commercial, ont reçu un salaire inférieur à 175.000 fr. annuels (allocations familiales non comprises), 50%, un salaire inférieur à 225.000 fr. et 5% seulement un salaire supérieur à 500.000 fr.

Et avec ça, vous avez la bénédiction du Saint Père! – P.R.

 

L’emprunt Pinay


Il a produit 195 milliards d’argent frais. Encore faut-il tenir compte que, dans cette somme, figure une échéance de 80 milliards que, le 15 juillet, le gouvernement a faite en “refilant” des titres à son créancier la Banque de France.

C’est la raison pour laquelle l’emprunt n’a été clos que le 17 juillet au lieu du 30 juin comme il était prévu.

Dans les articles que j’ai consacrés à ce sujet, j’avais parlé de 100 milliards et je ne me suis pas tellement trompé. Pas tant que le gouvernement et les services de la rue de Rivoli qui escomptaient 580 milliards.

Comme ces 580 milliards figuraient au budget et étaient nécessaires pour l’équilibrer, ledit budget se trouve donc déjà en déficit de près de 400 milliards au poste emprunt.

A la rentrée parlementaire on saura de combien il est en déficit pour les autres postes: rentrées fiscales, titres militaires, dépenses civiles, reconstruction, etc.

Pour gonfler sa politique, M. Pinay monte en épingle les 233 milliards qu’il a reçus en titres de 1945 et de 1949. Mais cela, c’est du vent: cet argent-là, le gouvernement l’avait déjà, il avait déjà été comptabilisé en 1945 et 1949 et on ne peut le comptabiliser une seconde fois.

Pourtant si, on pourra le comptabiliser une seconde fois: quand il faudra rembourser – au dessus du cours et plus qu’on aura reçu. Et l’opération se soldera par un nouveau déficit. – P.R.

 

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Les lampions sont éteints!

par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 48, septembre 1952, p.17-21.

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Depuis 1789, la politique générale de la France est solidement assise sur les principes dits républicains: la Nation, la Patrie, l’Etat. Quelqu’un les a mis en musique: la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. Et on les danse: au bal des pompiers où, comme chacun sait, ce sont toujours les mêmes qui dansent.

Les grandes idées autour desquelles gravite l’Histoire, vont toujours par trois: la Loi, la Foi, le Roi, disait déjà Richelieu et, avec un rare bonheur, la chanson populaire reprend toujours en écho la tendre épopée des Trois beaux canards qui vont aux champs… Quant aux principes dits républicains, ils ont ceci de charmant qu’au cours du XIXe siècle, trois ou quatre monarchies plus ou moins constitutionnelles et deux empires ont pu s’en accommoder, tandis qu’en plein milieu du XXe, dans un dîner d’apparat, un prétendant au trône peut déclarer sans rire qu’il est socialiste, à son voisin de table, le chef du gouvernement de la République!

A vrai dire, les révolutionnaires de 1789 jetaient à peine leurs derniers feux que, déjà, deux non conformistes dans les nouvelles manières de voir et de penser, décortiquaient de main de maître la notion de Nation et tentaient de lui substituer celle de Peuple dans son acception démocratique: Gracchus Baboeuf et Buonarroti.

Se situant dans la même perspective, l’élite intellectuelle si méconnue de la première moitié du XIXe siècle porta, de surcroît, des coups mortels à la Patrie et à l’Etat: Saint-Simon, Fourrier, Proudhon, Blanqui et quelques autres. Mais, dans la seconde moitié, la prestigieuse intelligence et la grande culture de Marx réussirent à sauver l’Etat en préconisant sa conquête contre Bakounine, James Guillaume, Kropotkine, etc. Dès lors, le ver était confortablement installé dans le fruit et le mouvement en sens inverse se développa progressivement jusqu’à la guerre de 1914 et à celle de 1939: la Nation dans sa conception bourgeoise et petite-bourgeoise, puis la Patrie, reprirent leurs droits.

En 1944, miraculeusement portés au pouvoir par les circonstances, quelques ” spécialistes ” de la psychologie des foules que les scrupules n’étouffaient point, se sont aperçus que la Patrie résumait la trilogie et, depuis, elle est le point de départ et la conclusion de toutes les spéculations intellectuelles d’inspiration ou de prétention politiques. Il n’y a plus des réactionnaires, des conservateurs, des socialistes ou des communistes: il y a des Patriotes. Et plus ils prétendent être à gauche, plus ils sont patriotes!

L’Histoire n’enregistrera sûrement pas sans malice qu’en 1914, sur le tombe de Jaurès, ce fut Jouhaux qui donna le ton en s’écriant: ” Je pars demain pour défendre la liberté du monde! ” et qu’en 1939, ceux qui se donnaient comme étant des continuateurs de Gracchus Baboeuf, de Buonarroti, de Saint-Simon, de Fourrier et parfois de Proudhon, furent les plus acharnés à vouloir résoudre par la guerre les problèmes internationaux du moment. Elle n’enregistrera pas avec moins de malice que, logiques avec eux-mêmes, ils furent aussi, au nom de la Patrie — en son nom seulement! — les plus acharnés épurateurs en 1944-45, et qu’après avoir conquis, dans la répression, les titres que l’on sait, en 1952, il sont encore et toujours les plus chauds partisans du sac au dos.

Car nous en sommes à ce point: Marx ayant remis l’État en selle, pour n’être point en reste, ses disciples ont redoré le blason de la Patrie selon Sainte Jeanne d’Arc et le Saint Vercingétorix des images d’Epinal. Le degré de gravité de ce phénomène, on le mesurera aisément si l’on veut bien considérer qu’il s’est produit en un temps où les professionnels du patriotisme s’en montraient ostensiblement de moins en moins férus et lui préféraient de plus en plus un utilitarisme d’opportunité, sans principes, par conséquent décervelé et donc très vulnérable.

Plus tard, on expliquera sans doute ces choses par la célèbre politique des trente deniers, mais ce n’est pas la question. que, depuis quelques années, la Patrie ne soit plus la même pour tous les marxistes, que les uns la situent à Moscou et les autres à Paris, à Londres ou à Washington ne l’est pas davantage: à l’usage, il n’est pas évident que l’une soit meilleure que l’autre, mais, par contre, elles sont toutes artificiellement dotées de tant de merveilleux attributs qu’elles ne s’en rencontrent que plus souvent et plus allégrement, comme les deux chèvres de ce conteur allemand du moyen âge sur l’étroite passerelle au-dessus du précipice.

Ce qui est important, c’est qu’entre deux rencontres, cette façon de ramener tous les problèmes à l’échelle de Londres, de Paris, de Bruxelles, de Washington ou de Moscou rétrécit sans cesse l’horizon de l’homme moyen et qu’il n’y a plus personne ou presque, pour penser publiquement à l’échelle du monde. Encore faut-il cependant se féliciter qu’en un temps où Vercingétorix et Jeanne d’Arc sont, sous des visages différents selon le lieu, des nombrils de l’Univers, personne ne se soit encore avisé de tout ramener à l’échelle de Gergovie ou de la France des Armagnacs, de la République de Saint-Marin, de celle d’Andorre ou de la Principauté de Lichtenstein. Il faut se féliciter, dis-je, mais en même temps, il faut s’avouer à soi-même que l’importance actuelle du minuscule État d’Israël, dans la vie internationale, prouve indiscutablement que nous sommes menacés d’en arriver là.

Dans une telle atmosphère, il n’est pas étonnant que, dominés par les plus menus faits sociaux, intellectuels et politiciens ne puissent, ni en dégager le sens, ni les restituer dans leur intégralité.

Si l’on tient compte, par ailleurs, que ces intellectuels et ces politiciens sont ces épiciers de village en difficultés avec leur clientèle, ces notaires en rupture de ban, ces avocats sans cause, tous ces ratés, aigris, etc. dont l’ambition était fonction de la médiocrité, que les événements de la fin de la guerre ont luxueusement installés dans les conseils du gouvernement, dans les salles de rédaction et parfois jusque dans l’Université, il est tout à fait normal que personne ne comprenne plus rien à rien et ne cherche plus à rien comprendre.

Staline et Truman peuvent en toute tranquillité s’exhiber sur la scène du monde et y jouer les pitres ou les apprentis sorciers, Churchill a tout loisir de continuer sa partie d’échecs avec l’Iran ou l’Égypte, et l’inénarrable Pinay de mettre de l’eau dans le lait, de raréfier le vin ou de jongler avec les milliards, – de les additionner, de les soustraire et même de les multiplier au gré de son humeur ou de son imagination comme faisait l’autre des petits pains ou des poissons sur les bords du lac de Tibériade.

C’est un peu comme à la roulette: tout va!

Cependant, les échéances approchent. En attendant la grande, en France, nous allons, dans quelques jours ou quelques semaines, buter sur deux qui sont encore partielles: les élections américaines et le bilan de l’expérience Pinay.

 

Les élections américaines

Elles auront lieu en novembre.

Pour dissimuler le départ qu’ils prenaient vers leurs six mois de vacances dans l’année, tout en proclamant la nécessité d’une amélioration sensible de la productivité, le parlement et le gouvernement en ont fait donner, en juillet, une préfiguration tapageuse au public français. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en Amérique, ils sont, eux aussi, servis en matière de foire électorale. Chez nous ça fait penser à des tire-laine de la bonne aventure qui opéreraient en public avant de se retirer pour compter silencieusement le butin, dans l’ombre propice de ces tripots que sont devenus les palais nationaux. Chez eux, on viole les foules avec le sourire ou en se fendant la pipe et il semble bien que ça dépasse tout ce qu’on pourrait imaginer en combinant le genre Tour de France et le genre Folies-Bergères.

Le français moyen s’est donc d’abord régalé des manifestations qui, dans toutes les villes un peu importantes des Etats-Unis, ont donné à la désignation des candidats le caractère d’un grand numéro de cirque minutieusement étudié et mis au point.

Quinze jours après, il a dû déchanter, le Français moyen: les fameuses commandes dites off shore.

Des dispositions conjuguées du Plan Marshal et du Pacte atlantique, il résultait jusqu’ici qu’en sus de l’argent qu’elle lui envoyait gracieusement pour procéder à son équipement militaire, l’Amérique s’engageait à commander à la France une certaine quantité annuelle d’armements pour son compte à elle. Les commandes en question étaient comptabilisées en France sous la rubrique off shore. Or, en mai dernier, le Président Truman, dont la politique générale sera sur la sellette jusqu’en novembre, s’est aperçu qu’il traînait derrière lui environ 3.500.000 chômeurs. Comme les matières premières nécessaires à la réalisation de ces commandes nous étaient également envoyées, la France n’ayant à fournir que la main-d’œuvre, le Président Truman en vint à penser qu’il lui serait possible de réduire très sensiblement le nombre de ses chômeurs en faisant fabriquer en Amérique même, tout son matériel militaire. Il donnait ainsi satisfaction à une importante fraction de l’opinion publique yankee qui ne comprenait pas très bien ces sortes d’opérations mais, en même temps, il encourageait le mouvement à la tête duquel se trouvent Mac Arthur, Eisenhower, etc. et qui tend à reconsidérer toute sa politique.

On sait que ces derniers accusent Truman d’avoir sacrifié l’Asie – marché de plus d’un milliard d’habitants (presque la moitié de la population du globe) vivant sur un pays industriellement en friche et par conséquent clients de tout – à l’Europe et à l’Afrique marché de sept à huit cent millions d’habitants seulement, vivant sur un pays industriellement très développé quoiqu’à bout de course, et par conséquent pourvus d’à peu près tout ce que l’Amérique pourrait leur vendre.

On conçoit aisément que, sous le poids de pareille accusation, le Président sortant des Etats-Unis soit assez mal à l’aise. Surtout quand ses adversaires se réfèrent aux résultats qu’il a obtenus: en huit années d’une politique extrêmement coûteuse, il n’a évité ni l’embouteillage des marchés, ni le chômage, ni la guerre en Corée (qu’on lui reproche par surcroît de conduire au plus mal), ni la montée des prix intérieurs et la diminution du pouvoir d’achat des salaires.

Parce qu’il n’a choisi comme clients d’une économie dont le potentiel est extraordinaire que des gens qui n’achètent rien, hormis ce qu’on leur donne gratuitement et qui, par surcroît, en font le plus mauvais usage, ne cessent de répéter Mac Arthur, Eisenhower, etc. Tandis que les Chinois, les Hindous, les Japonais, les Javanais, etc. auraient pu nous fournir à des prix dérisoires des matières premières que nous leur aurions renvoyées sous forme d’objets manufacturés pendant des siècles encore, pourvu qu’on s’y prenne bien!

Il est certain que le raisonnement est inattaquable: l’Iran, l’Égypte, l’Inde et tous les pays arabes sont présentement en train de faire la preuve qu’on ne peut plus sans risques, tenir indéfiniment des peuples dans une très étroite dépendance politique ou économique. Mais, aux yeux de l’Américain moyen, ces exemples ne sont pas très probants étant donnée sa tendance à se les expliquer par l’incurie des métropoles européennes.

Le problème qui est posé devant le monde par les élections présidentielles américaines est donc celui du choix entre le marché européen et le marché asiatique.

On ne sait pas comment il sera résolu.

Sur ce point, je me garderai de pronostiquer. Mais il ne me paraît pas douteux que, sur les conseils mêmes de Truman, son poulain Stevenson, s’il était élu, serait beaucoup moins engoué que lui de l’Europe occidentale.

Et si c’est Eisenhower qui l’emporte, l’affaire ne fera plus de question: l’Europe occidentale ne sera plus qu’un front secondaire.

 

L’expérience Pinay

Avant que soient connus les résultats des élections américaines, le Français moyen aura eu, je pense, l’occasion de se pencher sur ceux de l’expérience Pinay.

Toute une histoire, cette expérience Pinay!

La thèse du bonhomme lui avait été soufflée par M. Baumgartner, gouverneur de la Banque de France, et elle était la suivante: les Français – sans distinction, bien entendu! – vivent au-dessus de leurs moyens et par conséquent l’État aussi qui est – tenez-vous bien – la matérialisation de leurs aspirations; depuis la fin de la guerre, le budget, établi par des imprévoyants ou des incompétents, est constamment en déficit et, pour l’équilibrer, il faut, chaque année, créer des impôts dont le volume ne cesse de croître; les impôts sont une cause de la vie chère et ils entraînent des augmentations de salaires qui, à leur tour, entraînent des augmentations de prix et, par le canal des fonctionnaires, accroissent encore le déficit budgétaire et provoquent l’inflation. Par ailleurs, les augmentations de prix font que nos produits sont trop chers sur les marchés extérieurs et que sans cesser d’importer, nous ne réussissons plus à exporter, ce qui crée, fait croître et embellir le déficit de notre balance commerciale.

Bien qu’il témoignât d’une méconnaissance totale du jeu des marchés extérieurs, en ce sens qu’il ignorait systématiquement que tous les pays du monde avaient de plus en plus de mal à vendre et de moins en moins à acheter, ce raisonnement était impeccable dans sa première partie.

Il l’était beaucoup moins sur le choix des moyens à employer pour sortir du cercle vicieux car M. Pinay prétendit y arriver sans procéder à aucune réforme de structure sur le circuit qui conduit tout ce qui se produit jusqu’au consommateur et sans alléger le budget national des charges militaires écrasantes qui, de toutes façons, le condamnent au déficit.

Fini le temps des communiqués de victoire et des rodomontades: maintenant, il faut avouer l’échec que, sans grand mérite, il faut le reconnaître, nous avons prévu dans cette revue, dès le lancement de l’affaire.

M. Pinay a eu beau brûler le vin et mettre de l’eau dans le lait, bloquer les salaires et rendre obligatoire le malthusianisme économique, etc. Rien n’y a fait.

Prêchant la confiance, il voulait combler le déficit budgétaire par l’emprunt et réduire les impôts: il a dû augmenter les patentes de moitié, il n’a recueilli que 195 milliards en maquillant les brèmes alors qu’il lui en fallait 580, son budget reste en déséquilibre de 400 milliards avoués sous une forme déguisée et probablement de 700 à 900 comme on l’apprendra quand, à l’occasion de l’établissement du budget de 1953, on ne pourra plus éviter le grand déballage. Par surcroît, les impôts qu’il voulait éviter, restent nécessaires.

Côté inflation, le montant des billets en circulation est passé sous son règne de 1684 milliards à près de 2.000 milliards, ce qui signifie qu’il s’est accru au même rythme que sous les auspices de ses prédécesseurs.

Côté balance commerciale, nos exportations ont continué à baisser et le déficit à s’accroître lui aussi dans les proportions désormais habituelles.

Et côté baisse des prix, les indices qui avaient réellement baissé de 5 à 6% – j’ai signalé qu’en 1949, sans M. Pinay, ils avaient baissé de 12% de janvier à juillet – ont repris leur marche ascensionnelle: il est même probable que d’ici la Noel nous assisterons à une flambée des prix sans précédent!

L’échec est donc complet: il n’y a plus d’issue.

Je ne reviendrai pas sur les raisons que j’ai maintes fois exposées en détail et qui se résument à ceci: aucune expérience politique ou économique ne peut réussir si elle ne postule pas, en premier lieu, l’urgence des réformes de structure.

Le brain-trust du Président du Conseil a lancé récemment un nouveau bateau: la réforme fiscale. Il faut s’attendre à ce que cette réforme fiscale ne soit qu’une augmentation déguisée des impôts, ce qui nous ramènera au point de départ de l’expérience et donc, se passe aussi de commentaires.

Par contre, il est absolument nécessaire d’insister quelque peu sur les arguments devant lesquels on n’a pas reculé pour essayer de nous faire confondre, une fois de plus, les vessies et les lanternes.

Ici nous abordons au complot contre la sûreté de l’État, aux intelligences avec l’ennemi, etc., c’est-à-dire à la franche rigolade.

 

Le complot communiste

En 1945, à peine rentré dans la légalité aux côtés de ceux qui l’avaient mis hors-la-loi en 1939, le premier soin du Parti communiste fut de réclamer l’application à la bonne moitié de la France de l’article 75 qui punit l’intelligence avec l’ennemi (mes premiers ennuis sérieux avec le Comité directeur du Parti socialiste me sont advenus pour avoir, à cette époque, refusé catégoriquement de participer aux élections municipales aux côtés des communistes et sous l’égide de la Résistance répressive).

Aujourd’hui, on leur fait application de cet article 76 qui punit le crime de complot contre la sûreté de l’Etat et, subsidiairement de l’article 75: qui vaincra par l’épée, périra par l’épée, la répression à laquelle ils ont fait appel pour accéder au pouvoir afin d’y préconiser le “Retroussons nos manches” de célèbre mémoire se retourne contre eux et Louis Lecoin l’a très judicieusement fait remarquer dans un précédent numéro.

Mais on ne saurait se contenter de cette remarque, si pertinente soit-elle. Aussi sensibles que nous puissions être au caractère humoristique de certaines situations, nos réactions sont et restent commandées par des principes et, en premier lieu, par celui-ci: nous pouvons être des victimes, nous ne seront jamais des bourreaux.

J’accorde bien volontiers que, pour les chefs du Parti communiste, la pénitence est douce et que la répression qui s’est abattue sur ceux qui ont suivi leurs mots d’ordre, incite à se demander jusqu’à quel point il ne s’agit pas d’une misérable provocation montée en accord avec le gouvernement à la recherche de la diversion nécessaire à sa politique. J’accorde aussi que si les dirigeants communistes ne nous ont pas fait passer au tourniquet aux temps troubles de ce qu’ils appellent avec emphase la Libération, c’est uniquement parce qu’ils n’ont pas pu, et que, si par miracle, ils disposaient demain d’un pouvoir sans partage, il ne fait aucun doute qu’ils prendraient leur revanche et nous feraient vite pendre ou loger une balle dans la nuque. Mais ces argument sont sans valeur et ne nous dispensent pas de réaliser ce qu’on leur conteste présentement: c’est un droit que nous revendiquons pour nous-mêmes. Or, notre conception de la démocratie est telle que ce que nous revendiquons pour nous, nous le revendiquons aussi pour nos adversaires quelles que soient leurs intentions à notre égard: quand nous protestons contre la peine de mort, le bagne ou la prison, nous ne nous demandons pas si ceux que nous réussirions à arracher de ces institutions par lesquelles l’humanité se vautre dans la dégradation, ne nous témoigneraient pas leur reconnaissance un jour, en nous volant ou en nous assassinant. A nos yeux, l’acte moral reste essentiellement gratuit. Et si cette attitude nous valait d’être discutés, nous répondrions que ce n’est pas parce que nous sommes contre la peine de mort, le bagne et la prison que nous approuvons les voleurs et les assassins.

Au reste, sur ce point, notre doctrine est constante: on ne supprime pas le délit en supprimant ou en enfermant le délinquant. A plus forte raison le prétendu délinquant. La répression n’y fera rien: voleurs, assassins ou communistes modèle 1952 ne disparaîtront qu’avec les causes qui motivent leur comportement de faibles, c’est-à-dire avec le régime qui les produit et les fait inconsciemment ou systématiquement proliférer. enfin, pour ceux qui auraient néanmoins besoin d’un argument pratique, celui-ci n’est pas si mince qu’on serait tenté de le croire: on sait où commence la répression mais on ne sait jamais jusqu’où elle peut aller. Que la vague qui en menace encore que les communistes ait commencé en farce, ne permet pas d’affirmer qu’elle n’évoluera pas en tragédie.

Tels qu’ils se sont déroulés, les événements du début de juin comportent d’ailleurs une part de tragédie, déjà. Je veux bien tenir pour insignifiant que la bourgeoisie ait violé sa propre légalité en refusant le bénéfice de l’immunité parlementaire au provocateur Duclos: quand on entre dans un jeu, quand on le joue jusqu’au bout comme c’est le cas, il en faut accepter les aléas. Duclos les ayant fort bien acceptés, il n’y a pas de raison d’être plus royaliste que le roi. Mais il y a tout de même des centaines de braves bougres qui ont été jetés en prison et qui, après trente ou quarante jours de détention, se sont entendu dire qu’ils avaient été arrêtés à tort. Ce qui est grave, c’est qu’on pourra désormais arrêter et maintenir arbitrairement en prison n’importe qui pour n’importe quoi. Le précédent aura force de loi et j’ai bien peur que l’usage ne s’en répande…

Je passe sur l’histoire des deux pigeons qui a fait rire le monde entier, sur les désaveux cinglants que les magistrats – quand on sait à quel point les scrupules les étouffent généralement! – ont infligés à l’Exécutif en refusant d’entériner ses décisions ou d’obtempérer à ses ordres, et sur tous ces petits détails du plus haut comique, qui prouvent que M. Pinay a été, avec son ministre de l’intérieur, à peu près seul à croire – ou à faire semblant de croire! – le Parti communiste capable de mettre sur pieds un vrai complot contre la sûreté de l’Etat.

Ici, on fut soudain plongé en plein Simenon!

Ce duel de fantoches solidaires, ayant besoin l’un de l’autre, s’aidant et se montant mutuellement en épingle pour amuser la galerie et lui faire perdre le sens de l’opération montée contre elle, ne pouvait se terminer que par un bain de pieds à Aix-les-Bains.

De Simenon au Charlot du “Dictateur”!

Ceux qui ont conseillé la cure à M. Pinay ont sans doute pensé que si elle était susceptible des mêmes effets, la douche froide eût tout de même été un peu trop significative.

Mais il reste que c’est avec cela et de cette façon qu’on a essayé de nous faire avaler la pilule.

Et toute la France a marché.

* * *

 

Pour revenir au mode sérieux, il eût sans doute fallu que je montre comment les problèmes intérieurs qui en seront, à la prochaine rentrée parlementaire, exactement au point où ils en étaient quand M. Pinay a pris le pouvoir, se grefferont sur les problèmes extérieurs et en traduiront sans cesse l’acuité sans cesse croissante.

La lutte des peuples coloniaux, leur effort soutenu vers l’unification de leurs revendications et la création d’une sorte d’Empire du Milieu à l’échelle de la planète, risquent de leur faire prendre un tour plus menaçant encore: l’heure de l’Inde est bien près de sonner.

La guerre froide est, selon toute probabilité, destinée à se poursuivre à trois dans un avenir très proche.

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